ET NATURELLES
Par M. ERNEST ROUSSEAU, Profienear h rUniTeraité de Bruxelles et k l'École militaire.
Première période. — La science au moyen âge. — Un savant évêque espagnol, Isidore de Séville, écrivit, au commencement du vu* siècle, un ouvrage où sont exposées toutes les sciences, divines et humaines, connues de son temps. Dans cette encyclopédie du moyen âge, les sciences mathématiques ou naturelles n'occupent qu'une place très-secondaire, en rapport du reste avec la faible importance qui leur était accordée dans l'enseignement. Les quatre branches du ÎMdarium : l'arithmétique, la géométrie, l'astronomie et la musique y sont condensées dans un seul chapitre. L'histoire naturelle y est traitée avec non moins de concision, et Ion y trouve, au lieu de méthode et d'observations, un désordre bizarre et des fables absurdes; on y rencontre un quadrupède penné, le gryphe, ayant la face d'un aigle et le corps d'un lion; on y voit le basilic, le roi des serpents, qui de son haleine les fait mourir, et de son regard tue les hommes, être N-aincu par la belette; les hippopotames, les crocodiles, les huîtres et les éponges y sont, dans une classification fantastique, rangés 3u nombre des poissons.
L ouvi-age du savant de Séville est peut-être l'expression, non-seu- 'emeni la plus fidèle, mais la plus élevée de l'état des sciences en
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Europe pendant la majeure partie du moyen âge. Llgnoi^ance était générale; chez les laïques, elle était absolue, et^ parmi les moines et les ecclésiastiques, la plupart savaient à peine lire ei écrire* " La culture des lettres a presque enlièrement péri par Fineriie de nos ancêtres, » disait Charlemagne dans une de ses ordonnances. Le grand empereur essaya de les ressusciter par les encouragements qu'il donna aux savants, par rorganisation régulière et forte qu'il imprima à renseignement. Sous son règne, les études se relevèrent; mais la lumière répandue sur le siècle de Charlemagne par les travaux des hommes instruits appelés à sa cour ne devait pas larder à s'éteindre après lui. Bientôt les écoles fondées par Alcuin et par Hraban Maur furent désertées, et l'Europe retomba dans un tel état de barbarie, que, dans son Histoire des mathémalignes, Montucla regarde cette époque comme celle de la plus grande obscurité qui ait régné en Occident. « Il se trouve ici, dit-il, un long intervalle, près d'un siècle et demi, pendant lequel je n'ai pu, malgi^ me» recherches, rencontrer un seul mathématicien, n
La Belgique fut, parmi les contrées de l'Europe, lune des premières où se réveilla le goûl des travaux intellectuels* Pendant le X" et le xi" siècle, se manifestait déjà, dans les écoles religieuses du pays de Liège, une certaine activité scientifique et littéraire, trèsremarquable pour un temps où, d après le jugement de Cu^-ier, il n y avait pas dans tout TOccident un seul moine capable d'écrire d'une manière supportable le récit des événements. Les travaux laissés par les écolàtres chargés de donner renseignement dans Técole cathédrale de Liège et dans les écoles monastiques du diocèse, telles que celles de Lobbes, de Stavelot, de Gembloux, etc., n offrent plus, il est vrai, aujourd'hui qu*un intérêt purement historique; mais si leurs auteurs n*ont pas feit faire de progrès sensible aux sciences qu'ils ont cultivées, si même on peut leur reprocher tfêtre vagues, confus, inexacts, peu judicieux, on doit du moins leur reconnaître le rare mérite d'avoir, dans un siècle de barbarie, contribué puissamment au développement des études en BelgiqueXest à ce titre que l'histoire des sciences doit signaler les noms d'Hériger, abbé de Lobbes, qui commenta Y Abaque de Gerbert ; d'Adelbold, auteur d'un traité sur le volume de la spbère; de Francon, qui composa un ouvrage sur la quadrature du cercle, et auquel on a attribué l'invention de la mesure en musique; de Sigebert de Gembloux, dont il est resté un traité sur la connaissance des temps. A côté de ces noms, il faut placer celui du célèbre Notger,qui, avant
tToceupêr le si^e épîscopa) de Liège» se distingua comme savant eicûflime pédagogue, et dirigea Fécole du monastère de Stavelot. Pir âOtt eoseigaemeiU, qu'il continua de donner après avoir été élevé à h dignité d'évêque souverain, par ses libéralités, par la sollicilude constante qu'il montra pourrinslruction,Notger peut être considéré comme ayant exercé une gï'âode influence dans le mouvement lâtÉllectuel qui se produisit alors en Belgique* Il y prit part aussi par ses écrits^» si loutefois il fui Tauteur de plusieurs ouvmges qu ou I Fardés comme étant de lui, et parmi lesquels se trouvent deux livres sur rastronomie.
