‹ PatrologieChapitre 18 sur 143 · LES POLÉMISTES GRECS. — CLÉMENT F» ALEXANDRIE · texte numérisé non relu

LES POLÉMISTES GRECS. — CLÉMENT F» ALEXANDRIE

Il exhorte ensuite les païens à renoncer à de pareilles erreurs el à revenir au Dieu unique, que lem-s poètes et leurs philosophes ont signalé çà et là. mais à qui les prophètes, la sibylle et les saintes Ecritures des Hébreux ont rendu le témoignage le plus précis, o C'est là qu'on trouve de solides maximes de couduite, un coui't chemin pour arriver au bonheur, sans paroles éblouissantes et flatteuses. L'homme est afl'ranchi des liens du péché, abrité contre de funestes erreurs et conduit sûrement à la félicité promise. 11 y a plus : le Verbe de Dieu vous adresse lui-même la parole, afin de vous faire rougir de votre incréduhté, le Verbe de Dieu fait homme, afin que vous appreniez d'un homme comment l'homme peut devenir Dieu.

>> Croyez-en donc, ô hiimmes, Celui qui est à la fois homme et Dieu. Croyez-en, ô homme, le Dieu vivant qui a souffert et qui est adoré. Croyez-en, ô vous tous qui êtes hommes. Celui qui entre tous les hommes est le seul qui soit Dieu, et recevez le salut en récompense. Le plus beau chant qu'on puisse adresser à Dieu, c'est l'homme immortel, qui est instruit dans la justice et dans le cœur duquel habite la vérité. Puisque le Verbe de Dieu est venu lui-même à nous, nous n'avons plus besoin de fréquenter les écoles de la sagesse humaine qui se trouvent à Athènes, dans le reste de la Grèce et dans l'Ionie. L'univers entier est devenu, grâce à lui, une Athènes et une Grèce. Le soleil de la justice se répand sur l'humanité entière comme le soleil matériel éclaire toutes choses. La mort même, il l'a crucifiée pour en faire jaillir la vie ; il a arraché l'homme à sa perte et l'a transplanté dans une vie impérissable (ch. vinxi). Fuyez-donc les mauvaises habitudes, les pernicieuses erreurs ; alors le Verbe de Dieu sera votre guide et le Saint- Esprit vous conduira à la porte du ciel. Vous y entrerez, vous verrez Dieu face à face et vous goûterez cette félicité dont nulle oreille n'a entendu parler et que l'esprit de l'homme n'a jamais comprise. LeternolJésus, le seul grand-prêtre du Dieu unique, prie lui-même pour les hommes et leur adresse cette invitation : Venez à moi et je vous communiquerai tous les biens que je possède ; je vous donnerai l'incorruptibilité, la connaissance de Dieu, moi tout entier « ch. xn).

Le Pédagogue est destiné à l'instruction des catéchumènes. Voici comment il se rattache à V Exhortation qui précède et aux Stromates qui vont suivre, V Exhortation avait pour but

d'exciter le désir de connaître la vraie religion et d'initier le lecteur à la partie théorique du christianisme. C'est alors seulement qu'il pourra bien saisir la doctrine chrétienne exposée dans les Stromal.es, ou Tapisser i us.

Le meilleur pédagogue ou le maître de la vie morale, c'est Jésus- Christ même, qui nous vient en aide comme Dieu et comme homme. L'auteur montre dans ces trois livres combien sa doctrine morale l'emporte sur les mœurs dégénérées du paganisme, chez les hommes comme chez les femmes; ces mœurs, il les étale cà et là dans toute leur nudité. Son but n'est pas seulement de nous instruire, mais encore d'améliorer notre àme et de la purifier de tout péché. C'est ce qui a lieu tout d'un coup, dans le baptême en particulier ; d'où vient qu'il est appelé grâce, illumination, perfection, bain. Mais nous devons aspirer de toutes nos forces à conserver la pureté que nous avons acquise dans le baptême, nous modérer dans le choix et la jouissance des mets, éviter dans les familles le luxe superflu et les divertissements bruyants, garder la chasteté dans le mariage, borner aux fins du mariage la jouissance de ce qui est permis ; les femmes surtout doivent s'abstenir de toute parure inutile, des pierres précieuses, des cheveux postiches ou colorés, des chaussures et des ornements en or, sinon elles ressembleront à des temples égyptiens. Les bains, les chrétiens ne doivent eu user que pour la propreté et la santé, et pour garder celle-ci, les hommes et les femmes doivent se livrer à différents exercices corporels.

Si cet ouvrage offre quantité de choses intéressantes pour la forme , le fond renferme des imperfections saillantes. Le récit est souvent embarrassé, sans liaisons et p»i4ant difficile à comprendre. Les preuves bibliques manquent d'une saine exégèse et dégénèrent souvent en jeux de mots : il est vrai que c'était le goût de l'époque.

