PROVINCE D*UD1NE
M. DB PâAMPiao.
ObMrvé. ! Calculé.
liO
I) Voy. Anthropométrie, p. S87.
i) Vov. AnthroDométrie, p. 359 et S87, le tableau américain de« taille* humaines de tS,878 Tolontairea. d'àprte H. E.-B. Elliot, délégué de l'ataociation américaine de ■tatisliqiie ii B«rlin.
ii) Voy. Anthropométrie, p. i87. d'après 761 soldalii différents des ËtaU-Unis.
(4) Voy. Anthropométrie, ^. tel \ Annuaire d". l'Observatoire royal, i87i, p. tl9: et Bulletin de l'Jcadémie, t. XXVII, p. 109. L'auteur s'est borné à nous communiquer la table régularisée d'après ses nombres observés.
{5j Voy. Anthropométrie, p. «87.
J'ai souvent cherché à connaître les causes des étranges préventions qui s élevaient contre les résultats de ces sortes de recherches, et j'ai cru ne pouvoir mieux faire qu'en donnant les valeurs obtenues par les savants qui ont bien voulu en vérifier par eux-mêmes l'exactitude. Je me bornerai à les présenter, en étudiant les lois concernant la taille de l'homme, bien persuadé que d'autres auront soin de pourvoir à ce qui peut y manquer. Cette partie du vaste champ de la science mérite, je crois, une attention toute spéciale.
Ces recherches, faites sur diftërents points du globe, par des mathématiciens qui n'avaient aucuns rapports entre eux, et qui cherchaient uniquement à en vérifier les résultats, sont de nature, pensôns-nous, à mériter la confiance des personnes qui ne sont point versées dans la connaissance des formules mathématiques.
On peut voir en même temps, et mes ouvrages en offrent la preuve, que je ne me suis point borné à vérifier les lois qui règlent la taille de l'homme; je me suis occupé encore des lois qui règlent ses qualités morales et physiques. Il y a plus, j'ai fait l'application des mêmes principes aux animaux et aux plantes, et j'ai trouvé partout la loi la plus concordante, c'est-à-dire : Yunité dans les lois de la nature, avec la fluctuation des nombres qui s'écartent de la moyenne, en plus et en moins, selon les principes de la science.
La stature humaine, dans un pays donné, a donc une valeur qui peut subir de petites variations d'une année à l'autre ; mais la hauteur normale reste, les conditions physiques restant aussi les mêmes. Cette stature est bien déterminée : ce qui ne veut pas dire qu'elle demeure identique, qu'elle est uniformément la même dans toutes ses parties; mais que ses parties, ou les hauteurs différentes de taille, peuvent être calculées numériquement, soit pour le nombre, soit pour ks grandeurs, et quelles se rangent symétriquement des deux côtés
de la MOYENNE.
Cette moyenne, du reste, varie, en passant d'un pays à un autre, c est-à-dire en faisant varier les circonstances dans lesquelles la taille se développe.
Les connaissances des anciens sur la mortalité étaient très-imparfîaites ; on ne s occupait guère que des âges les plus avancés auxquels l'homme était parvenu ; ainsi Pythagore, d'après les connaissances historiques, est un des philosophes les plus âgés que mentionne l'histoire : il avait 99 ans, dit-on, à l'époque de sa mort, et Hippocrate en comptait 95.
La probabilité de mourir à un âge donné n'était nullement connue,
puisque la notion même des probabilités ne date que du temps de Pascal, qui naquit en 1623; et le premier auteur des tables de probabilité, le célèbre Halley, né en 1656, ne songea à publier sa première table, dans les Transactions philosophiques de Londres, qu en 1693, cest-à-dire trente et un ans après la mort de Pascal.
On ne tarda pas à tirer parti de cette invention nouvelle, et la curiosité porta à faire valoir la probabilité que pouvait avoir un joueur de vivre encore après un certain temps donné, et à spéculer sur ce genre de bénéfice. Cette espèce de jeu sur les nombres trouva beaucoup d'amateurs et, conséquemment, beaucoup de calculateurs qui surent en tirer un profit plus ou moins considérable.
C'est alors que se formèrent la plupart des sociétés d'assurances sur la vie et, par suite, les tables de mortalité. Il fallut établir les droits des banquiers et ceux des joueurs qui voulaient en faire usage. C'est alors que, dans les divers rangs de la société, les nobles, les ouvriers, les militaires voulurent avoir leur table spéciale. C'est alors aussi que l'on vit tant de faillites, par fausses spéculations d'une part, et, de lautre, par défaut de connaissances dans ce genre nouveau de spéculation.
Dans des temps plus rapprochés et vers le commencement du siècle actuel surtout, on reconnut qu'il fallait marcher avec plus de prudence. On sentit le besoin de mieux apprécier la valeur des tables, et de savoir mieux en tenir compte. On ne tarda pas à admettre, par exemple, que la mortalité des hommes n'était pas identiquement comparable à celle des femmes, et qu'il fallait établir des différences dans les engagements qu'on avait à prendre à cet égard. On rémarqua surtout les difficultés que présentaient les tables pour la première enfance et pour la vieillesse.
Les tables de mortalité, dont il vient d'être parlé, concernent plus spécialement l'une ou l'autre partie de la population d'un pays : il n'était guère question de la société tout entière. Les recherches statistiques nécessaires pour les établir avec confiance et la pratique des méthodes de calcul offraient trop de difficultés; heureusement ces difficultés, à partir du commencement de ce siècle, du moins dans plusieurs pays, ont pu être écartées, et l'on a opéré avec plus de confiance et-de sûreté.
Parmi les causes de décès, il en est une qui mérite une attention spéciale : elle se fait remarquer dans toutes les lois qui appartiennent à l'homme; elle commande ici une observation scrupuleuse : c'est la taille de Thomme qui n'a jamais été considérée, je pense, dans
ce qui concerne son influence sur la mortalité. Nous n'avons pas encore les données nécessaires pour en établir la véritable valeur. C'est une route nouvelle qu'il faut essayer de reconnaître dès à présent. Mais peut-être, dira-t-on, les différences de taille n'influent que peu sur la mortalité. Les tailles, d'ailleurs, ne sont pas les seuls éléments que Ton ait à prendre en considération : nous pouvons en dire autant du poids de l'homme et de ses auti'es qualités soit physiques, soit morales. La science est encore trop peu avancée pour qu'on puisse lui demander des renseignements exacts à ce sujet. 11 suffit de connaître, pour le moment, le point où elle se trouve arrêtée.
Bibliographie. — Voir, pour plus de détails, ceux de mes ouvrages qui traitent ce sujet, entre autres : Physique sociale, é^ éd., 1869; Sur la théorie des probabilités appliquée aux sciences morales et politiques, \%M& ; Du système social et des loi% qui le régissent, 1848. Voir aussi : £d Ducpetiaux. Sur les causes du paupérisme dans les Flandres, et les moyens d'y remédier, Mémoire couronné par TAcadémie, t. IV du recueil in-8o, 1850. La Statistique générale de la Belgique, publication du gnuTcrncmcnt belge, donne des tableaux complets que nous pouvons nous abstenir de reproduire ici.