5ûus citerons aussi, comme Tua des fondateurs de l'étude des ■■iic«s dans cotre pays, le savant Odon, d'Orléans, qui, k la fin dyxr âiècle, fut appelé à en diriger I enseignement dans l'école de Tégliâe de Tournai, et dont la haute réputation de savoir attira dans b ville un nombre considérable d'élèves venus non-seulement des provinces voisines, mais de pays éloignés, tels que la Boui'gogne, iSiie et l'Italie,
milieu du siècle suivant, le Brugeois Rodulphe, après avoir éïïidié ra&tronomie sous le philosophe platonicien Thierri, traduisit, [derimbeen latin, le Planisphère, de Ptolémée; cette traduction, f écrite à Toulouse vers 1146, ifinléresse pas seulement l'histoire des scieoces en Belgique : elle eut une portée plus étendue en contribuant, avec les ouvrages de Jean de Séville, de Platon de Tivoli et ^ÉGérard de Crémone, à propager en Europe la connaissance des > anciens* Il toute cette partie du moyen âge, les sciences naturelles hml Irès-peu cultivées; leur élude était restée stattonnaire en Europe depuis l'apparition du livre encyclopédique d'Isidore de Sévillè, qui, jusqu'au xir siècle, fut suivi pour l'enseignement dans les écolfô. Les ouvrages qui parurent alors furent pour la plupart, ou ^informes compilations sans aucun caractère scientifique, ou des CEU\Tiisde fantaisie, dans lesquelles l'imaginalion jouant le principal, sinon l'unique rôle, détigurail la nature pour la plier aux caprices (Ttine tliéologie bizarre. On peut à peine regarder comme se rapporiiirit aux sciences nalui^elles les recueils nommés Betiliaires, éimnges producyons du moyen âge, à la composition desquelles la Belgique ne fui pas étrangère. Cette zoologie mystique, où Thisloire Ja animaux nest que le prétexte d allégories morales ou religieuses, ajipaitient moins au domaine des sciences naturelles qu'à celui Je rarehéologie qui, dans les pai^aboles dont ces livres sont semés.
peut découvrir rinlerprétalion des figures symboliques daniraaux ornaiit les monuments darchitccture gothique. Il nest guère possible non plus de placer au rang des ouvrages de météorolog^ie ou de physique les naïfs récits de phénomènes extraordinaires, dans lesquels on recherchait surtout des présages» sans se préoccuper ni des causes, ni même de la réalité de ces faits merveilleux. Les bestiaires, les livres de prodiges, les livres sur les monstres et autres compositions semblables constituent en quelque sorte la science légendaire qui, eu Belgique ainsi qu'ailleurs, précéda la science réelle de la nature comme la fable a précédé rhisloire. Cette science naissante, toute peuplée d'allégories et de merveilles, inspira nos premiers poètes. Au xii** siècle, Alain de Lille, qui fut tout à la fois poète, physicien, alchimiste et théologien, et que ses contemporains surnommèrent le docteur universel, la célébrait en vers dans son Antidaudianus; et, un siècle plus tard, le grand poëte flamand, Jacob Van Maerlant, consacrait à l'histoire naturelle son poème intitulé f)er nalueren h!oenu\ tiré en partie du De remm itahirâ, œuvre d'un autre Belge, le Brabançon Thomas de Cantimpré.
A côté de la science poétique ou légendaire dont nous venons de parler, parurent aussi quelques ouvrages exclusivement pratiques. Tels furent certains traités dans lesquels fétu de des plantes n'était envisagée qu au point de vue de ses applications i\ lagriculture ou à la médecine, et qui néanmoins méritent d'être cités dans l'histoire de la botanique pure, dont ils préparèrent l'avènement en appelant l'attention sur les propriétés des végétaux* Parmi les savanls qui alors s'intéressèrent k cette étude, figure avec éclat un médecin belge, auteur d'un ouvrage intitulé ; De vnibus plantanim; c est Jean de Saint-Amand (vers 1200), que Ton appelé le père de la botanique en Belgique, et qui fut, dit M, Broeckx dans S43n Histoire de la médeeine, « fun des plus grands médecins de son siècle. »
L'époque h laquelle nous sommes parvenus est importante dans fhîstoire scieniifique de l'Europe. Ce fut alors que l'arithmétique arabe s'y répandit; ce fut alors aussi que les grands ouvrages d'Aristote furent pour la première fois introduits dans les écoles, où, aupara\^nt, ils étaient inconnus; enfin, au xnr siècle appartient la gloire d'avoir commencé la transformation radicale de fétude de la philosophie naturelle, et d avoir posé les premiers fondements de la méthode expérimentale. Au xnr siècle, en effet, s'ouvrit la lutte entre les défenseurs des doctrines traditionnelles, pour lesquels l'antiquité était infaillible, et les partisans de l'obseivation et de rexpérience.