Les Stromates expliquent au point de vue philosophique et religieux, suivant ce qu'on pouvait prévoir dans le Pédagogue, la vraie philosophie chrétienne, notamment dans ses rapports à la philosophie grecque et au judaïsme, où elle est cachée comme le noyau sous l'écorce [Strom., 1, i). « A la vérité, ditil, plusieurs esprits inquiets pensent qu'il vaut mieux s'en tenir aux vérit/^s de foi les phis indispensables et négliger tout ce qui est au-delà ; d'autant plus que la philosophie a

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déjà causé bien des maux. Cependant, on ponl user de tout (avec intelligence) et en tirer profit. Ces livres, aux couleurs diverses et variées, ont précisément pour i)ut de répandre la semence delà science. Je prouverai ensuite que la philosophie est l'ouvrage de la divine Providence, Oeix; ioyo-j Tzpo-jrAu^ xa;. filocro'fioLv [Strom., liv. I, ch. i, fini.

Le solide fondement de toute connaissance, c'est la foi à la révélation divine, qui nous conduit seule et sûrement à la connaissance de la vérité et de la vertu, puis du péché et des moyens de le fuir, ce que n'ont pu faire Platon ni les autres philosophes {Stroin., I,xiv), malgré les nomhreux emprunts qu'ils ont faits aux Juifs. La théologie, par la doctrine de la révélation divine, est donc la maîtresse, v.-jom ï-ii-r.o.n ôîîwv •/«;. àvOowTTivwv, t't la philosophie la servante ; elle montre, comme les sciences humaines , la voie de la vérité et de la vertu (I, vu) ; elle est nécessaire pour l'intelligence des saintes Ecritures et utile pour la connaissance de la vérité divine (I, ix et XX), quand on n'en abuse pas, à Ja manière des sophistes et des hérétiques.

Au deuxième livre. Clément continue d'exposer la notion et le but de la science chrétienne de la foi. Elle procure la connaissance parfaite et la vision en Dieu, principe de toutes choses ; elle conduit par la pénitence et la purification de l'àme à l'union intime avec Dieu dans l'amour. Le mariage n'y est point un obstacle, comme le prétendent les hérétiques.

Cette idée sert de transition pour réfuter les nombreuses erreurs qui circulaient sur le mariage et pour asseoir, au troisième et au quatrième livres, la notion de la véritable gnose catholique, par opposition à la fausse gnose des hérétiques. La vraie gnose consiste à faire de sérieux efforts vers la perfection et à donner les plus grandes marques possibles d'amour de Dieu. Cet amour trouve son expression dans la chasteté virginale et dans le sacrifice de sa vie par le martjTe. Toutes choses qui n'ont rien de commun avec la façon de penser et d'agir des hérétiques. L'auteur développe ce contraste.

Au cinquième livre, Clément établit le rapport de la foi et de la science, niT-zi.',, yvwo-u, en éclaircissant d'abord ces deux notions et en montrant leur concordance. Il prouve que la première n'est pas, comme le disent les païens, une chose vaine

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et futile, car ou u'eu peut fournir aucune preuve. Elle n'est ni une pure hypothèse, OTrô/vjj't,-, ni un simple assentiment avant la preuve, V3 ékoOtio: tt^q ^xTïohiiîuc (j-jyy.r/.Tô'.bz'Ti;; c'est l'adhésion qu'on donne à un homme capable et éprouvé, G-uyxaTâôso-t;, i<T/upw Tivi, car qui ne voudrait pas croire Dieu ?

L'auteur s'élève en même temps contre cette assertion des hérétiques que la foi et la science sont essentiellement différentes. Elles le sont formellement, mais non matériellement. La gnose concorde avec l'espérance, elle est édifiée sur le fondement de la foi, elle est la meilleure connaissance de la vérité; elle affermit la foi, écarte toutes les questions et tous les doutes.

.Jusqu'ici, le principal but de Clément a été de défendre la vraie gnose contre la fausse gnose des hérétiques et contre la philosophie païenne, et d'y initier son lecteur, tout en montrant çà et là aux païens les côtés agréables qui peuvent les attirer, delà se voit évidemment dans les digressions II, ch. i, et V, IV. Au sixième livre, il les invite plus directement à déserter leur philosophie, d'autant plus qu'elle a emprunté aux Juifs ses meilleurs éléments. En acceptant l'Evangile, ils arriveraient à la pleine possession de la vérité promulguée par le Yerbe fait homme, qui l'avait annoncée déjà dans le monde souterrain aux païens et aux Juifs (VI, vi). Pour les y engager davantage, il leur fait voir comment le gnostique clirétien étouffe en lui toutes les passions, sans négliger la philosophie, mais en s'y appliquant sans relâche. Cependant, dit-il. la vraie source de la connaissance, c'est la sainte et divine Ecriture, expliquée conformément à la tradition ecclésiastique sous la direction de l'Esprit saint.

