‹ Patria belgicaChapitre 56 sur 86 · ss · texte numérisé non relu

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KNSEIGNKMENT MIIJTAIRE. 755

(^el aperçu tloiniora une idée des éludes ([ui se t'ont i\ l'école militaire. On peut mettre cet enseignement en parallèle avec celui qui se donne dans tout autre établissement analogue, sans que cette comparaison soit à redouter pour la Belgique. La réputation de l'école militaire de Bruxelles est d'ailleurs faite à l'étranger, puisque bien des États nous envoient des jeunes gens pour achever leurs études militaires.

Le tableau ci-contre est la statistique de l'école militaire depuis la fondation de cet établissement, en 1834, jusqu'au 31 décembre 1873.

École de glekre. — Jusque dans ces dernières années, le recrutement du corps d'état-major s'était fait à l'école militaire, parmi les élèves des divisions d'armes spéciales; cependant le programme d'études que parcouraient ces élèves ne comportait pas toutes les connaissances nécessaires h l'officier d'état-major : l'histoire et la géographie militaires n'étaient pas suffisamment développées, les coulas de mathématiques pures étaient généralement trop étendus, et certaines études indispensables à cette catégorie d'officiers : services de l'étal-major, droit des gens, justice militaire, etc., ne trouvant pas de place dans le programme précité, devaient être faites après la sortie de l'école. Cette lacune dans l'enseignement supérieur avait déjà été signalée et l'on avait reconnu la nécessité d'y remédier. Les services considérables rendus par l'état-major prussien pendant la guerre de Bohême firent ressortir les éminentes qualités des officiers de ce corps spécial, et décidèrent les autorités militaires belges h adopter un mode de recrutement analogue h celui qui est en vigueur en Prusse.

L'académie militaire de Berlin où se recrute le corps d'état major pinjssien a aussi pour objet de répandre dans les autres corps de l'armée une plus grande somme de connaissances militaires supérieures. « Elle constitue le moyen de développer intellectuellement et scientifiquement les connaissances déjà acquises; les cours que Ton y enseigne doivent avoir pour but d'appliquer les connaissances générales, et de les compléter de manière à taire naître des spécialités militaires capables d'agir plus tard , spontanément et sans formule, dans les situations difficiles de la guerre. » Ce sont les paroles de M. V. Peucker, général d'infanterie, inspecteur général des établissements militaires d'instruction en Prusse.

C'est en partant de cette idée que notre école de guerre fut créée en novembre 1869. Un arrêté royal du 14 mai 1872 modifie certains

points d(* lorganisation primitive, tout en conservant le même but à rinstilution. (le but, dit l'arrêté, est* de répandre rinstruclion supérieure dans Tarmée et dassurer le recrutement du corps d'état-major.

Le commandement de Técole est exercé par un officier général ou supérieur appartenant ou ayant appartenu au corps d'état-major. Le corps enseignant se compose de quinze professeurs et de trois ' maîtres de langues et de dessin. Chaque professeur soumet au conseil de perfectionnement des études un plan d'ensemble du cours dont il est chargé, et doit se conformer aux instructions qu'il en reçoit.

Les élèves se recrutent parmi les officiers de toutes les armes, et le nombre d'admissions est déterminé chaque année. Les candidats doivent : 1** avoir servi activement dans le grade d'officier, pendant deux années consécutives (pour les officiers d'artillerie et du génie, ce temps est réduit à dix-huit mois) ; 2** posséder une connaissance suffisante de larme à laquelle ils appartiennent et avoir Tintelligence, le caractère et la vigueur nécessaires pour le service d'étatmajor en campagne; 3" être présentés comme candidats-élèves par les inspecteurs généraux ; 4** subir avec succès un «xamen dont le programme est déterminé dans l'arrêté organique. Après deux épreuves infructueuses, les candidats ne sont plus admis au concours.

Les officiers des armes spéciales qui sont sortis de l'école d'application, ou qui ont subi l'examen n* 3 dans leur arme, sont dispensés de l'examen d'entrée.

La durée des études est de ti'ois années, comprenant chacune : 1" neuf mois denseignement théorique; 2° un mois d'enseignement pratique : levés et nivellements, visites des fortifications et des établissements militaires, voyage d'état-major, etc., etc.; 3" à la fin de chacune des deux premières années d'étude, deux mois de service actif dans l'arme à laquelle l'élève appartient.

Les cours sont de deux espèces; les uns sont obligatoires, les autres facultatifs. Chaque élève doit choisir une série de ces derniers, qui, après ce choix, deviennent obligatoires.

Les cours obligatoires comportent : lu science de l*artillerie, la topographie, IMiistoire mililaire depuis rinvenlion de la poudre jusqu'à nos jours, la tactique, la stratégie, les services de rétal-inajor, Tadministration, Torganisation des armées, le droit des gens, la justice militaire, la fortiHcalion, la littc^rature française, Tliygiène, Thippologie, Tanglais ou Tallemand et le dessin de paysage.

Les cours facultatifs forment 4 séries : i° le cours de mathématiques, trigoooniélrie sphérique, géométrie analytique, géométrie descriptive, calcul différentiel

el calcul iiilégrul, Oléiiienls de cinémalique, de stalique, de dynamique el cours de machines ; !2^ Tastronomie, la géodésie et Thisloirc militaire depuis les temps anciens jusqu'à Tinvention de la poudre; '^° Thistoire générale et 4® la physique et la chimie.

Les leçons d'équitation sont obligatoires pour les offîciers d*infanterie, du génie pt de Tartillerie de siège.

A la fin des cours théoriques de chacune des deux premières années, et après le voyage d'état-major qui termine la troisième année, le conseil de perfectionnement des études fait subir des examens aux officiers-élèves; il décide quels sont les officiers élèves qui peuvent être appelés à suivre le cours de Tannée suivante.

A la fin de la troisième année d'étude, le même conseil fait un classement des élèves par ordi*e de mérite. Pour établir ce classement, il tient compte des travaux de toute nature exécutés pendant le séjour à Técole, des classements faits pendant ces trois ans par les professeurs et maîtres, ainsi que des notes spéciales remises chaque année, par les professeurs, sur l'intelligence, l'application, les connaissances et les aptitudes particulières qu'ils ont pu constater chez chacun des ofliciers-élèves. Ce classement reste confidentiel ; le conseil y joint, dans un rapport détaillé, son opinion sur la valeur scientifique de chaque officier. Il signale ceux qui, s'étant distingués par leurs travaux, ont des aptitudes spéciales pour le service d'élat-major, et il indique également quels sont les officiers qui peuvent l'ecevoir le diplôme (ïadjoint d' état-major. Le recrutement du corps se fait parmi les officiers de la première de ces deux catégories et, en cas d'insuffisance de ceux-ci, parmi les • adjoints d'étal-n^ajor.

Lorsque 1 école de guerre aura produit un nombre suffisant d'adjoints, c'est parmi ces officiers que seront piûs les aides de camp des généraux et, autant que possible, les adjudants-majors des régiments.

École dk tik. — Cette école, instituée en novembre tëli et établie à Brasschaet, a pour but : !• de compléter l'instruction des officiers d'artillerie, en leur faisant acquérir, de la manière la plus approfondie, toutes les connaissances relatives au service et à l'emploi des bouches à feu, dans toutes les circonstances de la guerre de campagne ou de siège; 2" d'initier les sous-officiers à tout ce qu'ils doivent connaître pour remplir convenablement leurs fonctions : tir, visite et conservation du matériel et des munitions.

7o8 BKLGIQL'E POLITIQUE ET SOCIALE.

Avant 1872, les batteries allaient, à tour de rôle, pendant la période d'été, exécuter leurs divers tirs au polygone de Brasschaet. C'était, en quelque sorte, la seule école de tir du pei-sonnel de lartillerie. Pendant cette période d'instruction, les cadres dex'aient, en même temps qu ils dirigeaient les exercices à feu, s'occuper de la troupe et du service intérieur; d autre part, le séjour des batteries au polygone (12 à 15 jours) n'était pas assez prolongé. L'instruction pratique des cadres, considérée surtout au point de vue du tir, devait nécessairement se ressentir de ces inconvénients. Ceux-ci ont été écartés par la création récente qui nous occupe. D'ailleurs, en dehors des périodes d'instruction de cette école , les batteries (continuent, comme auparavant, à aller chaque année exécuter leurs tirs à Brasscha(»t.

Le personnel de l'école est composé comme suit : un colonel ou lieutenant-colonel, commandant lëcole; deux majors et trois capitaines, professeurs; un lieutenant-adjudant; un lieutenant, directeur du parc; un médecin et un vétérinaire;

Chacun des régiments d'artillerie détache comme élèves, pour chaque période d'instruction, trois officiers et trois sous-officiers.

De même qu'au polygone de Tégel (Prusse), les officiers et sous-officiers-élèves détachés à Técole de Brasschaet s'adonnent exclusivement à l'étude des cours théoriques et pratiques qu'ils y suivent.

11 y a par année deux périodes d'instruction de trois mois et demi chacune. Les cours traitent principalement de l'étude approfondie du matériel d'artillerie, de la balistique et de la pratique des divers tirs. Pour l'exécution de ceux-ci on se rapproche, autant que faire se peut, des circonstances de la guerre.

Une batterie montée et deux batteries de siège sont détachées à l'école, pendant chaque période, pour y faire le sei*vice.

Généralement on exécute trois tirs par semaine, en faisant alterner les tirs de campagne et les tirs de siège. Chacun d'eux est commandé par un officier-élève, sous la direction d'un professeur, et comprend : 1" une conférence préparatoire; â*" l'exécution du tir; et 3" la discussion du tir. C'est pendant ces périodes d'instruction qu'ont lieu à Brasschaet, sous la direction de commissions spéciales, les différents essais et expériences d'artillerie; les officiers-élèves peuvent y assister et en retirer de bons enseignements.

On s'occupe aussi, à ïéc.olo de tir, de Télude du jeu de guerre « Kricgspicl. w Ce jeu, qui constitue une application très-sérieuse de tous les principes de lactique,

habitue les olîiciers à la lecture des cartes; il exerce leur coup d'œil et leur donne de Tinitiative ; il a surtout le grand avantage d*exiger, pour être bien conduit, une connaissance développc'îe de l'art militaire. Dc^jà, des officiers sortis de Técole de Brasschaet renseignent dans leurs régiments, et Ton peut prévoir que cette excellente étude ne tardera pas à se généraliser dans l'armée. Ce jeu vient d'être adopté à l'école militaire.

École de cavalerie. — Elle fut instituée en 1847 sous la dénomination d'école d'équitation ; supprimée six ans plus tard, et reconstituée en 1860, cette école ne reçut son organisation actuelle qu'en 1863. Elle prit alors le nom d'école de cavalerie. Son but principal est de former des instructeurs pour les troupes à cheval et, par suite, d'introduire dans les corps un mode uniforme d'instruction. Elle a aussi pour objet de compléter l'instruction militaire des jeunes officiers de cavalerie et notamment des sous-lieutenants sortis de l'école militaire.

Cette école, qui est formée de deux escadrons du 2" régiment de guides, est sous les ordres d'un officier supérieur de cavalerie; elle comprend actuellement :

l*' Une division d'officiers d'instruction ;

2" — d'officiers-élèves ;

3** — de sous-officiers d'instruction ;

i** - de brigadiers d'instruction;

5" — d élèves maréchaux ferrants.

Dans chaque division, l'instruction est théorique et pratique ; elle est réglée d'après des programmes officiels.

Établissements duers. — Écok de pyrotechnie. Cette école est établie à Anvers. On y confectionne toutes les munitions pour armes à feu et les divers artifices. Cet établissement est sous les ordres d'un officier supérieur de l'artillerie; plusieurs officiers de cette arme y sont détachés pour diriger les travaux et étudier toutes les questions relatives h la pyrotechnie. On y forme aussi des élèvesartificiers que l'on répartit dans les régiments.

Manufacture (Varmes, Elle est établie à Liège. Des officiers, destinés à remplir les fonctions d'officiers d'armement, y sont détachés pour étudier tout ce qui concerne les armes portatives. On y forme aussi des maîtres ouvriers pour les régiments de l'armée.

Fonderie de canons (Liège). On y détache des officiers d'artillerie, qui, tout en dirigeant les travaux, étudient et appliquent les principes de la construction des bouches à feu.

Arsenal de cimstmction (Anvers). Les officiers qu*on y détache dirigent les ateliers et étudient la construction des voitures dartillerie et du matériel nécessaire à Tarmée. Cet important établissement est donc aussi une véritable école pour les officiers d*artillerie.

Au nombre des institutions ayant pour but le développement des connaissances militaires, îi'oublions pas de citer les camps d'instruction et les camps de manœuvres, q*.ii ont une gi*ande importance.

Ajoutons encore que, dans les divers régiments, les officiers font des cours suivis par leurs camarades, et donnent des conféreuces sur la plupart des sujets que comporte la science de la guerre. Ces cours et conférences ont aussi pour but de préparer les lieutenants et sous-lieutenants aux examens quils doivent subir pour pouvoir concourir à l'avancement au choix, ou pour entrer à l'école de guerre.

En résumé, on peut dire que notre armée possède tous les établissements nécessaires au recrutement des cadres. L'enseignement qu'on y donne, à tous les degrés, prend chaque jour un plus grand développement et se tient à la hauteur des progrès réalisés, soit dans lart de la guerre, soit dans les branches d'instruction qui préparent aux études si complexes de la science militaire moderne.

KiRLior.RAPHiE. — J. Liagre, cnlonel du gotiic, commandant Técole militaire, Progn de. l'enseignement donné a l'Ecole militaire de Belgique, 1867; A. Mosellif capitaioe, t/éeole militaire de Belgique, avec annotations sur les écoles militaires de France, de HoUande et d'Italie, Bruxelles, IHH7; F. Braale, capitaine, Les etablùtsemettls d'instruction et d'édueatkm militaire en Belgique, Bruxelles, 187â; Lieutenant-colonel Dumoulin, BecneU de* métkodm d'enseignement et des préceptes d'éducation suivis à l'École des enfants de troupe , 4866u Presque tous les cours suivis k TÉcole militaire sont ou publiés ou autographiés sous forme de pri^cis. Les précis autographiés ne sont pas dans le commerce.

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Par M. ERNEST VAN BRUYSSEL,

(UmikiiI (j^éiiénil de Belgique k lu Nouvdlf-OrléaiiK.

Premières relations d'échanges. *— Dès les temps préhistoriques, les hordes sauvages disséminées dans la vallée de la Lesse avaient établi des rapports d échange avec la Champagne, d'où elles obtenaient le silex dont elles confectionnaient leurs armes. Leurs successeurs sur le sol belge, moitié Celtes, moitié Germains, reçurent la visite des Phéniciens et des Carthaginois. Sur le littoral résidaient les Ménapiens et les Morins, hardis nautoniers, qui avaient étendu leurs excursions maritimes jusqu'en Bretagne, et fondé des colonies en Angleterre et en Irlande.

Subjugués par César et ses lieutenants, les Belges passent sous un régime essentiellement militaire, très-défavorable h l'extension de tout commerce. Les Romains, maîtres du pays, s attachèrent surtout à en augmenter les ressources agricoles. Ils en tirèrent de grands approvisionnements de blés et beaucoup de bétail. Il s'y fitquelques importations, particulièrement en vins, huile d'olive, étain et marne^d'Angleterre, objets d'arts et épices en petites quantités. Les tribus côtières n'avaient pas renoncé à leurs voyages maritimes: un Ménapien, Caius Carausius, obtint le commandement d'une flotte romaine sous l'empereur Maximin. Toutefois, les gouverneurs impériaux ouvrirent la coiiti'ce en y «léaiit des routes, et le contact n. 49

7(r2 BELGIQUE POLITlULE ET SOCIALE.

d'une race plus civilisée initia ses peuplades à de nouveaux pvogrès.

Dans un écrit de I an 399, saint Paulin reppésente les habitants du littoral belge comme des pirates, toujours en gueire avec leurs voisins. La configuration des côtes de Flandre, alors entrecoupées de baies et de criques, se prêtait admirablement à la navigation. Audessus de Scarphout, vers Gadzant (qui n'était pas encore séparé de rUe de Walcheren) se déployait un vaste golfe, prolongé d'un côté jusqu'à Bruges et de l'autre jusqu'à Oostbourg. Il se rétrécissait vers Ardenbourg, puis s'élargissait de nouveau dans la direction de Maldegem. On pouvait, de cette dernière localité, se rendre par eau jusqu'à Gand. Le Hont n'existait pas encore, non plus que la plupart des cités que nous venons de mentionner.

Sous les premiers rois francs, l'histoire ne constate quelque activité commerciale qu'à Tournai, leur capitale. 11 est question, dès l'an 575, de certains droits prélevés sur les bâtiments descendant ou remontant l'Escaut. Les nouveaux conquérants continuaient i percevoir, à leur profit, les taxes imposées par les Romains, et s'étaient réservé le monopole de la vente du sel. Le négoce, répondant à des besoins sociaux, n'était pas entièrement interrompu, • mais il se faisait dans des conditions déplorables, et donnait heu fréquemment à des scènes de pillage, ou à de ruineuses exactions.

Au vin^ siècle, la situation s'améliore. De pieux cénobites, missionnaires de l'évangile, s'établissent en divers endroits : les chefs voisins, retenus par une crainte superstitieuse, respectent ces colonies naissantes, qui deviendront des villes. Une réaction sociale, ayant pour objet la restauration de l'ordre public par un retour vers les traditions romaines, s'opère sous l'impulsion du clergé, et Charlemagne, le plus illustre des princes francs, revêt la pourpre impériale. Quelques-uns de ses règlements, ou capitulaires, méritent notre attention, entre autres celui de Herstal, qui consaci*e le payement obligatoire de la dîme, au bénéfice des corporations ecclésiastiques. Il s'efforça, mais sans succès, d'introduire de l'unité dans les poids et mesures, variables suivant les localités. Le débit des grains, durant son règne, fut soumis à des lois spéciales.

Des peuples septentiûonaux viennent attaquer les ri\^ges de l'empire. Non-seulement ils se maintiennent en possession d'une partie du littoral flamand, mais ils s'installent sur les bords de l'Escaut, où les Ganei'bicns, d'origine saxonne, jettent les fondemenls d'Anvers. Charlemagne, harcelé par d'insaisissables adver-

IHSTOIUE DU COMMERCE. 763

saires, dirijçe son aclivilé vers la marine, ordonne la construction d un certain nombre de bateaux, et décrète la formation d'un chantier naval à Gand.

Prospérité croissante de la Flandre et du pays de Liège. — On ne cite de Louis le Débonnaire que quelques ordonnances commerciales, concernant la fabrication du sel et la vente des esclaves. Il était défendu aux serfs de s occuper de commerce sans permission expresse.

Les seigneurs francs, en se fortifiant dans leurs domaines, transforment ceux-ci en lieux dasile. Autour des châteaux, comme autour des couvents, des villes s'élèvent insensiblement. Grûce à ces agglomérations, le commerce reprend quelque essor, mais il lui manque une voie maritime. La création d'un grand fief en Flandre, par Charles le Chauve, la lui prépare. Les pirates du littoral, contenus par Baudouin Bras de Fer, se voient forcés de renoncera leurs courses dévastatrices. Bruges, Ypres, Louvain, Alost et Harlebeke se remplissent d'habitants. Les tisserands et les foulons de l'Artois, attirés dans le pays par Baudouin III, y apportent leur industrie, et l'établissement des foires périodiques y fait affluer les commerçants. Des marchés se constituent à Bruges, Courtrai, Turcoing, Calais et Thourout.Le travailleur agricole est encore assujetti à la glèbe, mais l'ouvrier industriel a reconquis sa liberté.