qui, comme Roger Bacon, étaient convaincus que lautorité de Texpérience était la seule qui dût prévaloir. Bernard Palissy, Galilée, François Bacon, Descartes, développèrent, en les complétant, les principes de l'école expérimentale ; mais trois siècles avant eux, ces principes avaient été énoncés par l'illustre et malheureux moine d'Orford, Roger Bacon, avec une précision surprenante pour son siècle et une hardiesse de langage qui tie fut pas dépassée.
La Belgique prit une part active aux travaux scientifiques de cette grande époque. Deux Belges, Guillaume de Moerbeeck (1215-1300) et Henri Goethals (1220-1295), plus connu sous le nom d'Henri de Gand, brillent aux premiers rangs parmi les nombreux traducteurs ou commentateurs d'Arislote. Un autre Belge, Guillaume de Ruysbroeck, qui, pendant la septième croisade, fut envoyé par Louis IX comme ambassadeur en Tartarie, adressa au roi une relation de son voyage, dans laquelle l'histoire naturelle, dit M. Pouchet, peut déjà trouver quelque chose à glaner. On lui doit la description dubœuf grognant et celle des chevaux sauvages habitant par troupes les déserts de l'Asie; il est aussi, après Ammien Marcellin, le premier Européen qui fasse mention de la rhubarbe et de ses propriétés. Aux noms que nous venons de citer, nous ajouterons ceux dUenri de Bruxelles, bénédictin de labbaye d'Afflighem, dont les œu\Tes, probablement restées manuscrites, ne sont plus connues aujourd'hui que de nom; de Gilles de Lessines (1205-1280), qui fut l'ami d'Albert le Grand, et écrivit quelques ouvrages sur la géométrie et sur les comètes; de Henri Baten, de Malines, qui, en 1290, signala des erreurs dans les tables alphonsines.
Ce dernier s'occupa ensuite d'astrologie. Nous ne mentionnerions pas ce fait, assez peu important en lui-même, s'il était isolé. Mais il se rattache à un fait bien plus général et qui fut un des traits caractéristiques de l'état des sciences, non-seulement pendant le moyen î'»ge, mais pendant une grande partie de la renaissance. Nous voulons parler de cette crédulité sans bornes dans les idées reçues, de cet entraînement irréfléchi vers le merveilleux, qui si longtemps ^1,'arèrent les meilleurs esprits, firent dévier la science du véritable objet de ses recherches et produisirent, dans toute l'Europe, les rêveries antiscientifiques des astrologues, alchimistes, géomanciens, chiromanciens, etc. On ne doit donc pas s'étonner qu'au xur siècle et même au delà, les œuvres de nos savants ne soient pas toujours exemptes de singulières aberrations parfois mêlées aux travaux les plus sérieux.
C'est ainsi que nous voyons Alain de Lille, plus de quatre siècles après les deux Van Balbian,ei au xvif siècle Jean Du Châtelet, chercher la pierre philosophale ; quau xin** siècle, Guillaume deMoerbeeck, le savant traducteur d'Aristole, et au xvi*", Sterok Van Ringeibergh, s'occupèrent de géomancie; que la chiromancie compte de nombreux pai'tisans,lels que Baudouin Van Ronss, de Gand,et Jean Taisnier, d^\Lli[(1509-1562)/qui consacra h cette prétendue science la majeure partie de son principal ouvrage, un in-folio de plus de 600 pages ; et que Tastrologie fut cultivée, non-seulement par Henri Baten, mais par les cardinaux Pierre d*Ailly et Nicolas de Cusa, par le Liégeois Jean De Laet, qui se rendit célèbre en prédisant que raonée 1482 serait funeste aux Liégeois; par Jean Stadius (1548- 1591)» Cornélius Gemma (1535-1578), Nicolas Baselius, Jean Franco, Oger Des Viviers» Jean Boui-geois et bien d'autres» En 1513, Dorpius, professeur à runiversité de Louvain, pouvait, sans que personne songeât à le contredire, célébrer, dans un discours prononcé à la reprise des cours, les applications de Tastronomie à la médecine et à la chirurgie, et, vers 1550, le médecin brugeois, Pierre Van Bruhuysen, ayant publié, à Tusage de la ville de Bruges, un grand et perpétuel almanach dans lequel il déterminait soigneusement, d après les règles de lastrologie, les temps les plus favorables pour se raser, se saigner, prendre des bains, se purger, etc, trouva un défenseur convaincu de ses idées dans le magistrat de la ville qui, par une grave ordonnance, enjoignit qu on eût à se conformer exactement aux prescriptions de maître Bruhesius. Vivement attaqué par un de ses confrères, François Rapaert, et par un docteur de Tuniversité de Louvain, Cornélius Scutius, fauteur du grand et perpétuel almanach lut non moins vivement soutenu par un autre médecin de Bruges, Pierre Haschaert, La discussion qui s^éleva entre eux, et dans laquelle le public fut pour Van Bruhuysen, prouve combien, au milieu du xvi^ siècle, étaient encore protbndément enracinés les préjugés relatifs à lastrologie.