Le septième livre achève la peinture du parfait gnostique, en montrant comment il acquiert la ressemblance du Verbe qui réside en lui et mérite d'être appelé le frère du Seigneur, de même qu'il est l'ami et le fils de Dieu (III, x, p. 54-2). Le culte du vrai gnostique consiste à s'occuper continuellement de son âme, à s'enquérir de Dieu dans la prière et la contemplation, puis aussi des affaires humaines, de ce qu'est l'homme, de ce qui lui est naturel ou non, de ce qu'il doit faire et souffrir, de ce que sont la vertu et le vice. Tout cela, il le trouve dans la foi, qui consiste non pas à s'enquérir de Dieu par des recherches, mais h confesser qu'il existe et à l'honorer pour ce

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quil est. Il faut donc partir de la foi, y fairo des progrès, et, par la grâce de Dieu, s'élever à la science autant qu'il est possible. Arrivé, ainsi, par le moyen de la foi, de la grâce divine et des autres purifications et exercices (YIII, n), au repos imperturbable de la vision en Dieu, la direction vers la vertu lui devient si naturelle que la pesanteur l'est à la pierre.

Enfin, Clément réfute cette objection des païens et des Juifs, que la multitude des sectes chrétiennes rend la foi catholique douteuse. La même chose, dit-il, se rencontre chez les Grecs et les Juifs; cela prouve seulement qu'avant d'embrasser le chri.stianisme, il faut examiner. Si les hérétiques invoquent aussi les livres des saintes Ecritures, c'est, ou qu'ils ne les reconnaissent pas tous, ou qu'ils changent arbitrairement ceux qu'ils reconnaissent. Or, la tradition et l'Eghse fournissent une règle infaillible pour étabhr le nombre des livres sacrés et pour les bien interpréter. De plus, toutes les hérésies et toutes les sociétés qu'elles ont établies sont postérieures à la seule Eglise catholique, avec .sa foi immuable et sa complète vérité.

Tout cela se succède un peu pêle-mêle, ainsi que Clément l'avoue lui-même au commencement du sixième livre et à la fin du septième. *< Qu'on ne s'étonne point, dit-il, du désordre qui règne dans ces explications. J'ai écrit dans ces livres ce qui me venait à l'esprit, de même qu'on place pêle-mêle dans un jardin des fleurs de toute espèce. Je les ai à dessein disposées de la sorte, à la façon des Grecs, afin qu'on fût forcé de les lire plus attentivement et d'en extraire ce qu'il y a de bon. <>

Clément ayant annoncé une suite, dont le commencement, cité par Photius, concorde avec ce que nous avons de lui, on doit considérer le huitième livre comme authentique, malgré tout ce qui a été dit de contraire. C'est l'exposition d'un système dialectique d'après la logique d'Aristote et la méthode de Platon, entreprise dans le but d'exciter les chrétiens à l'étude de la philosophie, afin qu'ils ne soient pas inférieurs aux païens.

D'après cette analyse des S tramâtes, Clément est le premier (saint Irénée avait décliné cette tâche) qui ait essayé eu Orient de fonder sur ses propres bases une science chrétienne de la foi pour l'opposer à la philosophie païenne, et

d'y faire entrer les moilleiirs ôléments de la philosophie, au lieu de la repousser avec dédain, comme faisaient Tatien, Hermias et d'autres ; son dessein était de faciliter aux savants de la Grèce leur passage au chi*istianisme. Nous croyons donc utile de faire un exposé sommaire de ses vues.

De l'importance de la science païenne dans ses ^'apports avec la foi chrétienne.

Convaincu que toute bonne impulsion vient de Dieu, Clément attribue à l'influence du Yerbe divin, avant l'Incarnation, tous les bons éléments de la philosophie païenne *. Et il formule cette idée par ce célèbre axiome : « Les .Juifs ont eu la loi, les Grecs la philosophie avant l'apparition du Verbe, » quia familiarisé leurs oreilles avec l'Evangile*. De là le nom de Moïse attique qu'il donne à Platon, à cause des nombreux emprunts qu'il a faits aux .Iuifs\ La philosophie est donc le premier degré pour arriver à Jésus-Christ et à sa parfaite doctrine.