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Par M. le docteur MEYNNE, Ancien médecin principal de l'urinée.
La géographie médicale a pour objet de rechercher les rapports qui existent entre l'état physique des divers pays et la situation sanitaire de leurs habitants. Elle a donc à constater, d'une part, la distribution locale des principales maladies et infirmités qui affectent les populations; d'autre part, la nature et les différences des lieux, principalement du sol et du climat, pour en induire quelle est leur action sur la santé de l'homme.
Appliquée à la Belgique, cette étude a naturellement pour but d'observer si lès influences morbides du milieu dans lequel nous vivons diffèrent en nos diverses provinces, et à quel degré.
Depuis les temps les plus reculés, il a été admis que l'air et les lieux ont une ti'ès-grande influence sur l'état physiologique et morbide des habitants. Et, en effet, cette influence est prédominante lorsque le sol ou le climat ont un caractère tranché et présentent des conditions extrêmes. Les pays, par exemple, où abondent les véritables marais, exercent sur les habitants une action paludéenne si profonde, que toutes les organisations s'en ressentent et que les maladies y prennent un cachet parfaitement distinct.
Certaines contrées de l'Inde, et une partie du httoral oriental de TAmériquc, doivent à une action particulière du sol et du climat lexisience, ici de la fièvre jaune, là du choléra.
Dans les pays chauds, la mortalité est plus forte en été qu'en hiver, et ce sont les fièvres miasmatiques ainsi que les affections intestinales qui dominent. Dans les pays froids, et même tempérés, cest le contraire qui s observe : en hiver, la mortalité est plus forte, et ce sont les phthisies, les maladies pulmonaires et rhumatismales qui se montrent le plus fréquemment.
Mais, lorsque le sol et lair ne présentent pas ces caractères nettement tranchés, cette influence est beaucoup moins prononcée. Souvent même elle devient difficile à saisir, parce que d'autres facteurs — le métier, le bien-être physique, ou l'acclimatement — viennent en neutraliser ou en modifier les effets.
On a exagéré, selon nous, dans beaucoup d'écrits, l'action des lieux en certains pays, et l'on a trop généralisé la croyance que chaque contrée possède sa pathogénie propre, comme elle a sa flore spéciale. Quand on examine les faits de près et que l'on compare les maladies régnantes et la force physique des habitants de divers pays, on s'aperçoit que les différences sont loin d'être aussi marquées qu'on l'aurait supposé d'abord. On constate surtout que, dans la plupart de nos pays occidentaux, l'action du sol et du climat cède devant l'influence d'autres puissantes causes morbigènes, pai^mi lesquelles les causes sociales, c'est-à-dire l'aisance, les habitudes, l'état de Thygiène publique, tiennent les premières places. Si bien que, dans ces dernières conditions, la part de chacun de ces facteurs morbides est très-difficile à saisir, à moins que l'un ou l'autre ne devienne tout à fait prépondérant. Lorsque, par exemple, une contrée est soumise pendant quelque temps à une grande famine, toutes les causes ordinaires de maladie s'effacent plus ou moins devant celte-là, et l'on ne constate plus guère que des effets d'un ordre nouveau et particulier.
La nature a voulu cependant que la Belgique, quoique n'offrant en étendue que la 5000™*" partie des terres connues, présentât en raccourci des oppositions assez marquées pour offrir d'utiles et de nombreux sujets de comparaison et d'étude, au point de vue géographique et météorologique; car nos saisons ont tour à tour quelques phénomènes climalériques des zones éloignées.
Nous possédons la plus belle plage maritime de l'Europe, éminemment propre à faire observer l'influence de la mer sur une grande surface du pays.
Si exigu que soit le territoire, nous y trouvons une région basse, humide, fertile, à côté d'une région plus élevée, sèche et rocheuse ;
GÊOGjfUFHlE MÉDICALE. 91
la plaine ouverte, propre à toutes les cultures du sol, à côté de terrains tourmentés, accidentés, riches en produits souterrains.
Sous le rapport ethnographique et historique, notre pays se trouve placé sur la ligne visible de démarcation, où deux nations d'origine différente sont venues en quelque sorte se souder ensemble, sous rinspiration de la liberté, la seule puissance capable de plier ainsi sous les mêmes institutions des branches robustes appartenant à des arbres différents.
Enfin, la densité de la population et le rapprochement de trois mille agglomérations qui forment comme les nœuds d'un immense réseau ; la diversité des industries, des aptitudes et des besoins qui en naissent; les commodités de communication, qui n existent au même degré nulle part au monde ; notre position centrale entre trois grandes civilisations ; la culture simultanée des trois langues vivantes les plus répandues sur le globe, ce qui nous permet de recueillir rapidement toutes les découvertes, tous ces avantages naturels et intellectuels font de la Belgique un champ dobservation le mieux situé peut-être de toute la planète.
La Belgique se trouve donc dans des conditions exceptionnelles pour se livrer à Fétude des problèmes médico-sociaux que nous avons indiqués tout à Theure. C est, d une part, la disposition favorable des lieux qui, sur un petit espace, centre d'activité internationale, présente des oppositions sensibles; c'est, d'autre part, une heureuse tendance des esprits, qui se sont appliqués de tout temps, avec une sorte de culte, aux sciences dobservation. Voilà pourquoi, au moment où la grande hygiène (telle qu'elle est comprise aujourd'hui) ne fait que de naître, la Belgique a pu, une des premières, présenter un ensemble d'observations statistiques médicales suffisamment assises et développées pour qu'on puisse en induire dès à présent quelques aperçus généraux et synthétiques.
Toute la zone qui longe le littoral de la mer du Nord et l'Escaut occidental, depuis Dunkerque jusqu'à Anvers et au delà, sur une largeur de 3, 4 et même de 5 lieues, est formée de terres basses, de polders, de prairies souvent palustres et que sillonnent de nombreux cours d'eau. Ce sont de grandes plaines (ïalluvio7i fluvio-marine, n'ayant pas de forêts et même peu d'arbres, n'offrant auiîun monticule ni pli de terrain, et qui se ti'ouvent exposées à toutes les intempéries de l'atmosphère maritime. Le long de cette bande de terres poldériennes et plus à l'est, en Campine, s'étendent, sur une largeur de quelques lieues, d'anciennes landes sablonneuses que la
culture a transformées, mais qui constituent encore d'immenses plaines basses, sans monticules ni rochers, et où les eaux stagnantes et les flaques marécageuses étaient primitivement très-nombreuses.