Le XIV" siècle offre peu dlntérét au point de vue de Thistoire des sciences; nous ne trouvons guère à y signaler que Taslronome Jean de Lignières, né à Amiens, auquel on doit quelques observations recueillies par Gassendi, et Pierre dWilIy (1350-1425), évéque de Cambrai. Ce dernier, auteur d'un assez grand nombre d'ouvrages se npporlant aux sciences physiques, s'occupa fun des premiers de la réforme du calendrier. Le cardinal Nicolas de Cusa (1401-1464), qui naquit en 1401 k Cues, sur la Moselle, et lut chanoine de Saint-
HrSTOIHEI DES SCIENCES PHY.SJQUES. ETC.
La0iberl el archidiacre de Liège, s'occupa aussi de cette question et proposa au coucile de Bâle un projet de réforme qui fut réfuté par Regiômontaous* Mais il doit surtout sa célébrité k son ouvrage intitulé: Uf docta igtwruntia, dans lequel il renouvelait les idées des pythagoriciens sur le mouvement de la terre. « On peut trouver un peu eilraordinaire, dit Bossut. qu'un cardinal soutînt dans ce tempsliiSlDs que personne en fût scandalisé, une opinion pour laquelle^ imx cents ans plus tard, Galilée, appuyé sur des preuves solides, fuUafermé dans les prisons de finquisition, » Ajoutons toutefois, avec M. Von Madler, qu il iaut beaucoup de bonne volonté pour retj-ouverle système de Copernic dans les termes vagues el obscurs employés par le cardinal de Cusa pour développer ses idées,
La réforma lion du calendrier, à laquelle s'intéressaient, comme
DOtis venons de le voir, Pierre d'Ailly el Nicolas de Cusa, préoccupa
plusieurs de nos savants. Bien longtemps avant l'époque où elle fot
«cc-omjilie, elle avail été instamment réclamée par un des plus
iltiisires élèves sortis de Tuni ver site de Louvain, Paul de MtddeU
liourg, qui, en 1494, fut élevé h la dignité d'évéque et queScaliger
appelait le prince des mathématiciens de son siècle. Un écrit relatif
3iJ même sujet avait été aussi publié et adressé au pape Eugène IV
par un médecin de Marie de Bourgogne, Jean Vësale, de Bruxelles,
^iêulde notre grand anatomiste. En 1516, le pape Léon X chargea
^«fiiversïtë de Louvain d examiner cette question importante, et,
^^rsla fin du siècle, deux savants professeurs de cette université,
^raelius Gemma et Pierre Beausard, furent appelés à donner leur
i^^s sur la réforme qui, comme on le sait, ne lut définitivement
y\m quen 1582, sous le pontificat de Grégoire XllK
^près Nicolas de Cues, Paul do Middelbourg et Jeaii Vésale, nous
trouvons guère à citer dans Je xv*" siècle que les noms de Pierre
Brijxclles, Georges de Bruxelles et Jean Dullaert de Gand, dont
^ principaux ouvrages sont des traductions ou des commentaires
fa^^ œuvres d'Arîstote, à peu près inconnus aujourd'hui.
