‹ PatrologieChapitre 12 sur 143 · CHAPITRE PREMIER · texte numérisé non relu

CHAPITRE PREMIER

Principale édition des apologistes grecs du deuxième siècle (Justin, Tatien, Athénagore, Théophile et Herinias), par le bénédictin Prudence Maran, Paris, 1742, in-fol.; Gallandi, Biblioth., t. I et II; Otto, Corpus apolog. christ., éd. 2", lenae, 1847 et seq., 9 vol. Reproduit en grande partie avec l'appareil littéi'aire dans Migne, série grecque, t. VI.

Après la Lettre à Diocpiète, écrite par un des disciples des apôtres, au rapport d'Eusèbe' et de saint Jérôme*, Qw^idï'at, évèque d'Athènes, et Aristide, philosophe athénien, adressèrent à l'empereur Adrien des écrits en faveur du christianisme méconnu et persécuté. Des écrits analogues furent présentés par Méliton, évèque de Sardes, à l'empereur Antonin; par Miltiade et par Apollinaire, évèque d'Hiéraple, en Phrygie, à l'empereur Marc-Aurèle. Ces apologies, à part quelques fragments , sont aujourd'hui perdues ; celle de Méliton a été publiée dernièrement eu une version syriaque' par l'Anglais Cureton, et traduite en allemand parWelte'. Comme cette dernière, différente pour le fond comme pour la forme du fragment qui se trouve dans Eusèbe ', ne renferme que des idées générales sur la confusion que les païens faisaient du vrai Dieu et des créatures, des avertissements à l'empereur de ne se point faire illusion, et de reconnaître, lui et ses fils, le Dieu unique, père de toutes choses, qui n'a point été créé, mais par qui tout subsiste, afm que D'.eu le reconnaisse aussi dans l'autre vie, c'est à Justin que nous sommes obhgés de demander le premier modèle complet d'une apologie chrétienne**.

§ 21. Jasiin, philosophe c( martyr (mort en 166).

Voir les Prolégomènes dans Maran, Gallandi et Otto, vol. I-V. Dans Migne, série grecque, t. VI. Héfelé, dans l'Encyclopédie de la théol cath., éd. Gaume, Paris.

' Hist. eccl., V, XXH et xxiv.— ' Calai, cap. xxxiv et xui.— ' Londres, l8o5. — ^ Tub. Quart.-Srhr., 1863, p. 393-409. - ' Hht., lib TV, c. xxm. — " Tous ces fragments ont été réunis par Otto, Corpus apolog., t. IX,

Justin, (irec de nation, naquit d'une famille païenne, à Flavia-Neapolis (l'ancienne Sichem, aujourd'hui Naplouse), vers l'an 100 après Jésus-Christ, et fut élevé dans le paganisme. Poussé vers la philosophie par le désir de s'instruire, ainsi qu'il le raconte dans son Dialogue avec le juif Tnjphon, ch. iivui, il fréquenta successivement l'école dun stoïcien, d'un péripatéticien et d'un pythagoricien, et crut enfin avoir trouvé dans Platon la science véritaljle. Un jour qu'il se promenait sur le rivage de la mer, plongé dans ses méditations philosophiques, un vieillard entre en conversation avec lui, lui parle de la nécessité d'une révélation divine, des prophètes de l'Ancien Testament et de Jésus-Christ. Cet entretien le détermina à de nouvelles recherches et fut suivi de sa conversion au christianisme (de 133 à 137). Quoique baptisé, il garda cependant le manteau des philosophes, et, sans être investi, à ce qu'il paraît, d'aucune fonction ecclésiastique, il prit dans ses paroles et dans ses écrits la défense du christianisme contre les païens, les juifs et les hérétiques. On ignore s'il était prêtre : on n'a pas de raison décisive de le nier. Pendant les deux séjours qu'il fit à Rome, où il vit et dépeignit la statue érigée à Simon le Magicien, il combattit contre Crescent le Cynique, qu'il convainquit d'ignorance et d'immoralité, et se consacra à l'en.seignement (Tatienfut son disciple) ; à Ephèse, il discuta avec le juif Tryphon. Il termina sa vie, comme il l'avait pressenti, par la mort du martyre, et fut décapité, probablement en l'année 166, sous le préfet Rusticus, avec six autres chrétiens, après avoir fait cette déclaration : « Nous ne désirons rien de plus que de soufTrir pour Notre-Seigneur Jésus-Christ ; car cela nous préparera une grande confiance et une grande joie devant le tribunal redoutable de Dieu. »

Selon Eusèbe, Hist. eccL, XIY, xvui, le nombre de ses écrits était très-considérable; il n'en reste pas la moitié. On lui attribue plusieurs traités, les uns douteux, les autres apocryphes.