Toute cette contrée, poldérienne au nord, sablonneuse au sud et à Test, ne présente que de vastes terrains horizontaux, élevés de quelques mètres à peine au-dessus du niveau de la mer. Beaucoup de polders même, dans le voisinage du littoral, ont un niveau inférieur à celui des hautes marées. 11 en résulte que, sur toute cette étendue, la pente des rivières est presque insensible; les eaux s écoulent difficilement; les villes et les villages sont bâtis dans un sol fortement imprégné d'eaux souterraines, et latmosphère est constamment chargée d'une abondante humidité.
Cette région peut donc être considérée comme la basse Belgique et comme une zone de plaines humides, ayant un caractère bien tranché. Elle comprend la province d'Anvers, une grande partie du Limbourg et les deux Flandres presque en entier.
La contrée méridionale du pays, qui constitue les provinces de Liège, de Namur et de Luxembourg, présente des caractères tout opposés. Là, le sol est partout accidenté, plus ou moins montueux. Des roches abruptes, des ravins, de hauts plateaux ou des rivières torrentueuses se rencontrent à chaque pas. Toutes les terres sont inclinées et les eaux pluviales s'écoulent rapidement. L'air est plus sec, l'altitude assez grande (de 200 à 600 mètres), les marais sont rares et les habitations, sont assises sur du roc ou sur des terrains non humectés. C'est le pays de la houille, du fer, des pierres calcaires, du grès et des marbres.
Cette contrée montueuse est parfaitement limitée au noixi par une grande ligne transversale et presque droite que tracent la Sambre et la Meuse, depuis Maubeuge et Charleroi jusqu'à Liège.
Entre ces deux régions s'étend une contrée intermédiaire, un pays de transition, autant au point de vue de la nature du sol que de sa conformation. Ce ne sont ni des terres parfaitement planes, ni des montagnes; ce sont de larges plateaux ondulés, entrecoupés de vallées peu profondes. Le sol est sablonneux dans la plus grande partie ; les roches y sont très-rares et l'alluvion marine ne s'y rencontre plus. Les eaux souterraines sont plus profondes que dans le nord et l'atmosphère est moins humide. Beaucoup de parties sont boisées et les habitations sont généralement abritées dans quelque pli du terrain. Cette contrée intermédiaire comprend le Brabant et le Hainaut presque en entier.
Il est vrai que, du côté nord, cette zone intermédiaire ne présente pas une ligne de démarcation aussi nette que le sont la Meuse et la Sambre du côté sud. Néanmoins, au point de vue de la double étude que nous avons à poursuivre, cette première grande division de notre champ d observation est très-réelle, et nous en avons donné une démonstration plus détaillée dans notre Topographie médicale. Il aura suffi ici de l'indiquer sommairement.
Il nous faut maintenant tenir compte de la pratique qui ne s'accorde pas toujours avec les notions théoriques. Comme les éléments de la statistique officielle, qui doivent nous servir de mesure de comparaison, sont établis par province, nous sommes obligé dadopter cette base pour former tous nos tableaux différentiels.
Heureusement, cette division administrative s adapte assez sensiblement aux notions géologiques que nous venons d'esquisser. De même, elle correspond encore d'assez près à la position ethnographique et à la démarcation des deux langues usitées dans le pays. Ainsi, les résultats statistiques par province entrent facilement, et à peu de firactions près, dans les cadres de nos trois zones. La politique semble avoir ici consulté la nature. La basse Belgique comprend presque intégralement les quatre provinces du nord, lesquelles composent à peu près le pays flamand. Les trois provinces du sud sont exclusivement wallonnes. Et de même que la province centrale et intermédiaire du Brabant offre dans sa constitution géologique un caractère mitoyen, de même les origines, les langues et les autres manifestations sociales s'y produisent avec un certain mélange. Seul, le Hainaut fait exception à ces analogies frappantes. Quoique appartenant par les deux tiers de son sol à la bande sablonneuse intermédiaire, cette province, est entièrement wallonne de langue et de mœurs. Peut-être faudra-t-il chercher dans ce contraste la cause des classifications très-inégales que nous découvrirons, pour cette province, dans les diverses observations statistiques.
Nous pouvons maintenant entrer en matière pour rechercher la situation sanitaire dans les diverses parties du pays, la distribution géographique des principales maladies, la marche ascendante ou descendante de quelques-unes, l'influence du séjour à la campagne ou dans les villes, etc.
État sanitaire comparatif .des diverses provinces. — L'état sanitaire d'un pays se manifeste et s'apprécie principalement par la densité et le mouvement de la population, par la mortalité et la durée de
la vie moyeuae, par la proportion des mort-nés, les exemptions de la milice et la fréquence comparative des maladies les plus mortelles.
Population. — Celle de la Belgique doit atteindre actuellement (1873) cinq millions et un quart d'habitants. Pour une superficie de près de 30,000 kilomètres carrés ou 3 millions d'hectares, cest 173 habitants par kilomètre ou 1 3/4 par hectare.
Une proportion aussi élevée entre 1 étendue du sol et la population qu il nourrit, n'existe dans aucun autre pays connu. Notre patrie peut donc s'estimer heureuse d'une situation qui atteste par elle-même un haut degré de prospérité et de civilisation, comme la résultante certaine d'un grand nombre d'excellentes conditions physiques et sociales. Toutefois, cette exubérance de population, comparativement aux autres pays, est chez nous un fait déjà ancien. Pour apprécier, à cet égard, les conditions de l'époque actuelle, il faut avant tout rechercher le mouvement de la population, c'est-à-dire son développement successif.
Aux cinq dernières époques décennales, la population était, en chiffres ronds, et à la date du 31 décembre où se terminait la période :
En 1830 . . . de . . . 3,785,000 habitants.
Ainsi, en 40 années, l'accroissement a été de 1,300,000 âmes, soit de 34 p. c, ou du tiers. Cela fait en moyenne 32,500 par an. C'est un développement assez rapide, mais qui n'atteint toutefois pas 1 p. c. par an. La série, sans être exactement proportionnelle, suit une progression dont les inégalités, d'ailleurs peu considérables, doivent être attribuées à diverses crises et épidémies.
Cette progression a été plus rapide en Angleterre, en Russie et surtout en Prusse. Elle a été plus lente dans beaucoup d'autres pays de l'Europe. Mais ce qui semble surtout à noter, c'est que notre mouvement a surpassé celui de la France et de la Hollande.
L'accroissement sera-t-il désormais aussi rapide, et peut-on prédire vers quelle époque la population de 1830 sera doublée ?
On comprend quelle peut être ici la part de l'imprévu. Les épidémies, les famines, les guerres et même les crises industrielles intenses sont autant de causes d'arrêt ou de recul possible. D'un autre côté, la densité même de la population devient, au delà d'une certaine limite, un obstacle au développement et un facteur agissant en raison inverse des proportions acquises.
GËOGRAPHIE MÉDICALE.