Dkixiémk rÈinoriK* — Presiièhe partie nu xvi'' siècle. — La aENAissAso- . "^^ Remarquons toutefoisqu on se ferait une idée bien inexacte de fin- ^lience queul le xv* siècle dans rhîstoire des sciences, en ne l'appréciant que par tes travaux scientifiques qui nous en sont restés. Pour iuger une époque, il ne faut pas tenir compte seulement des œuvres qu'elle a produites, mais de celles qu'elle a préparées. Le xvi* siècle brille d'un éclat incomparable dans notre histoire scientifique, aussi
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bien que dans celle de la plupart des pays de TEurope, mais, si Ton veut rechercher les causes de cette splendide renaissance, on ne les trouvera pas dans la protection accordée aux sciences pai' lel ou tel souveraiu, auquel trop souvent on en aiLribuc louL riionneur- Ces causas sont plus générales et résident dans une série d'évéuements accomplis pendant le siècle précédent ; rinvention de rimprinierie» qui ne larda pas à être représentée en Belgique par Jean de Westphalie et Thierry Maerteus d'Alost; les nombreux voyages entrepris par des navigateurs haitiis et ou nous voyons se distinguer plusieui-s de nos ancêtres, la prise de Constantinoptepar les Turcs en 1453, événement à la suite duquel les savants byzantins, réfugiés dans rOocident, donnèrent une nouvelle et vive impulsion à Tétude des auteurs grecs; la découverte de rAmérique; celle de la route des Indes orientales par le cap de Bonne-Espérance ; enfin , la création des universités qui, au xV' siècle, s élevèrent en plus grand nombre qu à aucune autre époque et parmi lesquelles runiversilé de Louvain, fondée en 1426, devait occuper un des preniiers rangs et fournir à notre pays plusieurs de ses savants les plus illustres*
L enseignement donné dans ce grand établissement d'instruction supérieure fut, k lorigine, consacré plus particulièrement à Tétude des lettres qui celle des sciences* Ce n'est guère qu un siècle après sa fondation que renseignemejit des sciences et surtout des sciences mathématiques commence à y acquérir une gi'ande importance. L université compta alors, soil comme prolesseurs, soit cemme élèves, un certain nombre de savants remarquables dont les travaux étendirent de plus en plus sa réputation. Nous mentionnerons rapidement t|uplques noms, maintenant oubliés : le géomètre Siainier (1494*1536) de Gosselies, auteur de quelques ouvrages de physique ; Joachim Slerk Van Ringelbergli (1499-1536), qui s occupa surtout Gastronomie et aussi d'astrologie , comme nous I avons déjà vu ; le médecin Nicolas de Boussut, qui, en lo!2T, dédia au cardinal Evrard delaMarck un ouvrage renlermant une courte eosmograpLie; Anatole de Barre, auteur de quatre livres in-4" sur larithmétique pratique; Judocus Clichtoveus de Mcuport (.».<-lS43), qui a laissé un grand nombre d'ouvrages dont quelques*uns sont consacrés aux sciences.
Un nom beaucoup plus illustre que ceux que nous venons de rappeler est celui de Gemma Frisius (1508-1555), qui, par son enseignement plus encore que par ses travaux, rendit à runiversilé des services incalculables et contribua puissamment au développement des études astronomiques et géographiques. On lui doit un opusculedans
lequel il propose, pour lever la caile d'un pays, une méthode conçue daus le sens des idées modernes, un traité de cosmographie qui eut un grand nombre d'éditions et fut traduit en plusieurs langues, uoe arithmétique pratique qui obtint également un rapide succès. Où lui doit aussi plusieurs observations astronomiques faites à Louvain, quelques perfectionnements apportés à divers instruments, tels que l'anneau astronomique, le carré nautique, etc. Le premier, il émit l'idée d'employer les montres pour la détermination des longitudes et prouva clairement, dans l'exposition de sa méthode, qu'il en avait compris toute la portée. Cette belle invention lui appartient incontestablement et forme son principal titre à la célébrité. Gemma Frisius eut aussi la gloire d'avoir pour élève le plus célèbre des géographes de son siècle, Gérard Mercator (1512-1594), dont les immenses travaux contribuèrent si puissamment à renverser les fables de la géographie ancienne pour les remplacer par une science positive.
Sous ne pouvons nous étendre ici sur les nombreux et importants ouvrages mis à exécution par notre immortel compatriote, sur les iûslrumeûts astronomiques qu'il fabriquait lui-même, sur les traités de géographie, d'astronomie, de chronologie, sur l'incroyable quantité de cartes isolées ou réunies en volumes qu'il publia : cai'tes dessinées, gravées et enluminées par lui et qui étaient tout à la fois des merveilles de science et des chefs-d'œuvre artistiques. Car Mercator ne possédait pas seulement une science profonde, mais une habileté remarquable, et l'on cite même au nombre de ses travaux un ouvrage de calligraphie qui eut quatre éditions.