Ouvrages certainement authentiques de saint .Justin.

Iren., Adr. hœres., I, xxxi ; Terlul., Adv . VuL, c. v ; Chran. pasc éd. Hindorf, i, 482. Voir son Martyrologe (authentique) dans Maran, p. S85. Voir des détails sav lui dans Eùsèbe. IV, xvi-xviii; saint Jérôme. CaML, c. xx/ii; Photius, Bibl., cod. 125.

1. Première apohvjie des. chrétiens à Ântonin le Pieux, è son fils Vérissime (Marc-Aurèlei, à son fils adoptif Lucien Vérus , au sénat et au peuple romain , en soixante-huit chapitres. Ddi-n^^ ?>on Dinlofjue contre le juif Tryphon, ch. cxx, Justin déclare lui-même que cet écrit a été réellement remis à son adresse (en 138 ou 139), malgré sa noble hardiesse. Son but est d'amener l'empereur à renoncer à la procédure inique suivie contre les chrétiens et à la remplacer par une procédure régulière ; de démontrer que les chrétiens ne sont point des malfaiteurs, et qu'il n'est pas permis de les mettre à mor( uniquement à cause de leur nom. Justin montre combien sont futiles les accusations des païens lorsqu'ils reprochent aux chrétiens d'être des athées et de se livrer à la débauche dans leurs assemblées rehgieuses. Pour les anéantir, il développe la morale de l'Evangile, et prouve par les mœurs des chrétiens, surtout par leur chasteté, qu'ils vivent conformément à ses préceptes. (( Quant à ceux, dit-il, dont la conduite n'e.st pas trouvée conforme aux enseignements du (Ihrist, ils ne sont pas chrétiens, quoiqu'ils confessent de bouche sa doctrine » (ch. xvi). Après avoir exposé la croyance des chrétiens, Justin montre les vertus qu'ils pratiquent. « Plusieurs personnes des deux sexes qui ont vécu soixante ou soixante-dix ans, et qui dès leur enfance ont été élevées dans le christianisme, sont restées pures, et je me glorifie de pouvoir en montrer de telles dans toutes les conditions humaines. Et que dirai-je de la foule innombrable de ceux qui se sont convertis de l'impureté et se sont élevés jusqu'à ce niveau (ch. xv) i* Dieu nous a avertis de travailler avec patience et douceur à ramener tous les hommes du dèshonneur et des mauvais désirs. Nous pouvons prouver que nous l'avons fait sur un grand nombre de ceux qui autrefois vous appartenaient (ch. xvfi. Les chrétiens sont également de bons et inolTensifs citoyens, occupés d'abord à payer les tributs et les impôts (ch. xvii). Mais le crime dont ils méritent le moins d'être accusés, c'est celui d'athéisme ; au lieu d'honorer de prétendues divinités, ils adorent le Père de la vérité et de la justice, le Créateur de toutes choses, aussi bien que son Fils et le Saint-Esprit. Cette véritable manière d'adorer Dieu, c'est Jésus-Christ lui-même qui nous l'a enseignée ; c'est pour cela qu'il est né et a été crucifié sous Ponce-Pilate. De là cerfe autre accusation que les païens intentent aux chrétiens.

de placer à côté du Dieu éternel, Père de toutes choses, un homme crucifié; mais ils ne comprennent point ce mystère » (ch. xni). Contrairement au christianisme, qui a été annoncé par les prophètes, le paganisme est une œuvre satanique, pleine d'immoralité. Ce" sont encore les démons qui, ennemis de tout ce qu'il y a de bon dans l'univers, ont persécuté le Christ et ses sectateurs, y compris même les philosophes païens. Saint Justin conclut en déclarant que, dans le culte des chrétiens, il ne se pratique rien d'injuste ni d'immoral, mais que tout se passe d'une façon pieuse et sainte. 11 en appelle précisément aux parties du culte qui réunissent les plus grandes assemblées, comme le baptême solennel des adultes et la célébration de l'Eucharistie.

A cette apologie se trouve annexé un décret d'Adrien sur le traitement des chrétiens devant les tribunaux. Deux autres additions : l'édit douteux de l'empereur Anloniu à la communauté d'Asie, et une lettre de Marc-Aurèle sur le miracle de la Légion fulminante, ont été annexées par des copistes postérieurs.