Tout semble cependant attester que la puissance de sustentation de notre pays est encore loin d'atteindre son plus haut degré. Il n'est pas à penser non plus que les épidémies et les crises seront à l'avenir plus meurtrières que celles que notre époque a traversées. Quant aux guerres, en face des adorateurs fatalistes de la force brutale, des voix généreuses s'élèvent en faveur des arbitrages internationaux et acquièrent tous les jours plus d'autorité. En supposant donc que la Belgique et son peuple restent sensiblement dans les mêmes conditions pendant encore 70 à 80 ans, le doublement (environ 8 millions) serait atteint vers le milieu du siècle prochain.
Nous avons maintenant à examiner comment le mouvement de la population se répartit entre les provinces.
Développement par promnce. — La légitime et patriotique satisfaction qu'on éprouve en constatant, pour la Belgique entière, le progrès constant et considérable du baromètre de la population, fait malheureusement place à un pénible étonnement, lorsqu'on voit sortir, des composantes de ces mêmes chiffres, une différence immense, presque incroyable, entre les provinces.
L'anxiété redouble lorsqu'on s'aperçoit bientôt que ces différences affectent presque la régularité d'une loi, d'un phénomène normal; et qu'en poursuivant les recherches sur la distribution des maladies les plus meurtrières, les chiffres viennent confirmer et compléter ce triste tableau avec la même régularité accablante.
Voici, pour toutes nos provinces, l'augmentation ' proportionnelle de la population dans l'espace de trente années (1830-1860) :
Flandre occidentale
Flandre orientale
Luxembourg
Limbourg
Anvers
Hainaut
Namur
Liège .
Brabant
On peut exprimer cette différence d'une manière plus saisissante, en disant que, en trente années :
1,000 de population est devenu 1,430 pour Liège, 1,000 » 1,410 » Namur,
tandis que : . ^
1,000 de population est devenu 1,055 pour la Flandre occidentale, 1,000 » 1,082 » la Flandre orientale.
pour 100 de la population.
Ainsi, dans certaines provinces l'accroissement a été cinq à six fois plus rapide que dans d'autres; mais l'on ne doit pas oublier que l'écart si considérable des Flandres a été évidemment augmenté par la crise qu elles ont subie de 1846 à 1848. 11 n'en résulte pas moins que, dans le nord du pays, la population augmente lentement, et qu'elle est très-rapide dans les provinces de Liège, de Namur et de Hainaut. Dans le Luxembourg, l'accroissement n'est pas aussi marqué que dans les provinces voisines, et cependant nous verrons que sa situation sanitaire est des plus favorables. Cela peut provenir d'une moindre fertilité du sol.
LeBrabant, qui, par sa position géographique et géologique, tient en quelque sorte le milieu entre les provinces basses et les provinces rocheuses du midi, n'occupe pas dans ce relevé le rang qui lui revient réellement. La capitale reçoit annuellement un grand nombre d'immigrants (2,500 à 3,000), et cette source d'augmentation n'existe pas ailleurs au même degré.
Nous ferons remarquer que la progression si rapide de la population dans la partie méridionale du pays n'est pas le résultat d'une plus gi'ande fécondité; mais la mortalité y est véritablement minime, et l'on y rencontre toutes les preuves d'une grande vitalité et d'un état sanitaire privilégié.
Mortalité. — C'est surtout le relevé des décès qui démontre combien certaines provinces sont fevorisées relativement à d'autres.
Voîci, pour une période de quinze années (1851-1865), les chiffres proportionnels :
Flandre occidentale, i décès- annuel sur 39.6 habitants.
Flandre orientale 43 »
Brabant 43.1 »
Anvers 43,4 »
Limbourg 45 »
Liège 46.i »
llainaut 48 »
Luxembourg ........ 60 »
Namur. 54.4 »
Cela revient à dire, en prenant les deux extrêmes du tableau, que, dans la Flandre occidentale, il y a annuellement 100 décès sur 3,960 habitants, pendant que, dans le Namurois, il y en a 100 sur 5,440; différence énorme, puisqu'elle est de plus du quart.
On voit que la zone basse du pays, comprenant les quatre provinces flamandes, se trouve dans une situation bien moins avantageuse que les quatre provinces du sud. Et si le Brabant n'occupe pas
une position intermédiaire entre le nord et le sud, c'est, encore une fois, que la capitale présente une mortalité relativement forte et qui augmente le chiffre proportionnel de la province.
Dans la région flamande, les décès sont surtout plus élevés pendant les premiers mois qui suivent la naissance. Ainsi, dans la première année de la vie, les provinces du nord (et le Brabant à cause de la capitale) payent une dîme mortuaire excessive. Elle est de 171 décès sur 1,000 naissances, tandis que les provinces du sud n'ont que 129 décès sur 1,000 naissances.
La vie moyenne -^ qui est de 40 ans et 9 mois pour le pays entier — est donc plus longue pour les provinces wallonnes ; la longévité est plus grande. Quand, en effet, nous cherchons combien, sur 10,000 naissances, il y a encore de vivants à 80 ans, nous trouvons (d'après Bertillon) :
Pour Anvers 489
» le Brabant 49i
» la Flandre occidentale 504
» la Flandre orientale 508
» leLimbourg 602
» Liège 603
» le Hainaut 631
» le Luxembourg 694
» Namur 896 .
Le relevé des décès par marasme sentie confirme la longévité dans le sud. Le marasme sénile est une usure de l'organisme, une extinction graduelle de la vie plutôt qu'une maladie. Aussi la proportion de ce genre de décès est-elle moins forte dans la régioji du nord.
Mais ce qui explique surtout la grande différence de la mortalité dans les diverses provinces, c'est le nombre relatif des morts par phthisie et autres affections pulmonaires chroniques.
On constate que, sur 1,000 décès en général, la phthisie, dans l'espace de quinze années (1851-1865), a entraîné les nombres de décès suivants :
Limbourg 220
Flandre orientale 197
Anvers .• 180
Brabant 169
Flandre occidentale 163
Hainaut 157
Liège 143
Namur 141
Luxembourg 126
Cette mortalité peut être considérée comme excessive pour certaines provinces.
Mort-nés. — La proportion des mort-nés vient encore confirmer la situation désavantageuse de la zone nord.
Dans l'espace de dix années (1851-1860), il y a eu dans la
Flandre occidentale, 1 mort-né sur 20.4 naissances.
Flandre orientale, 1 » 20.4
Liège, 1 « 20.4
Anvers, i » 2i.4 »
Limbourg, 1 » 21.6 »
Brabant, i » 21.8 »
Ilainaut, i » 24.8 »
Namur, i » 29.4 »
Luxembourg, 1 » 29.9 »
Liège fait ici une exception à la place que cette province occupe généralement dans nos tableaux. Cette exception ne sexplique ni par l'influence de la misère, ni par celle du sol ou du climat. Il est probable que les travaux excessifs des femmes du peuple et les charges incroyables qu elles portent journellement doivent être ^ accusées comme causes spéciales de cette observation.