En 1569, parut la première carte dressée suivant la projection à laquelle il a attaché son nom, et qui présentait, pour la marine surtout, des avantages précieux. Sans entrer dans les détails nécessairts pour exposer entièrement les principes de la projection ïûercatorienne, nous tâcherons den donner une idée générale. Il suttil d'imaginer que tous les éléments infiniment petits dans lesquels peut être décomposée la surface de la terre soient amplifiés tout en restant semblables à eux-mêmes, et dans une proportion telle, que les circonférences des parallèles deviennent égales à celle de l'équateur. La surface sphérique se transformera ainsi en une surface cylindrique, tangente à la sphère suivant son équateur, et, si l'on déroule ce cylindre suivant un plan, la forme que prendra sur ^ plan une figure quelconque tracée sur la sphère sera la projection "iei'catorienue de cette figure; les méridiens y seront représentés
BELGIQL'E MORALE ET iriTELLKCTUELLE.
par des lignes droites, parallèles et équidistanies, les paraUèles pârl des lignes perpendiculaires aux premières, mais dont les distances croîtront graduellement à mesure qu^oii s'éloignera de lequateur dans un rapport déterminé par lamplificalion qu'il a fallu donner k\ ces parallèles pour les rendre égaux à Téquateur terrestre, et toutes les directions, qui, sur la surface de la terre, coupent diflérenls méridiens sous un angle donné, seront figurées sur le plan par des lignes droites coupant sous le même angle les lignes par lesquelles sont représentés les méiidiens terrestres, La marche dun navire qui voyagerait dans une direction constante, c'est-Ji-dire dont la direction tërait un angle constant avec les méridiens qu'il tiaveï'serailj successivement est rcpi*éscntée dans ce système de projection pari une simple ligne droite- Celte conséquence des principes suivis dans] la projection de Mei^cator suffirait pour feire apprécier les avantages qui devaient en résulter pour la navigation.
On a contesté à notre célèbre géographe la priorité de sa découverte, que Ton a accordée au mathématicien anglais Édouai^ Wright* 1 Un savant anglais du siècle dernier a même été jusqu'à compai-erj Mercator au poète fiatillus qui s'attribuait les vers de Virgile et à] l'accuser d'une sorte d'abus de confiance envers Wright, qui lui aumit communiqué sa méthode, 11 est facile de faire justice de cette ^ alisurde accusation, et de rendre h notre compatriote la gloire qui lui est due. 11 n y a qu'à invoquer pour cela le témoignage de Wright lui-même. Ce fut vers 1590^ plus de vingt ans par conséquent après la publication de la carte de Mercator, que Wright détermina par le| calcul les longueurs des lignes qui, sur la carte, doivent représenter* les degrés de latitude, et trouva la loi de leur accroissement* En 1599» . il publia cette loi, en reconnaissant franchement que, si les déve-^ loppements mathématiques de la méthode lui appartenaient, Tidée d'entreprendre ces recherches lui avait été inspirée par la carje de Mercator, où, pour la première fois, celte projection avait été employée. Wright ne fit donc, de son propre aveu, que compléter une méthode dont les principes essentiels avaient été nettement posés et dont la première application avait été faite par le géographe belge.
L'erreur que nous venons de signaler n'est pas la seule que Ion ait commise au sujet de Mercator* ï*lusieurs auteurs, après Moreri» ont dénié à la Belgique la gloire de le compter au nombre de ses enfants, en le faisant naître, non k Kupelmonde, mais à Ruremonde- Le docteur Van Raemdonck, dans son beau livre sur Gérard Mercator, a réfuté victorieusement cette assertion, qui ne reposait sur*
HISTOIRE m$ SCIENCES PHYSIQUES, ETC.
pB^Bktnl, et ëuihli par les preuves les plus positives que le * ^Sgraphc appariieni bien réetlcmeiu à la Belgique. Une iroîsième inexactitude a été commise relaliveraeiit au nom de famille de îlertfâtor. La plupart des biographes, et tout récemment encore )|. Vivien de Saint- Martin, dans son Hîsiohe de in géoffraphk, publiée en 1873» disent que le nom originaire était Koopman ou Kautmanjï. Mail il résulte des nombreux documents publiés par le docteur Van Rieaidonck. que le véritable nom de Mereaior, avant sa latinisation^ étiil De Crcmer*