2. Deuxième apologie en faveur des chrétiens, adressée au sénat romain, en quinze chapitres. Scaliger et Papebrock estiment que cette apologie servait d'introduction à la première. Suivant eux, elle occupe la première place dans les anciens manuscrits et dans l'édition princeps. Tillemont a prouvé que c'était une erreur. Grabe et BoU ont prétendu que cette apologie, n'ayant ni titre ni conclusion, était un appendice ou un fragment de la première, d'autant plus que Justin y fait allusion par trois fois, en se servant de la formule : « comme nous lavons dit. » Quoi qu'il en soit, il est certain qu'elle se rattache à la première et qu'elle la complète, en ajoutant aux griefs des chrétiens un fait particulier qui venait de se passer à Rome. Trois chrétiens avaient été injustement condamnés à mort par le préfet Rusticus. Justin en prit occasion pour montrer que les chrétiens n'étaient persécutés que parce qu'ils enseignaient la vérité et pratiquaient la vertu; lui-même ne s'attend à rien autre chose qu'à se voir arracher la vie par ses ennemis et surtout par Crescent, le philosophe cynique. Il répond ensuite à ces questions ironiques des païens : Pourquoi ne vous tuez- vous pas vous-mêmes pour aller vers votre Dieu? Pourquoi Dieu ne vous déhvre-t-il pas de vos persécuteurs ?

— La constance des premiers chrétiens, ajoute Justin, prouve qu'ils possèdent la véritable vertu, qu'ils aspirent sérieusement aux biens éternels et que leur vie n'est pas ce que croient les païens. « Pour moi, dil-il, lorsque, étant encore platonicien, je vis conduire les chrétiens à la mort et à tout ce qu'il y a dafTreux, je reconnus qu'il était impossible qu'ils vécussent dans le mal et dans les plaisirs sensuels » (ch. xn).

Il déclare à la fin, avec la même fermeté généreuse qu'il l'avait fait au commencement de sa première apologie : « Si ce que je vous ai dit vous semble conforme à la vérité et à la raison, protégez-le; si vous n'y voyez qu'un vain bavardage, rejctcz-le. Seulement, ne tuez pas des hommes qui n'ont fait aucim mal comme vous tuez des ennemis ; car, nous vous le disons d'avance, vous n'échapperez pas au futur jugement de Dieu, si vous persistez dans votre injustice ; mais nous, nous ne cesserons de nous écrier : Que la volonté de Dieu soit faite ! »

3. Dialof/iie avec le juif Tri/phon, divisé en cent quarante deux chapitres. Son authenticité, pleinement garantie par des raisons internes et externes, n'a été contestée que de nos jours, mais les arguments qu'on allègue ne semblent pas valables. 11 en est de même de ce qu'on dit des interpolations et des lacunes. Ce dialogue est évidemment le résultat d'une conférence que l'auteur eut à Ephèse avec le juif Tryphon, après l'année 139 de Jésus-Christ (cf. ch. i et cxx), et qui dura deux jours entiers. 11 y examine le caractère obligatoire des lois cérémoniales usitées chez les juifs, notamment de la circoncision, et démontre qu'elles n'obligent pas tous les hommes, attendu qu'elles n'étaient que locales et temporaires. Les prescriptions de la loi n'ont point d'autre valeur que de contribuer à la justice et à la piété. Elles ne sont que des figures de Jésus-Christ, de ses doctrines, de ses actes et de sa vie. « Pour moi, dit-il, j'ai lu qu'il y aurait une loi nouvelle et parfaite, une alliance plus solide que tout autre alliance, et que tous les hommes qui soupirent après Ihéritage du Seigneur seraient tenus d'observer » (ch. xi). Jésus-Christ a consommé l'ancienne alliance, — il l'a supprimée. Examinant ensuite la personne de Jésus-Christ et son caiactère messianique, Justin étabht que les prophéties de l'Ancien Testament se sont accomplies en lui et par lui, et qu'en adoptant cette doctrine

ilO - PATROLOGIK.

on u'adopte nullement les divinités fabuleuses du paganisme, puisque l'Ancien Testament lui-même enseigne la pluralité des personnes divines. « Je veux essayer de vous montrer qu'en dehors et au-dessous du Créateur de l'univers, il existe encore un autre Dieu et Seigneur, auquel on donne aussi le nom d'ange » (ch. lvi). Or, c'est précisément cette seconde divinité qui est apparue en Jésus, né de la Vierge et mort sur la croix ; car « le Pèi-e de l'univers a voulu que son Christ se chargeât, en vue du salut des hommes, de la malédiction de tous » (ch. xcv). Justin déclare, en finissant, que « celui qui ne croit pas au Christ ne croit pas davantage aux prédictions des prophètes qui le publient et l'annoncent à tous les hommes >> (ch. cxxxvi).