Vers la tin du x'* siècle, le négoce se concentre en Belgique sur deux points principaux : la Flandre et le pays de Liège.

Les marchandises précieuses, c'est-à-dire les riches tissus, les joyaux et les épices arrivaient dans nos provinces par TAllemagne. Importées d'Orient par caravanes, elles passaient à Constantinople, traversaient la vallée du Danube, la Hongrie et les contrées voisines, Cologne, Aix-la-Chapelle et Liège. De là la rapide prospérité de cette dernière ville, qui profitait de ce transit, et en expédiait les produits vers la Flandre. Ils étaient ensuite embarqués pour l'Angleterre. Celle-ci nous livrait des matières premières que Tindustrie flamande mettait en œuvre et qui prenaient à leur tour, sous forme d'objets manufacturés, la route de l'Allemagne.

Beaucoup de Belges suivirent Guillaume de Normandie sur le sol d'Albion et lui fournirent des navires et des combattants. Le comte de Flandre lui-même, auquel le Conquérant s'engagea à celte épocjuc à payer une rente aniiueile de 300 marcs dargenl, lui accorda son aide, et rail à son service une vingtaine de bàlimenls de mer.

7()4 BËLGIUtK POLlTlUlli: ET SOCIALE.

Il iiexislâil pas, au xi"" siècle, de marine militaire pi'opi'ement dite. En cas de guerre, les princes s*adressaient à quelques armateurs, dont ils louaient les services, ou faisaient saisir un certain nombre d embarcations qu ils retenaient à leur usage. Ce fait donne une importance réelle aux expéditions maritimes parties du littoral belge, sous le règne de Baudouin V et sous celui de Robert le Prison, car leur fréquence démontre combien les Rapports commerciaux y étaient déjà étendus. Il ne fallait plus à nos marchands que des communications plus directes et plus régulières avec rOrient : la proclamation de la première croisade leur en ouvre les portes.

Les croisades, en faisant affluer d*immenses capitaux vers Tltalie, enrichissent les grandes cités maritimes de la Péninsule, et leur fournissent les moyens de s'emparer du commerce d'Orient, partagé jusqu'alors avec l'Allemagne; elles donnent une impulsion rapide à la navigation, si nécessaire aux opérations commerciales; elles provoquent l'institution des consulats, appelés à rendre plus tardée véritables sèi-vices au négoce. Nous ne pouvons qu'indiquer, dans un résumé aussi succinct que celui-ci, ces faits généraux, qu*il est utile cependant de ne pas perdre de vue.

On sait la part active que prirent les Belges à ces guerres. Nous nous bornerons à rappeler que nos marins se signalèrent par leur intrépidité à Tarse et à Laodicée, sous le commandement de Siger de Bruges, de Gérard de Courtrai et de Winkman de Boulogne.

Un remarquable esprit d'entreprise s'empare de nos populations à la suite de la première croisade. De nombreuses familles belges s'établissent dans le Pembrokeshire ; d'autres se dirigent vers l'Allemagne, et fondent une nouvelle Bruges sur les bords de l'Elbe. Nos marchés, plus accessibles à mesure que les voyages maritimes offrent moins de diflicultés, s'animent de plus en plus. Les niégociants de Francfort y apportent des pierres précieuses; les Lombards y vendent des candélabres, des coupes en argent et d'autres objets en métal ouvré ; les Fi-ançais y importent des céi^éales, et y achètent des cuirs tannés et des di^ps. Les étoffes de laine, tissées par nos ouvriers, et teintes de couleurs brillantes, acquièrent une réputation toujours croissante, et remplissent les entrepôts d'Aixla-Chapelle et de Duisbourg.

Sous ladministitition éclairée de Thierry d'Alsace, une expédition maritime s'organise pour le Portugal, et des croisés flamands prennent part à la conquête de Lisbonne sur les Sarrasins, en 1147.

HISTOIRE nu COMMERCE. 765

Les villes, à celte époque, jouissent déjà d'une certaine indépendance, et sont gouvernées par leurs échevins, choisis parmi les familles influentes et riches. Ceux-ci connaissent seuls des débats commerciaux, car, selon le principe inscrit dans leurs chartes : « Tout bourgeois estant hors pour sa marchandise, ou aultre son profit, doibt avoir, en cas d'oppression, l'aide de ses compères. » Les gens de aiétiers sont encore écartés des charges publiques, mais déjà ils s'organisent, se choisissent des doyens, ou chefs, et se préparent à disputer le pouvoir à la classe échevinale.

Philippe d'Alsace, successeur de Thierry, obtint libre entrecours, pour les Flamands, sur tout le territoire impérial. 11 existait, dès H66, une navigation active entre Ypres et Schipdaele, par l'Yperlée, avec station intermédiaire à Dixmude. En H60, l'abbé de Saint-Bertin accorde une charte communale à la ville de Poperinghe. Quelques années plus tard, Nieuport s'élève, à son tour, au rang de cité.

Le Brabant suivait la Flandre dans la voie de la civilisation. On battait monnaie à Louvain en 1150. Baudouin III, comte de Hainaut, avait également encouragé l'industrie, et la ville de Mons lui dut, en 1140, un premier agrandissement.

Quelques années avant la mort de Thierry d'Alsace, des hostilités avaient éclaté, entre les Flamands et les Hollandais, au sujet de certains droits de tonlieu prélevés par ces derniers à Gheersvliet. Une flotte considérable quitta les ports de Flandre, et alla bloquer les ports ennemis. Cette campagne se termina par la captivité du comte de Hollande, avec lequel Philippe d'Alsace conclut un traité fort avantageux, le 27 février 1168. D'après l'un deé articles de ce traité, les Hollandais construisirent des digues entre Houtsdamme, Lammensvliet et Bodenbourg. Un vaste territoire fut ainsi mis à sec, et sa situation favorable y attira des colons, puis des marchands. En trois ans, il s'y forma une cité, dont le havre large et spacieux se remplit bientôt de navires, à cause de la facilité des communications entre cette localité et la ville de Bruges. Telle fut l'origine de Damme, si célèbre au moyen âge par sa prospérité commerciale.

Les relations entre la Flandre et l'Angleterre acquéraient chaque jour plus d'importance. Les Belges en recevaient des laines, et y importaient des draps et des vins de France. Les populations anglo-saxonnes leur doivent l'introduction de la culture du lin et du chanvre.

7ti() BELGIQUE POLITIQUE ET SOCIALE.

Kn 1204, nuiidouin IX de Flandre, devenu empereur de Conslaiilinople, cède aux Vénitiens, ce qui était le but suprême de leur politique, le monopole du commerce byzantin. Nos villes manufacturières protitèrent largement de cette victoire. Le commerce des Vénitiens avec les Pays-Bas, par le détroit de Gibraltar, fut réglé bientôt après. 11 fut permis aux négociants de Venise d'importer en Italie des marchandises belges, à condition que la valeur de celles-ci fût équivalente à une égale quantité de produits vénitiens. La république équipait chaque année trois grandes flottes, dont Tune se dirigeait vers la mer Noire, l'autre sur les côtes de Syrie, et la troisième en Flandre. Cette dernière escadre recevait sa cargaison à Venise même. Elle appareillait du 8 au 25 avril, el chacune des gîilères composant le convoi devait être montée par 200 hommes libres, dont 180 rameurs et 12 archers. Le total du chargement ne pouvait excéder 280 milliers de livres, dont 120,000 en marchandises de menu poids, telles que drogues, épices, arômes et ouvrages fins. Les Vénitiens importaient en Belgique des vins de Chypre, des fruits, du sucre, de l'indigo, du savon, du storax, des cotons bruts ou filés, de la soie, et d'autres produits du Levant. A son retour, la flotte étrangère était chargée de draps de Bruxelles, de Malines, de Louvain, de Bruges et de Gand, qu'elle distribuait ensuite dans tout le bassin de la Méditerranée.

La position de la Flandre, en ce moment, était des plus difficiles. Liés à la France par des droits de suzeraineté féodale, les Flamands dépendaient en partie de la Grande-Bretagne par leur industrie et leur commerce. Leurs relations avec Jean V'\ d'Angleterre, et surtout leurs instincts de liberté finirent par déplaire à Philippe- Auguste. Une lutte surgit, sous l'administration du comte Ferrand, entre la Flandre et la France. Celle-ci ti'iomphe à Bouvines, et Jean l**', voyant le comté soumis à l'influence française, exclut ses habitants des marchés anglais. 11 ne pei'siste pas longtemps, toutefois, dans cette politique agressive, contraire aux intérêts de ses sujets. En effet, les marchands des Pays-Bas et de l'Allemagne avaient déjà de grands établissements à Londres, et s'étaient associés afin de se protéger mutuellement. Leur factorerie, située au quai de Downgard, avait ses règlements particuliers. Elle se trouvait sous la direction de douze administrateurs, et comprenait trois divisions. La première était réservée aux marchands de Cologne, de la Gueidre et de quelques villes du Haut-Rhin ; la seconde, à ceux des Pays-Bas, de la Westphalie et du Bas-Rhin; la troisième,

lîISTOmt: Dl' COMMERCE. 767

au négoce de quelques autres villes d'Allemagne, de Lithuanie et de Scandinavie.

Dix-sept villes belges faisaient partie de cette association, ou hanse. On y voit figurer Bruges, Ypres, Dixmude, Ardenbourg, Oudenbourg, Tournai, Lille, Orchies, Furnes, Oostbourg, Ysendike, Ter Muisen, Damme, Thourout, Bergues, Bailleul et Poperinghe. Leur nombre saccrut plus tard par l'adhésion de Gand, Chàlons, Reims, Saint-Quentin, Huy, Escouvins, Valenciennes, Saint-Omer, Cambrai, Douai, Arras, Péronne, Montreuil-sur-mer, Abbeville, Amiens et Beauvais. Dinant, renommé dès le \if siècle pour la supériorité de ses batteurs sur cuivre, et qui étendait le cercle de son activité commerciale jusqu'à Goslar, dans le Hartz, s'y était probablement rallié.

Nonobstant les troubles qui agitent la Flandre à la mort de la comtesse Jeanne, fille de Baudouin IX, et en dépit de l'attitude hostile prise, en 1249, par les habitants de Cologne, qui réclament un droit d'étape sur les marchandises en destination des Pays-Bas, quelques travaux importants s'exécutent. L'Yser, canalisé en 1251, relie Ypres à Nieuport, et les Gantois établissent une voie navigable entre leur ville et l'Écluse. La comtesse Marguerite, en 1252, souscrit au vœu populaire en signant un traité avec les villes commerçantes d'Allemagne.

Plus de trente États, de toutes les parties de l'ancien monde, étaient représentés en ce moment au port de Damme, et dans les entrepôts brugeois. Cette merveilleuse prospérité commerciale avait sa raison d'être. Les ports flamands, à cette époque, étaient remarquables par leurs dimensions spacieuses, leurs eaux profondes, leur parfaite sûreté. Les marchands y étaient protégés; ils y trouvaient des institutions libres et des garanties contre l'arbitraire et la violence. L'industrie locale, extrêmement développée, suppléait largement aux besoins de l'exportation.

Le duc de Brabant, tirant parti de la lutte entre les d'Avesnes et les Dampierre, invite les marchands hambourgeois à s'établir à Anvers, déjà en relations suivies avec la Hollande. L'iadusti'ie drapière, tout en conservant son foyer principal en Flandre, commence à s'étendre en Bi*abant. Bruxelles, au xiii'' siècle, envoyait des draps en Champagne et en Brie, d'où ils se répandaient sur les mai'chés français et italiens. Les étoffes écarlates, fabriquées en cette ville, étaient très- recherchées.

Vers 1289, Philippe le Bel, par ses ordonnances monétaires,

jetle une periurbalion profonde dans les opérations mercantiles. D'autre part, en guerre avec Edouard !•% roi d'Angleterre,' il excite Jean d'Âveânes h attaquer la Flandre. La ville de l*Écluse est incendiée par les Hollandais, appuyés par une flotte française. Tout commerce entre les villes du littoral belge et la Grande-Bretagne se trouve interrompu, et c'est à peine si l'on reçoit encore, dans les entrepôts de Bruges, quelques laines d'Ecosse. Des trafiquants anglais, sur ces entrefaites, ouvrent des relations avec Anvers, y reçoivent d amples privilèges, et s'y constituent en société, d'abord sous le nom de « Confrérie de Saint-Tiiomas Becket, » changé plus tard en celui de « Marchands Aventuriers. » Une crise est imminente, et Philippe la précipite en envahissant le comté. Le roi d'Angleterre, qui avait abandonné ses alliés à l'heure du danger, se rapproche d*eux eo 1305, après leur victoire de Courtrai, et consent à leur rouvrir les marchés britanniques, à condition que les Écossais soient exclus des halles de Flandre. Les Flamands, ayant courageusement défendu leurs institutions politiques contre Philippe le Bel, défendent à cette occasion, contre Edouard V\ le principe de la liberté commerciale et rejettent ses offres.

La paix se fait en 1309, mais sans garanties de durée. Une querelle entre les marchands osterlings et les marins des Cinq-Ports donne lieu à des déprédations maritimes qui paralysent de nouveau nos relations avec la Grande-Bretagne. L'étape des laines, transférée par Edouard l*"" en Hollande, puis rendue à la Flandre," lui est enlevée une seconde fois pour être installée à Anvers. Les Brugeois, plus spécialement intéressés au commerce maritime, cherchent à en diminuer les risques en fondant une chambre d'assurances. En 1308, un traité de commerce, conclu entre le comte de Flandre et le roi de Norvège, leur donne accès dans la Baltique.

Balentissement, puis décadence du mouvement commercial et maritime EN Flandre. — Activité dans le Brabant. — Avec Louis de Nevers, imbu des anciennes idées féodales, naissent des dissentiments qui se transforment bientôt en sanglants débats et auxquels vient se mêler un autre élément de discorde, la concurrence jalouse des villes entre elles.

Deux princes voisins profitent habilement de ces troubles, Edouard III, roi d'Angleterre, et Jean III, duc de Brabant. Le premier, tout en prohibant l'exportation des laines anglaises vers la Flandre, afin de forcer celle-ci h s'unir à lui contre Philippe de

IIISTOIKE DU COMMERCE. 769

Valois, loul en écartant les draps belges des marchés brilanniques,' ouvre son royaume aux tisserands flamands, qu'il cherche à y attirer par de brillantes promesses. L'Angleterre, jusqu'à cette époque, n'avait été remarquable que par ses richesses pastorales et agricoles : l'appel d'Edouard III est entendu, et elle va bientôt devenir une grande puissance manufacturière. Jean III suit la même politique, oppose le port d'Anvers à celui de Damme, en fait valoir les avantages, et en augmente les privilèges. Tandis que les ateliers de Gand et dTpres chôment faute de matières premières, ceux de Louvain possèdent 4,000 métiers à tisser, constamment en activité.

Le centre commercial et industriel tendait à se déplacer. Déjà cinq galères vénitiennes avaient déchargé leurs produits à Anvers, où l'on recevait bientôt après un navire génois. Dans ces circonstances, un bourgeois de Gand, Jacques Van Artevelde, s'empare de la direction des affaires avec l'assentiment de ses concitoyens.

« Proclamons notre neutralité, leur dit-il, la querelle d'Edouard III et du roi Philippe n'est pas la nôtre. Si le comte veut combattre les Anglais, qu'il le fasse, mais sans l'appui des bonnes villes. Unissonsnous pour la défense de nos foyers. Le Hainaut, le Brabant, la Hollande ont intérêt comme nous à résister à la prépondérance étrangère. Recherchons leur appui, et formons une confédération, assez forte pour se faire respecter par tout venant, en paix comme en guerre. »

Il y avait désormais deux autorités en présence : celle du comte, fondée sur la légitimité et la tradition ; celle des villes, essentiellement républicaine. Il fallait créer un peuple là où il n'y avait eu jusqu'alors que des bourgeois, et subordonner le régime municipal au système fédératif.

Ces idées, trop avancées à cette époque pour être comprises, mais qui formeront plus tard la base de la politique nationale, ne sont qu'imparfaitement exécutées. Van Artevelde meurt assassiné en 1345, sans avoir complété son œuvre. Dans l'intervalle, la France et l'Angleterre épuisent leurs forces en de terribles conflits, et le commerce belge en subit les désastreux contre-coups.

Les marchés flamands n'avaient pas encore perdu, cependant, leur antique réputation. Les Brugeois ouvrent dans leur ville en 1349 une boui^se de commerce, la plus ancienne dont il soit fait mention dans les annales du négoce.

Pendant ce temps, les villes de Bruxelles et de Malines, se développant de plus en plus, joignaient à l'industrie des laines celle des

'soierios. Un iiéj^ocianl de celle dernière ville, Floris Berlbaut, avait des correspondanls à Alexandrie, à Damas, au Caire; il est cité par Froissart comme « le plus riche homme d'or et d'argent qu* on sache en nul pays. » Bruxelles, pris et i*anc;onné un instant par les Flamands en 1356, se relève plus prospère après cette épreuve. La vente des étoffes de laine y suivait un mouvement toujours ascendant, et les magistrats municipaux s'étaient vus obligés, dès 1353, d'y taire construire une nouvelle halle aux draps. Malines possédait aussi un chantier de construction navale, assez renommé.

Chacune des communes belges, malgré des périls toujours renaissants, maintenait ses marchés et ses foires. On achetait des chevaux à Courtrai,des loiles à Thielt, de la terre blanche h Menin. Froissart vanle l'habileté des teinturiers de Wervicq; Liège et Dinant continuaient à exporter des métaux forgés. En 1361, les Brugeois concluent un traité avec les habitants de Nuremberg, qui fondent un comptoir dans leur ville.

Peu de temps après, une terrible inondation ravage le littoral belge, qu'elle couvre de ruines. Cette inondation modifia d'une manière sensible les limites de notre territoire, et y creusa une baie sur l'emplacement de l'ancien village de Ten Pieté. Les eaux de l'Escaut, en s'écoulant dans un bassin plus vaste, peiniirent beaucoup de leur, impétuosité, et cette circonstance fut fatale au port de Damme, qui commença à s'ensabler. Les révolutions physiques venaient se joindre aux convulsions sociales pour miner sourdement la Fortune commerciale, jusqu'alors si remarquable, des belles cités flamandes.

Tout en combattant, les Flamands cherchaient h renouer le réseau, constamment rompu, de leurs relations commerciales. Ils concluent un traité de commerce avec les Irlandais en 1383. Peu après, les manufacturiers, voyant le marché anglais leur échapper, vont chercher des matières premières en Espagne. Les Portugais, les Navai'rois et les Catalans établissent des comptoirs à Bruges.

L'avènement de la maison de Bourgogne change les conditions d'existence politique des États belges. L'assassinat de Jean sansPeur, en 1419, rouvre aux Belges les ports de la Grande-Bretagne, Philippe de Charolais, héritier du prince défunt, se hâte de traiter avec le roi d'Angleterre, Henri V, et dirige toutes ses forces contre la France.

Les opérations commerciales s'en ressentent immédiatement. Les Brugeois concluent un accord avec les Aragonais, en 1419, et plus

HISTOIHK DU COMMKKCK. 771

tard avec la Castille. En 14:21, les Florenlins entrent à leur tour en relations avec Bruges, et y envoient des navires. Bientôt cependant, Philippe, mécontent de ses alliés, abandonne la cause anglaise pour attaquer Jacqueline de Bavière, et les marins belges se distinguent, à cette occasion, par leur courageuse conduite.