Gérard Mercator est le chef de cette brillante phalange d'hommes rttaaquables qui, au xvi* siècle» placèrent ta Belgique au premier lang parmi les nations où les sciences géographiques étaient lé plus en honneur. Après lui, nous rencontrons TAnversois khnhnm Ortelius (1527-1598), son ami et son admirateur, dont le Jhéélre Hu Momie, réimprimé cinq fois à Anvers de 1571 à 1587, cMreliiii en France, traduit en Italie et en Espagne, juslilie, d'après le jugement de M. de Macédo, encore à présent, malgré les progrès cloniiànts que la science a faits de nos joui's, le reproche que (rkville adressait auît autres géographes de n'avoir pas assez soum\ consulté t,)rielius. Citons encore Judocus Hondius de Wacken (tSt6*lfil 1), auquel on doit une édition plus étendue de lailas de immr qu'il enrichit de plusieurs cartes^ Pierre Moutanus, de Gard^cullaborateur de Hondius; Michel Goignet (1549- IG23), d'AiinïTs, auteur dun ouvrage sur la navigation ei d'une réduction de Totivnige français dTJrtelius; Cornélius Jode (1568-1600), néégaleroeiiti Anvers, dont on a une introduction géographique aux Tahtes Ar iJMnyftt et du reste du moude^
tadant que renseignement des mathématiques, représenté à ruiiiversitë de Louvain par Gemma, s'y élevait h une hauteur qu'il omit pas encore atteinte jusqu'alors; que notre immortel André Smk fondait ranatomie; que la géographie, entre les mains de H^^rcâtor et de ses successeurs, rejetait les en-eurs de Ptolémée, sapptiyait sur des faits et devenait science, une révolution radicale iofénïl aussi dans l'étude de Thistoîi^ naturelle et spécialement de l« botanique* Aux traducteurs et aux commentateurs de Pline, de Ilieopliniste et do Dioscoride succédaient les observateurs patients t't couaiencieux de la nature* Les plus anciens ouvrages belges de f^niawique datant de cette époque sont dus à Remacle Fuchs ou fiïîHirlj (....-1587), qui naquit à Limhourg^près deVerviers, et devint ^-hmm de la cathédrale de Saint-Paul, h Liège. Il fut, dit Valère
Alidré, éminent dans la science des végétaux, vir stirpiutn scientii prœstans. Cependant ses ouvrages, qui n'étaient guère qu'une compilation, n'ont qu'une faible valeur à côté de ceux qui devaient les suivre bientôt. C'est avec Rembert Dodoens (1517-4585), Charles de l'Escluse (1526-1609), et Matthias de l'Obel (1538-1616) que s'ouvre en Belgique l'ère des œuvres vraiment originales, des premiers essais de classification, des descriptions exactes et feites d'après nature, et que sont posés les fondements de la science moderne.
De même que la découverte des contrées nouvelles avait renversé la géographie des anciens, la découverte de plantes nouvelles rapportées en grand nombre des pays récemment explorés devait renverser la botanique traditionnelle et substituer à l'autorité des livres l'autorité infaillible des faits. On étudia avec passion ces végétaux, que les anciens n'avaient pas connus et dont on ne trouvait la description ni dans Pline, ni dans Dioscoride. Les horticulteurs prêtèrent leur concours aux botanistes en leur communiquant avec empressement leurs plantes les plus rares, qu'ils faisaient venir à grands frais des contrées les plus lointaines. Bientôt la Belgique, oii l'amour des plantes se manifesta plus vivement que dans aucun autre pays, devint, suivant de FObel, le plus vaste magasin de l'Europe. On y voyait accumulés, dit-il, les trésors de l'Europe, de l'Asie, de l'Afrique, et l'on y trouvait plus d'espèces et de variétés de plantes, d'arbres et d'arbustes que dans la Grèce, l'Espagne, l'Allemagne, l'Angleterre, la France et ritalie. Bien que les hommes distingués auxquels la Belgique. dut ces richesses horticoles qui devaient aider si puissamment aux progrès de la science n'aient pas laissé de travaux scientifiques proprement dits, ils ont, par les services rendus à l'étude de la botanique, leur place marquée dans l'histoire de la science. Les botanistes de leur temps les citaient avec éloge dans leurs ouvrages, et nous ne croyons pas nous écarter de notre sujet en accordant une courte mention à quelques-uns d'entre eux, à Gérard Van Veltwyck, par exemple, qui, pour trouver des plantes nouvelles, traversa les Alpes, descendit en Italie et parcourut les Apennins; à Pierre Caudenberg, pharmacien d'Anvers, dont le jardin contenait, outre les plantes ordinaires du pays, plus de quatre cents plantes exotiques; à Charles de Saint-Omer, à Jean de Brancion, à Jean Boisot, à Jean Vrécome de Bruxelles, à Charles de Langhe, chanoine de Saint-Lambert, à Liège; à trois professeurs de l'université de Louvain, Pierre de Breughel, Cornehus Gemma et Jean Viring, et
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surtout au célèbreambassadeur Auger-Ghislain Busbecq (4522-1592), qui rapporta de ses voyages en Orient de nombreux objets d'histoire naturelle, et auquel la botanique est redevable de l'introduction de plusieurs plantes étrangères, particulièrement des tulipes et du lilas de Perse.
Après cette rapide énumération des hommes qui> sans aspirer euxmêmes à édifier la science sur des bases nouvelles, fournirent à nos savants les matériaux de leurs ouvrages, nous dirons quelques mots des travaux de nos grands botanistes.