Ouvrages douteux de saint Justin.

Ces ouvrages. qu'Eusèbe et Photius attribuent à saint Justin, sont :

i. Le Discours aux Grecs, comprenant cinq chapitres. Ce petit écrit traite de l'absurdité et de l'immoralité de la mythologie païenne, et invite les Grecs à la remplacer par la religion des chrétiens, si pure et si sainte. Eusèbe attribue à Justin deux autres discours aux Grecs, dont le second aurait été aussi intitulé : "EXsyxo;; il lui donne la première place. Ainsi s'évanouirait l'objection capitale qu'on élève contre le Discours, à savoir qu'il n'y est point question de la « nature des démons, » contrairement à ce que dit Eusèbe. Les autres arguments apportés par Otto contre leur authenticité, n'ont aucun fondement.

2. Discours moral aux Grecs, composé de trente-huit chapitres. Cet écrit, dit Eusèbe, « traite longuement la plupart des matières qui font l'objet de nos recherches et de celles des philosophes paiens, et il explique la nature des démons'. » L'auteur y démontre que la vérité, en ce qui concerne les dieux, ou les démons, comme dit Eusèbe, ne peut se trouver ni chez les poètes, ni chez les philosophes païens, car ils sont souvent en contradiction. Beaucoup plus anciennes sont les sources où les chrétiens puisent leurs doctrines, no-

' Il est remarquable que ce passage, où il est parlé d'un écrit de longue haleine, [Aaxpèv xaraTeivaç tôv Wyov, a toujours été jusqu'ici attribué au petit discours eu ciuq ciiapitres adresse aux Grecs.

tamment les écrits de Moïse et des prophètes : c'est à eux que les païens ont emprunté tout ce qu'ils ont su de vrai touchant la divinité. L'auteur s'applique surtout à démontrer la doctrine de l'unité divine, qu'il a trouvée dans Orphée, dans la Sibylle, dans Homère, Sophocle, Pythagore et Platon (ch. xiv, xxv). Les Eg}'ptiens et les traducteurs alexandrins de la Bible avaient contribué à propager cette connaissance. Cette idée se concilie parfaitement avec ce que nous savons de la doctrine de Justin sur le îôyo; Tnipuo^n-M;, quoique cette doctrine ne soit pas reproduite ici.

Les arguments contre l'authenticité de ce discours ne sont pas sérieux. On a dit, entre autres choses, que les chapitres v et VII contiennent des inexactitudes sur la philosophie platonicienne, et qu'au chapitre viii l'auteur attribue à Hermès une pensée de Platon contraire à ce qui est dit au chapitre x de la seconde Apologie. jM. Héfelé, qui a développé les plus importants de ces arguments, ne les croit pas décisifs '.

3. Un autre ouvrage, analogue pour le fond, est intitulé : de la Monai'chie, en six chapitres. Après une remarque sur l'origine de l'idolâtrie, l'auteur essaie de démontrer, avec des textes souvent interpolés', que les plus grands poètes et philosophes païens ont enseigné le monothéisme, et qu'ainsi la doctrine de l'unité et de l'immutabilité de Dieu est la seule admissible. Comme il est rapporté dans Eusèbe que, dans cet écrit, Justin a démontré l'unité de Dieu à l'aide des auteurs païens et de la Bible, et qu'on ne trouve ici aucun texte biblique, on en a conclu que ces six chapitres n'étaient qu'un fragment de l'œuvre originale, d'autant plus que l'étendue de l'ouvrage ne répondait pas à l'importance du sujet.

Mais il y a dans la difTérence du style et dans cette assertion (ch m) que les dieux des païens ne sont que des hommes à qui on a décerné les honneurs divins, tandis qu'ailleurs Justin les appelle des <> démons, » de graves raisons contre son authenticité.

' Voir Diction, encyclop. de la ihéol. calh., éd. Gauuie.

' Il y avait déjà à cette époque divers ouvrages émanés de juifs alexaudrins, où l'on faisait professer l'uni lé de Dieu au plus grand nombre j)ossible lie philosophes et de poètes païens.

Ouvrages perdus de saint Justin.

Ce sont : 1. un traité du Psautier, 2. sur l'A)ne, 3. un Aperçu sur toutes les Hérésies, dont il parle lui-même au chapitre xxvi de sa première Apologie^. 11 est possible que le beau fragment sur la résurrection, en dix chapitres, que saint Jean Damascène nous a conservé sous forme de parallèles, soit tiré de cet Aperçu '.