L'étudier lui semble le meilleur moyen de culture intellectuelle. Sans elle, on ne peut bien entendre ni les choses divines ni les saintes Ecritures ', de même que la philosophie éclectique ouvre le chemin de la vertu \ Celui donc qui veut arriver à la sagesse sans la philosophie, sans la dialectique et l'étude de la nature, ressemble à celui qui voudrait récolter du raisin sans cultiver sa vigne ^ (Test par la philosophie seulement qu'on peut amener les païens au christianisme, f( car on inspire .surtout de la confiance quand on joint la connaissance des choses à la réfutation. » Cependant, comme la philosophie mêle le faux avec le vrai, il faut tirer la sagesse de la philosophie comme on cueille des roses parmi les épines '. Saint Paul lui-même* ne blâme pas tous les philosophes, mais seulement les épicuriens, et en partie les stoïciens ^ La philosophie est un sohde boulevard contre les, assauts des hérétiques quels qu'ils soient ; quand elle s'élève par la foi chrétienne jusqu'à la gnose véritable, elle rempht le gnostique de délices et le purifie de ses passions. « La

1 D'après Jean, i, 4-5, 9-10. — » Lib. VI, c. vi. — ' Slrom., lib. I, c. xxii, fin. — '' Strom., I, ix. — ^ Strom.. I, vu. — '^ Slrom.. I. ix. — ' Strom., lib. II. c. I, fin. — « Colofts., ii, 4 et 8. - « Strom.. lib. I, c. it.

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guose lui enlève ses passions psychiques, le sanclilie et le soustrait aux vices ; c'est le cas surtout d'appliquer cette parole : « Vous êtes lavés. » Le parlait guostique est celui qui a blanchi dans l'étude des saintes lettres, « celui dont la vie n'est que paroles et actions conformes à la tradition du Seigneur. »

Ainsi, tout en appliquant auK chrétiens initiés à la philosophie le terme vague et captieux de f/nosiique, Clément l'entend aussi dans un autre sens. La gnose, dit-il, n'est pas le privilège d'une classe particulière (des soi-disant spirituels;, c'est un don analogue au don de la science que le Seigneur accorda à Pierre, à Jean, à Jacques et à Paul, Tra^oi^wxêv aÙTotç

La philosophie n'est donc, aux yeux de Clément, qu'une préparation à la théologie chrétienne, suivant cette maxime d'Aristote, que toutes les sciences doivent être subordonnées à la métaphysique', comme des servantes à une reine ; il veut que la philosophie soit la servante de la foi \ ancUla théologien. La théologie l'emporte par le fond de ses doctrines comme par la sécurité qu'elle procure : « La philosophie des Grecs, tout en portant le même nom, diffère de la nôtre, soit par l'étendue des connaissances , 'soit par l'évidence des preuves , car nous sommes enseignes de Dieu, et c'est par son Fils que nous connaissons les saintes Ecritures *. » D'après cela. Clément était éclectique en philosophie.

Pour .que la science révélée demeure intacte et conforme à la croyance traditionnelle de l'Eglise, Clément veut que la philosophie soit éditiée sur le fondement de la gnose chrétienne, de la foi ecclésiastique, et qu'elle se meuve dans ses limites, ce qui v(!ut dire, selon l'interprétation d'isaïe, vu, M, par les Septante : Si vous ne croyez pas, vous ne saurez pas, d'après ce principe : F ides prxcedit intellectum '. Ce principe.

< Citation tirée des Hypotyposes, ouvrage perdu, dans Eusèbe, Hist. eccL, liv. II, c. I, et Strom., I, i. — * Aristote, Mélapli., III, ii.

' D'après Gâtâtes, ch. iv. Autrefois, c"est-à-dire avant Jésus-Clirist. la philosophie était la maîtresse, aujourd'hui elle est la servante; c'est ainsi qu'Agar, tout en ayant d'abord plus de crédit auprès d'Abraham, dut cependant, à la tin, devenir la servante de Sara. —'< Strom., I, xx.

^ Par le mot foi, Clément entend tantôt la doctrine môme, tanlOt l'adhésion à cette doctrine, adhésion qui est à la fois naturelle et surnaturelle. Par sou côté surnaturel, « la foi est une force pour le salul et unepuissance pour la vie éternelle, » Strom., II, xu.

valable seulement pour le gnostique chrétien et non pour l'incroyant, est aussi nécessaire que fécond en conséquences; car, dès que le chrétien admet que Jésus-Christ est Dieu et un maître infaillible, il serait absurde de subordonner son adhésion au christianisme à une démonstration scientifique : il suffit que Dieu ait répondu aux questions décisives. La foi infaillible de l'Eglise est pour nous le critérium de la vérité ; en adhérant fermement à la doctrine divine et en la gravant dans sa conduite , le chrétien, selon la promesse du Christ, arrive à reconnaître qu'elle est divine'. Aussi «la foi n'est pas moins nécessaire à la vie spirituelle du gnostique que la respiration à la vie sensible. » « Ces deux choses, la foi et la science, sont inséparables. Pas de foi sans la science et pas de science sans la foi*. >i

Le but de la science n'est donc pas d'ajouter à la foi, mais de la développer et de l'affermir : « La foi est la connaissance résumée des choses essentielles ; la gnose, c'est la ferme démonstration de ce qu'on a appris par la foi; comme elle est édifiée sur la foi par la doctrine du Seigneur, la foi devient ainsi une connaissance inébranlable. » Le simple fidèle adhère à la foi uniquement parce quelle vient de Dieu ; le théologien , parce qu'elle est nécessaire et forme un tout harmonieux.