Le premier en date est Rembert Dodoens, qui naquit à Malines en 1517. Après ses études de médecine, qu'il fit à l'université de Louvain sous les professeurs Arnold Noot de Hal et Léonard Willemaers de Louvain, il visita la France, l'Italie, l'Allemagne, et, de retour à Malines, il composa ua petit traité de cosmographie, publié en 1548, où Dodoens ne s'éleva pas au-dessus des connaissances de son temps. En 1554, parut l'ouvrage auquel il doit surtout sa réputation, et l'on pourrait dire sa popularité comme savant. C'est le Crutjdeboek, dont le succès fut si rapide, qu'en moins de dix ans rédiiion en fut épuisée, et qui, publié d'abord en flamand, traduit ensuite en français, en anglais, en latin, eut en moins d'un siècle dix-sept éditions, fut l'un des ouvrages de botanique les plus répaur dus de son temps, et incontestablement l'un de ceux qui eurent le plus d'action sur le mouvement scientifique de l'Europe. Dans sa classification des plantes, qu'il divisa en vingt-six classes, Dodoens fiit guidé principalement par la considération de leurs propriétés et de leurs usages; c'est ainsi qu'il forma des groupes en réunissant soit les plantes remarquables par leurs fleurs, soit les herbes odorantes, soit les plantes purgatives, soit les plantes vénéneuses, etc. On conçoit qu'une classification établie sur de semblables bases devait le conduire à un ordre de succession parfois bien peu naturel, et rassembler dans une môme classe des plantes ayant fort peu d'analogie. Dans certaines parties de son ouvrage cependant, il arrive, en prenant pour point de départ le port ou la conformation générale, à des rapprochements remarquables et conformes à la méthode de classification par familles naturelles. C'est ainsi qu'il réunit par classes les ombellifères, les cucurbitacées, les conifères, etc. Le mérite de Dodoens fut d'avoir le premier, parmi les botanistes ^^Iges, secoué le joug des anciens, dont il signala les erreurs; d'avoir décrit avec exactitude les espèces connues et un assez grand nombre d'espèces nouvelles ; d'avoir, dans ses essais nécessairement impar-
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nELGIQLÎE MORALE ET mTELLECTUELLE.
faits de classification, apporté tous ses soins à la coordiiialion des genres et des espèces, et réuni le premier les espèces en genres et les genres en classes.
La plupart des savants, le comparant -é de TEscluse, ne le placent qu'au deuxième ]^ng. « A voir le nombre et lexactitude des descriptions, dit Charles Morren, la finesse des remarques, rélégance du langage, le choix des méthodes, tout incorrectes quelles étaient alors, à considérer surtout rimportance des iotroductions, l'effet de ces découvertes sur Téttil de la société; ii tenir compte de ces difiërems résullats^on ne peut se refuser un moment de donner la palme k Charles de TEscluse* » M* Dumortier a combaltu cette opinion ; pour lui, Dûdoeus occupe incontestablement ia première place» et il n'hésite pas, dit-il, à le proclamer le véritable réformateur de la science, Thomme du xvj*' siècle qui a le plus contribué aux progrès de la botanique. Nous n avons pas qualité pour nous prononcer daas ce débat. Nous nous bornerons seulement à faire remarquer que si le mérite de de FEscluse, comme savant, fut supérieur h eelui du botaniste malinois, il nen est pas moins établi que ce dernier fut plus populaire, et que fincroyable rapidité avec laquelle ses ouvrages se répandiienl dut avoir pour résultat d exercer sur les progrès de la science une influence que n'eurent pas, au même degré, les ouvrages plus méthodiques de de TEscluse. Ce dernier, que Cuvier reconnut le plus savant des hommes de son temps, fut surtout remarquable par lexactitude do ses descriptions qui, de nos jours encore, sont regardées comme des modèles; par la clarté de son style, par le grand nombre de faits nouveaux dont il enrichit la science, en introduisant en Belgique et en décrivant le premier une multitude de plantes inconnues avant lui. C est à de TEscluse que nous devons le marronnier dinde et le laurier-cerise qui lui furent envoyés de Constant! no pie en 1376, le platane d'Asie, larbre de vie, un grand nombre de liliacées, etc. On lui doit ausd de nous avoir le premier fait connaître la pomme de terre; il en donna une bonne descriplion et des figurées faites d'après nature, en indiqua l'extrême fécondité et la signala comme plante comestible; mais malheureusement, des préjugés aveugles empêchèrent pendant plus d un siècle de la cultiver en grand dans notre pays. En 1675, François Van Sterbeeck, qui en avait dans son jardin, ne la regardait guère que comme une curiosité bolauique, et ce ne fut que vers 1713 que Tusage commença à s'en répandre en Belgique.
Charles de TEscluse est généralement beaucoup plus connu par
HISTOIRE DES SCIENCES PHVSIQirËS, ETC.