Le récit, élevé en plusieurs endroits , ne dépasse pas, en somme, le ton de la conversation familière. Le style est souvent incorrect et diffus. L'auteur n'a pas mis à profit sa vaste connaissance des classiques païens. Il n'est pas moins vrai que Justin a fait faire à la littérature chrétienne un progrès sensible, étonnant même, soit par l'étendne de ses écrits, soit par les doctrines qu'il y soutient, soit par l'originahté de ses vues.

Doctrines et opinions particulières de saint Justin.

Ceillier dit à ce sujet : « Aucun des Pères de l'Eglise de la première époque n'a montré autant de connaissance, de solidité et de précision '. »

1. Dieu: « Ce titre n'est pas un vain nom, c'est l'image gravée dans la nature humaine d'un être indéfmissable , >>

2. Quand il traite de la sainte Trinité , il est contraint de sortir des limites ordinaires de la discipline de l'arcane : a Quel homme raisonnable oserait dire que nous sommes des athées?... C'est pour enseigner la véritable manière d'honorer Dieu que Jésus-Christ est né, qu'il a été crucifié sous Ponce-

< Cf. Iren., lib. IV, cap. xiv.

« Sont cerlainemiiit apocryphes ; Epistola ad Zenam et Serenam; Expositio rcctx confcssionis [ai:)vés le concile de Nicée); Responsiones ad orlliodoxos (après le concile de Constantinople); Quaesllones citrislianse nd Grwcos, et Qu.'eslioncs grœcœ ad chrislianoa, où il esl déjà parlé des manichéens; Quurunidam Aristotelis dogmatum coiifulalio, ignoré de tous les anciens.

' Hisl. génér. des nuteurs ecch's., nouvelle édition, Paris, 1863, t. I, p. 430. — ■* //• Apol., c. VI. Ici, de même que dans les chapitres lxi et LXiii de la /'' Apologie, il ne cile point les anges à côté de la Trinité, comme au chapitre vi, /" Apologie; d'où Ton peut conclure qu'il n'a pas Toulu les égaler aux trois personnes divines.

Pilate; c'est lui qui nous a appris qu'il est le vrai Fils de Dieu. Nous l'honorons en seconde ligne, iv rhvTipa. yy^v.^ et l'Esprit prophétique en troisième lig'ne, » èv t^oitïi râ^Et'. Saint Justin enseigne également , en termes précis , la distinction personnelle du Verbe et du Père, é'tjisoî ©sôî'.

11 est moins explicite sur les relations du Verbe avec le Père avant et après la création du monde'; car il semble croire qu'il fut engendré une seconde fois lors de la création *. En tout cas, cette seconde génération, trop vaguement caractérisée, ne doit point s'entendre dans le sens du "/ôyoç n-poyoptxdj de Philon, expression qui n'est pas, du reste, employée par Justin ^

Le Verbe s'est fait homme, c'est Jésus-Christ, le Fils de la Vierge"; c'est lui qui a supprimé la loi mosaïque et a fait place à une nouvelle loi morale \ de sorte qu'il est devenu un nouveau législateur ^

3. La doctrine du îoyo? aj:ipi/.xzLy.oç est particulière à saint Justin. Suivant cette doctrine, le monde, avant Jésus-Christ, n'était pas dépourvu de toute connaissance de la vérité , puisque saint Jean enseigne que le Verbe divin a lui dans les ténèbres et y a répandu des semences de vérité. Ces semences sont éparses dans la philosophie des païens et plus encore dans la loi des juifs. C'est le Verbe qui les a répandues ^ De là cette haute estime que Justin professe pour la philosophie, surtout pour la philosophie platonicienne, sans méconnaître combien elle diffère du christianisme, et combien celui-ci l'emporte sur toute doctrine humaine. Cette connaissance partielle de la vérité divine a rapproché du christianisme, d'une manière pour ainsi dire invisible, les meilleurs d'entre les païens : « Tous les hommes qui vivent avec le Verbe ou en conformité avec le Verbe, sont chrétiens, quoiqu'on les ait pris pour des païens ; tels furent chez les Grecs Socrate et Heraclite '". »

4. Sur la création , Justin pense que Dieu a d'abord tiré du néant une matière informe, qu'il a ensuite ordonnée, creatio prima et secunda^\ Les hommes sont le dernier ou-

' /" Apol, c. XIII. — « Dial., c. LV. — ' Dial., c. lxi. — ♦ //• Apol., c. V\

— « Cf. Schwane, HisL des dogm., vol. I, p. 94 et suiv. — ^ Dial., c. xlviii.