Cette théorie sur les relations de la foi et de la science, Clément n'y est pas toujours resté fidèle : non seulement il a fait servir la philosophie à l'explication de la théologie, mais il l'a confondue quelquefois avec celle-ci; il le dit lui-même au début des Stromates : « Ces livres contiendront les vérités chrétiennes mêlées aux doctrines philosophiques, ou plutôt couvertes et cachées par celles-ci , comme l'écorce cache le noyau du fruit; » passage qui, dans la suite, l'a fait accuser de platonisme. Clément commet la même inconséquence lorsqu'il décrit l'influence morale du travail scientifique. Quand il représente son gnostique comme privé de sentiment et pareil

à une monade, îU --cj à/rà^îtav Ozo\>uvjo: «vSjOwtto;, à/^pc/.-j7o; fzovafJr/.ôj

■/hiza.1, il s'écarte bien loin du point de wlg chrétien et se perd

visiblement dans l'égoïsme des stoïciens. Nous devons donc l'avouer : cette tentative pour fonder une

< Jean, vu, 17. ~- " Sirom., I. i Lib. VIII. Voy. Knittel, Pistis et Gnosia, dans Clément d'Alexandrie.

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science de la foi est avortée, malgré l'esprit qui règne dans ses explications. La faute en revient en grande partie h la philosophie grecque, qui avait vécu et était devenue sceptique. Elle était peu propre à devenir une science auxiliaire de la théologie*.

Doctrine de Clément d'Alexandrie.

Le but pratique que Clément dit s'être proposé dans son grand ouvrage ne permet pas d'y chercher un ordre systématique; en revanche, on y trouve quantité de beaux passages sur les doctrines de l'Eglise, ses institutions, ainsi que sur la vie ascétique'.

1. Il rejette les livres apocryphes et admet nos quatre Evangiles ; il cite tous les autres livres canoniques du Nouveau Testament, à l'exception de l'épitre à Philémon, de l'épître de saint Jacques et de la seconde de saint Pierre. Il a aussi des textes de la plupart des livres de l'Ancien Testament, et même des livres deutérocanoniques : Esther, Tobie, Sagesse, Ecclésiastique, Machabées. Quand il emprunte aux apocryphes, il ne marque point leur rapport avec les livres canoniques, dont il atteste l'inspiration par diverses formules.

Outre l'Ecriture sainte, Clément mentionne encore, comme source de la foi, la tradition qui sert à l'expliquer. « Le parfait gnostique, dit-il, est celui-là seul qui a blanchi dans l'étude des saintes lettres, et qui maintient la règle apostoHque

et ecclésiastique de la foi ; tôv cnzo'rxonvSn-i v.oà l/.z/vio-tao-Ttxrjv o-w^wv

opeo-ouia-j Twv b'oyfxârwv \ Quant à ccux qui ignorent ou qui doutent, il les renvoie aux maîtres de l'Eglise, qui interprètent les saintes Ecritures conformément à l'ensemble de la révélation.

2. La sainte Trinité est proclamée à la fm du Pédagogue dans la prière suivante : (( Regardez vos enfants d'un œil propice, divin Pédagogue ; Fils et Père, qui n'êtes qu'un Seigneur, donnez à ceux qui vous obéissent d'être remplis de la ressemblance de votre image et de vous trouver selon leur pouvoir un Dieu et un juge favorable. Faites que tous, tant que nous sommes, qui vivons dans votre paix, étant trans-

' Voy. Kling, Importance de Clément pour iorigmede la théologie. Etudes et critiques, 1811. — » Permaneder, Patrol. spécial., t. II. les a troupes avec soin, — ' Strom., lib. VII, c. xvi.

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férés à votre cité immortelle, après avoir traversé les llols que met le péché entre elle et nous, nous nous assemblions en tranquillité par votre Esprit saint, pour vous louer et vous remercier nuit et jour jusqu'à la fin de notre vie '. »

Ailleurs, il dit expressément : « Un seul est le Père de toutes choses, et un seul le Verbe de toutes choses, et un seul le Saint-Esprit, et un seul et le même partout'. »