Nous allons maintenant recourir aux données que fournissent les Rapports officiels de la milice pour continuer nos recherches sur la distribution géographique des principales infirmités et maladies.
Les exemptiofis de la milice, pour la période quinquennale de 1851-1855, donnent les parts suivantes :
• Sur 1,000 esamtnét.
Anvers 313 exemptés.
Flandre occidentale 293 »
Brabant . 263 »
Flandre orientale 256 »
Limbourg 255 »
Luxembourg 165 »
Liège 155 »
Hainaut 149 »
Namur 128 »
Ainsi les infirmités et maladies qui donnent lieu aux exemptions de la milice sont presque deux fois aussi nombreuses dans la région . flamande.
La faiblesse de la constitution et les petites tailles, deux causes fréquentes de rejet, sont sensiblement plus nombreuses dans la zone du nord.
Les deux Flandres sont, en outre, les provinces qui ont le plus
£ aveugles. Elles avaient, il y a quelques années, 1 aveugle sur 1,421 habitants; le Luxembourg n'en avait que 1 sur 2,832. Anvers et le Limbourg présentaient à cet égard une situation favorable.
Il est admis que là où régnent les phthisies diverses (tuberculose), on constate aussi fréquemment la scrofulose. Ces deux vices constitutionnels se lient ou se succèdent souvent; ils se développent généralement sous l'influence des mêmes causes affaiblissantes ou héréditaires. Il n est donc pas étonnant que les relevés de la milice accusent encore, pour la région flamande, plus (ïophthalmies de mauvaise nature, plus de teignes, de difformités osseuses, plus darréts de développement et de rachitismes.
C'est dans les communes d'Assenede, Bouchante, Watervliet, Selzaeie, Bassevelde, Ertvelde, Eecloo, Maldegem, au nord de Gand, que la teigne se rencontre le plus communément. Il y a donc là une petite contrée où cette affection semble avoir élu domicile.
Les maladies cancéreuses, sans présenter la même fréquence que les affections désignées ci-dessus, sont aussi moins répandues dans le Luxembourg, le Hainaut et le Namurois que dans les Flandres et le Brabant.
D'après le recensement de 1858, les aliénations mentales sont beaucoup plus fréquentes dans la zone du nord. Il y avait alors dans la
Flandre orientale, 4 aliéné sur 644 habitants.
Flandre occident
aie, 4
Anvers,
Brabant,
Limbourg,
Liège,
Hainaut,
Namur,
Luxembourg,
Lors de ce recensement, on comptait, dans le pays entier, plus de 6,400 aliénés, dont près de 4,000 appartenaient aux quatre provinces flamandes et au Brabant. Ce sont l'hérédité (la cause la plus commune de toutes), puis l'épilepsie, les convulsions et les vices constitutionnels ; ensuite les chagi^ns domestiques, les excès, la vie agitée des grandes villes, les déceptions et l'ambition ; et enfin la misère, avec tout son cortège de privations et de peines, qui expliquent pourquoi ces tristes affections sont plus répandues dans les grandes villes et dans la région du nord ; et pourquoi la vie calme des campagnards, l'aisance, les bonnes constitutions et l'habitude d'un travail manuel sont des circonstances favorables.
100 BElCrOUE PnUTIQL'E ET SOCIALE.
Le ('onlraste si marqué entre l;i siluaLion sanilaire des provinces du nord et de celles du sud esl un fait capital qui mérite de fixer sérieusement l'attention de nos hommes d'État. Nous tenons donc h le résumer et îi te préciseï-.
Dans le Namurois, le Luxembourg, le Hainaut et Liège, la situation est remarquablement meilleure que dans la région flamande : la mortalité y est minime, l'accioissement de la population rapide, la vie moyenne très-longue, et les viees organiques sont peu répandus. Dans les provinces du nord, non-seulement la mortalité est plu» grande, mais il y a beaucoup de pblhisiea et de vices constitutionnels (scrofules, tubercules, cancers, etc.); il y a plus de mort-nés, plus d'aliénés, plus de difformités, de teignes et de maladies de la peau. Les organisations faibles, les petites tailles y sont plus nombreuses, et les exemptions de la milice y sont presque deux fois aussi fréquentes. En un mot, la faiblesse physique, les maladies héiedilanes, les con'îtitutions viciées et les infiitniiës les plus tristes y sont le piila^e dun plus grand nombre d'habitants.
Ce contraste entre les deux moitiés du pays forme le fait saillant de notre géographie médicale. La petite carte placée ci-dessus fait voir au' premier aspect que le bassin de l'Escaut, avec tous ses
afBuents, ainsi que le petit bassin de TYser, comprennent toute la première moitié, tandis que le bassin de la Meuse comprend toute la moitié méridionale.
Cette division géographique si nette, et qui concorde avec la division ethnographique, ferait supposer tout d'abord que c'est à une influence de sol ou de race qu'il faut attribuer 1 écart considérable dans la situation sanitaire relative. Mais lorsqu'on étudie toutes les faces de ce problème assez complexe, on s'aperçoit bientôt que le terrain, le climat et l'origine différente des populations ne peuvent avoir exercé qu'une influence tout à fait secondaire dans la genèse des maladies et des infirmités. On constate, au contraire, d'une manière manifeste que l'infériorité des provinces flamandes tient plus particulièrement à moins de bien-être physique chez les ouvriers, à plus de privations et de misère, à des salaires moins élevés, et probablement aussi à certaines causes historiques et morales qui ont enlevé aux populations de ces provinces une partie de leur énergie et de leur initiative.
11 est certain que les salaires, dans les Flandres et la Campine, sont généralement moins élevés, et que les industries les plus malsaines et les plus affaiblissantes y sont très-répandues. Les tisserands, les fileursde coton, les terrassiers, les dentellières et les brodeuses s'y trouvent en nombre considérable. Or, tous ces métiers sont bien moins rétribués que ceux des mécaniciens, armuriers, forgerons, fondeurs, mouleurs, tailleurs de pierres, paveurs, etc., qui appartiennent presque généralement aux provinces méridionales. De là, plus de privations parmi les principales catégories de travailleurs flamands; de là, indubitablement, parmi ceux-ci plus de maladies atoniques et lymphatiques, plus de constitutions faibles. Ensuite, les métiers de tisserand, de fileur de coton ou de dentellière sont par eu)^-mémes plus nuisibles que les professions qui se rattachent à la métallurgie et aux minières. Celles-ci exigent plus d'exercice et de mouvement, et le travail se fait d'ordinaire dans de vastes hangars ou à l'air hbre.
Aussi est-il reconnu que les ouvriers des filatures et des ateliers de tissage présentent généralement des constitutions détériorées, et que la phthisie est très-commune parmi eux. Quant aux dentellières, il est constaté qu'aucune classe de la société ne présente une déchéance physique aussi manifeste. On peut affirmer que cette industrie, surtout dans les écoles d'apprentissage, travaille chaque jour à l'appauvrissement des constitutions, à la crétinisation corporelle
et morale de milliers de pauvres filles, qui, plus tard, deviennent la souche abâtardie de nouvelles générations ouvrières. Quelles mères pour régénérer nos prolétaires!