— ' Cap. XI et seq. — » Dialog., c. xviii. — ^ I" ApoL, c. x; Dial., c. i et n — ^^ /'• Apol., c. XLVi. — '1 CohorL, c. xsii.

vrage de la création visible ' et la Providence divine s'exerce par l'intermédiaire des anges-.

La liberté humaine n'est pas supprimée par la prévision divine, ni anéantie parce que Dieu punit quelquefois le mal aussitôt qu'il est commis. Il supporte en patience la malice des méchants, afin de leur laisser le temps de se convertir et d'assurer la récompense des bons.

5. En anthropologie, Justin est dichotomiste. Sous le nom de troisième principe, « l'esprit, » il entend probablement la vie de la grâce \ Il exalte tellement la liberté morale, qu'on a voulu l'accuser de pélagianisme. Quant à l'immortalité de l'âme, elle n'est, selon lui, qu'un don particulier de Dieu, ce n'est point une qualité essentielle de lame '\

6. Sur le péché originel, saint Justin n'a point l'occasion de se prononcer, sinon peut-être dans ce passage, dont le sens est controversé : « 11 (Jésus-Christ) s'est assujéti à la naissance et au crucifiement, non parce qu'il y était forcé, mais à cause de la race humaine, vouée depuis Adam à la mort et à la tromperie du serpent, sans parler (■Kv.pà) de la dette que chacun contracte en péchant personnellement ■* » (Dialog., c. Lxxxvni).

7. Sur la Rédemption, Justin enseigne que Dieu sauve par Jésus-Christ « tous ceux qui font des actes dignes de malédiction ^ » Le Christ ou Messie est le « Dieu humilié ', » et sa mort est le '< mystère du salut ^ On nous a annoncé que le Christ est roi, prêtre, Dieif, Seigneur, envoyé, homme, qu'il est né comme un enfant, et que c'est seulement alors qu'il a été assujéti aux souffrances ; qu'il est ensuite retourné au ciel, qu'il reviendra entouré de majesté , et qu'il possède un royaume éternel. » Et ailleurs : « Un seul est frappé, et tous sont guéris ; le juste est déshonoré, et les criminels sont rétabhs dans leur honneur. Cet innocent subit ce qu'il ne doit pas, et il acquitte tous les pécheurs de ce qu'ils doivent. Car

' Dialog. j c. v. — ^ //' Apol., c. v. — ' De resurrecl., c. x. Cf. Schwane, Hisl. des doqm., l. I, p. 412. — * Dial., c. vi.

' 'AXX'yTTÈp Toû ys'vou; xo\> twv àvôpwTiwv, ô aTiô xou 'A5à[x inzb ôâvaTOv xal n),àvr|V T^iv toû ôçetA); èusuKÔxîi, Trapà t/iv i6tav aîxtav éxâo-Tou aÛTwv ïtovïipeuffajjLévov. Si, comme on peut le faire, on traduit Ttapà par « à cause, » l'allusion au péché originel disparaît.

* Dial., c. XGiv. — ^ Ibid., c. Lxviii. — ' Ibid., c Lxxiv. — ' Ibid.,

c. XXXIV.

qu esl-ce qui pouvait mieux, couvrir nos péchés que sa justice? Comment pouvait être mieux expiée la rébellion des serviteurs que par l'obéissance du Fils? Liniquité de plusieurs est cachée dans un seul juste, et la justice d'un seul fait que plusieurs sont justifiés '. »

8. Touchant la nécessité de la grâce, saint Justin s'exprime ainsi : *< Si nous avons été créés dans le commencement, cela ne dépendait point de nous. Mais que nous fassions ce qui hii plaît en employant les forces spirituelles (|u'il nous donne, c'est ce qu'il nous persuade et nous induit à croire. Et nous croyons de tous les hommes que non-seulement ils ne sont pas empêchés d'embrasser (la foi), mais qu'ils y sont conduits. »

9. Avec Papias, saint Justin partage les opinions des millénaires. Voici comment il s'est exprimé dans le Dialogue avec Tryphon : « Je vous ai déjà déclaré que je croyais avec plusieurs autres que la chose arriverait en cette manière qui est connue parmi vous, mais qu'il y en avait plusieurs, de la pure et religieuse doctrine des chrétiens, qui n'étaient pas de ce sentiment. » 11 croyait donc que ce sentiment qu'il partageait avec plusieurs chrétiens, était tenu pour indifférent dans l'Eghse'.