11 parle dans le même sens à propos d'un texte analogue dans le Timée de Platon : '< Je l'entends ainsi, afin de désigner par là la sainte Trinité, savoir : le troisième est le Saint-Esprit, le second le Fils, par qui tout a été fait selon la volonté du Père'. » C'est pourquoi il nous invite à louer et adorer le Père, le Fils et le Saint-Esprit comme un seul Dieu \ «Le Père, dit-il, est rêtre sans attribut, incompréhensible et ineffable ; le Fils, au contraire, est la sagesse, la science et la vérité, et tout ce qu'on peut renfermer dans ces expressions. Le Saint-Esprit est la lumière de la vérité , la vraie lumière , sans ombre ni obscurité, l'Esprit du Seigneur, qui sans se partager se communique à tous ceux qui sont sanctifiés par la foi". » Ces noms de la Trinité, dit ailleurs Clément, nous les employons d'après l'Ecriture, non pas comme des noms propres, mais parce que nous ne savons rien de mieux, afin que notre esprit pense à quelque chose de précis ; car aucun de ces mots ne désigne Dieu, mais tous ensemble nous rappellent sa vertu divine*^. iNotre faible esprit ne peut exprimer ni son vrai nom, ni son essence ; il ne peut que parler de la vertu et des œuvres de Dieu'. C'est donc à tort qu'on la accusé de sabellianisme ou de subordinatianisme ; les obscurité de son style s'expliquent en grande partie par la discipline de Tarcane".

3. Il est surtout intéressant de l'entendre parler de l'Eglise : « Maintenant je ne nomme pas le lieu, mais l'assemblée des élus de l'Eglise. » La véritable Eglise, dit-il, est celle qui est la plus ancienne et qui a précédé toutes les hérésies, l'Eglise une comme Dieu est un , Eghse catholique, où l'on trouve la pleine vérité, et non chez les hérétiques, lesquels sont tous postérieurs aux apôtres et n'ont avec eux aucun rapport. C'est par eux, au contraire, que les saintes Ecritures ont été mutilées,

1 Cf. Peday., iib. 1, cap. j. — » Strom., V, xiv. — ^ Pedag., 1, vi. — * Pedag., III, xn. — ^ Slrom., VI, xi. — « Sirom.,'V, xii, flu. — " Strom., VI. XIX, -- Hiuber, Philos, des Pères de t'EgUse, p. 140.

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OU rejelées, ou faussement iuterpivtôes; car ils ont renie la tradition de l'Eglise lorienlale). Leurs maîtres n'ont que des opinions, tandis que nous avons la tradition divine transmise par les apôtres et leurs disciples : « Pour nous, celui-là seul est un (vrai) gnostique qui a blanchi sur les saintes Ecritures, qui conserve la règle dogmatique des apôtres et de l'Eglise, qui vit selon l'Evangile, qui puise dans le Seigneur, dans la loi et les prophètes, les preuves dont il peut avoir besoin. »

■i. Si les confesseurs de la foi meurent en si grand nombre, comparativement aux hérétiques. Clément l'attribue à la visibilité de l'Eghse : « Les uns disent que le martyre consiste dans la vraie connaissance, les autres que c'est un suicide de confesser Dieu au péril de sa vie; selon d'autres, c'est la crainte qui inspire de pareils sophismes. Quant à l'Eglise catholique, elle exige de ses membres, tout en désapprouvant qu'ils aillent s'offrir eux-mêmes, qu'ils confessent ouvertement devant l'autorité leur foi au Dieu vivant, qu'ils la défendent de leur mieux, et, s'il le faut, qu'ils la scellent de leur sang*. » C'est par là seulement que le martyr arrive avec confiance auprès de son maître et de son ami, qui le salue du nom de « frère bien-aimé , •> à cause de la conformité de leur vie [ibicL, IV, 4).

5. Des sacrements. — Le baptême. « Nous y voyons se réaliser précisément ce qui a été figuré par le Seigneur. Baptisés, nous sommes éclairés : éclairés, nous recevons l'adoption des enfants; adoptés, nous devenons parfaits; parfaits, nous devenons immortels. Cette opération a didérents noms : gi'àce, illumination, ablution. Grâce, en tant que nous sont remises les peines dues au péché ; illumination, parce qu'il nous est donné de voir cette sainte et salutaire lumière par laquelle nous connaissons Dieu'. »

La pénitence. « Ce qui est fait est passé, et ne saurait n'avoir pas été fait. Aussi, en remettant les péchés commis avant la foi, le Seigneur ne fait point qu'ils n'aient pas été commis, mais il fait comme s'ils ne l'avaient pas été. » Il en est autrement des péchés commis après le baptême, et qui sont proprement la cause pour laquelle Dieu punit l'homme. « Jl faut savoir, en effet, que ceux qui tombent dans le péché après le

' Sirom., IV, vu, x. — ' Pedag.. I, vi.

bain (baptismal) ne doivent plus seulement être avertis, mais châtiés. Ce qui a été fait avant est remis; ce qui a été fait après doit être effacé par l'expiation '. » Et alors même que le pécheur fait pénitence et est pardonné, on doit lui faire sentir sa faute, puisqu'il n'y a pas de nouveau bain pour le laver de ses péchés'. Pour des fautes très-graves, on ne doit imposer qu'une fois la pénitence publique. Aussi la vraie pénitence consiste à ne plus pécher^.