Philippe, résolu à abaisser la puissance des communes, écrase successivement Bruges et Gand qui s étaient soulevées. Le duc est victorieux, mais un coup terrible est porté à l'industrie et au commerce de la Flandre. Dès cette époque, sa déchéance se fait pressentir. L'ensablement du port de Damme, la guerre, Témigration forcée, tarissent insensiblement, dans cette belle province, les sources de la fortune publique. La Belgique ne devait pas perdre, toutefois, sa haute position commerciale. La ville d'Anvers grandissait, tandis que les cités flamandes se débattaient contre leur fatale destinée : c'est à Anvers que les marchands de toutes nations, jusqu'alors rassemblés à Bruges, à Damme et à l'Écluse, allaient transporter leurs richesses, et, avec elles, les arts et la civilisation.

Charles le Hardi poursuit la politique de son père à l'égard des communes. Vainqueur des Liégeois à Brustheim, il abolit leurs trente-deux corporations de métiers. Une autre révolte éclate bientôt, suivie du sac de la métropole liégeoise. Les Dinantais, dès 1466, avaient été soumis au même traitement, et leurs batteurs de cuivre s'étaient dispersés en Brabant, en Flandre, en Angleterre et en Allemagne. Pendant ce temps, les pirateries devenaient dé plus en plus fréquentes sur nos côtes. Une escadre bourguignonne, sortie de l'Écluse, le 8 juin 1470, rencontre la flotte du comte de Warwick, et lui enlève une dizaine de navires. Des vaisseaux bloquent les côtes de Normandie, et toutes relations commerciales cessent entre les Pays-Bas et la France.

Les ressources financières diminuent de plus en plus en Flandre, les villes flamandes suppléent au déficit en levant des impôts sur le commerce. La ville d'Ostende, qui appuyait par des lorces navales la résistance des Brugeois à Maximilien d'Autriche, est saccagée en 1487. Plus tard, le port de l'Écluse est obstrué par des troupes allemandes, envoyées au secours du lils de l'empereur. La paix renaît enfin après douze ans de luttes meurtrières, mais elle ne ramène plus les marchands sur les bords du Zwyn. Tandis que le sang coulait en Flandre, les anciennes voies commerciales avaient été délaissées, et les usages séculaires du haut négoce s'étaient

lu ïmXAQlE POLITIQUE ET SOCIALE.

modiliôs. Vasco de Gama, en doublant le cap de Bonne-Espérance, avait ouvert aux Portugais la route des Indes > Christophe Colomb, en plantant le drapeau castillan à San Salvador, de l'autre côté de TAtlantique, avait donné le Nouveau Monde aux Espagnols. Les Génois et les Vénitiens perdaient le monopole des i-elations mercantiles avec TOrient, et leur chute entraînait celle desBinigeois, leurs principaux facteurs dans le Nord.

Pnf.poNDÉRANCE COMMERCIALE D*ÂNVERS. — Pendant les dernières années du quinzième siècle, la fortune d'Anvers, favorisée par les Portugais et les Espagnols, safTermit, se consolide, et les résistances communales s'affaiblissent. D'autre part, l'Angleterre devient de plus en plus manufacturière, et ses draps commencent à faire concurrence aux produits belges.

Les guerres entre François P' et Charles-Quint fui'ent des plus funestes h la Belgique. Les belligérants, afin d'éviter l'exportation du numéraire en pays ennemi, y entravaient les opérations commerciales en les soumettant aux conditions les plus onéreuses. Les provinces du Nord, dont les rapports avec l'Angleterre étaient fréquents, avaient moins de sujets de plaintes, et le négoce qui se faisait entre Anvei'S et les ports britanniques s'élevait annuellement à des millions d'écus d'or. On reprochait cependant aux autorités une ingérence trop fréquente, par des règlements contradictoires et des lois somptuaires, dans les affaires courantes. Tout se centralisait peu à peu, et le paupérisme, cette plaie des villes populeuses, commençait à se faire sentir. Une grande activité industrielle régnait encore, toutefois, dans tout le pays.

Charles-Quint, victorieux à Pavie, y perd l'alliance anglaise, et une ordonnance du 28 mars 1528 fVappe les laines britanniques d'un droit considérable. Cet acte, néanmoins, est bientôt rapporté.

La ville d'Anvers, vers 1530, parvient à son plus haut degré de splendeur. Le déclin de la marine marchande italienne est consommé, ainsi que la décadence de Bruges, la « Venise » du Nord. Les Portugais, désormais en rapports directs avec Calicut, viennent débarquer leurs précieuses cargaisons à Anvers. Là, dans les rues étroites qui avoisinent le port, se pressent des marchands de toutes les nationalités. Un historien contemporain, F. Guicciardini, nous a laissé un tableau brillant de cette ville, ainsi que des détails intéressants sur rimmense commerce dont elle était alors le théâtre. Le lotal des sommes importées chaque année à Anvers, à cette époque.

montait à 500 millions d'argent, ou 133 millions d or, non compris le change sur les espèces métalliques. Les assurances maritimes y étaient établies depuis longtemps et y avaient été organisées par les négociants eux-mêmes, qui se garantissaient mutuellement certains dédommagements en cas de pertes.

En 1536, la marine belge prend part au siège de Tunis, et les négociants d'Anvers étendent leurs relations jusque dans rAmérique du Sud. Plus tard, la guerre avec la France s'étant rallumée, les villes de Flandre équipent quatre beaux vaisseaux pour la gai'de du littoral, et les confient au commandement de Gérard de Meckeren. En 1540, les Gantois se soulèvent une dernière fois pour la défense de leurs libertés communales, et sont bientôt forcés de se soumettre. La nomination de leurs magistrats est désormais réservée au prince, et les corporations de métiers perdent leur importance politique.

Un état du produit annuel des manufactures belges, dressé vei*s 1550, en porte le montant, à cette époque, à une moyenne de 40,000,000 de florins d or.

Déchéance d'Anvers et fermeture de l'Escaut. — L'histoire des Pays-Bas, à partir de l'abdication de Charles-Quint, s'assombrit extrêmement. Divisés entre eux par leurs habitudes politiques, les sujets de Philippe II ne l'étaient pas moins par leurs convictions religieuses, et, d'autre part, la Belgique, pays d'entrecours et de libre trafic, ne pouvait en effet, sans se ruiner, défendre ses marchés aux négociants anglais et allemands, ou les en écarter par de cruelles persécutions. Les intérêts commei'ciaux, en dehors des considérations morales d'un ordre plus élevé, imposaient aux Belges le devoir de les couvrir de leur protection.

La lutte s'engage, dès les premières années du règne de Philippe 11, entre le gouvernement espagnol et le parti national. Les affaires s'en ti*ouvent paralysées, et le même courant d'émigration qui avait autrefois appauvri la Flandre commence à se manifester dans le Brabant. Comme au xv* siècle, il se dirige vers l'Angleterre, vouée à la réforme depuis lavénement de la reine Elisabeth. Des colonies belges se fondent à Cantorbéi7, à Norfolk, à Lynn et à Sandwich. Le mouvement s'étend à mesure que la situation se complique, et bientôt s'exilent les industriels et les marchands. C'est l'étranger* qui va profiter de leur habileté professionnelle, de leurs capitaux, de leur travail, au moment même où la fabrication belge se trouve en présence d'une concurrence croissante. Les Anversois retiennent

774 lîELGIOlK POLITIQUE ET SOCIALE.

h grand'peine la Compagnie des Marchands Avenluriei-s, et font de grands efforts pour empêcher le départ des Hanséates, auxquels ils accordent une maison de résidence, avec exemption d'impôts.

En 1566, Feffervescence devient générale dans les Pays-Bas, et la résistance contre TEspagne s'y organise. Le dépeuplement des villes continue, et plus d'un millier de Belges débarquent à Londres en 1567. Philippe II poursuit imperturbablement sa politique de répression. L'industrie chôme, la bourse d'Anvers est désertée, et les navires de commerce, évitant l'embouchure de IT^scaut, tournent leurs voiles vers l'Angleterre. Le commerce flamand avait été ruiné par la guerre civile et l'ensablement du Zwyn ; le commerce ariversois devait 1 être par les luttes religieuses du \\f siècle.

Les insurgés, menacés de la corde, du bûcher et de la roue, poursuivis dans les grandes villes, traqués dans les campagnes, cherchent un refuge sur les mers. Clouant leur bannière au sommet d'un mât de navire, ils bravent la puissance de leurs ennemis. Tandis que le duc d'Albe, manquant d'argent, accable te commerce en frappant d'un droit du dixième denier la vente de toutes marchandises ou de tous objets mobiliers, et en réclamant le centième denier de toutes les propriétés privées, mobilières ou foncières, le prince d'Orange, chef du parti populaire, délivre des letti^es de marque aux marins du littoral, et commence contre l'Espagne une longue et sanglante guerre maritime.

Beaucoup de Belges y jouent un rôle actif. Nous citerons parmi eux Adrien de Berghes, amiral de la flotte confédéi'ée, Jacques de Flandre, Pierre Crieck, Cortewyl, Schoonewal, Utenhove, HansLodewyk,Pleucqueu, Guislain de Fiennes, le comte de la Marck, Pierre Van Berchem, Nicolas Bernard, Michel Crocq, Ant. de Fervacques, Jacques Hennebert, Henri Ilorenmaker, Charles de Honchin, Arnaud de Londas, etc. Le V' octobre 1572, une ville de Hollande, la Brille, tombe entre les mains des insurgés. Ce premier succès en promet d'autres : la résistance a désormais un point d'appui.

En 1574, telle est déjà la situation des affaires que les Anversois se trouvent réduits à s'adresser au gouverneur général pour le prier d'ordonner aux trafiquants étrangers, et entre autres aux Portugais, de ne pas déserter ses marchés. En 1575, le prince d'Orange, désespérant de soustraire la Belgique aux Espagnols, ne songe plus qu'a se maintenir en Hollande, et commence à lever des droits sur les navires se rendant dans nos poi'ts. Aux protestations du gouvernement britanique, il répond par l'intermédiaire de son agent à

HLSTOIHE DU COMMERCE. 775

Londres, en demandant aux ministres anglais de rompre toutes relations commerciales avec les provinces belges. « Si toutefois, ajoute-t-il, il se trouvoit que ladite cessation de trafficque fust par trop dommageable, nous supplions la reine qu'elle voulust permeclre que les marchants venant d'Angleterre fussent constrainctz de mouiller lancre en Hollande et Zeelande. »

On réclamait déjà la succession de la métropole anversoise. Pillée par les troupes espagnoles après la moij; de Louis de Requesens, elle est assiégée en 1585 par le prince de Parme, qui complète sa ruine.

Vers la fin du xyi*" siècle, la situation du pays est déplorable. Les ateliers sont fermés, les entrepôts sont vides, les villes sont dépeuplées, la misère règne à Anvers ainsi qu'à Bruges. Les embouchures de l'Escaut sont entre les mains des ennemis de TEspagne, qui bloquent l'entrée du fleuve. Les éléments les plus vivaces. les plus énergiques de la population belge ont été éliminés, par suite des pertes subies durant la guerre, ou du flot constant des émigrations. Le mouvement commercial, concentré vers lest, entre la Meuse et le Rhin, sous la domination romaine; transféré à l'ouest, entre l'Escaut et la mer, durant le moyen âge ; passant en Brabant, entre l'Escaut et la Meuse, sous l'administration des ducs de Bourgogne, s'écarte enfin de notre territoire, se porte au Nord, et va enrichir la Hollande. La prospérité de Liège, de Bruges et d'Anvers se renouvelle à Rotterdam, à Middelbourg et à Amsterdam, où se réfugient nos principaux négociants.

Stagnation commerciale. — Durant vingt-quatre années d'un étroit blocus maritime, l'Espagne, en lutte contre la France, l'Angleterre et la Hollande, épuise ses forces navales. Il était défendu aux habitants de nos provinces de fréquenter les marchés en possession de lennemi, à moins d'un octroi spécial, qu'il fallait payer largement. De plus, la marine marchande avait à acquitter une taxe connue sous le nom de « droit de convoi, » et dont le produit était destiné à l'équipement de vaisseaux de guerre. En 1599, paraît une prohibition absolue d'emporter ou d'exporter des marchandises vers les districts occupés par les rebelles. Ceux-ci, qui s'étaient procuré jusqu'alors des denrées coloniales en Espagne, sous pavillon neutre, prennent la résolution d'aller les chercher aux Indes. Quelques Anversois s'associent à eux, et sont condamnés aux galères. D'autres Belges, plus influents el plus riches, coupables du même délit, échappent à l'emprisonnement moyennant une amende de 60,000 ducats.

77H hELGIUUE POLITIQUE ET SOCIALE.

Une trêve de huit mois, conclue entre les belligérauts, le 13 mars 1607, modifie à peine la situation des affaires. Tandis que 1 archiduc Albert accordait aux mariniers de Hollande et de Zélaiide la permission de tratiquer et de pécher sur nos côtes, la navigation de l'Escaut restait exclusivement entre les mains des Hollandais. Les manufacturiers belges, privés de relations extérieures, réclamaient des mesures prohibitives contre rindustrie étrangëi'e. Les capitalistes retiraient leurs fonds des entreprises industrielles, et les contiaient à lagriculture. Nous ne possédions plus que trois ports présentant quelque activité, Bergues, Ostende et Dunkerque. Les luttes maritimes étaient fréquentes sur nos côtes. En 1622, Jean Jacobsen, d'Ostende, coule un vaisseau amiral hollandais, puis, se voyant assailli par des forces supérieures, met le feu à son propre navire plutôt que de se rendre. Il est un moment question de mettre l'Escaut en communication avec le Rhin, à l'aide d'un canal ayant sou embouchure dans la Meuse, k Venloo. Des travaux de déblais sont commencés, loi^que de nouveaux revirements politiques les rendent inutiles. L'ennemi nous prend Bois-le-Duc en 1628, Maastricht en 1632. La conquête de Wesel et de Venloo complète son triomphe, en le rendant maître absolu du cours de la Meuse et du Rhin.

A la mort de linfante Isabelle, en 1633, de terribles inondations i*avagent le pays de Liège, et ajoutent aux souflrances des habitant^ qui ne trouvent plus de débouchés pour la vente de leurs charbon de terre, par suite de l'interruption des rapports commerciaux avec la Hollande. L'industrie hutoise, qui s'était maintenue jusqu'alors, subit la stagnation généi'ale. Les désastres de l'Espagne entraînent la ruine de la Belgique. En 1647, la ville de Nivelles, centre do commerce des toiles fines connues sous le nom de « batiste » perd cette branche de négoce, qui passe à Valcnciennes, Douai et Cambrai. La même année, un traité de paix est signé à Munster, mais il ne fait que confirmer l'oppression commerciale des Pays-Bas espagnols. L'Escaut, le Zwyn et le canal du Sas restent fermés aux sujets belges. De plus l'article 15 dudit traité soumet à des taxes presque prohibitives l'entrée et la sortie des navires fréquentant les port de Flandre ; toute concurrence devient désormais impossible : la suprématie hollandaise est assise sur des bases solides et durables.

Durant les dernières années du \\\f siècle, le territoire belge n est plus qu'un vaste champ de bataille. Seuls, les marins ostendais, parmi lesquels nous citerons Jean Broecke, Jean Dieriksen, Ver-

haege, Rocl le Géant, Van Hembdcn, Verstelle, De Ridder, Janssens, continuent à tenir vaillamment la mer et à défendre Thonneur de lenr pavillon.

Premiers symptômes de rénovation sous la maison d'Autriche. — Le traité de la Barrière, signé le 15 novembre 1715, consacre une fois de plus le principe de la fermeture de l'Escaut. Non-seulement il est défendu aux Belges de faire usage des avantages naturels de leur position géographique, mais ils ne peuvent apporter aucun changement h leurs tarifs de douane, en ce qui concerne la Hollande et TAngleterre, « sans le consentement de ces deux puissances! »

On faisait expier à la Belgique son ancienne prépondérance commerciale et industrielle en la mettant au ban des nations. Tandis qu'on levait, sur ses vaisseaux et sur ses marchandises, les droits les plus onéreux et les plus écrasants, elle devait permettre à ses concurrents commerciaux d'approvisionner ses propres marchés, Mans pouvoir à son tour y mettre de conditions. Elle était transformée en zone militaire, et ne servait plus que de défense à un pays limitrophe.

Mais, si le port d'Anvers est fermé au commerce, celui d'Ostende est encore accessible. L'attention de quelques armateurs se tourne ▼ers les entreprises coloniales. Un navire belge, le Prince Eugène, commandé par le capitaine Gerrebrantz, fait voile pour le Malabar, y trafique avantageusement, et revient à Ostende en 1716. D'autres expéditions aux Indes ont lieu en 1716 et 1717. La susceptibilité jalouse du gouvernement néerlandais s'en émeut aussitôt. Il fait publier, le 21 septembre 1717, une défense rigoureuse à tout habitant des Provinces-Unies de naviguer sous pavillon étranger. Le parlement anglais se hâte d'adopter des mesures. semblables, et décrète des pénalités contre tout sujet britannique convaincu d'avoir pris service dans la marine impériale.

Les Ostendais, cependant, redoublent d'efforts, et neuf navires partent du littoral flamand pour les Indes, de 1718 à 1719. Un comptoir est créé à Coblon, dans le royaume de Golcondc, un autre sur les bords du Gange. En 1723, l'empereur Charles VI donna une puissante impulsion à ce mouvement en penmettant aux principaux intéressés de se constituer en société et de lever, par souscription, un capital de six millions de florins, représenté par six mille actions. Ces actions sont bientôt placées et leur valeur augmente rapidement.

778 BELGrQUK POLîTIttlE ET SOCIALE

Dans rintervalle, lopposition de la Hollande et de PAngleterre se dessine de plus en plus. On invoque contre les Belges la bulle du pape Alexandre VI, qui avait cédé l'Afrique et l'Asie aux Portugais, et dont les Anglais et les Hollandais s'appliquent les dispositions par droit de conquête. Les stipulations du traité de Munster et du traité de la Barrière sont également rappelées. Durant ces débats, le 23 mars 1724, trois nouveaux navires quittent Ostende, YEmperevr Cliarles-Quint , capitaine Michel Cayphas, allant au Bengale; YImpératrice Elisabeth, capitaine Roose, et V Aigle, capitaine Nicolas Carpentier, en route pour la Chine. Ils précèdent le Charles VI, YImpératrice et le Marquis de Prié, expédiés en 1725.

Les succès de la compagnie provoquent sa déchéance. La France, l'Angleterre, la Prusse, le Danemark et la Suède insistent auprès de l'empereur afin d'en obtenir la suppression. Charles VI, qui cherchait en ce moment à régler la succession impériale, recule devant les hasards d'une guerre européenne. L'octroi accordé h la Compagnie d'Ostende, suspendu en 1727, est retiré définitivement quelques années plus tard. Comme une faible compensation à leur exclusion complète du commerce d'outre-mer, les Belges obtiennent de régler eux-mêmes leurs tarifs de douane.

Après la guerre de la succesion d'Autriche, il ne s'agit plus d'expéditions lointaines. Réparer les maux causés par l'invasion étrangère, ranimer le commerce intérieur, raviver l'industrie nationale, telle doit être la tâche de l'impératrice Marie-Thérèse. La situation réclame de prompts remèdes. Des canaux, nouvellement creusés* complètent le réseau .de la navigation fluviale ; la fabrication des toiles est encouragée en Flandre, celle des draps dans le Limboui^. Cette dernière manufacture, concentrée à Ver\îers, produisait annuellement 200,000 pièces d'étoffes en 1763. Plus tard, le gouvernement décrète une réforme monétaire et modifie les tarifs de douane existants, de manière à favoriser nos usines, et particulièrement les verreries du Hainaut. Les relations postales sont réorganisées, et un traité de commerce est.conclu avec l'Espagne et la Sardaigne. Des entrepôts sont ouverts à Anvers, Bruxelles, Bruges, Gand, Louvain, Malines et Nieuport. On facilite le transit par nos provinces des marchandises envoyées vers l'Allemagne, le pays de Liège, la France et la Hollande.