10. En matière de culte, Justin sortant des étroites limites de la discipline de l'arcane, traite du baptême, du culte et de l'Eucharistie avec plus de détails que tous ses devanciers.

Sur le baptême : « Ceux qui sont persuadés de la vérité de notre doctrine et qui promettent d'y conformer leur vie, nous leur apprenons à prier, à jeûner et à demander à Dieu la rémission de leurs fautes pas.sées. Ensuite, nous les amenons où est l'eau, et ils sont régénérés comme nous l'avons été nous-mêmes; car ils sont lavés dans cette eau au nom du Seigneur Dieu, père de toutes choses, et de notre Sauveur Jésus-Christ et du Saint-Esprit ^ »

« Les prières achevées, nous nous saluons par le baiser, et on présente à celui qui préside aux frères du pain et une coupe de vin et d'eau. Il les prend, donne louange et gloire au Père par le nom du Fils et du Saint-Esprit, et lui fait une longue action de grâces, que tout le peuple ratifie en

^ Epist. ad Diog. (Git, du trad.) — = Cit. du trad. — ' /" Apol., c, lxi;

cf. LXII et LXIV.

disant : Amen. Ceux que nous nommons diacres distribuent ensuite à chaque assistant le pain, le vin et l'eau consacrés par l'action de grâces, et en portent aux absents. » Cela a lieu le jour du soleil (le dimanche), et après que le lecteur a lu les écrits des prophètes et des apôtres, auxquels le président rattache une exhortation*. »

« Nul ne peut participer à cette nourriture (eucharistique), s'il ne croit la vérité de notre doctrine, s'il n'a été lavé pour la rémission des péchés et la régénération, et s'il ne conforme sa vie aux enseignements du Christ. Car nous ne la prenons pas comme un pain commun ni comme un breuvage ordinaire ; mais de même qu'en vertu de la parole de Dieu, Jésus- Christ incarné a pris la chair et le sang pour notre salut; de même nous savons que cette nourriture qui, suivant le cours ordinaire, deviendrait notre chair et notre sang, étant consacrée par la prière qui vient de lui, est la chair et le sang de Jésus incarné. Car les apôtres, dans les mémoires qu'ils ont rédigés sous le nom d'évangiles, nous ont transmis que Jésus leur avait commandé ainsi, lorsque prenant du pain et rendant grâces, il dit : « Faites ceci en mémoire de moi ; ceci est mon corps, )) et que, prenant de même le calice, il rendit grâces et dit : « Ceci est mon sang; » et que c'était à eux seuls qu'était donné ce pouvoir ' . »

Saint Justin mettait d'autant plus de zèle à défendre la nouvelle doctrine, qu'il en avait ressenti lui-même les salutaires effets. « Nous aimions autrefois la débauche, aujourd'hui la pureté seule fait toutes nos délices. Nous qui employions les arts magiques, nous nous abandonnons uniquement à la bonté de Dieu. Nous cherchions surtout les moyens de nous enrichir, et nous mettons nos biens en commun pour les partager avec l'indigent. Nous nous haïssions jusqu'à la mort, nous suivions nos coutumes de ne manger qu'avec nos compatriotes ; depuis la venue du Christ, nous vivons famihèrement et prions pour nos ennemis. Ceux qui nous persécutent, nous tâchons de les convertir, afin que, vivant selon les préceptes du Christ, ils espèrent du Dieu souverain les mêmes récompenses que nous \ » Il disait encore dans le même sens : « La doctrine du Chi'ist a quelque chose qui inspire le respect, et

'• /-' Apol-, c. Lxvu. — ' Ibid-, c. Lxvi, — ' I" Apol., c. xiv.

LES APOLOGISTES GRECS. — TATIEX l'aSSYRIEN. il7

qui est capable d'ébranler ceux qui ont quitté la droite voio » {Dial., c. vni) ; « mais nul ne la peut comprendre si Dieu ne lui ouvre l'intelligence » [Dial., c. lxxxi).

Cf. l'abbé Freppel, Apologistes chrétiens du deuonème siècle, P» partie. Saint Justin, \ vol. in-8<». Semisch, Justin le Martyr. Bresl., i840; l'article Justin dans VEncyclop. de Ersch et Gruber, Bœhringer, Hist. de l'Eglise en biographies.

% 22. Tatleu l'Assyrien (vers l'an 170).

Voir les Prolégomènes de Maran,Gallandi et Otto (t. VI); l'article Tatien dans VEncyclopédie de la théologie cath., édit. Gaume.