Cette expiation se continue dans le purgatoire ; car si les justes, à proportion de leurs mérites, entrent dans un heu de repos, il n'en est pas ainsi de ceux qui ne sont pas entièrement purs. Quand un chrétien, par une longue pénitence, s'est débarrassé de ses fautes, il passe de là à un châtiment plus sévère, bien qu'il soit mieux là qu'où il était précédemment.

— Cependant, alors mêmes que les peines y ont cessé et que l'expiation est accomplie, il lui reste la tristesse de n'avoir pas été jugé digne d'entrer dans la même bergerie que les autres, ce qui exige la vraie connaissance et lamour de Dieu*. Le bon chrétien doit donc (dans ses prières) garder un souvenir compatissant à ceux qui, après la mort, ont encore des peines à souffrir, et qui, maintenant, confessent leurs péchés dans la douleur \

Eucharistie. « L'Eglise appehe ses enfants et les nourrit de son lait, — de l'enfant devenu Verbe. — Le Yerbe est tout pour l'enfant : il est son père, sa mère, son maître, son nourricier. Mangez ma chair, dit-il, et buvez mon sang. — Cette nourriture toute particulière . c'est le Seigneur qui vous l'offre; il vous présente sa chair, il répand son sang; rien ne manque plus à l'accroissement de l'Eglise. 0 mystère incompréhensible'^! Le sacrifice de Melchisédech est la figure du sacrifice eucharistique ^ »

Si Clément préfère la virginité, parce qu'elle est un don de Dieu, un plus haut degré de perfection, une anticipation de notre état futur, le mariage ne lui semble pas moins sacré dans son but, d'autant plus qu'il est d'institution divine. <' L'Ecriture, dit-il, ne permet pas aux mariés de se séparer, et elle établit cette loi : Vous ne quitterez point votre femme, si ce n'est

' Slrom., IV, XXIV, à la fin. — * Ibid., II, xiii. — ' Ibid., IV, xii, à la fin.

— * Strom.. lib. VI, c. xiv, et IV, xxv. — • Ibid., VII, xii. — ® Pedag.. I. VI. ' Strom., IV, xxv, à la fin.

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pour adultère ; mais elle croit que c'est adultère à ceux qui sont séparés de se remarier tant que l'un des deux est en vie'. ')

6. Clément dépeint avec une grande élévation de langage la vie religieuse et ecclésiastique'. Etre chrétien et vivre dans l'impureté païenne ne vont pas ensemble. Celui qui pèche en pensées, paroles ou actions, pèche contre l'Eglise, contre son propre corps; la vraie foi doit être une foi vivante, fides doctrina Domini, caiitate formata; car il vous a été dit : f( Soyez parfaits comme votre Père céleste est parfait^. » L'homme n'est pas réellement bon par nature, il le devient par l'instruction et l'exercice, ov yào m-ô'jtt, y.âovjTst §î, comme le médecin et le pilote', et il le devient par la sagesse de Jésus- Christ , laquelle se distingue de la sagesse humaine par l'étendue de la connaissance, par une démonstration plus excellente et aussi par la vertu divine qui lui est inhérente*.

A la connaissance ainsi obtenue, il faut joindre la charité, qui consomme le chrétien". C'est pourquoi il ne se contente pas d'une piété purement extérieure : « Etre chaste , c'est avoir des sentiments chastes". Tout en le reconnaissant, le peuple, oi 75-o),),Qt, et il y a dans ce nombre quantité de gens qui n'habitent pas la campagne, donne surtout du prix aux choses corporelles (à l'abstinence extérieure), et non à la direction de son esprit, bien que, sans l'esprit, le corps tombât en cendre et en poussière ^. y>

Une chose qui avance singulièrement la perfection chrétienne, c'est la prière, qui est un commerce, un entretien avec Dieu, b-j.ùL'x Trpo; Tov fc)j&v il zbyjn, pendant lequel nous élevons au ciel notre tête et nos mains. La prière contribue beaucoup plus à la perfection que la société des hommes vertueux. '< Ceux qui sont le plus versés dans la connaissance de JJieu et qui s'y conforment le mieux par leur vertu, doivent aussi prier davantage, afin que le bien leur devienne habituel. Le mercredi et le vendredi, ils doivent joindre le jeûne à la prière. » Uni à la société des fidèles, c le gnostique prie avec

les anges, auxquels il ressemble déjà; même quand il prie

seul, il est entouré du chœur des saints ^ » « Sa vie tout en-

^ Strom., II, XXIII. (Citai, du Imd.J — ' Ibid., lib. VII, c. xii-xiv — 'Ibid., c. IV. —* Ibid., I, VI. — 5 ibid., I, xx. — « fhid.. VII. x. — ^ find. V. I. - » Ibid.. III. VI. - " Ibid.. VII, XII.

tière doit être un hymne et une louange à Dieu. » De là vient que plusieurs ont coutume de prier à trois heures déterminées du jour, ou plutôt le gnostique prie en esprit à toute heure, d'abord pour obtenir la rémission de ses péchés, ensuite pour ne plus pécher et enfin pour être capable de faire le bien'.