Ce seul fait de grandes industries, entraînant fatalement avec elles labàlardissement des ouvriers et un état permanent de privations, explique en grande partie Tinfériorité* sanitaire dés provinces du nord.
Il faut toutefois tenir compte ici d'un fait accidentel et momentané.Vers 1846-1848, les Flandres ont subi une crise alimentaire et industrielle qui a occasionné une profonde misère et des privations incroyables. L'affaiblissement de milliers de familles qui en est résulté et l'affaissement des constitutions les plus robustes ont dû propager les affections lymphatiques et tuberculeuses. La force et la vitalité des enfants ont dû s'en ressentir notablement, et les prédispositions héréditaires ont pu, depuis cette époque, contribuer à maintenir une plus forte proportion de maladies dyscrasiques. La mortalité a été, en effet, si forte durant cette famine, que la population des Flandres, au lieu de s'accroître, a subi, en trois années, une diminution de 53,000 habitants. C'est vers 1850 seulement que ces provinces ont commencé à se relever et que le mouvement de leur population a repris un accroissement régulier. C'est à cause de cette crise des Flandres que, dans les calculs statistiques de ce travail, nous avons, autant que possible, laissé de côté la période décennale de 1840-1850, les provinces flamandes ne se trouvant pas alors dans une situation normale.
Disons aussi, avec une véritable satisfaction, que les résultats des derniers documents statistiques (1862-1867) laissent aéjà entrevoir un commencement d'amélioration pour le pays flamand. On l'emarque notamment que la mortalité est un peu moindre, que la proportion des phthisiques s'abaisse et que les exemptions de la milice deviennent moins nombreuses. On sait aussi que de nouvelles industries, introduites depuis dix à quinze ans dans les villes et aux environs de Roulers, Thourout, Thielt, Iseghem, etc., ont amélioré sensiblement la position, auparavant si misérable, des ouvriers de ces contrées.
Ajoutons encore — afin qu'on n'aille pas au delà de notre pensée — que si l'état sanitaire des provinces du nord paraît mauvais, c'est surtout par comparaison avec le Namurois, le Luxembourg et Liège, qui, sous le rapport sanitaire, sont des provinces tout à fait privilégiées.
Si nous avions comparé la région flamande aux provinces du littoral hollandais, nous aurions trouvé que notre situation n est pas inférieure. Et si nous avions établi un pai^allèle entre les Flandres et certaines contrées reconnues d'une insalubrité évidente et marquée — comme la Bresse, la campagne romaine ou les maremmes toscanes — nous aurions constaté que Tétat sanitaire du pays flamand est relativement très-satisfaisant. La vérité est que nos provinces du nord occupent, à cet égard, une place moyenne, qui est comparable à celle de plusieurs pays de TEurope. La mortalité y est plus forte qu en Angleterre, en Norwége, en Suède, en Danemark, au Hanovre, etc.; mais elle est,.en revanche, moins rorte qu'en Hollande, en Bavière, en Autriche, en Piémont.
Cependant, répétons-le de nouveau, malgré ces correctifs, Tinfériorité de la zone flamande n'en est pas moins un fait inattendu, réel et fortement marqué. Pour des provinces qui, pendant des siècles, ont été considérées comme appartenant aux contrées les plus riches et les plus florissantes de l'Europe, et dont les classes ouvrières étaient citées comme un exemple d'instruction, d'aisance, de propreté et d'esprit d'indépendance, il y a là une douloureuse révélation et une véritable déchéance.
Nous avons dit plus haut que la situation des provinces flamandes ne tient pas, en proportion notable, à une influence de climat, de sol ou de race. Nous tenons à revenir un instant sur ce point, pour l'appuyer de quelques preuves.
La zone du nord, dont la constitution géologico-climatérique a déjà été décrite, présente certainement quelques désavantages sur celle du sud. C'est ainsi que les affections rhumatismales, catarrhales et névralgiques, dues plus particulièrement à l'action du climat, de même que les fièvres intermittentes, dues à l'action du sol, sont plus nombreuses dans les provinces du littoral. Mais ces maladies n'ont qu'une part très-minime dans la mortalité, ainsi que dans la genèse des infirmités et des vices constitutionnels. Les grandes causes morbides : la phthisie, le typhus, les. épidémies, les maladies du cerveau et du cœur, le croup, les fièvres éruptives, de même que la scrofule, les faiblesses de constitution, se' ressentent peu, ou ne se ressentent point de l'action d'un climat humide et variable. Et l'on peut affirmer que, si d'autres influences affaiblissantes, beaucoup plus actives, n'existaient pas, la région flamande, au point de vue de son état sanitaire, ne serait guère inférieure à la région méridionale.
Voici un exemple, propre à la zone maritime, et qui démonti-e combien reflFcl des phénomènes climatériques s efface devant d'autres causes plus profondes et qui agissent chaque jour. La bande de terrains poldériens voisine du littoral est la plus basse, la plus humide et incontestablement la moins salubre du pays. Mais le sol y est extrêmement fertile, au point qu'en Flandre, tenes du nord est synonyme de terres fortes. Les agriculteurs y vivent dans unç aisance relative, et, à cause de cela, ils sont généralement sains et robustes. Ils sont en quelque sorte acclimatés à l'action de l'atmosphère et du sol. Au contraire, dans la strie sablonneuse, voisine des polders, et où le terrain est beaucoup moins fertile, l'agriculteur et l'ouvrier des champs sont dans un état, voisin de la pauvreté; et c'est là plutôt que nous constatons les infirmités, cachexies et faiblesses dont nous avons parlé dans nos ' relevés statistiques. Cependant, leur terrain sablonneux est salubre, les brusques transitions de l'air maritime y sont peu senties, le pays étant plus boisé et plus éloigné de la mer.
Les habitants d'une contrée acquièrent, d'ailleurs, à la longue une certaine immunité contre les effets de l'atmosphère et des lieux, tandis que les causes qui agissent directement sur leurs forces physiques, telles qu'une nourriture insuffisante ou un excès de travail, ne peuvent pas ne pas avoir de résultats affaiblissants.
Nous l'avons déjà dit, l'action du climat et du sol ne devient prédominante que lorsque l'on constate des conditions extrêmes ou des contrastes bien marqués. 11 est certain qu'en comparant les maladies habituelles des peuples du midi à celles des nations septentrionales, et même à celles de la zone tempérée, nous y reconnaîtrons des différences sensibles et des faits bien caractérisés. Mais il n'en est plus ainsi de deux contrées voisines — comme nos provinces flamandes et nos provinces wallonnes — dont les moyennes météorologiques diffèrent peu, et où la succession et le caractère des saisons sont à peu près les mêmes. Ici les cadres nosologiques de fune et de lautre contrée sont presque identiques. C'est ce qui explique pourquoi les maladies habituelles dans une grande partie de TEurope : en Hollande, en Allemagne, en Bavière, dans la France du nord, etc., sont à peu près les mêmes que chez nous. On ne constate de différences sensibles que là où Ion rencontre de grandes altitudes ou des conditions d'existence exceptionnelles.