En 1774, l'insurrection américaine ralentit le développement du commerce britannique et rend quelque activité au port d'Ostende. On songe à y rouvrir des relations avec l'Asie et l'Afrique, et une

HISTOIRE DU COMMERCE. TTf.)

association se torme dans cette vue, mais sans succès, a cause de Tinsuffisance du capital engagé.

Le successeur de Marie-Thérèse, Joseph II, visite les Pays-Bas autrichiens peu après son avènement, accorde à Ostende les privilèges d'un port franc, et conçoit le dessein de rétablir la libre navigation de TEscaut. Il donne bientôt Ji ce projet un commencement d'exécution : les États-Généraux sont sommés de renvoyer les forces navales stationnées à Lillo. Sur leur refus, soixante mille hommes reçoivent Tordre de se préparer à entrer en Hollande. La paix de l'Europe paraissait compromise, lorsque l'empereur, revenant sur sa première décision, abandonne Maestricht aux Hollandais, ainsi que les embouchures de l'Escaut, du Sas et du Zwyn.

Situation commerciale sous la domination française et pendant l'union avec la Hollande. — L'invasion française, à peine triomphante en 1792, proclame, dès le 25 novembre de la même année, la liberté de navigation sur l'Escaut. Quelques revers subis par les armées françaises ramènent les Autrichiens en 1793. Les emljouchures de l'Escaut sont closes de nouveau, mais bientôt la Hollande est envahie et, le 17 août 1795, le libre parcours du fleuve est rétabli.

Les Belges, malheureusement, ne pouvaient profiter des circonstances. Incorporés à leurs puissants voisins, il leur fallait recevoir les assignats de la république, avilis par des émissions successives qui s'élevaient, en 1795, à 45 milliards 581 millions ; payer d'énormes contributions de guerre; fournir des objets d'équipement, des vivres, des armes; en un mot, satisfaire à des réquisitions de toute nature.

Ces sacrifices, néanmoins, ne furent pas sans compensations. Le gouvernement français abolit les corporations de métiers, dont l'action sur l'industrie était devenue nuisible, ainsi que les privilèges commerciaux que les villes avaient possédés jusqu'alors, et qui constituaient en leur faveur un monopole exclusif au détriment des campagnes. On organisa des expositions des produits du travail national ; on récompensa les premiers importateurs d'appareils utiles.

Ostende cesse d'être un port franc en 1796, et subit un bombardement en 1798. Le blocus des côtes flamandes empêche Anvers de rétablir ses relations aVec l'étranger. En 1802, la situation commerciale s'y améliore, et 969 navires, jaugeant 39,817 tonneaux, arrivent au port cette année. Les perceptions des douanes augmentent insensiblement. Elles montent, en 1803, à 6,088,770 francs, rapportent 8,237,078 francs en 1804, et 16,062,403 francs en 180o. Les

780 BFXGIOUE POUTIOLE ET SOCIALE.

chambres de commerce sont réorganisées el multipliées par arrêté du 3 nivôse an xi. En outre, de grands travaux s'exécutent à Anvers, où Ion construit deux magnifiques bassins, en pierres de taille, et pouvant contenir, lun douze et l'autre quarante vaisseaux de ligne.

Deux faits principaux, pendant le règne de Napoléon, se rattachent h nos annales commerciales : la ruine des forces navales françaises à la bataille de Trafalgar, et le décret du 21 novembre 1806, défendant tout commerce entre les Iles Britanniques et les contrées soumises à Tinfluence impériale.

Cette prohibition causa des pertes considérables aux États qui dépendaient en partie de leur marine marchande, à la Hollande, par exemple, et força la Grande-Bretagne à multiplier ses colonies. Les Belges n'en souffrirent guère et en retirèrent même quelques avantages : l'acte faisait tomber les barrières qui les séparaient des autres nations et leur livrait les marchés français.

Mais, par suite, la réunion de la Belgique à la Hollande, en 1815, exigeait d'autant plus de ménagements. Plusieurs industries importantes s'étaient implantées en Belgique sous l'influence de la position particulière faite à l'Europe durant le blocus continental. Ces industries, pour se soutenir jusqu'à leur entier développement, réclamaient la protection d'un tarif douanier assez élevé. Les Hollandais, d'autre part, préoccupés de la nécessité d'accroître leurs ressources maritimes et coloniales, désiraient l'abaissement des droits perçus en douane. Les règlements publiés en 1814 et complétés en 1816 soulevèrent de nombreuses protestations de la part de nos manufacturiers. Le commerce se ressentit de cet état de crise. Les négociants d'Anvers, après avoir reçu jusqu'à 3,000 navires en 1815, virent s'abaisser ce chiffre, dès 1817, d'abord à 999, puis, en 1818, à 585 navires.

Le roi Guillaume nomme une copimission de dix-sept membres, qu'il charge d'étudier les moyens de concilier ces intérêts opposés. Du travail de cette commission naissent les lois du 13 juillet 1821 et du 26 août 1822. Par leurs dispositions, une remise de 10 p. c. était accordée sur les marchandises importées ou exportées par navires nationaux. Le droit de tonnage fut fixé à 1 fr. 5 c. par tonneau, payable à chaque voyage, sur les navires étrangers, et réduit à 45 cent, sur les bâtiments nationaux, payables annuellement. Le sel brut fut déclaré libre à l'entrée, étant importé sous pavillon néerlandais, el frappé d'une taxe de 2 florins par 100 kilog. dans tout autre cas.

Les affaires deviennent plus actives à partir de 1824, époque vers laquelle le gouvernement, en créant la Société Générale, donna au commerce et h l'industrie lappui d'une banque d'escompte, au capital de 50 millions de florins. Les fabricants belges, ne se contentant plus du marché intérieur, commencent à expédier leurs marchandises au dehors. La possession des colonies des Indes, où des droits prolecteurs fevorisent Tintroduction de leurs produits, leur ménage des débouchés. Bientôt l'établissement d'une compagnie puissante, la Handels Maatschappij, contribue à la multiplicité de ces envois en selivi*ant à des entreprises commerciales considérables par l'intermédiaire dagents fixés dans les principales villes de négoce. Celte institution bienfaisante releva l'industrie cotonnière de Gand et la marine d'Anveis.

Sous l'empire de la nouvelle législation, le mouvement d'Anvers, qui n'était plus que de 585 navires en 18 18, parvint, en 1828, à 911 et en 1829 à 971 navires.

Tandis que la prospérité matérielle du pays s'accroissait, de graves dissentiments politiques se manifestaient entre les populations belges et le gouvernement des Pays-Bas. Une révolution éclate en 1830 et, en moins d'un mois, toutes les villes des provinces méridionales, à lexception de Maèstricht, de Luxembourg et de la citadelle d'Anvers, sont évacuées par les Hollandais.

Proches kahuks du commerce depuis 1831. — Affranchissement de l'Escaut. — La situation du pays fut alors plus délicate encore quelle ne l'avait été en 1815. Notre métropole commerciale était entre les mains de la Hollande, dont les forces de terre et de mer commandaient le cours de TEscaut. L'industrie nationale, qui avait profité jusqu'alors des débouchés qui lui étaient ouverts en Hollande et dans les colonies bataves, se trouvait brusquement exclue de ces marchés.

H s'agissait d'abord de dégager Anvers. Des négociations s'ouvrent à Londres, à la suite desquelles une armée française vient mettre le siège devant la citadelle anversoise dont elle fmit par s'emparer. La question de la navigation de l'Escaut, néanmoins, reste indécise. On convient de la laisser ouverte « tant que les rapports entre la Belgique et la Hollande n'auraient pas été réglés par traité. »

Ce premier succès obtenu, restait à rechercher les moyens de réorganiser le commerce et l'industrie. Tandis que le bruit du canon retentissait encore à Anvers, le gouvernement faisait étudier l'établissement d'un chemin de fer reliant les marchés anversois, la

782 BELGIQl K POLITIQUE ET SOCIALE.

Meuse et le Rhin. La création d'une voie rapide de communication entre la France et l'Allemagne, sur le territoire belge, devait y atlii'er un commerce de transit considérable, tout en resserrant nos relations avec de grands .centres de production et de consommation. L entrepi'ise était hardie et n'avait pas encore de précédent, à cette époq^ue, sur le continent européen. Les chambres législatives, après de longues discussions, en autorisèrent l'exécution en 1834. Ou b'altacha, de' plus, à perfectionner les routes fluviales et à en créer de nouvelles.

L'opinion publique, d'accoi*d avec le gouvernement sm* l'utilité de ces travaux, était beaucoup plus divisée sur la question douanière. Il eu résulta, de 1830 à 1832, une hésitation marquée dans notre* politique commerciale. Les droits de douane établis par l'administration précédente furent maintenus, ou ne subirent que de légères modifications. Insensiblement cette politique s'accentua davantage et, en 1842, elle avait entièrement changé de tendance. A paitir de 1847, nos règlements douaniers sont progressivement remaniés dans le sens d'une simplitication et d'une réduction des droits imposés à l'entrée, à la sortie et au transit des marchandises. La taxe perçue sur les denrées alimentaires est abaissée; les matières premières sont dégrevées; la circulation des produits manufacturés venant du dehors est affranchie d'entraves; les droits à la sortie sont généralement supprimés.

La France, par un traité conclu avec l'Angleterre le 23 janvier 1860, ayant répudié à son tour le régime restrictif, nous permit d'ouvrir des négociations avec nos voisins du Midi, à la suite desquelles fut signée, le 1" mai 1861, une convention consacrant la politique nouvelle. Celle-ci fut également mise en pratique dans les traités que nous fîmes en 1862 et en 1863 avec l'Angleterre, la Suisse, le Zollverein et les Pays-Bas. Les chambres belges, par une loi du 14 août 1865, autorisèrent l'administration à généraliser les stipulations contenues dans ces divers actes internationaux.

Le commerce était secondé, d'autre part, par les mesures les plus utiles et les plus prévoyantes. Rappelons seulement, entre toutes, la fondation d'expositions périodiques de nos produits industriels à partir de 1835 ; l'installation des chambres de commerce, en 1841 ; l'établissement des lignes télégi^phiques, en 1846; la loi du 26 mai 1848, instituant le système des warrants en Belgique; la réforme postale du 22 avril 1849, régularisée et étendue plus tard; lorganîsation des consulats, en 1851 ; la création d un institut supérieur

de ûorniuerce à Âuvers, eu 1852; la Ibudation d'écoles gratuites de navigatiou à Anvers et à Gand ; la suppression des droits d octrois et de barrières; la révision du code de commerce, etc., etc.

Quatre grandes institutions de crédit existaient en Belgique : la Société Générale, fondée en 1822; la Banque de Belgique et la Banque Liégeoise, datant de 1835; la Banque de Flandre, constituée en 1841. Elles avaient le droit d'émettre des billets au porteur, ayant cours légal. Une loi du 5 mai 1850, en créant une Banque Nationale au capital de 25 millions de francs, leur enleva ce privilège qui fut réservé à cette dernière institution, à la fois banque de dépôt, de circulation, descompte et caissière de TÉtat. Le mouvement financier a acquis, depuis lors, une activité remarquable.

Dans l'intervalle, la question de la navigation de l'Escaut avait donné lieu à de nouvelles discussions. Il avait fallu, en 1839, admettre un droit de péage, au profit de la Hollande, de 1 florin 12 cents sur les navires qui, arrivant de la pleine mer, remontaient l'Escaut occidental pour se rendre en Belgique; et de 38 cents par tonneau sur les bâtiments qui, venant de Belgique, descendaient le fleuve. L'existence de telles entraves menaçait la prospérité d'Anvers, mais le gouvernement en atténua les effets en prenant ces droits à sa charge. Ces arrangements reçurent leur complément le 5 novembre 1842.

L'Escaut, grâce à l'intervention libérale de l'administration belge, restait ouvert aux navires étrangers. Les arrivages s'y succédaient avec rapidité. Les Anversois avaient reçu 971 navires en 1829, cest-à-dire à la fin de la domination hollandaise : ce chiffre s'élève en 1840 à 1,158 navires et se trouve triplé en 1862. Le mouvement ascensionnel n'était pas moins remarquable à Gand, où 147 bâtiments vinrent relâcher en 1840 et 279 en 1862.

Une progression aussi sensible dépassait les prévisions des négociateurs de la convention de 1839. Le sacrifice annuel imposé au trésor belge par suite du remboursement du péage avait été évalué, au maximum, à 508,000 francs. Or la rente payée à la Hollande était montée successivement de 62,313 francs à 1,499,054 francs. Fallait-il conserver la loi du 5 juin 1839 ou lui faire subir des modifications?

Un événement fortuit permit au gouvernement de pœndre une position nouvelle et de faire un premier pas vers la solution de ces difficultés. Les délégués des différentes puissances maritimes s'étant réui.is à Copenhague, en 1856, pour y discuter les conditions de

suppression des laxes pi^Ievées sur la navigation dans le Sund et les Belts, nos agents diiplomatiques en profitèrent pour y taire admettre, en principe, le rachat du péage de l'Escaut. Ils suivii-ent la même politique à Hanovre, lors de la capitalisation du péage de Stade. Des négociations fort délicates s'ouvrirent entre la Belgique, la Hollande et les diverses puissances maritimes. Le là mai 1863, trois actes furent signés à la Haye : le premier prononçait la suppression du péage de TEscaut, moyennant une indemnité accordée à la Hollande de 17,141,600 florins des Pays-Bas; le second réglait, à la satisfaction commune, le régime des prises d'eau à la Meuse; le troisième assui*ait au commerce et à la navigation des deux pays une situation stable et des avantages réciproques. Il ne s'agissait plus que de grouper, de manière à en former une convention générale, les arrangements particuliers conclus avec les puissances étrangères. Leurs agents se réunirent à Bruxelles le 15 juillet 1863. Us élurent pour président M. Ch. Rogier.M. le baron Lambermont, qui, depuis plusieurs années, avait apporté un concours aussi actif qu'éclairé à cette affaire, fut chargé de la rédaction des protocoles. Quelques questions secondaires, encore pendantes, furent bientôt réglées, et la conférence ne tarda pas à se séparer après avoir accompli son œuvre.

L'afTi^anchissement de l'Escaut termine dignement l'histoire du règne de Léopold 1*'. La route des mers lointaines est rouverte aux Belges, dont tous les efforts doivent tendre désormais au développement de leui^s relations extérieures et de leurs ressources maritimes. Leur prospérité matérielle est à ce prix et leurs glorieuses traditions les y obligent.

Bibliographie. — Van Gricthuizen, Notice sur la tiavigation dans let temps les plus re* CM/é« (Annales de rAcadémie d'archéologie de Belgique, tom. VI); Lap))cnberg, i-rkundùehe Geschichte der Uansischen Stahlhofes zu London ; Marchai, Notice sur les relations commerciales des Flamands avec le port d'Alexandrie (Bulletin de rAcadémie de Bruxelles, tom. XI}; Beaucourt de Nuortveldc, Brugsche Koophandel; Alimeyer, Histoire des relations commerciales et diplomatiques des Pays-Ban aifec le nord de l'Europe au xvi« siècle, 1840, i ?ol. iu-S* ; Do Reiffenber^, Mémoire sur le commerce au xv« et au xvi« siècle (Académie de Bruxelles). Hachez, Notice sur la navigation de Mons a l'Escaut, broch. in-S», Bruxelles, 48S0; Van den Rogaerde de ter Brugge, Essai sur l'importance du commerce, de la navigation, etc ; la Haye et Bruxelles, 1844; Barlet, Essai sur l'histoire du commerce et de l'industrie, Liège, 18218; Levae, [Hecherches historiques sur le commerce des Belges aux Indes pendant le XVii* et le xviu* ^K-cle (Trésor national, année 184*2, tom. II); Natalis Briavoine ^Mémoire couronné de TAcadéuiie, tom. XIV); Histoire de l'amirauté des Pays-Bas (MS. 3H8, Bibliothèque de Bourgogne); Mar^ tial Cloquct, L'industrie, le commerce et la marine, Bruxelles, 1842, iu-S"; Ernest van Bniyasel, Hùtoiredu commerce et de la marine en Belgique, 8 vol. io-8», 1861-1864; le même. L'industrie et le commerce en Belgique, leur état actuel et leur avenir, Bruxelles, 1868, iD-8*.

Par MM. CORR-VAN DBR MABREN et AUC. COUVREUR.

Peu de pays ont fait autant de progrès que la Belgique, depuis le commencement de ce siècle, dans Tordre économique. L'accroissement de ses richesses se montre à tous les yeux. Les villes setendent et s'embellissent, les campagnes se ti*ansforment. Le domaine des espaces stériles se resserre; les terres, fécondées par une culture plus intelligente, doublent leurs produits. L'art et la science, grâce à de nouvelles découvertes appliquées à l'industrie, allègent le labeur de l'ouvrier et augmentent son bien-être avec ses moyens d'existence. D'innombrables voies de transport, canaux, routes, chemins de fer, assurent la circulation de tous les produits. Un système de crédit bien organisé, aux ramifications multiples, favorise l'esprit d'entreprise. Les salaires montent, le paupérisme recule, les bras manquent au travail : partout circule la vie, plus abondante et plus facile qu ù aucune autre époque.

Beaucoup de causes expliquent cette prospérité; mais toutes, même les plus importantes — les mœurs laborieuses de notre peuple et la longue paix intérieure dont il a joui depuis la proclamation de son indépendance, — peuvent se ramener à une loi unique : le

développeineal de la liberté économique, corollaire de la liberté politique.

La liberté économique est la condition essentielle de la création et de la bonne distribution des richesses. Si notre prospérité n*a cessé de grandir, c est parce que, malgré d'inévitables arrêts et des reculs momentanés, nous avons de plus, en plus suivi ce principe que les physiocrates du xviii* siècle ont cherché, et qui a reçu sa première formule doctrinale dans les œuvres d'Adam Smith, ses premières applications dans les actes de Turgot, sa plus haute expression dans les réformes de l'école de Manchester. A mesure que nous avons réagi contre les lois restrictives, notice activité nationale est devenue plus grande et plus féconde. Jadis, le travail était parqué. Telle industrie était défendue, telle autre enrayée. L'octroi cernait les villes, les douanes isolaient les nations. La loi autorisait contre le commerce et contre l'industrie les perquisitions les plus odieuses. Aux maux engendrés par ce régime, on essayait d'opposer les primes, les subsides, les taxes destinées à rétablir entre les producteurs un équilibre artificiel. Toutes ces mesures absurdes se prescrivaient de bonne foi, dans l'intérêt de tous. Imaginées pour le bien du peuple, elles l'appauvrissaient. Le peuple s'est enrichi depuis qu'il a vu tomber les liens qui retenaient son initiative, les lisières qui avaient la prétention de laider h marcher. Plus son activité s'affranchira de toute intervention de ce genre, même bienveillante, plus elle grandira. Le salut des sociétés modernes, leur force» leur grandeur, c'est le complet épanouissement de toutes leurs aptitudes.

Cet idéal, la Belgique ne l'a pas encore atteint; mais elle y marche, et les résultats acquis doivent l'encourager à persévérer.