Tatien naquit en Assyrie vers l'an 130, et fut élevé dans le paganisme. Il fit de grands voyages, et dans tous les pays qu'il parcourut il chercha à connaître les doctrines religieuses et les mystères qui y étaient répandus. Quoique né barbare, il ne dédaigna point d'étudier la science des Grecs et de se l'approprier. Cependant leur philosophie, leur poésie et leur rhétorique ne le satisfirent point complètement : le culte immoral et absurde des païens, l'ambition et la cupidité des philosophes et des rhéteurs lui inspirèrent même du dégoût. Telles étaient ses dispositions lorsque les saintes Ecritures des chrétiens tombèrent entre ses mains ; il reconnut bientôt qu'elles contenaient la vérité où il aspirait. Disciple à Rome de saint Justin, il travailla dans le même ordre d'idées, ce qui lui attira la haine de Crescent, le philosophe cynique, et l'obligea à quitter la ville, afin de ne point devenir, comme Justin, victime de son ressentiment. Pendant son séjour à Rome, il avait eu pour disciple Rhodon.

Déserteur du christianisme par esprit d'orgueil, il fonda en Mésopotamie, sous le règne de Marc-Aurèle, une secte gnostique qui, tout en adoptant la doctrine des éons, imaginée par Valenlin, professait des principes sévères, interdisait le vin et le mariage. Ses sectateurs furent appelés tatianites, encratiles, hydroparastates ' .

La plupart de ses nombreux écrits sont perdus, notamment :

• Cf. Tat. Or. adv. Grsec, c. xvi, xxix, xxxv, xlii ; Hippolyt., Philos., VII), c. XVI ; Euseb., Hisl. eccL, IV, xvi, xxviii ; V, xiir ; lren.,Adv. haer., I, XXVIII ; Epiph., Hxr,, xLVi ; Clem. Alex., Strom.. III, p. i83; Hieron.. In Amos, c. ii ; Calai., c. xxix.

1. son Traité des animaux, qu'il mentionne lui-même dans son Discours, c. xv; 2. un Recueil de problèmes, où il explique certains points difficiles des saintes Ecritures'; 3. iiîûî toO v,a.-à Tôv (TùiTripa. y.cizapri<T[j.o~j^; 4. V Harmonie des Evangiles , où ses aspirations gnostiques lui ont fait omettre la généalogie du Christ et tout ce qui concerne son origine et sa naissance humaine. Cet ouvrage, malgré son caractère hérétique, n'était pas seulement répandu chez les tatianites, mais encore chez les orthodoxes, et Théodoret, évêque de Cyr, se voyait encore obligé, au cinquième siècle, de le bannir de ses églises et de le remplacer par les vrais Evangiles \

Nous avons encore de lui le Discours contre les Grecs, en quarante-deux chapitres, écrit vers 170, avant son apostasie. Il y apprécie le paganisme beaucoup plus sévèrement que saint Justin ; il n'y voit rien que de démoniaque. Son langage est aussi très-agressif. La tendance de cet écrit est indiquée dans ce passage de la conclusion : « Après avoir connu Dieu et ses œuvres, je suis prêt à vous rendre compte de mes principes, sans pour cela renoncer au culte du vrai Dieu. »

« 0 Hellènes ! s'écrie-t-il dès le début, ne haïssez point les barbares et ne méprisez point leurs doctrines. Nommez-moi, en effet, une seule de vos inventions 'qui ne vienne point des barbares. » Puis, se moquant des erreurs de leurs philosophes : c'est avec raison, dit-il, que les chrétiens rejettent leurs doctrines et leur idolâtrie. « Je ne veux point adorer ce qui a été créé pour notre usage. Or, puisque c'est pour notre usage que le soleil et la lune ont été créés, comment pourrais-je adorer mes serviteurs ))(ch. iv)? Les chrétiens préfèrent honorer Dieu et son Verbe, qui a créé le monde. Le Verbe et le Saint-Esprit ont rendu les hommes immortels ; mais les démons les ont séduits, et sont devenus ainsi les fondateurs du paganisme, dont Tatien flagelle impitoyablement les folles extravagances (ch. vni-x). 11 n'y a point de destin, et tout homme est libre ; c'est pourquoi « mourez au monde en rejetant sa folie, et vivez pour Dieu eu vous dépouillant par sa connaissance de votre première nativité » (dans le péché), c. xi. Gardez-vous des guérisons et des prophéties des démons ; ce sont des artifices faux et trompeurs (ch. xvn-xx). Aux railleries des Grecs sur

^ Euseh., Hisl. eccL, lib. V, c. xiii. — ^ Clem. Alex., Slrom., III, p. 160. — » Hœrel. {ah., lib. I, c. xx.

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