Quant à l'influence de la race, nous devons avouer franchement que la science médicale ne possède que des données extrêmement
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restreintes sur les dispositions morbides ou les immunités qui sont propres à certaines familles humaines. Nous connaissons bien quelques faits qui se rapportent aux questions ethnogi'aphiques ; nous savons, par exemple, que la race nègre est à peu près rétractaire à l'action des miasmes palustres et de la fièvre jaune, et qu en revanche elle est extrêmement sujette à la tuberculose pulmonaire. On sait aussi que la race juive conserve, sous tous les climats, certaines prédispositions morbides, compensées par quelques immunités particulières. Mais ces faits sont rares et exceptionnels, et le plus souvent la manière de vivre, Tacclimatement, la législation viennent modifier ou masquer les dispositions natives. De manière que ce problème, déjà très-difficile à résoudre quand il s'agit de souches bien distinctes et éloignées, devient à peu près impénétrable quand nous avons à juger entre deux familles humaines rapprochées de type, qui vivent côte à côte depuis de longs siècles, qui ont des mœurs, un régime, une éducation à peu près semblables.
Pour notre part, nous ne croyons en aucune manière que la race flamande, issue d une robuste brandie germanique, à la fois agricole et industrieuse, doive son infériorité actuelle à quelque vice héréditaire, à quelques prédispositions morbides des Ménapiens et des Morins. Nous croyons, au contraire, que le phénomène qui nous occupe est momentané, transitoire, et qu'il tient à des circonstances que la race et le climat ne peuvent expliquer. Et c'est précisément pourquoi nous y insistons, la première chance d'une guérison étant la persuasion que le mal n'est pas incurable.
Mais il est possible, probable même, que certaines causes historiques aient une assez large part dans la situation actuelle de la contrée flamande, et que l'effet énervant de certaines traditions — comme celle de la domination espagnole, avec son cortège de mendiants, ^3e congrégations et d'oppression de toute liberté — pèse encore sur nous. De pareilles influences ne s'effacent qu'à la longue.
Toutes les observations scientifiques et statistiques démontrent que le self-help, les idées d'indépendance et de liberté, les sentiments de dignité individuelle et de prévoyance, sont des ressorts aussi puissants pour le développement des forces, pour l'aisance et la santé, que pour le développement de l'intelligence et des facultés moi*ales.
DrSTlilBUTION GÉOGRAI»HIQLE UK QLKLQLES MALADIES SPÉCIALES. —
Phthisie, — Nous savons déjà que cette affection est beaucoup plus a. 8
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commune dans la région flamande et dans la capitale. Nous ajouterons qu'elle atteint surtout les classes qui vivent dans les privations et qui ont des habitations malsaines.
Cette maladie occasionne annuellement dans notre pays près du cinquième de la mortalité générale, et lorsqu'on y joint certaines autres affections pulmonaires chroniques qui sont souvent liées à la tuberculisation : les phthisies du larynx , de l'abdomen , de la colonne dorsale, etc., on arrive à un total de 25,000 décès par an, par suite de la tuberculose. C'est près du quart de la mortalité générale !
La période de la vie où elle fait le plus de victimes est de 20 à 30 ans. A cet âge, près de la moitié des jeunes femmes qui meurent dans les villes succombent à la tuberculose, car elle est plus commune chez la femme que chez l'homme; le rapport est de 5 à 4.
Les comparaisons suivantes démontrent que la Belgique est un des pays qui payent le plus lourd tribut à la consomption pulmonaire.
Sur 10,000 habitants, il en meurt annuellement :
Dans le j)ays en ffénéral 37 (Statist. officielle.)
» leLimbourg ...... 49 (Id.)
» la Flandre orientale . • . . 46 (Id.)
» le Luxembourg; 25 (Id.)
A Bruxelles oO (Id.)
Dans les autres villes du pays . . . 44 (Id.)
» les campagnes .36 (Id.)
En Angleterre 29 (Regislrar gêner.)
Dans le canton de Genève .... 29 {Marc d'Epine.)
A Londres 29 (Regislrar gêner.)
w Bordeaux 33 (D"" Marmisse.)
Un tait exceptionnel, au point de vue de la géographie médicale, se présente ici. Tout le long de la mer, et plus particulièrement dans les sables des dunes, la phthisie est très-rare, plus i^are que dans aucune autre contrée du pays. MM. les docteurs Janssens et Verhaeghe d'Ostende, Verhaeghen de Blankenbcrghe, Gheerbrandt de Nieuport, et dautres médecii'is ont mis ce fait hors de doute. James Clark et Greenhow pour le littoral d'Angleterre, et Pietra- Santa pour le climat d'Alger, avaient aussi fait cette remarque. D'après certains relevés de la mortalité, on a estimé que la phthisie à Ostende n'entraînait qu'un décès sur 13 décès généi*aux; à Nieuport, on a trouvé une proportion plus avantageuse encore.
Les praticiens du littoral disent aussi que la scrofule est plus rare au bord de la mer, et à priori on peut le croire, parce cjue la scrofulose et la tuberculose sont amenées par des causes pres([ue identiques et sont souvent congénères.
Le double avantage dont jouissent ces localités est attribué à l'action particulière de l'air maritime, sans cesse agité et renouvelé par la brise, plus riche aussi en oxygène, probablement plus chargé d'électricité, et qui tient en suspens des particules salines et iodées.
En revanche, certaines affections sont plus Fréquentes le long de la mer, notamment les rhumatismes, les névralgies et les catarrhes sous toutes les formes connues. Mais ces maladies, dans leur ensemble, ne contribuent que fort peu à la mortalité.
Les fièvres intermittentes présentent encore une distribution géographique parfaitement connue. C'est la maladie la plus commune de la région poldérienne. Elle est heureusement peu meurtrière.
Dans l'espace de dix années, il y a eu de ce chef 2,738 décès, soit 274 par an. Sur les 100,000 décès annuels, cela ne fait qu'une part minime. Toutefois, il faut porter au compte de ces fièvres une partie des engorgements du foie et de la rate, des hydropisies et ascites qui en sont parfois la conséquence.