1780-1814. — Nos pères avaient l'intuition des bienfaits de la liberté économique. On en trouve la trace dans les actes de leurs magistrats, bien avant notre époque. Tel décret enfoui dans nos archives communales semble sorti de la plume d'un de ces écrivains éclairés et généreux qui, au xvni* siècle, révélèrent aux peuples et aux princes des vérités alors très-audacieuses, devenues, depuis, le fondement même des sociétés modernes. Le règne rénovateur de Marie-Thérèse, celui de Joseph 11, plus agité, mais plus pénétré aussi de l'esprit réformateur, commencèrent à donner satisfaction aux tendances naturellement libérales du peuple belge. Ostende, devenu port franc en 1781, se posa en peu d'années en rivale d'Am-

MOUVEMENT ÉCUNOMIUIE EN MATiFlHE COMMERCrALE. 7^7

slerdam. Près de trois mille navires y euti'èreiit en 1783. Bruges, Gand virent refleurir leurs anciennes industries. Liège n'était pas moins prospère. Mais ces beaux temps, bénéfice d'une première et timide application de la liberté économique, ne tardèrent pas à disparaître. La révolution brabançonne d'abord, puis l'invasion, la conquête, la domination étrangère y substituèrent une stagnation nouvelle.

La Belgique subit les désastreux effets de la politique de l'empire. La conscription l'épuisa. Tous les bras, toutes les intelligences furent dirigés vers la profession des armes. Le blocus continental acheva l'œuvre. Pour vaincre l'Angleterre, « ce pays de boutiquiers, » le conquérant, aussi ignorant des lois de l'économie politique que prodigue du sang humain, écrasa ses propres sujets. Un décret promulgué h Berlin le 21 novembre 1806 défendit toutes relations mercantiles avec les Iles Britanniques. Toute cargaison anglaise arrivant sur le continent devait être saisie par les agents impériaux et livrée aux flammes! Le 19 octobre 1810, un second décret renferma ces mesures cruelles et ineptes.

Le tarif douanier de l'empire complétait dignement de telles barbaries. A lui seul il eût suffi pour borner le commerce et l'industrie aux plus strictes nécessités de la vie. Les principaux articles de consommation étaient prohibés à l'entrée et à la sortie. Des droits différentiels réglaient le prix des choses les plus indispensables. Les produits manufacturés étaient impitoyablement prohibés : ils eussent pu faciliter l'entrée des similaires anglais.

11 est vrai que la contrebande, malgré les peines sévères qui la menaçaient, vengeait le droit et le bon sens outragés. Blanqui le dit avec raison : « C'est à la contrebande que le commerce doit de n'avoir pas péri sous l'influence du régime prohibitif. »

1814-1830. — En 1814, Napoléon disparaît et TEurope respire. Mais vingt-sept années de guerres incessantes l'avaient épuisée. La Belgique surtout était h bout de forces, et, pour comble de malheur, son esprit national s était abâtardi h certains égards. Écrasée sous un joug tyrannique, déshabituée de toute initiative, elle avait reçu le virus des principes protectionnistes. Et c'est en ce moment que son industrie, étouffée dans beaucoup de ses branches, artificiellement surmenée en quelques autres, se trouva privée subitement des consonimaleurs sur lesquels elle comptait dans les limites du vaste territoire de lempire. Sans ressources, sans crédit, au mi-

lieu de diHicuItés qui exigeaient des qualités exceptiounelies, les industriels voyaient à la fois leurs métiers s'arrêter et leurs débouchés se fermer. Il leur restait, à la vérité, le marché national ; mais, à leur grand effroi, un nouveau tarif, arrêté par les alliés le 5 décembre 1814, rouvrit à la concurrence étrangère, et bientôt après, la conférence de Vienne, en constituant le royaume des Pays-Bas, remit leurs intérêts aux mains d'un souverain d'autant moins disposé à partager les préjugés protectionnistes, qu'à des connaissances réelles il joignait toutes les aptitudes d'un excellent négociant et d'un financier habile.

Les doléances, les protestations, les réclamations ne se tirent pas attendre. Gand, où l'industrie cotonnière s'était développée par la protection spéciale de l'empereur depuis que Liévin Bauwens, au péril de sa vie, avait enlevé à l'Angleterre ses premières machines à tiler, éleva surtout la voix. Le nouveau gouvernement ^l'était pas encore organisé que déjà les fabricants Tassaillaient de leurs demandes. Son refus de revenir aux pratiques de l'empire excita leui*s colères. Les choses allèrent si loin que, dans une visite foite, eu 1815, à ses nouvelles provirtces, le roi Guillaume vit, dans la capitale des Flandres, le vide se taire autour de lui et les industriels refuser de lui présenter leurs hommages. 11 est vrai que peu de temps auparavant, impatienté de leui's menaces de fermer leui's ateliers si leurs propositions n'étaient pas agréées, le roi leur avait répondu qu'il leur resterait toujours des terres à bêcher. Le mol, dénaturé et mal compris, lui fut imputé à crime.

Cette attitude si passionnée, que pouvaient excuser la détresse des intéressés et leui'S craintes pour l'avenir, se justifiait-elle par les dispositions du tarif attaqué? Il pi'ohibait encore à l'entrée toutes les toiles et toutes les étoffes de coton écru commun de la valeur de 1 fr. 50 c. et au-dessous par 7 décimètres. Il excluait du marché les mêmes étoffes imprimées de la valeur de 2 francs et au-dessous par 7 décimètres. Or, ces toiles et ces cotons, portés surtout par les classes laborieuses, étaient, à cette époque, à peu près les seuls produits des fabriques gantoises. Mais la contrebande corrigeait les vices de la loi. C'était contre elle surtout que l'on demandait le retour à la législation de l'empire.

Le roi Guillaume tint tête aux prétentions des industriels. Avec rintelligeiice et la ténacité qui le caractérisaient, il appliqua successivement un programme complet de mesures réparatrices, qui toutes n'étaient pas également bonnes au point de vue de la science, mais

MOlVEMEiNT ÉCONOMIQUE EN MATIÉKE COMMERCIALE. 789

qui pouvaient se justifier par les circonstances. Toutes non plus ne portèrent pas les fruits que le souverain en espérait. Cependant, leur ensemble fit refleurir, en un petit nombre d'années, l'activité du pays et l'éleva à un degré de prospérité bien supérieur à celui qu'il avait atteint à la fin du régime autrichien.

Personnellement le roi ne s'épargna pas. 11 eut la satisfaction de voir ses efforts appréciés. Cette même population de Gand qui, en 18iS, avait refusé de le saluer, en 1829, débordant de prospérité, dételait sa voiture et le traînait en triomphe. L'année suivante, la bourgeoisie gantoise résistait avec énergie- à la révolution, et jusqu'à la mort du roi elle lui garda un profond attachement.

La réforme du tarif de 1814 ûjt une des premières mesures du gouvernement. Il l'annonça comme destinée à « donner satisfaction, autant que possible, aux plaintes des industriels belges. » Cette promesse fut tenue, nous venons de le dire, mais par des moyens différents de ceux que préconisaient les intéressés.

Après un premier essai dont la durée fut éphémère et qui ne différa pas sensiblement de la législation en vigueur, les lois organiques du 11 juillet et du 26 août 1822 virent le jour. Elles avaient été élaborées par une commission de dix-sept membres, parmi lesquels MM. Lecocq, Van Crombrugghe, Engler et Joseph Olislager représentaient les intérêts belges.

Sans doute ces lois protégeaient encore trop certaines gi*andes industries ; mais leurs dispositions générales étaient des plus libérales. Le roi Guillaume fut moins bien inspiré lorsque, pour apaiser les réclamations incessantes des producteurs belges, il eut recours, par la loi du 12 juillet 1821, à la création d'un fonds spécial pris sur les revenus de la douane et destiné à soutenir, au moylen de primes, les industries en souffrance. Ce palliatif, qui avait été inspiré par les conseils du conventionnel français Merlin, de Douai, ne tint pas ses promesses. Distribués d'abord avec mesure et impartialité, les subsides ne tardèrent pas à devenir des moyens de corruption politique. Peu d'industries en ressentirent une influence bienfaisante. Les unes, artificiellement surexcitées, perdirent le peu de forces qu'elles possédaient; les autres gaspillèrent les ressources trop abondantes mises à leur disposition. L'égalité de production se trouvant rompue, chacun voulut avoir sa part du gâteau. Ceux qui croyaient avoir à se plaindre de la répartition ne furent que plus ardents à en dénoncer les abus. Créé au profit du travail, le million Méîiin finit par solder les services d'une presse servile. Sa condam-

790 nKLtilOUE t>0LlT10L'E ET SOCLaE.

nation par Topinion publique ne fbt que la ratification du jugement dont le frappèrent, dès lorigine, quelques esprits éclairés.

On peut louer, en revanche, l'impulsion imprimée par Tinitiative du roi et de son gouvernement à la création de la Société Générale pour favoriser Vindustrie nationale (1822) et de la Société de Cornmeice (Handels Maatschappij), ainsi que les encouragements dont furent l'objet les établissements de Cockenll à Seraing (1817) et du Phénix à Gand.

La puissance de production de l'Angleterre, à cette époque, était due surtout à la supériorité de l'organisation de son crédit et à l'excellent état de son outillage mécanique. Imbue elle-même des idées protectionnistes du temps, elle veillait sur ses avantages avec un soin jaloux. L'exportation des machines et mécaniques était rigoureusement prohibée. Plus tard cependant, vers 1820, sa rigueur se relâchant, elle permit l'exportation, non de ses machines, mais des outils ingénieux propres à les établir et plus spécialement de ceux qui* travaillaient le fer. Cette première et importante concession faite par TAngleterre eut pour nos industries des résultats immenses. Maintenir l'interdiction à la sortie des machines et mettre à notre disposition les outils nécessaires à leur construction, c'était nous donner le moyen le plus efficace de profiter des encouragements dont cette industrie était l'objet. Aussi, les étabhssements de Cockerill et du Phénix firent-ils des progrès si rapides et surent-ils si bien y persévérer, malgré les perturbations de 1830, qu'un voyageur anglais fort compétent, M. Emerson Tenent, qui visita la Belgique vers 1840, écrivait en parlant du Phénix : « C'est l'établissement de ce genre le plus admirablement organisé que j'aie vu, sans en excepter même ceux de l'Angleterre. » Pour l'établissement de Cockerill, ce témoin était plus élogieux encore : « Comparé aux plus vastes établissements de l'Angleterre, dit-il, Seraing est un colosse. »

Tandis que la construction des machines et mécaniques prenait ce grand développement, la Société Générale, fonctionnant à la fois comme banque d'escompte, comme caisse d'épargne et comme banque de commandite, ne se bornait pas à émanciper nos banquiers et nos négociants du monopole de la banque d'Amsterdam. Elle donnait, en même temps, un élan gigantesque à la métallurgie et à l'exploitation de nos richesses houillères.

Grùce à ces mesures, dues en grande partie à l'initiative royale, grâce aussi à l'exemple de quelques hommes énergiques et bien doués tels que les Cockerill, les Meeus, les Biolley, les Lefebvre-

Meuret, la Belgique de 1825 ne ressemblait plus guère à la Belgique de 1814. C'était une ruche en plein travail. Les bassins de Mons, de Charleroi, de Liège se couvraient d'exploitations charbonnières et de hauts fourneaux perfectionnés; l'industrie drapière, à laquelle, le 1*' janvier 1820 encore, le roi avait cru devoir accorder le privilège des fournitures de larmée et des administrations civiles, avait parsemé de ses usines les bords de la Meuse et de la Vesdre ; l'industrie cotonnière enrichissait Gand et les principales villes de la Flandre orientale. Tournai voyait renaître son ancienne fabrication de tapis et se relever ses fours à porcelaines. Chaque province avait ainsi son industrie spéciale répondant à ses ressources, appropriée au génie de ses habitants. Les idées protectionnistes étaient, à la vérité, encore en honneur; parfois même elles manifestaient quelques exigences ; mais du moins elles n'étaient plus considérées comme indispensables au salut du pays. Les faits, d'ailleurs, plaidaient contre elles. Les expositions successives de Gand, de Harlem et de Bruxelles avaient trop visiblement marqué les étapes du progrès et de la prospérité de l'industrie nationale, pour qu'il fût possible de continuer à combattre la législation libérale sous laquelle ces bienfaits avaient été conquis.

Au point de vue des intérêts matériels de la Belgique, la révolution de 1830 n'est donc pas justifiée. Mais, pour un peuple viril et fier, dont on a pu dire avec raison qu'il a du sang de rebelle dans les veines, ces intérêts ne pèsent guère dans la balance de ses déterminations, lorsque ses droits et ses libertés sont mis en péril.

1830-1848. — Le premier effet de la révolution de 1830 fut de jeter un trouble profond dans l'existence économique du pays; le second, de réveiller toutes les théories protectionnistes que l'empire nous avait léguées et que notre association avec nos voisins du Nord avait eu tant de peine a assoupir. La Hollande elle-même, d'ailleurs, entraînée par l'esprit de représailles» oubliant ses intérêts, contribua à ce résultat. Elle nous ferma les colonies et ses eaux intérieures. Comme en 1814, les industriels alarmés réclamèrent des compensations. Absorbés par des questions d'organisation politique et administrative de premier ordre, le gouvernement et le congrès ne donnèrent point satisfaction à leurs doléances. Ils se bornèrent a édicter quelques mesures de circonstances sans caractère économique bien accentué. Seule, l'industrie métallurgique obtint un régime de faveur, à titre provisoire d'abord, par le décret du

1" mars 1831, à titre détinitif, par la loi du 16 décembre de la même année.

Les représailles exercées par la Hollande se retournèrent contre elle et furent favorables k la Belgique. Repoussés des colonies et des ports des provinces septentrionales, nos industriels slngénièrent à trouver d'autres débouchés, d'autres acheteurs, d'autres courtiers. Anvers qui, avant la séparation, recevait ses grains de seconde main, les vit arriver directement et en quantités considérables. Les tabacs, les bois de construction, d'autres matières premières indispensables au pays, malgré la stagnation du travail, encombrèrent ses entrepôts. Les cafés de Java furent délaissés pour ceux du Brésil et des Indes occidentales. Dès 1832, malgré la guerre, malgré le péage de TEscaut, le port d'Anvers avait repris toute son activité de 1829, l'année la plus prospère du régime néerlandais.

Ces faits renfermaient pour la Belgique une grande et utile leçon. Les esprits n'étaient pas préparés pour la saisir : elle ne fut pas comprise. Ceux mêmes qui étaient les plus intéressés à voir refleurir le travail continuèrent à chercher sa prospérité dans les restrictions imposées à ses mouvements. D'autant plus persévérants dans leurs réclamations qu'ils voyaient dans les satisfactions demandées la guérison de leurs maux, ils finirent par gagner à leur cause les indifférents et par obtenir d'un ordre de choses mieux établi ce qui leur avait été refusé au milieu des préoccupations publiques des premières années de la révolution. Leurs progrès dans l'opinion d'abord, puis aux chambres, devinrent sensibles surtout après leur alliance avec les agriculteurs. Au parlement, la campagne s'ouvrit par des propositions concertées pour servir leurs intérêts communs. M. Éloy de Burdinne d'une part, MM. de Foere, Rodenbach et G. Desmet de l'autre, se firent les promoteurs de cette coalition. Elle aboutit h la loi du 31 juillet 1834. Les agriculteurs y gagnèrent l'étabhssement de l'échelle mobile, système qui réglait les droits d'entrée sur les céréales suivant la hausse ou la baisse du prix de la denrée. Les industriels eurent la satisfaction de voir la taxe très-modérée et d'une perception facile d'un et demi pour cent ad valorem, qui se prélevait sur les tissus de lin, de chanvre et d'étoupe, céder la place à un droit décuple se payant à raison du poids de la toile et du nombre de fils existant en chaîne dans le tissu .

Il faut rendre cette justice aux gouvernements de l'époque : plus désintéressés et plus éclairés que les représentants autorisés de

lagriculture et de Tindustrie, ils furent entraînés par le mouvement réactionnaire bien plus qu'ils ne lui donnèrent Timpulsion. La première loi sur le transit, 'promulguée en 1836, fut encore conçue dans un esprit relativement libéral, et, sauf quelques lois de détail aggravant les droits sur le bétail, sur les fils de lin et de chanvre, sur la rubanerie, la passementerie, les articles de mercerie, etc., de 1834 à 1842, le tarif de 1822 ne subit pas d'aggravations notables. Mais, à partir de 1842, les choses changèrent de face. Une proposition d'enquête parlementaire sur la situation du commerce et de l'industrie, déposée à la chambre des représentants par l'abbé de Foere et votée par cette assemblée le 14 mai 1840, donna le signal d'une nouvelle coalition où le commerce, dupe de fallacieuses promesses, alla jusqu'à oublier sa nature et les conditions essentielles de son rôle. Il fit maladroitement cause commune avec les autres éléments de l'activité sociale.

A compter de ce moment, et se fondant sur les résultats d'une enquête conduite par ses promoteurs dans un esprit des plus étroits, le pouvoir, la représentation nationale, les chambres de commerce, la presse, l'opinion publique se lancèrent dans les voies d'un protectionnisme à outrance. L'agriculture obtint de nouvelles restrictions contre l'entrée du bétail étranger. La pêche, la filature, le tissage du lin, du coton, de la laine, de la soie, les produits chimiques, les mécaniques, les fers, les fontes devinrent tour à tour l'objet de la sollicitude funeste du législateur. Ne fellait-il pas donner à chacune de ces industries des compensations pour les avantages déjà accordés à celles qui la précédaient dans l'ordre de la transformation des produits? Les opérations du commerce étaient entravées par l'élévation et les complications des taxes douanières : on leur offrit le bénéfice des étranges combinaisons imaginées par la loi sur les droits différentiels.

Ces remèdes, contraires au bon sens, dictés par un empirisme ignorant, ne parvinrent qu'à augmenter le malaise général : on eut recours à de nouvelles expériences. Ce fut la belle époque des primes de sortie, des encouragements donnés aux exportations factices, des rêves poursuivis pour la création artificielle d'une marine marchande, d'une marine militaire, d'une colonie qui devait devenir l'exutoire des produits belges. Des millions furent engloutis dans l'envoi aux nègres de vêtements dont ils n'avaient nul besoin et qu'ils étaient hors d'état de payer, alors que, sur le marché national, nos populations laborieuses acquittaient, sur leur nourriture»

sur leurs instruments de travail, sur leur habillement, des droits égaux à la valeur de Tobjet consommé. Les expéditions du Macassar^ de la Marie-Louise, commandés militairement par des officiers de marine chargés de faire le commerce, Tachât de la British Qu^^(1841) qui devait assurer nos relations directes avec les États-Unis et qui finit par pourrir dans les bassins d'Anvers, appartiennent à l'histoire de ce temps. Mais la plus désastreuse de ces conceptions fut la constitution, en 1843, de la Compagnie belge de colonisation par MM. de Mérode et de Hompesch. Le Guatemala devait devenir, pour la Belgique, un autre Java. En moins de trois années, l'entreprise, puissamment encouragée par le monde officiel, avait absorbé son capital, ruiné ses directeurs et ses actionnaires et abandonné dans les forêts vierges de Santo Tomas les cadavres des émigrants qui avaient eu confiance dans les mirages d'un nouvel Eldorado.

Grâce au progrès des saines notions de l'économie politique, de telles folies né seraient plus possibles aujourd'hui. L'industriel belge comprend qu'au lieu de vendre ses produits à des colons qu'il doit pressurer pour en faire des consommateurs, il lui faut chercher des acheteurs libres dans les pays riches des deux mondes. Tous peuvent devenir ses tributaires, s'il produit mieux et à plus bas prix que ses concurrents des autres pays. La modération des impôts, de ceux surtout qui frappent les matières premières et l'alimentation, un crédit stable, facile et à bon marché, des voies de transport rapides et sur lesquelles les péages ne sont que la rémunération du service rendu, des ouvriers laborieux, habiles et instruits, telles sont les conditions du succès. C'est à réunir ces conditions que la Belgique a consacré ses efforts depuis la chute du régime protecteur. JWais, avant d'entrer dans cette phase de son histoire économique, il lui restait encore à subir le châtiment de ses erreurs.

