‹ Pathologie mentale des rois de FranceChapitre 93 sur 183 · Ambroise, Estoire, p · texte numérisé non relu

Ambroise, Estoire, p

« Issi fud Tost en tele eslate, Triste et pensive e morne e mate,

4695. Des deus reis qui malade esleienl, Qui la citié prendre deveient; E li coens de Flandres ier morz, Dont l'ost iert en grant desconforz, Que fereie ici autre conte?

4700. Li mais des reis, la mort del conte. Mistrent l'ost si en grant destresce Qu'il n'i ot joie ne leesce... »

Ibidem^ p. 226 : Le 3 du môme mois djomada second[21 juin]^ un second détachement [musulman] arriva de TÉgypte. L'aggravation de la maladie du roi d'Angleterre préoccupait, à ce moment, les Francs au point de leur faire suspendre leurs attaques contre la place. Ce fut là une grande faveur de Dieu... »

Le roi de France entra le premier en convalescence : « Rex Franciae citius convaluit de infirmitate, et machinis intendebat confîciendis et petrariis locis aptis applicandis, quas et nocte dieque incessabiliter instituit jaculari » [Itinercunum^ p.218)^ Le jourexactdela première sortie de Philippe-Auguste n'est pas connu (Benoît de Peterborough, II, 170 : « Permisericordiam Dei uterque regumconvaluitde aegretitudine illa... )>).

Il avait déjà repris les attaques contre Acre, de concert avec les troupes anglaises, que le roi Richard est encore souffrant : « Rex vero acrius febribus molestatus, lecto decubuerat, plurimum desolatus, quod Turcos videret nostros frequentius provocantes, et imporlunius se ingerentes, quibus prae infirmitate congredi nequibat : gravius enim torquebatur ille Turcorum importunis irruptionibus, quam ferventissimis quibus urebatur febribus. » [Itinerarium, p. 220; — Ambroise, vers 4801 à 4808 cilés ci-après p. 277, note). ^

Nous pouvons juger par ce que dit Behâ-ed-Din (Cf. cidessus) qu'à la date du 27 juin (3 djomada second), le roi d'Angleterre est très souffrant. Richard avait en effet demandé

1, Ambroise, Esloire^p. 127.

4~37. Li doLi rei malade giseient.

Al siège a Acre ou il esteieni.

Deus ne velt pas que il murusseut, 4740. Mais que la citié sucurussent.

Li reis de France repassez

Fud ainz que H autre d'assez.

2. « De tout temps on a remarqué la prédilection de la suctte pour les gens vigoureux, à constitution athlétique (Thoinot, p. 33r);, et Colin (p. 20) dit que l'affection atteint son maximum chez les individus arrivés à l'âge du summum de la force et de la vigueur. Des deux malades dont nous avons l'observation, Richard, le plus atteint, est également le plus vigoureux. Rappelons encore ce ({ue dit Ambroise :... ço iert sa custume sain

une nouvelle entrevue à Saladin et celui-ci l'avait acceptée, mais le roi crAngleterre ne s'y rendit pas, non parce que les Francs l'en dissuadaient, comme on le croyait dans le camp musulman, mais à cause de son état de santé. Beha-ed-Din (p. 'l'IO) rapporte qu'il fit dire à Saladin : « Ne croyez pas aux bruits qu'on a fait courir sur les causes de mon retard : je n'ai à répondre de ma conduite que vis-à-vis de moi-môme; je suis le maître de mes actions et personne n'a d'autorité sur moi. Seulement, ces jours derniers, une indisposition m'a empoché de faire aucun mouvement : voilà la cause unique de mon retard ».

Nous savons que le 2 juillet Philippe-Auguste se trouve dans les fossés (donc probablement guéri depuis deux ou trois jours) et lance lui-même des traits contre la ville : Ilinerariam, p. 220 : « Aliud quoque confecerat instrumentum ex cratibus virgis rigentibus firmissime consolidatis, quod cercleiam vocabant. Sub liac craticula crudis coriis vestita rex ipse sedere consuevit, balistae jacula sollicite contorquens, et Turcorum explorans super murum eminentium adventum, quos inter propugnacula fcriret improvidos. » Il semble bien, d'après Hoveden (p. 117 : <( Rex vero Angliae et homines sui intérim custodiebant fossata exteriora, quae erant inter exercitum Christianorum etexercitum Saladini))),que Richard était en convalescence dès ce même jour.

Le 3 juillet, les Français font une brèche à la Tour Maudite (Benoît de Peterborough, II, 173 : Mense Julii, tertia die mensis, feria quarta, cecidit pars magna murorum civitatis Acrae, juxta Turrem Maledictum. .. ». — De même Iloveden p. 117 ; liinerariiim^ p. 222).