Les fièvres d'accès résultent d'émanations particulières qui s'élèvent des marais, des bords des rivières et des grands étangs, des polders récents, des fossés bourbeux, et de tous les terrains formés par un dépôt vaseux, soit palustre, soit fluvio-marin. C'est donc presque exclusivement dans la zone basse qui longe le littoral, et le long des fleuves aussi loin que faction des marées se fait sentir, que l'on obser\'e ces fièvres. C'est, en effet, dans les vallées de l'Escaut, de l'Yser, de la Lys, de la Dendre, de la Dyle, du Demer, des Nèthes, etc., quon les rencontre; et naturellement, c'est plus particulièrement à la campagne, les rivières étant encaissées dans le parcours des villes. Sur les 2,738 décès indiqués tantôt, il y en a eu 2,494 dans les communes rurales. Les Flandres, sur 100 décès par la fièvre, en ont pour leur part 70, le Limbourg et Anvers en ont 17, et les cinq autres provinces réunies n'en ont que 13. Ceci démontre la grande rareté de ces affections dans les contrées centrales et méridionales du pays.
Les ports de mer (Anvers, Ostende, Termonde, Nieuport), où les marées occasionnent chaque jour un mélange d'eaux marines et d'eaux douces, sont les villes où ces affections s'observaient anciennement avec le plus de fi*équence. Mais aujourd'hui elles ont perdu
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beaucoup de leur intensité, et ce n est que durant certains étés trèschauds, succédant à des printemps pluvieux, quelles se montrent encore avec une certaine fréquence et entraînent çà et là un décès, notamment parmi les soldats des garnisons.
Dautres localités, situées plus à l'intérieur du pays, qui n'ont plus de communication avec les marées, mais qui sont entourées de vastes prairies basses et palustres, telles qu'Audenarde, Cureghem, Alost, Mons, Saint-Ghislain, les environs de Tournai, etc., ne sont pas exemptes de ce genre de fièvres, mais k un léger degré.
Les hyidropisies, Yascite et Yhydrothorajc, qui sont parfois la conséquence de fièvres intermittentes rebelles, de cachexie et de maladies atoniques, sont également plus communes dans les provinces du nord.
Le scorbut est une de ces affections qui, de même que les fièvres daccès,'ont perdu depuis un demi-siècle beaucoup de leur gravité. Anciennement le scorbut était très-répandu dans les prisons, les camps et les quartiers populeux ; il venait souvent compliquer et aggraver les maladies épidémiques qui sévissaient alors sous la dénomination de pestes. Aujourd'hui cette affection ne s'observe plus que de loin en loin, même parmi les matelots, et nos registres de mortalité n'en signalent que des cas exceptionnels. C'est encore aux progrès de l'hygiène qu'on doit ce résultat.
La fièvre typhoïde est, après la phthisie, la maladie grave la plus répandue de notre cadre nosologique habituel. Ce^i la véritabl.e pestf de VEurope, En moyenne, elle occasionne près de 4,000 décès annuels, ce qui fait supposer 15,000 à 20,000 atteintes. On peut dire que c'est un choléra permanent, endémique, mais plus grave; car si le choléra, depuis 1831, a entraîné la mort de 84,000 personnes, le typhus a coûté la vie à plus de 160,000.
C'est surtout dans les grands centres de population, dans les quartiers resserrés, dans les ruelles étroites et malsaines, et chez les ouvriers pauvres des campagnes qu'il fait des victimes. La cause la plus commune est la viciation de l'air, qui résulte d'un encombrement prononcé, d'une demeure trop étroite, de la malpropreté et de la misère. Aussi les classes inférieures payent-elles à cette affection un tribut beaucoup plus lourd que les habitants qui vivent dans l'aisance et la propreté. Les épidémies de fièvre typhoïde qui régnent parfois dans les quartiers riches — comme à Bruxelles en 1869 — forment une i^are exception, et quelque particularité anormale en explique alors la genèse.
D'après la statistique décennale de 18S1-1860, cette maladie, sur 1,000 décès, a occasionné la mortalité proportionnelle suivante :
Province de Namur 74
» de Luxembourg 73
» de Hainaut 66
» deLimbourg S5
>» deBrabant 47
» de la Flandre orientale 44
» de la Flandre occidentale . . . . 4!2
» de Liège et d'Anvers 38
Ici donc, et pour la première fois, nous rencontrons une maladie grave qui est sensiblement plus fréquente dans les provinces de Hainaut, de Namur et de Luxembourg, favorisées à tant d'autres égards. On voit aussi que la province de Liège, qui, par son sol et son état sanitaire habituel, se rapproche tant des provinces du sud, s*en écarte ici considérablement.
Choléra. — Selpn les idées généralement admises en médecine, le choléra appartient aux grandes et véritables épidémies, c'est-à-dire aux affections graves, éventuelles, passagères, à cause inconnue, à physionomie insolite et dans lesquelles on invoque communément un génie morbide particulier, une inconnue, un quid divinum, pour en expliquer l'explosion.
Anciennement, beaucoup de maladies, la variole, la scarlatine, la dyssenterie, la suelte, le typhus, les pestes, i*ecevaient toujours la qualification d'affections épidémiques ; mais à mesure que la science progresse, le génie particulier o\x\e quid divinum perdent beaucoup de leur mystère. La vérité est que les maladies que nous venons de citer, et beaucoup d'autres encore, prennent de temps en temps un caractère exceptionnel de gravité et de fréquence ; mais en y regardant de près, on explique parfaitement la cause de cette gravité. On a très-bien compris que la fièvre typhoïde, si diverse dans ses formes et si meurtrière, qui a sévi dans les Flandres il y a vingt-cinq ans, devait être attribuée à une cachexie profonde, résultant d'une alimentation longtemps insuffisante, et aux causes déprimantes qui accompagnent une misère excessive. Le typhus fort grave qui a régné à Bruxelles en 1869, et plus particulièrement dans un quartier riche et salubre, aurait été considéré, aux siècles antérieurs, comme étant dû à un génie morbide inexplicable. Aujourd'hui, on y a vu une question d'égouts et d'eaux souterraines corrompues.
Il en sera bientôt ainsi d'autres épidémies, h mesure que l'on
coniprendra mieux la puissante influence de certaines causes morbides; et le mot d'épidémie naura plus d'autre signification que celle d'une maladie qui présente momentanément plus de fréquence el de gravité.
Le choléra lui-même sei^a bientôt dépouillé de son caractère divin ou salanique si Ion veut, et Ion n'y verra plus qu'une maladie trèsgrave, habituelle et propre à l'Inde, qui presque chaque année est importée en Arabie par les pèlerinages aux villes saintes, et qui de là se propage par les caravanes et les bateaux à vapeur à l'Egypte et à une partie de l'Europe.
On comprendra que, s'il était possible d'empêcher les communications avec l'Orient au moment où la maladie y sévit, le choléra ne se montrerait jamais ici. Car, s'il arrive parmi nous, ce n'est pas à cause de certains effluves qui voyagent dans l'atmosphère, mais bien par la transmission d'individu à individu; c'est-à-dire par suite de la respiration de l'air contaminé ou infecté qui se dégage des sécrétions de personnes atteintes de choléra.
Telle est du moins l'idée que nous nous formons de cette maladie.
Le choléra, depuis 1831, s'est montré cinq fois dans notre pays; la mortalité qui en est résultée a été la suivante :