Ce fut lagriculture qui, la plus éprouvée par l'efiet de la législation destinée à garantir ses intérêts , donna le signal de nouvelles exigences. Quelques mois après la promulgation die la loi sur les droits différentiels (juillet 1844), M. Éloy de Burdinne et vingt et un de ses collègues déposaient (14" février 1845) une proposition tendante à renforcer, au détriment de l'alimentation populaire, les dispositions déjà si lourdes de la loi de 1834.

Cette proposition marqua le point culminant du mouvement protectionniste. Elle ne fut même pas discutée. Le gouvernement luimême se retourna contre elle. Plusieurs de ses signataires la désavouèrent.

Il était temps. Une crise alimentaire désastreuse, conséquence de mauvaises récoltes, aggravée par les extravagances de la législation, venait d'éclater dans le pays. Une crise industrielle la suivit. Le fléau fut terrible, fauchant les populations, couvrant de bandes de mendiants nos plus belles, nos plus riches provinces. Ce fut la banqueroute du protectionnisme. Au lendemain même du jour où M. Éloy de Burdinne et ses vingt et un associés avaient présenté leur proposition flétrie du nom de loi de famine, il fallut, en toute hâte, décréter la libre entrée des céréales. En même temps, une série de mesures transitoires dut retarder l'application de la loi des droits différentiels ou en atténuer la portée. Lorsque les crises prirent fin, en i848, une ère politique nouvelle était née. La liberté commerciale allait pouvoir propager et affirmer ses principes, comme, depuis dix ans, elle les affirmait en Angleterre.

i848-i874. — Au mois d'octobre 1838, sept hommes d'élite s'étaient réunis à Manchester pour « renverser, par les voies légales, tous les monopoles et accomplir, sans troubles ni effusion de sang, par la seule force de l'opinion , une révolution aussi profonde, plus profonde peut-être que celle qu'ont opérée nos pères en 1789. » Ce sont les paroles de Bastiat.

Cette révolution, triomphe de la liberté commerciale sur le protectionnisme,' fut poursuivie par ses promoteurs avec cette énergie indomptable qui caractérise la race anglaise. L'abolition des droits d'entrée sur les céréales fut le point de départ de leur agitation. Mais, après avoir fait la lumière sur l'iniquité et les fâcheux effets des entraves mises au commerce des grains, Yanti corn law league réclama l'abolition complète, immédiate et sans conditions, de tous les monopoles, de tous les droits protecteurs dont la législation anglaise, comme celles du continent, était encore si prodigue envers l'agriculture, les manufactures, le commerce et la navigation. En un mot, son programme fut la liberté absolue des échanges.

Le combat fut long et acharné. La presse, les conférences, les assemblées publiques, tous les moyens que les lois et les mœurs de l'Angleterre donnaient aux réformateurs pour gagner l'opinion publique à la cause du free trade furent mis en œuvre. Le nombre, l'ardeur et l'autorité des prosélytes croissaient avec les obstacles. Aussi, dès 1846, le succès était-il déjà si prononcé, que sir Robert Peel, nouveau converti, malgré les clameurs et les récriminations de ses amis politiques, put faire voter pai* le parlement son projet

(le loi abolissant les droits sur les céréales. Ce premier pas fait, les réformes se succédèrent rapidement. Les lois de navigation, que le protectionnisme présentait encore comme le palladium de l'Angleterre, tombèrent en 1850. Avec elles, disparurent les derniers vestiges d'une législation meurtrière pour la prospérité du monde et la paix des nations.

Les idées nouvelles propagées avec tant de vigueur en Angleterre ne pouvaient rester sans écho en Belgique. Les mêmes erreurs y avaient causé les mêmes abus, les mêmes souffrance3. L'opinion publique, qui, jusque-là, avait suivi et soutenu le mouvement protectionniste, hésitait. Elle se sentait engagée dans une voie fausse. En i 844, une brochure écrite contre les droit s diflTérentiels parM. Adolphe Le Hardy de Beaulieu avait été traitée, par la plupart des organes de la presse, comme l'œuvre d'un utopiste. Deux ans plus tard, cet utopiste avait recruté assez d'adhérents à ses idées pour pouvoir constituer, avec le concours de M. Victor Faider, une Association belge pour la liberté commerdaU. M. Charles de Brouckere, représentant, et l'un des rares adeptes de la science économique, devint le président de l'institution nouvelle.

L'association fut inaugurée le i6 octobre par un éloquent dîscours dans lequel le président fit ressortir et les maux engendrés par le régime protecteur, et la nécessité d'éclairer les travailleurs sur cette vérité : que la liberté seule peut préserver tous leurs intérêts. Elle tint quelques séances publiques et publia des brochures dirigées, les unes contre l'iniquité des restrictions du commerce des céréales, les autres contre les privilèges exorbitants dont jouissaient la houille et le fer, objets si indispensables au travail, qu'on a pu les appeler les muscles et les nerfs de l'industrie.

Mais l'œuvre principale de l'association fut un congrès des économistes que son comité convoqua sur la proposition de M. Ad. Le Hardy de Beaulieu et qui tint ses séances à Bruxelles, du 16 au 20 septembre 1847. Les délibérations de ce congrès eurent un grand retentissement et un légitime succès. Les notabilités de la science en Allemagne, en Angleterre, en France y apportèrent le contingent de leurs idées, le résultat des faits observés dans leurs pays.

Le bureau de l'association fut chargé de propager les conclusions du congrès en Belgique, et il n'eût pas failli à sa tâche si les événements de 1848 ne fussent venus détourner les esprits de l'étude paisible des problèmes économiques, de l'application gi^aduelle et

raisonnée de leurs solutions scientifiques, pour les jeter brusquement dans la voie empirique des révolutions. L'association, frappée d'impuissance, ne tarda pas à se dissoudre ; mais ses principes restèrent debout. Dès le mois de novembre 185i, M. Frère-Orban, alors ministre des finances, eut l'occasion de les rappeler et de les défendre en traçant, devant la chambre des représentants, le plan des réformes que le cabinet libéral comptait suivre pour mettre sa politique commerciale au niveau des besoins du pays.

A ne tenir compte que des fâcheux résultats du régime suivi jusqu'alors et mis en lumière par le discours de M. Frère-Orban, la réforme semblait des plus urgentes et des plus faciles. Les droits supportés par quelques articles avaient atteint un taux si exorbitant, qu'ils alimentaient la fraude et tarissaient les sources du revenu public, en même temps qu'ils enrayaient le travail. Les fils et tissus de coton, de laine et de lin payaient des droits de 30 à 60 p. c; les fers, la verrerie et la cristallerie, de 85 p. c. Quant* aux droits différentiels, on ne peut aujourd'hui en parcourir la liste sans se demander comment ce casse-tête économique a pu jamais être voté par une assemblée d'hommes intelligents, raisonnables, ayant la pratique des affaires. La seule excuse, la seule explication qu'on puisse trouver, c'est que lorsque l'esprit humain est engagé dans une voie fausse, la logique l'y pousse jusqu'au bout. D'ailleurs, à cette époque, tous les États industriels de l'Europe étaient plongés dans une ignorance complète des véritables notions de l'économie politique. Partout, les partisans de la liberté commerciale étaient assimilés à des rêveurs ou à des révolutionnaires de la pire espèce. Aveuglés par leurs préjugés, les industriels étaient les plus ardents ennemis de leurs propres intérêts. 11 fellait les ramener à la vérité, les rassurer, les éclairer, leur démontrer qu'ils se mutilaient et se tuaient eux-mêmes. Cette conversion devait être longue et difficile, hérissée d'obstacles. Aussi, la réforme, annoncée à la fin de 1851, ne put-elle s'achever promptement et sans résistances sensibles que pour le transit et la libre sortie. Quant aux tarifs d'entrée, les lois du 15 avril 1852 et du 31 décembre 1853 y avaient à peine apporté quelques modifications insignifiantes dans, le sens de la réduction et de la simplification, lorsque, en 1855, quelques membres d'une société d'économie politique qui venait d'être fondée à Bruxelles par MM. Charles Le Hardy de Beaulieu et de Molinari, sous la présidence de M. le comte Arrivabene, résolurent de reprendre l'œuvre commencée par l'association de 1846 et de la mener, à la façon de la

ligue anglaise, par des conférences, des meetings, des brochures, des articles de journaux, jusqu'au triomphe complet des vraies doctrines. Ils visaient moins le parlement que l'opinion publique; ils voulaient faire l'éducation des citoyens, et surtout des travailleurs, plus encore que celle des mandataires de la nation. C'était donner à leurs succès une base inébranlable.

Se constituant en Association pour la réforme douanièi*€, ils formulèrent en ces termes leur programme :

L'association poursuit la réduction successive des droits dimportation et la levée des prohibitions à la sortie, de manière à arriver, par une marche prudente et sage, à la transformation du tarif, tel qu*il existe aujourd'hui, en un tarif purement fi scaL

A cet effet, TAssociation, par une enquête publique s'adressant au producteur comme au consommateur , recueillera le plus de renseignements possible sur toutes les questions se rattachant à la réforme, les publiera et en tirera comme conclusions un projet de stipulations nouvelles conformes à Fintérét général. • L'Association s'efforcera surtout de faciliter la tâche du gouvernement en lui apportant le concours de ses lumières, en examinant et en discutant tous les projets qu'il pourrait présenter pour améliorer la législation douanière dans ses dispositions et dans son mode d'application.

Ce programme, transaction des principes absolus de la liberté commerciale avec leur application successive, fut arrêté le 29 novembre 1855 par un comité composé de : MM. Corr-Vander Maeren, négociant, président; Barbier-Hanssens, industriel, vice-président; Reutter, négociant, trésorier; G. de Molinari, professeur d'économie politique, archiviste; Aug. Couvreur, journaliste, et G. Jottrand, avocat, secrétaires.

Une assemblée générale des premiers adhérents de l'association ftit tenue à Bruxelles le 20 janvier 4856. Bientôt, des sous-comités virent le jour dans un grand nombre de localités : à Verviers, où, depuis quelques années, la chambre de commerce, sous Timpulsion de son secrétaire, M. Lucien Masson, se distinguait par l'énergie de ses principes libre-échangistes, à Anvers, à Charleroi, à Huy, à Liège, à Mons, à Namur, partout enfin où résidaient les industries les plus vivaces et les industriels les plus éclairés.

Des séances publiques, véritables meetings à l'anglaise, éclairèrent le pays sur les conditions de la production et de l'échange. Une propagande incessante, des publications tirées à cinquante mille exemplaires, l'appui d'une fraction notable de la presse, donnèrent bientôt à l'association une grande autorité. Elle avait, sur sa devancière de 1846, l'avantage de compter parmi ses membres un plus

grand nombre d'hommes pratiques, formés dans la routine des affaires, au courant des procédés de fabrication, industriels euxmêmes, protectionnistes gagnés au libre échange par Texpérience et qui n'en étaient que plus ardents à le soutenir.

Le mouvement belge suivit les mêmes phases que le mouvement anglais. Après une première période d'indifférence, les réformateurs réussirent à captiver les esprits, parfois même à les passionner * plus qu'ils ne le voulaient. A Gand, citadelle du protectionnisme, un meeting présidé par M. Lesoinne, représentant, dut se dissoudre sous les clameurs hostiles des assistants. A Tournai, à la suite dune mascarade organisée pour contrecarrer une réunion projetée par l'association, la force publique eut à réprimer des scènes menaçantes pour la sécurité des apôtres de la doctrine nouvelle.

Un congrès internatianal des réformes douanières^ réuni à Bruxelles au mois de septembre 1856 par les soins de l'association, sous la présidence de M. Ch. de Brouckere, affirma une seconde fois la puissance des théories libre-échangistes et leur solidarité pour l'Europe.

Devant cette démonstration, les industriels rebelles aux principes de l'association sentirent le besoin d'accentuer leur résistance par d'autres procédés que ceux mis en œuvre à Gand et à Tournai. Au lieu d'envoyer leurs ouvriers aux meetings de l'association pour en troubler les enseignements, au lieu de la représenter, dans une farce de carnaval, sous l'aspect d'un ogre odieux, lord Mangefort, salarié par l'Angleterre pour ruiner la Belgique, ils se réunirent, de leur côté, en Association pour la protection du travail national. Mais, sauf dans cette dénomination, ils n'osèrent ni affirmer leurs principes, ni discuter avec leurs adversaires dans les conférences privées ou dans les assemblées publiques où ceux-ci ne cessaient de les convier à des débats contradictoires. Leur programme se bornait à demander le statu quo pour leurs privilèges; leur action, à des articles de journaux. Vers la fin de la lutte seulement, quelques-uns essayèrent, à leur tour, de s'adresser aux citoyens dans des meetings; mais il était trop tard. Les libre-échangistes avaient gagné le procès. Désintéressée par la législation qui, depuis 1845, ne prélevait plus, sur les grains étrangers, qu'un droit de balance, l'agriculture, par deux cent soixante et dix pétitions couvertes de dix mille signatures de grands fermiers et de propriétaires ruraux, avait réclamé le complet affi'anchissement de la houille et du fer. Elle eût pu, avec non moins de raison, s'élever contre la prime payée par

elle pour le vêtement des populations des campagnes. Le commerce, édifié sur le mirage des droits différentiels, s'était, à son tour, détaché de la coalition si habilement édifiée en 1840. Stimulées par l'exemple de Verviers, qui défiait la concurrence étrangère et proclamait, dans le monde entier, la supériorité de ses draps et de ses tissus de laine, les autres industries, sauf celle du coton, étaient ou gagnées ou hésitantes. Elles comprenaient qu'elles avaient plus d'avantages à se procurer les matières premières à bas prix, libres de droits, pour porter leurs produits sur tous les marchés du monde, qu'à s'entre-déchirer sur le marché national. Le mécanicien renonçait à la protection sur ses machines pour s'assurer l'achat du fer et de la fonte au mieux de ses intérêts ; le verrier acceptait la liberté pour ses produits, en échange des sels nécessaires à ses usines; tous se coalisaient contre le prix factice de la houille, ce pain de leur industrie.

Ainsi, en quelques années, se désagrégea la coalition. Impuissante à garder ses promesses, elle se réfugia dans un statu quo insoutenable, où chaque associé trahissait ses complices. Protectionniste pour la vente de ses produits, il devenait libre-échangiste pour l'achat de ses matières premières.

Aussi, lorsque, en 1859, après bien des vicissitudes politiques et parlementaires, le gouvernement, qui avait pu, dans l'intervalle, supprimer les dernières taxes à la sortie, accorder de nouvelles facilités au transit et effacer les derniers vestiges des droits différentiels, mesures que personne ne contestait, résolut enfin d'aborder la réforme du tarif appliqué aux produits fabriqués, il trouva le terrain déblayé. Grâce aux travaux de YAssociation pour la réforme douanière, les chambres et le pays étaient devenus libreéchangistes. Les industriels eux-mêmes, sauf ceux qui filent et tissent le coton, étaient gagnés.

La tâche du gouvernement était donc aisée. Elle fut rendue plus facile encore par une révolution économique internationale qui marqua le commencement de l'année 1860.

Converti aux idées libre-échangistes par Richard Cobden qui, avant de mourir, rendit à son pays et à l'humanité ce dernier service. Napoléon III, assisté de MM. Rouher et Michel Chevalier, répudia le régime restrictif dont, depuis tant d'années, la France était le modèle. Le 25 janvier 1860, un traité de commerce fut conclu avec l'Angleterre sur des bases très-libérales.

Le gouvernement belge, qui avait à ce moment à renouveler ses

conventions commerciales avec la France, suivit la même direction. Au lieu de faire reviser le tarif général par les chambres, comme il en avait eu le projet, il conclut, en i861, avec la France, un traité qui fit participer la Belgique aux avantages assurés à TAngleterre. Les concessions douanières faites en retour par la Belgique à la France furent ensuite successivement étendues à l'Angleterre (23 juillet 4862), à la Suisse (11 décembre 1862), au ZoUverein, à fltalie, aux Pays-Bas, etc., jusqu'à ce qu'enfin toutes ces dispositions particulières réglées par des traités de commerce purent être fixées par un tarif d'application générale promulgué le 14 août 1865.

Ce tarif, qui depuis lors a subi quelques nouvelles modifications dans le sens libre-échangiste (lois du 15 mai 1870 et du 22 décembre 1871), sera simplifié encore et ses droits seront réduits. Comparé au tarif de la Grande-Bretagne, il frappe un trop grand nombre d'articles. Mis en regard de celui des Pays-Bas ou de la Suisse, il maintient des droits trop élevés. Des dispositions prohibitives laissées à l'industrie cotonnière qui, seule, n'a pas abandonné ses erreurs et que des raisons politiques ont fait épargner, le déparent encore. Mais tel qu'il est, ce tarif est l'un des plus libéraux qui soient en vigueur et il a exercé sur la prospérité de notre peuple une influence merveilleuse, démontrée à l'évidence par les chiffres du tableau qui termine cet article. Sa suppression complète n'est plus qu'une question d'opportunité plus fiscale qu'économique.

La statistique confirme les bienfaits de la liberté commerciale et la grande prospérité dont elle a doté la Belgique, soit directement, en excitant ses forces productrices, soit indirectement, en lui assurant une aisance plus générale, une répartition meilleure des richeses de la nation. Les populations laborieuses ont encore traversé des années de crise, des années de cherté : elles n'ont plus connu ni la Ëimine avec les maux qu'elle entraine, ni la suspension de toute activité dans telle ou telle industrie. La vie matérielle, à la vérité, n'a cessé d'enchérir : le froment et le seigle qui, en 1850, coûtaient 21 francs et 14 fr. 49 c. les 100 kil., se sont payés, en 1870, 29 fr.^34 c. et 21 fr. 10 c. (prix moyens); la viande de bœuf dépecé, prise à l'abattoir de Bruxelles, a haussé, dans la même période, de 94 centimes à 1 fr. 50 c. le kilo. Mais ce sont là des conséquences forcées de l'augmentation de la fortune publique, d'une bonne alimentation plus générale, sans parler de la moins-value de l'argent, et ces prix supérieurs se sont payés plus facilement parce que le travail normal a été plus régulier, plus abondant et d'autant

plus recherché qu'il était exercé avec plus d'intelligence et de savoir. Même pour les manouvriers, la demande de bras a toujours dépassé les offres, et la hausse des salaires a profité h tous les travailleurs, aux plus ignorants comme aux plus habiles. On peut affirmer qu'aujourd'hui l'ouvrier, avec moins d'efforts, moins de labeur, est mieux nourri, mieux vêtu, mieux logé, mieux à l'abri du chômage qu'il ne Tétait il y a quarante ans. Pour s'en convaincre, il suffit de comparer, aux deux époques, la puissance de notre outillage industriel. En 1838, nos machines à vapeur disposaient de 25,312 chevaux de force; en 1844, de 37,370 chevaux; en 1870, de 345,959 chevaux. La production de nos mines de houille s'élevait, en 1840, à 3 millions 930 mille tonnes; en 1850, à 5 millions 821 mille tonnes, contre 13 millions 700 mille tonnes en 1870. Mais c'est surtout par le mouvement du commerce qu'on peut mesurer les changements survenus dans notre situation économique, et suivre, jusque dans leurs détails, les effets d'une sage législation. De 1840 à 1850, époque protectionniste, notre commerce général, de 429 millions, ne s'élève qu'à 912 millions. De 1850 à 1870, époque libre-échangiste, il monte à 3 milliards 282 millions, pour atteindre, en 1871, au chiffre énorme de 4 milliards et demi, la prospérité du trésor correspondant à celle des citoyens. L'importation des bestiaux, du beurre, des grains se décuple, assurant au pays une plantureuse alimentation, sans que l'agriculture souffre, car la valeur vénale moyenne des terres par hectare, qui était, en 1830, de 2,180 francs contre 2,715 francs en 1850, arrivait déjà en 1866, date du dernier recensement, à 3,946 francs. Quant aux diverses industries, circonstance remarquable, leur prospérité respective, renseignée et par l'exportation de leurs produits manufacturés, et par l'importation de leurs matières premières, est en raison inverse de la protection qui leur est laissée. Témoin les chiffi*es qui se rapportent à l'industrie de la laine d'une part, à l'industrie du coton d'autre part.