Le 5 juillet les Anglais en font une autre, et le 6 selon Vltinerarium, le 7 selon Benoît de Peterborough, II, 176, les Croisés montent à l'assaut. Ce jour-là Richard est dans la période de convalescence :

Illiierarium, p. 224 : « Rex Ricardus nonduni plenc do infirmitale convaluerat. Verum tamen gerendorum soUicitus, magnopere vacabat urbi capiendac. Procurabat igitur civitatom a suis oppugnari, si forte <;ratia diviiia pro voto profîeeret. Fecit ila([ue fieri craticulani, mulliplicatis iiexibus consolidaLam, vuli^o diclain cercleiam, sludiosissimo compactam apparatu, quam in fossalum extra muruni civii tatis statuit producendani. Subtiis erant sui balislarii ])erilissim-

seque illuc fecii deporlari in culcitra serica, ut Saracenos sua oneraret praesentia, et suos animaret ad pugnandum. Inde sua utebatur balista, cujus erat peritus, et plures jaculis peremit emissis et pilis. »

Il avait fait confectionner de nouvelles machines de guerre, mais c'est à tort que Benoît de Peterborough a exagéré en disant des deux rois : « facti robustiores et animosiores in Dei servitio » — (et après lui Roger de Hoveden, p. 118 : « Et in crastino rex Angliae et exercitus ejus accesserunt armati... ))). En réalité, le roi Richard dut se faire porter au pied des murailles sur un matelas de soie, — Itinerariiim^ p. 225 ; et Ambroise, Esloire^ p. 132, vers 4935-4937 :

4927. Li reis Richarz giseit encore

Malades, si com jo dis ore ;

Mais il velt que de sa baillie 4930. Fust la citié d'Acre assaillie.

Lorst fist une cercloie traire

As fossez de trop riche affaire ;

La erent si arbalester,

Qui bien fesoient lor mester.

4935. Il meimes, si Deu me voie.

Se fist porter soz la cercloie

En une grant coilte de paile

Por faire a Sarazins contraille,

Ei fist mein trait d'arbaleste 4940. De sa main qui mult en iert preste

A la tur ou li Turc traiouent

E ou ses pereres jetouent.

Il tue ainsi un Turc qui s'était revêtu de l'armure du croisé Albéric Clément, tombé à l'assaut du 3 juillet [Ilinerariiim^ p. 223-224) : « Unus Turcorum supermemorati armatura Alberici démentis, qua se munierat, maie glorians, dum in eminentiori mûri loco, in nostrorum invidiam jactanter promineret, rex Ricardus vulnere lethali jaculo balistae pectoris ampla transfixit » [Itinerarium Bicardi, p. 226).

L'obligation où il fut de se faire porter yenaii non pas d'un état anémique, puisqu'il pouvait supporter la dure fatigue de l'arbalète, mais de la faiblesse des membres inférieurs, que l'on observe à la période de convalescence de la suette (Forestus d'après un auteur ancien [le juif Isaac], note celle paraly-

PHILIPPE-AUGUSTE. STo

sis pediim. Voir aussi Thoinol, p. 201 et 355, et Anglada, Etude sur les maladies éleinles et les maladies nouvelles, Paris, 1869, p. 469). Jaccoud (Path. int., III, 366) note « l'engourdissement et môme la paralysie momentanée de certains groupes musculaires ».

II ressort, des dates que nous avons données, que la durée de la maladie l'ut chez Richard d'environ vingt jours, et qu'elle dura chez Philippe une quinzaine de jours, entre le 17 juin elle 2 juillet. Toutefois la convalescence de ce dernier, qui avait commencé avant celle du roi d'Angleterre, se prolongea longtemps encore (Guill. le Breton, I, 193 : « Paucis diebus ante Nativitatem Domini in Franciam est revcrsus, sanitati aUquantulum restitutus »).

G. — Définition médicale de la suette.

Étude symptomatologique et clinique. — Dans le remarquable travail qu'il a consacré à la suette^, M. Thoinot dit (p. 358), en rappelant les divisions proposées par ses devanciers dans leurs études sur l'évolution de cette affection : u II nous semble que toutes ces divisions sont singulièrement complexes : ce qu'il faut traduire en somme, c'est la marche si typique et si simple de l'affection.