Il serait inutile de multiplier ces comparaisons. Les tableaux que nous publions comme conclusion à cette étude sur l'histoire de notre mouvement économique en matière douanière plaident en faveur de la liberté avec plus d'éloquence que tous les commentaires dont nous pourrions les accompagner.

Tableau da commerce de la Belglqae, de son mouTement maritime et de la

situation de ses chemins de fer de 1840 à 1871.

ComiKRCE DE LA Belgique AVEC LES PAYS 1840. 1860. 1870. 1871. ÉTRANGERS {valeur en million»).

Importation et ( Commerce général. 4â9,9 {Mâ,5 3/28*2,0 4,497,!2

exponation réunies f Commerce spécial . :\të,i 500,2 1,610,9 2,165,6

Importation 205,6 236,5 920,8 1,277,0

Exportation i:«,6 263,7 690,1 888,7

Transit 43,9 206,5 831,7 1,169.2

Quotité proportionnelle ( j,^P^':[^|i^" • ^^ ^-' \^- J^"

pafhibitant. | ^^T^ '. 11 = TlZ î^ Z '^Z

Valeur des principales marchandises étrangères déclarées en consomma- TION.

Bestiaux fr. 3,130,000 3,355,000 31,:«8,000 :i4,175,000

Beurre 764.000 806,000 9,749,000 12,543,000

Engrais 50,000 4,331,000 25,974,000 13,949,000

Grains de toute espèce 10,840,000 12,121^,000 89,756,000 236,619,000

Légumes et pommes de terre .... 498,000 1,311,000 6,702,000 9,575,000

Coton 15,456,000 17,004,000 36,124,000 63,229,000

Uines 11,653,000 16,9;«,000 87.628,000 141,751,000

Filaments végétaux 2,088,000 6,897,000 64,888,000 61,474,000

Fer 790,000 615,000 24,651,000 25,3:«,000

Graisse» 137,000 492,000 16,:«4,000 29,142,000

Produits chimiques 717,000 1,78:^,000 11,489,000 10,:^79,000

Tissus 22,740,000 20,943,000 49,855,000 66.722,000

ObjeU d*art et de collection 551,000 1,145,000 6,203,000 4,117,000

Valeur des principales marchandises belges exportées.

Bestiaux fr. 3,298,000 5,076,000 14,7:^6,000 10,825,000

Bouffies et chandelles 1:^,000 75,000 11,97:^,000 12,917,000

Houille et coke 11,692,000 29,808,000 60,:i20,000 67,:i66,000

CuiTre et nickel 164,000 1,107,000 4,512,000 7,620,000

Fer battu, étiré, laminé et ouvré . . . 3,245,000 1,:i95,000 45,4tv4,000 46,494,000

Lin 9,766,000 18,244.000 50,423,000 8:H,:173,000

( de coton 748,000 629,000 3,645,000 6,4:15,000

Fils ! de laine 36:1,000 1,730,0lH) :i0,6a3,000 45,458,000

( de lin et de chanvre 2,250,000 5.510,000 :i2,466,000 4:1,285,000

Graisses 198,000 676,000 10,173,000 21,710,000

Uines 577,000 1,614,000 6,474,000 11,659,000

Légumes et pommes de terre .... 3.000 2,535,000 3,960,000 5,:i04,000

Machines et mécaniques 4,004,000 13,^'f5,000 2:i,i:i8,000 24,904,000

Objets d'art et de collection 837,000 1,697,000 2,9:10,000 5,470,000

Œuf» 210,000 645,000 1,863,000 2,230,000

Papiers 4:«,000 1,525.000 19,260,000 16,178,000

Peaux brutes 414,000 715,000 Î16,253,000 46,9:15,000

Pierres 666,000 812,000 13,102,000 10,777,000

Plomb non ouvré 4,000 :15,000 3,260,000 3,610,000

Produits chimiques :146,000 526,000 3,7:«,000 4,U1,000

Résiner et bitumes 94,000 294,000 22,562,000 ^,282,000

Sirops et mélasses :i3,000 16:1,000 2,017,000 11,295,000

( de coton 7,438,000 12,899,000 10,727,000 18,284,000

Tissus ] de laine 846,000 20,:i6:i,000 :10,:166.000 38,773,000

( de lin et de chanvre .... 26,197,000 15,838,000 21,0^(1.000 31,120,000

Navires entrés en Belgique.

Nombre 1,797 2,165 5,658 7,778

Tonnage 227,269 314,797 1,575,293 2,166,270

Chemin de fer de l'État.

Dépenses de premier établissement . fr. 77,909,207 169,242,6:15 265,666,002 277,432,648

Longueur en kilomètres :i32 562 595 60:i

Nombre de voyageurs transportés . . . 2,199,319 4,188,614 14,i:i4,:i56 18,282,037

Mouve.( des petites marchandises, kilog. 27,379,300 22,269,400 15:1,154,700 205,720,606

ment (des grosses marchandises, tonn. 102,15^i 1,2:18,886 7,614,333 10,998.970

BiBUOGRAPHiE.— Vandenpeereboom, Du gouvernement représentatif en Belgique; E -W. de Rooy, Geschiedenis van den Nederlandschen handel, Amsterdam, 1856 ; Van Bruystel, Histoire du commerce et de la marine en Belgique, Paris, 1861, 3 toI. ; A. Wauters, Un essai du système de libre échange en Belgique, au miliea du xvii* siècle (Bulletins de TAcadémie, juillet d87S) ; De Molinari, Un épisode de l'histoire du libre échange en Belgique. La réforme douanière au TVïiv siècle^ Bruxelles, 1857; M. Gruyer, Essai sur la suppression des douanes, Hambourg et Bruxelles, 1788, in-8o; Oriander, Beleuchtung des Kampfes ûber Handelsfreikeif und Yerbotsystem in den Niederlanden, kmiteTàhm, 18!28; N. Briavoine, De l'industrie en Belgique, sa situation actuelle, causes de décadence et de prospérité, Bruxelles, 1839, deux ▼ol. in-8«; E. Tenent, Notes d'un voyageur anglais sur la Belgique, Bruxelles, 1841, 3 fol.; J. Glerfeyt, De l'état de l'industrie et du commerce en Belgique et des institutions qui s'y rattachent, Bruxelles, 1863 ; F. Bastiat, Cobden et la ligue ou l'agitation anglaise pour la liberté du commerce, Paris, 1 vol. : J. Gamier, Richard Cobden, les ligueurs et la ligue, Paris, 1 toi.

VUnion belge (1830-1&31), 1 toI. in-folio, le Moniteur belge, 1»» série (1831-1844), 97 toi.. Annales parlementaires, session de 1844 et suiv., Documents parlementaires. Tables décennales des pièces imprimées par ordre de la chambre, 1831 à 1874, 4 vol. Voy. article Douanes, — Collections de VÊconomiste belge, 1855 à 1868; des journaux (protectionnistes), le Télégraphe, 1856-1857 et le Travail national^ 1857; des Rapports annuels des chambres de commerce; des Bulletins du conseil supérieur d'agriculture et des Bulletins du conseil supérieur de l'industrie et du commerce, — Enquête sur l'industrie linière, publiée par le ministère de l'intérieur, Bruxelles, 1841, 2 vol. in-4».— Droits différentiels. Réunion des délégués des chambres de commerce. Enquête sur la question de savoir s'il y a lieu de maintenir ou de modifier la loi sur les droits différentiels, Bruxelles, 1853; Enquête administrative sur la révision du tarif des douanes. Avant-projet soumis aux chambres de commerce, 1859.

Compte rendu du Congrès des économistes, Bruxelles, 1847, un vol. ; Compte rendu du Congrès des réformes douanières, Bruxelles, 1856, 1 vol.; Annales de l'association internationale pour le progrès des sciences sociales, 5» section, économie politique, congrès de Bruxelles, 1863, Gand, 1864, Amsterdam', 1865 et Berne, 1866, 4 vol.

Les brochures sont innombrables. Nous ne citons que les plus importantes : Mémoire adressé à S. M. le roi Léopold, le 5 février 1835, par la commission des industriels de Verviers; Varlet, Du commerce maritime et de l'établissement du système des droits différentiels en Belgique, Bruxelles, 1842; Examen rapide des questions commerciales et industrielles à l'ordre du jour en Belgique, Bruxelles, 1844; Association belge pour la liberté commerciak, 1846, son règlement et le compte rendu de ses six séances ; Observations du comité central des houillères belges relativement à l'abaissement des droits sur les houilles anglaises, Moss, 1853; Réduction des droits d'entrée sur les fontes et les fers, adresse de la commission spéciale des maîtres de forges belges au sénat et à la chambre, Liège, 1853; Publications de Cassodation pour la réforme douanière. Son manifeste, 8 janvier 1856, compte rendu de ses assemblées générales 1856-1860, comptes rendus de ses meetings pendant les mêmes années; L. Masson, Étude sur les rapports des chambres de commerce (4857) ; A. Joffroy, Suppression des douanes, proposition faite à la chambre de commerce, Anvers, 1861 ; Chambre de commerce d'Anvers, discussion de la proposition de M. Joffroy; Association pour l'abolition des douanes. Assemblée générale des éo et 21 octobre 1866; H. Deheselle, L'impôt et Cabolitiom des douanes, Bruxelles, 1866.

La collection des divers tarifs douaniers depuis celui de 1669 jusqu*à celui de 1866 avec supplément.

Les diverses publications relatives à la statistique du royaume et plus spécialement les Bulletins de la commission de statistique, les Documents statistiques publiés par le ministère de rinlérieur, 4 vol. in4o, Bruxelles, 1836-1841 et YExposé de la situation du royaume, période décennale de 18i^i à 1860, 4 vol. in-folio, Bruxelles, 1865.

xxvm

Par M. EDOUARD ROMBERC,

Ancien directeur des iiriirei indatlrielles lu ministère de l'intérieur.

Période romaine. — Dès la période romaine, les habitants des provinces belges étaient connus pour leur aptitude et leur activité industrielles. Ils étaient habiles dans l'art d'extraire et de fabriquer les métaux, notamment le fer, le plomb et le cuivre, et connaissaient aussi l'emploi des alliages. Lexpérience qu'ils avaient des travaux d'extraction du minerai leur permit plus d'une fois d'éventer les mines établies par les Romains autour des places assiégées. Ils possédaient des carrières de marne descendant jusqu'à une profondeur de cent pieds. Us se servaient de faux et de faucilles pour faire leurs récoltes, de fléaux pour battre le blé; ils faisaient du pain, de la bière et du cidre. 11 y avait parmi eux des charrons, des armuriers, des dessinateurs et des peintres. Les Belges connaissaient l'usage de la monnaie, même antérieurement à la p^iode romaine. L'art du tisserand était avancé en Belgique ; les toiles de lin que Ton y fabriquait étaient renommées surtout pour leur blancheur; les tissus les plus fins étaient portés par les druides. On tissait aussi des toiles à voile; c'était l'industrie spéciale des Morins. L'industrie des étoffes de laine était également répandue; Tournai eut une grande manufacture impériale où se fabriquaient ces étoffes. Les

806 BELGmUE POLlTliiUE ET SOCIALE.

Atrébates excellaient dans la confection de certains tissus de laine, à contexture très-serrée, nommés bini, expression qui semble se rappoiier à la bure; ils fabriquaient aussi la saie, sorte de serge, plus fine que la bure. Lorsqu'on vint annoncer à l'empereur Gratien la perte des Gaules, il répondit à ceux qui déploraient ce désastre : « L'empire romain ne peut-il subsister sans les saies des Atrébates?» Ils étaient au fait des procédés de teinture, et tii^ient la pourpre d'une plante que les Romains nommaient vacdnium, qu'on croit être l'airelle ; ils extrayaient le rouge de la garance et le violet de la jacinthe. Les ornements d'or et d'argent nétaient pas non plus inconnus en Belgique. Parmi les industries dont l'origine remonte à répoque romaine, il faut encore citer la fabrication des savons; suivant Pline, les plus recherchés étaient composés avec de la cendre de hêtre et de la graisse de chèvre. *

Les Romains laissèrent en Belgique l'empreinte de leur génie industriel et surtout de leur goût épuré. Si les traces en sont plus visibles aux bords du Rhin que le long de la Meuse et de l'Escaut, cependant nos provinces actuelles gardent encore des témoignages de l'état avancé de la civilisation romaine dans les arts de la construction et de la décoration, ainsi que dans les industries de la céramique, du verre, du bronze, etc.

De l'arrivée des Francs jusqu'aux croisades. — Pendant la période franque, les récits des historiens prouvent que les industries de luxe au moins n'étaient point négligées. Sidoine Apollinaire décrit ainsi le spectacle que présentait la cour des rois francs au vi* siècle : « Leurs chevaux, dit-il, richement harnachés sont ornés de pierreries ; leurs officiers sont revêtus d'écarlate et de soie d'une blancheur éblouissante. L'or éclate dans leurs vêtements ; leurs pieds sont enfermés dans des bottines attachées au-«dessus du talon, leurs jambes et leurs genoux nus et découverts, leurs habits serrés, bigarrés de diverses couleurs ; ils portent une saie verte et bordée d'écarlate, un manteau fourré attaché par une agrafe, pour armes des piques à srochet ou des haches, des épées suspendues à de larges baudriers; leurs bras gauches sont couverts de boucliers bordés d'argent, ornés au centre d'une bosse dorée et peinte de diverses couleurs. »

Les lois saliques démontrent l'existence d'artisans sachant travail^ 1er le fer et l'or, et celle d'ouvriers de tous les métiers usuels. Un chroniqueur l'apporte que les Flamands, les Saxons et les Danois

abondaient sur les côtes de la Grande-Bretagne, durant le règne d'Edgar le Pacifique, « ce qui fit beaucoup de mal aux Anglais, ajoute-t-il, car les Saxons leur inspirèrent des sentiments de férocité, les Flamands le goût du luxe, et les Danois la passion des boissons, vices qui leur étaient inconnus auparavant. »

Les luttes et les déchirements des vu® et viii® siècles firent reculer la civilisation naissante. Un certain essor industriel recommença avec Charlemagne. Cet élan fut bientôt interrpmpu par les dévastations des Normands. Au x*' siècle, la situation s'améliora. Baudoin III accorda une large protection à l'industrie ; il favorisa l'établissement des foires, et attira dans les Flandres les tisserands et les foulons de l'Artois.

On sait que les croisades n'eurent pas seulement une influence considérable sur l'état politique de l'Europe, mais que la situation intérieure des États en fut profondément modifiée. Les communes, les corporations marchandes se constituèrent ; le travail reçut sa première organisation régulière, et l'industrie et le commerce retirèrent un avantage direct du grand mouvement qui mettait souverains et peuples en contact sur le chemin de l'Orient. Ces effets se firent largement sentir dans nos provinces, dont les princes et les barons avaient pris une part importante aux croisades, et qui, par leur esprit d'entreprise et le génie industrieux de leurs habitants, étaient ouvertes à tout progrès. Ce furent surtout les villes flamandes qui profitèrent, avec les grandes cités italiennes, des relations internationales qui datent des croisades. Dès le xn® siècle, la Flandre était le centre du commerce avec le nord-ouest de TEurope; elle attirait à ses foires les marchands de l'Allemagne et de la France. Les Flamands étaient renommés comme les premiers tisserands du monde; des auteurs voyaient dans cette habileté un don particulier de la Providence. L'Angleterre leur envoyait des laines, que les tisserands des Flandres convertissaient en étoffes; plus d'une fois, sur notamment après la conquête, ces ouvriers habiles émigrèrent le sol anglais, où ils portèrent leur industrie. Sous le règne d'Henri F, en 1111, des tisserands flamands s'établirent aux environs de Newton, dans le comté de Pembroke; le roi Henri II, en 1189, accueillit des ouvriers drapiers, venus de Flandre, qui se fixèrent dans le pays de Galles. La Belgique importait en France des draps et des étoffes de lin, des cuirs, ainsi que d'autres produits manufacturés. Nos draps étaient, du reste, recherchés dans toute l'Europe; en Angleterre, sous le règne des rois Jean et Henri III, l'on

se servait beaucoup d'une espèce de serge fabriquée dans les Pays- Bas. Les Belges apprirent des Arabes, dit-on, pendant les croisades, Tart de filer et de tisser le coton. Us rapportèrent de l'Orient les arts chimiques; la teinture en écarlate était pratiquée avec succès dans la Flandre dès le milieu du xi"* siècle. Les Vénitiens, les Génois et les Pisans enseignèrent aux Flamands l'art de broder en or et en argent les étoffes de laine et de soie.

Période communale. — L'établissement des gildes ou corporations fut la base fondamentale de lorganisation industrielle. Au xnr siècle déjà, tous ceux qui se livraient à la fabrication et au trafic des draps étaient réunis en corps de métier, lesquels étaient répartis en diverses classes dont chacune avait ses privilèges et ses franchises propres.

Les villes de Gand, de Bruges et d'Ypres atteignirent, pendant le xm'' et le xiv"" siècle, le plus haut degré de leur prospérité. Bruges, qui compta jusqu'à 150,000 habitants, possédait des manufactures célèbres de tissus de laine, de lin et de soie. Ypres, dont le travail de la laine formait la principale richesse, eut une population de 100,000 habitants. Au xni" siècle, il y avait à Gand 40,000 fileurs et tisserands en laine; la tannerie de cette ville avait une grande réputation; on y faisait aussi des toiles de lin. L'industrie lainière était répandue dans un grand nombre d'autres cités : Louvain, Courtrai, Poperinghe, Huy, Bruxelles, etc. Les toiles fines de Courtrai commençaient à être renommées. On trouve, en 1281, la première mention de la gilde de la draperie à Bruxelles, bien que cette institution y fût, sans nul doute, plus ancienne. Plus d une fois les troubles qui agitaient les villes de Flandre amenèrent à Bruxelles et à Louvain de nombreux ouvriers tisserands qui s'y fixèrent. Bruxelles . envoyait ses produits aux grandes foires de Champagne et de Brie, d'oii ils étaient exp édiés dans le reste de la France et dans les pays méridionaux; les Bruxellois excellèrent à teindre les draps en rouge écarlate. On fabriquait dans le Hainaut de gros tissus de laine connus* sous le nom de verd deCambrayei qui étaient expoi^és jusqu'en Italie.

Ce fut en 1198, d'après la tradition, que l'on connut pour la première fois, dans la province de Liège, remploi du charbon de terre. A la même époque, Dinant était déjà renommé pour la supériorité avec laquelle on y fabriquait des objets en cuivre, qui étaient connus sous le nom de dinanderies, et dont la matière première venait d'Allemagne. La charte que le duc de Brabant, Henri I''^ octroya en

HISTOIRE DE L*1NDUSTRIE. 809

1211 aux habitants de Louvain nous apprend que cette ville recevait de Téti-anger de grandes quantités de miel destinées à faire de Thydi^omel; on y fabriquait aussi les draps, les cuirs et les armes de guerre, telles que casques, cuirasses, boucliers, etc. Malines était connue pour ses manufactures de cuirs dorés, dont on faisait des tentures. Les premières fabriques de batiste et de linons furent établies à Nivelles, au commencement du xni* siècle.

Dans les dernières années du xui** siècle, commença la série d'événements qui devaient porter un coup fatal à la prospérité industrielle et commerciale des Flandres : les divisions intérieures des coips de métiers, les guerres entre Edouard I" et Philippe le Bel et dont les provinces flamandes payèrent la rançon, les jalousies et les luttes des communes entre elles, la perte de Talliance anglaise qui entraîna la défense, sous peine de félonie, de transporter les laines d'Angleterre hors du territoire, etc. Les grandes cités manufacturières des Flandres étaient complètement déchues, les gens de métier y étaient « battus par la disette, » selon l'expression d'un écrivain du temps, lorsque Jacques d'Artevelde, doyen de la corporation gantoise des brasseurs, entreprit de soustraire son pays à la suzeraineté de la France et de le réconcilier avec l'Angleterre : les bourgeois brabançons et flamands furent autorigés, de nouveau, à faire le commerce avec l'Angleterre; toutes les défenses à la sortie des laines furent levées, Vétape des laines fut rendue à Bruges, et Ton convint qu'elle serait dorénavant établie à perpétuité, soit en Flandre, soit en Brabant. On connaît les violentes rivalités industrielles, dabord de commune à commune, ensuite de métier à métier, qui marquèrent les derniers temps de l'administration de • Jacques d'Artevelde; ces luttes ne furent pas étrangères, on le sait, à la catastrophe qui amena la mort du grand tribun.

Louis de Maele continua la politique pratiquée par d'Artevelde; ' sous son règne, la hanse flamande fut dans toute sa splendeur; Bruges et Londres étaient ses principaux entrepôts ; ce fut dans la première de ces villes que l'on créa, en 1349, la plus ancienne Bourse de commerce dont il soit fait mention. Tandis que la Flandre avait les yeux tournés du côté de l'Angleterre, le duc de Brabant s'était fait l'allié de Philippe de Valois, et en avait obtenu pour ses sujets d'importants avantages commerciaux. Les villes de Brabant joignirent à l'industrie des laines celle des soieries; Bruxelles et Malines produisirent beaucoup d'étoffes de soie dès le xiv* siècle , particulièrement de l'espèce dite camelins. A cette époque, les tissus n. 59

de laine fabriqués à Bruxelles étaient si recherchés qu'on les contrefaisait sous le nom de draps de Bruxelles, Le commerce des étoffes de laine était devenu considérable dans cette ville, au point que les magistrats de la cité se virent obligés, en 1353, d y faire construire une nouvelle halle aux draps.

Nous ne pouvons suivre dans toutes leurs péripéties les guerres et les discordes civiles des xiv® et xv* siècles. L'industrie et le commerce en recurent de profondes atteintes. Cependant le génie industriel de la Belgique résistait à toutes les commotions et à toutes les catastrophes ; les relations commerciales, souvent interrompues par la guerre, étaient toujours patiemment renouées.

La fin du xiv*" siècle vit la décadence de la cité de Louvain où, en 1360, Ion comptait, daprès Juste-Lipse, 3,000 ou 4,000 fabriques ou métiers à drap, qui employaient chacune 30 à 40 ouvriers ; cette activité disparut complètement après les troubles suscités par Pierre Couterel.

Maison de Bourgogne. — Le règne de Philippe le Bon, qui jeta un vif éclat sur les arts et les lettres, fut également favorable à Tindustrie. Si la draperie avait perdu de son ancienne importance, elle occupait encore un grand nombre de bras; et d'autres branches, la fabrication des toiles de lin, celle des tapis, la tannerie, etc., avaient pris beaucoup de développement. Philippe le Bon s'efforça de rappeler, par les privilèges et les faveurs qu'il leur accorda, les artisans et les ouvriers qui s'étaient expatriés pendant les temps des troubles, et dans sa joyeuse entrée, il se montra soucieux des intérêts du commerce et de l'industrie. Anvers commença la grande prospérité commerciale qui se développa et arriva à son apogée sous les successeurs de Philippe le Bon. Mais le règne de ce prince fut surtout illustré par l'épanouissement des arts industriels; la sculpture, l'architecture, le travail des métaux précieux, la peinture sur verre produisirent des chefs-d'œuvi*e ; il est impossible de parler de cette époque sans rappeler qu'elle fiit marquée par la découverte de la peinture à Thuile.

L'invention de la taille du diamant, attribuée au Brugeois Louis Berken, date du môme temps. La fabrication des tapisseries, qui existait à Ypres dès le commencement du xiv*' siècle, était arrivée, sous les règnes de Philippe le Hardi et de Philippe le Bon, au plus haut degré de splendeur. Dans les occasions solennelles, les tapis-> séries des Flandres servaient de cadeaux princiers.

L'industrie périclita sous le règne agité de Charles le Téméraire et ne se releva que faiblement pendant l'administration de Marie de Bourgogne. Philippe le Beau avait succédé à cette princesse lorsque rAmérique fut découverte. Cet événement et les nombreuses expéditions lointaines qui le suivirent donnèrent une grande activité au commerce et, par une conséquence naturelle, profilèrent à Tindustrie.

Charles- Quint et la domination espagnole. — La politique tint la première place dans les préoccupations de Charles-Quint, et toutes les autres considérations y étaient subordonnées. Cependant la grandeur de son règne rejaillit sur l'industrie et le commerce, auxquels rétendue de son empire ouvrit, d'ailleurs, de vastes relations. Si quelques-uns des actes de ce prince, tels que la prohibition qu'il établit à la sortie des grains, les restrictions qu'il mit à l'entrée des laines anglaises, ses lois somptuaires, etc., furent marqués d'un esprit peu libéral, d'autres mesures, notamment ses enquêtes industrielles et commerciales, ses ordonnances pour l'enseignement des métiers aux enfants pauvres, ses lois sur les faillites, etc., témoignèrent de dispositions plus éclairées. La prospérité industrielle et commerciale d'Anvers fut portée au plus haut degré sous Charles- Quint. On y fabriquait des toiles, des futaines, des draps, des velours, des taffetas, du satin, des papiers, des cartes à jouer, des glaces à l'instar de Venise, des cuirs, de la passementerie d'or et d'argent , etc. L'orfèvrerie de cette ville était célèbre : on y comptait cent quarante-quatre orfèvres et bijoutiers. Les ateliers typographiques d'Anvers possédaient une réputation universelle.

Bruxelles avait une grande renommée pour ses tapisseries de haute-lisse ou à l'aiguille, de soie et d'argent, pour ses armures, ses dentelles et ses coutils. L'industrie du tissage, quoique déchue dans les Flandres, y conservait encore beaucoup d'iijfiportance ; les draps, les serges, les futaines à Gand; les étoffes de laine et les tapisseries à Bruges; les saies à Ypres; les toiles à Courtrai et à Alost; les tapis à Audenarde; les velours à Poperinghe, etc., occupaient de nombreux ouvriers et faisaient l'objet d'un commerce actif d'exportation.

Au moment où Marguerite de Parme inaugura son administration, la situation générale était irès-florissante, mais elle ne tarda pas à être profondément troublée par les événements politiques. Le règne

de Philippe II fut fatal à l'industrie; des colonies de tisserands et de teinturiers belges allèrent s'établir en Angleterre; d'autres artisans émigrèrent de nos provinces en France. En même temps que ces deux pays appelaient à eux les meilleurs ouvriers belges, ils prenaient des mesures de douane qui ruinaient les relations commerciales et achevaient de paralyser l'activité industrielle de la Bel- ' gique ; ainsi les Anglais avaient imposé, en 1559, d'un double droit les laines et les cuirs destinés aux Pays-Bas et augmenté en même temps tous les droits sur les marchandises fabriquées dans cette contrée.

Le xvir siècle ne fut pas plus favorable à l'industrie belge que la seconde moitié du siècle précédent. La Belgique devint le théâtre d'une suite de guerres; toutes les grandes villes où l'industrie manufacturière était tixée subirent des sièges et furent à peu près ruinées. De nombreux ouvriers belges allèrent encore chercher une meilleure fortune à l'étranger. Le magistrat d'Amsterdam offrit 200 florins à chaque tisserand qui consentirait à venir exercer son industrie dans cette ville ; des ouvriers drapiers allèrent aussi s'établir dans les provinces rhénanes; mais ce fut la France surtout qui profita de ce déplacement industriel. Des ouvriers flamands introduisirent dans ce pays la fabrication des tapis et celle des toiles damassées. Colbert encouragea, par des privilèges et des subventions, cinq cents ouvriers drapiers à quitter les Flandres pour venir se fixer à Abbeville. Les ateliers de haute-lisse et de teinture des laines à la manufacture des Gobelins furent placés sous la direction de contre-maîtres belges.

Louis XIV ayant déclaré la guerre à TEspagne, en 1667, l'Espagne rechercha l'appui de l'Angleterre et de la Hollande, et sacrifia à ces alliances les intérêts de l'industrie et du commerce belges. On restitua aux marchands anglais tous les privilèges dont ils jouissaient en Belgique sous le règne des ducs de Bourgogne. Un grand nombre de fabriques périclitèrent à cette époque. Quelques industries, cependant, telles que la distillation des grains et l'industrie houillère, prirent, au contraire, une assez grande extension à la fin du XYU** siècle. Dans le Hainaut, le bassin houiller de Mons avait été seul exploité jusqu'alors; on commença à explorer assez largement le bassin de Charleroi.

Après le traité de Bys^\7ck, en 1697, l'électeur Maximilien- Emmanuel, qui remplissait en Belgique les fonctions de gouverneur général, essaya de relever l'industrie et le commerce, à la suite

d*enquêtes faites sur leur situation, en décrétant la prohibition des étoffes étrangères, en favorisant l'établissement de nouvelles voies de communication, en fondant des institutions spéciales pour connaître des affaires commerciales et industrielles, notamment le collège ou chambre de commerce de Bruxelles, érigée en 1703, et qui devait particulièrement s'occuper des intérêts de la fabrication des draps et autres ouvrages en laine; sa juridiction fut étendue ensuite aux affaires concernant les toiles de lin et de coton, les dentelles et le payement des lettres de change.

Période autrichienne. — Les résultats que Ion attendait de ces diverses mesures furent perdus par leffet de la guerre de succession et des événements qu'elle amena. Les intérêts de la Belgique furent sacrifiés par la paix d'Utrecht et surtout par le traité de la Barrière, conclu à Anvers le 15 novembre 1715.

L'institution de la compagnie d'Ostende, en 1722, fut reçue avec faveur par les industriels belges, en exceptant toutefois les fabricants de soieries, qui conçurent quelque ombrage de l'importation des étoffes de Chine ; ces fabricants occupaient à Anvers douze mille personnes, travaillant à deux mille deux cents métiers. Le retrait de l'octroi accordé à cette compagnie exerça une influence fâcheuse sur l'industrie, et spécialement sur l'industrie drapière.

Le règne de Marie-Thérèse et le gouvernement du prince Charles de Lorraine furent favorables jau développement des intérêts matériels en Belgique. Les douanes, les monnaies, les relations postales furent l'objet de mesures sages pour le temps ; de nombreux travaux d'utilité publique furent exécutés, et l'administration s'attacha, par des octrois et des exemptions d'impôts, à stimuler Tintroduction d'industries nouvelles ou de procédés perfectionnés de fabrication. L'industrie des toiles était très-prospère ; l'invention de la navette volante, qui fut appliquée pour la première fois vers 1740, à Ypres, lui avait donné une forte impulsion. La draperie avait définitivement déserté les Flandres et était devenue la grande industrie du pays de Verviers. Les tanneries, la clouterie, la quincaillerie de la principauté de Liège étaient de plus en plus renommées ; l'exploitation des charbons avait aussi pris dans la principauté un essor important qu'elle n'avait pas encore acquis dans le Hainaut. On citait les fontes, les fers, les cuivi'es ouvrés et la coutellerie du comté de Namur, les verreries du Hainaut, les tapis, les porcelaines, etc., de Tournai, les produits chimiques de Gand, la lingerie damassée de

814 BELGIQUE POLITIQUE ET SOCULE. x

Courtrai, etc. Bruxelles était le centre de la fabrication des dentelles ; les fonderies de caractères et les ateliers typographiques avaient acquis dans cette ville une grande réputation. En un mot, les diverses industries belges avaient commencé leur travail dérinitif d'installation et d'organisation qu'elles ont complété et perfectionné de nos jours. Les règnes de Joseph II et de Léopold furent moins favorables à l'industrie et au commerce, qui se trouvaient dans un état critique au moment où éclatèrent les événements politiques de la fin du siècle dernier.

Période française. — Nous n'avons pas à examiner, au point de vue politique, les conséquences de la réunion de la Belgique à la France, mais il est permis de dire que, sous le rapport industriel et commercial, elle eut des effets favorables pour nos provinces. A la suite des agitations de la révolution brabançonne et de la guerre dont la Belgique fut le théâtre de 1792 à 1795, l'industrie et le commerce, privés de leurs débouchés extérieurs, épuisés par les réquisitions de toute espèce, dépourvus de tout moyen de crédit, étaient dans la plus triste situation; ils trouvèrent un soulagement immédiat dans l'ouverture du marché français. La Belgique était plus avancée que la France du côté économique. L'industrie métallurgique, la fabrication des toiles, des draps, des dentelles, la tannerie, les industries agricoles, etc., trouvèrent dans ce pays de nombreux consommateurs pour leurs produits.

La guerre s'étant éloignée de nos frontières dès Tannée 1793, pour n'y reparaître que dix-huit ans plus tard, l'essor industriel ne fut point troublé durant une longue période. Il fut favorisé par l'abolition des maîtrises et la disparition des entraves diverses qui avaient déjà été supprimées en France, dont la législation devint commune aux deux pays. La Belgique prit une part brillante aux expositions de l'industrie qui eurent lieu à Paris, en l'an ix, en l'an X et en 1806. Au mois de messidor de l'an xi, une exposition industrielle fut ouverte à Gand, pendant le voyage du premier consul, qui visita les ateliers de Bauwens, de Lousberg, de Mechelinck, de Speelman, de Mabilde et d'autres industriels qui sont restés longtemps à la tête de la fabrication gantoise. Ce fut par un décret rendu en Belgique, le 4 mai 1810, que Napoléon promit une récompense d'un million de francs à l'inventeur de la meilleure machine propre à filer le lin. De grands prix décennaux avaient été institués pour les inventions et les perfectionnements les plus

importants dans Tindustrie et l'agriculture ; lors de la distribution qui en fut faite par l'Institut de France, en 1810, plusieurs noms belges furent cités, entre autres ceux de Cockerill, à Liège, de Bauwens, à Gand, et de Dartigue, à Namèche, ce dernier pour la fabrication du flint-glass.

Le blocus continental et toutes les mesures prises contre TAnglegleterre furent naturellement favorables à l'industrie belge, que le gouvernement français chercha à stimuler par tous les moyens en son pouvoir. Dans le Moniteur français de 1807, page 203, on lit': « En alliant Tagriculture aux manufactures et au commerce, la Belgique est devenue opulente ; c'est alors que tous les yeux se sont tournés vers elle, et qu'elle a acquis une considération publique très-supérieure à celle dont ait jamais joui aucun autre pays d'Europe. »

Période hollandaise. — La création du royaume des Pays-Bas changea entièrement les conditions économiques de l'industrie belge. Au vaste débouché de la France, cette combinaison substitua un autre marché, encore assez étendu, mais qui n'était pas interdit, comme le premier, aux produits étrangers par des barrières de douanes. A des taxes prohibitives succédèrent, en 1814, des droits de 3, de 3 et de 8 p. c. L'industrie manufacturière anglaise, à laquelle le continent avait été presque complètement fermé pendant une suite d'années, fit d'abord une assez rude concurrence aux fabriques belges. Celles-ci obtinrent du gouvernement néerlandais que le tarif d'importation fût augmenté. Les droits furent portés à 8 et 10 p. c. en moyenne, par le tarif du 3 octobre 1816. On introduisit, en outre, certaines prohibitions et un système de primes et de droits différentiels. Ce régime fut encore renforcé par les lois sur les douanes et les accises. Puis, le gouvernement français ayajit adopté des mesures de tarif qui blessaient vivement les intérêts industriels belges, le cabinet de la Haye, par représailles, frappa d'exclusion ou de droits prohibitifs plusieurs articles importants de provenance française, tels que les draps, les produits chimiques, les verreries, la bonneterie, la porcelaine, les eaux-de-vie, etc.

Le gouvernement néerlandais cherchait encore par d'autres moyens à se rendre favorables les industriels belges. Un fonds spécial, connu sous le nom de million Merlin, avait été institué en 1821, pour accorder des subventions et des primes à l'industrie; ce genre d'encouragements amène nécessairement des abus; ils ne manquèrent

pas en cette circonstance. Le gouvernement patronna aussi, sans beaucoup plus de succès, certains établissements pour Tintroduction d'industries nouvelles, auxquelles les éléments de vitalité faisaient défaut, et dépensa ainsi des sommes considérables. Une mesure infiniment plus judicieuse fut la création, en 1823, de la Société Générale pour l'encouragement de l'industrie nationale ; en 4824, cet acte fut suivi de l'institution, non moins utile, de la Société de Commerce des Pays-Bas. La construction de canaux et d'autres ouvrages d'utilité publique, la protection donnée à l'esprit d'association industrielle et à l'enseignement scientifique, les expositions industrielles (en 1820, 1825 et 1830) stimulèrent et favorisèrent l'élan de l'industrie. Celle-ci avait atteint un degré remarquable de prospérité, surtout pendant les dernières années du royaume des Pays-Bas ; les établissements métallurgiques, les charbonnages, les febriques pour la construction des machines, les carrières, les manufactures pour la filature, le tissage et les impressions d'étoffes de coton, les ateliers de draperie, les fabriques d'articles de goût et de luxe, etc., s'étaient largement développés, et Java, cette création du génie commercial de la Hollande, offi*ait à l'industrie belge un marché privilégié, dont l'importance grossissait rapidement, lorsque les provinces méridionales du royaume des Pays-Bas se séparèrent des provinces du Noi*d.

Nous n'entreprendrons pas de continuer ici ce résumé pour les faits postérieurs à 1830. En parlant plus loin avec détail des principales branches de la fabrication belge (voir les Grandes Industries dans la troisième partie de la Patria belgica), nous aurons l'occasion de les suivre dans leur développement contemporain. Notre industrie a largement participé à tous les progrès qui se sont accomplis depuis quarante ans ; aidée par les ressources d'un sol généreux, par le génie actif des habitants, par la situation topographique du pays, par le jeu régulier de ses institutions politiques et communales, par la facilité et le bon marché des moyens de transport, par les réformes apportées au système économique, elle s'est maintenue à la hauteur de l'industrie chez les peuples les plus avancés, et elle a étendu d'une manière vraiment remarquable le cercle de ses débouchés.

fiiBUOGRAPHiK. — BrisToinne, De l'industrie en Belgique, Bruxelles, \93Q; Ernest van Bruyssel, Histoire du commerce et de la marine en Belgique, Bruxelles, 1863 ; Ed. Bsrlet, Exmi sur l'histoire du commerce et de l'industrie de la Belgique, Bruxelles, 18S8; les historiens belges : Dewez, Scbayes, Moke, Juste, etc.

Par M. J. DU FIEF,

Professeur k l'athéoée royal de Brusellei.

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