« L'individu est saisi brusquement, et pendant quelques jours, jusqu'à l'éruption, il présentera une série de phénomènes caractéristiques : c'est la première période, V invasion. A un moment donné la scène change : une éruption, des éruptions successives apparaissent; et le malade sort de celte période éruptive, seconde période, pour entrer dans la convalescence qui mérite une description particulière.

u La desquamation n'est pas et ne peut pas être une période; elle suit pas à pas l'éruption, paraît déjà sur certains points quand d'autres sont encore en pleine activité éruptive, et se

1. Etude critique sur quelques poiufs de lliistoire (/e la suelle, dans la Bévue de médecine (de Bouchard et Charcot), 1889, p. 18o-207, 325-3G1, 421-558.

prolonge dans la convalescence pendant une assez longue période : rien dans la réalité ne sépare la période éruptive de la convalescence.

(( Le malade chez lequel l'éruption est achevée est bientôt, et sans aucun stade intermédiaire, un convalescent.

« Nos trois périodes se trouvent maintenant nettement définies: I. Période d'invasion; II. Période éruptive; III. Convalescence.

(( Nous allons esquisser rapidement la physionomie de ces trois périodes ; nous dirons d'abord quelques mots de Vincubaiion.

u L'incubation est aussi difficile à préciser pour la suette que pour la plupart des infections. Nous disposons de trois faits où la mesure exacte de cette période donne une durée de moins de vingt-quatre heures. Tous les auteurs inclinent d'ailleurs à accepter une durée minima très courte pour l'incubation de la suette. Quant à la durée maxima, nous l'ignorons. »

A. Première période, d'incubation ou de début : « I. Invasion. — La maladie s'annonce parfois par un embarras gastrique, un malaise général qui peut précéder la suette de quelques jours. Mais le plus souvent les choses se passent tout autrement. En pleine santé, au milieu de lajournée, le malade sent ses jambes se dérober sous lui ; il s'alite avec un malaise, une faiblesse générale très marqués, et au milieu delà nuit il est réveillé par des sueurs abondantes. Ce mode de début avec apparition nocturne des premières sueurs est des plus fréquents : quelquefois cependant, à peine le malade s'est-il alité qu'il est couvert de sueurs. Les symptômes majeurs de la première période sont les sueurs^ la fièure, un état de faiblesse générale^ et les phénomènes nerveux spéciaux ou banals étudiés ci-dessus [p. 312]. Ajoutons les épistaxis, dans quelques cas la toux, la constipation, l'embarras gastrique, et la diminulion des urines.

« La première période prend fin avec l'apparition de l'éruption, c'est-à-dire en moyenne vers le troisième ou quatrième jour, quelquefois le deuxième, plus rarement le cinquième ou sixième. » (Thoinot, p. 353.)

PIITLIPPK-AUGUSTE. 277

Parmi les symptômes de cette première période, nous avons vusignalerparles chroniqueurs, /a //èt're (Guillaume le Breton, II, 15; P/ulippidos, lib. IV, vers 203; — Ambroise, Est. de la guerre sainte, vers 4808, qui parle du mal qui faisait trembler Richard '), — les sueurs {Philippidos, lib. IV, vers 205), — les phénomènes nerveux. Parmi ceux qu'énumère Thoinot (p. 197) se trouve Vagitation. Il semble bien que ce soient des phénomènes de cette nature qui ont été observés chez PhiHppe-Auguste (le plus nerveux des deux malades) : sa précipitation à donner l'assaut le 17 juin, sans la coopération de Richard [Itinerarium, p. 215) ; sa colère à la suite deTéchec de son attaque [Ibid.,]}. 217) qui est le prodrome, noté par les chroniqueurs, de la maladie chez lui.

Thoinot cite, parmi les symptômes accessoires, l'embarras gastrique. Ce symptôme est considéré comme capital par Foucart [de la Suette miliaire, Paris, 1851, in-8°). « 11 se traduit par de V anorexie^ une soif vive, des nausées, quelquefois même des vomissements alimentaires ou bilieux, une sensation pâteuse et acre dans la bouche, et surtout par Vétat de la langue couverte d'un enduit épais, blanc et sale, rarement jaunâtre » (Thoinot, p. 345).

Ces symptômes ont-ils existé chez Philippe-Augusle? Nous l'ignorons, en l'absence de tout tableau sgmptomatique, — mais on serait porté à l'admettre, en présence des accusations répétées à' empoisonnement chez le roi de France ; les vomissements c,onstituent, pour les laïques, un soi-disant signe pathognomoniquc de l'empoisonnement (cf. Guillaume le Breton, éd. Delaborde, I, 193 ; — Philippidos, éd. DeJaborde, II, 107, et Chronique d'Ernoul et de Bernard le Trésorier, p. 277, déjà cités.

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