Nons devons des éditions de Clément d'Alexandrie à Sylburg, Heidelb., 1.592; Potter, théol. anglican ,"Oxon., 1715, t. Il, léimp. à Venise, 1757 ; Migne, avec de nonvellf^s recherches, sér. grecq., t. VIII et IX. Edition portative : Oberthnr, gr. et lat. (Coîlect. Pair, grœc, t. IV-VI); Klotz, en grec, Lips., 1831-1834, en 4 vol. (très-incorr.). Cf. Tillemont, t. III; Ceillier, tome II, éd. 2^ Kelnkens, De Clem. Alex., V, Ratisb., 1850; Mœhler, Patrologie, p. 430; Freppel, Clément d' Alexandrie, Vayi?., 1866; Stoeckl, Manuel de l'hist. de la philos., Mayence, 1870.

^ 33. Orlg'<«ne (mort en 234).

Cf. Dan. Huetii Origeniana, Paris, 1668-1769; De la Rue, Op. Orig., t. IV; Migne, sér. gr., t. XVII ; Héfelé, dans YEncycl. de la théol. cathol., éd. Ganme.

Né à Alexandrie, vers 185, de parents chrétiens et nourri des principes de la foi, il n'est pas étonnant qu'Origène ait voulu, dès sa jeunesse, partager le martyre de son père Léonide. Arrêté dans son dessein, il protesta par écrit « qu'il ne changerait jamais de sentiment par égard pour ses proches. » Ses maîtres en théologie furent Pantènc et Clément, puis le néoplatonicien Ammonius Sakkas, dont les leçons, fréquentées en compagnie de Longin et de Plotin, eurent sur lui une prodigieuse mais funeste influence'. Chef de l'école d'Alexandrie dès l'âge de dix-huit ans (203), très-versé dans la littérature grecque, doué de talents remarquables relevés par le goût de la piété, il montra tant de profondeur dans ses leçons sur l'Ecriture, que ses auditeurs « le croyaient inspiré du Saint- Esprit, d'où émanent les prophètes. » Plusieurs de ses auditeurs l'afTeclionnaient à un tel point qu'ils disaient de lui et de saint Grégoire le Thaumaturge : a C'est l'âme de David fondue avec l'âme de Jonathas. » Préludant à son cours de théologie par des leçons qui embrassaient tout le domaine de la philosophie, psychologie, dialectique, physique, géométrie, astronomie, philosophie morale , histoire de la philoso-

' Strom-, VII. XII. — ' V. Kniaer, Revue de thM. hixt., de Illgen, 18i:>. 1. 1.

phie, il captiva une foule déjeunes païens. Le cours de théologie se terminait par une étude complète de l'Ecriture sainte.

Parmi ses disciples, nous citerons le martyr Plutarque, évèque d'Héraclée, lierais et peut-être aussi Potamienne, Plusieurs se disting-uèrent comme martyrs dans la persécution de Sévère, qui, en Egypte, fut poussée avec une grande énergie par le proconsul Aquila (203). Origène les avait souvent excités au martyre au péril de sa vie '.

Origène vivait en véritable ascète. Malheureusement, son zèle et son austérité le poussèrent à un acte que lui-même déplora dans la suite. Une fausse interprétation de l'Evangile, Matth., XIX, 12, le détermina à se mutiler lui-même pour tuer les passions dans leur germe et échapper aux méchants propos des païens touchant ses relations avec les femmes, dont plusieurs recevaient ses leçons. Cette action, qu'il dissimula d'abord, lui valut plus tard toute sorte de désagréments. Désireux de faire connais.sance avec « la plus ancienne Eglise, » il fit le voyage de Rome dans les premières années du troisième siècle; mais il retourna bientôt à Alexandrie pour y reprendre son enseignement. 11 se chargea, avec l'aide d'Héraclas, de la première division des catéchumènes. C'est à cette époque que furent composés ses grands travaux sur l'Ecriture sainte. Son ami Âmbroise, qui était riche, l'aida de ses ressources ; il lui donna sept notaires pour écrire sous sa dictée, sept copistes et des fdles qui transcrivaient ses travaux en la plus belle écriture. Grâce à ces secours, il put commencer son grand ouvrage biblique, les IJexaples, pour lesquels il se mit à l'étude de l'hébreu.

En 215, il lit le voyage d'Arabie pour y instruire un général désireux de se convertir. L'année suivante, il fuyait de nou- \eau Alexandrie afin d'échapper aux embûches de Caracalla, et se rendait à Jérusalem auprès de son ami l'évèque Alexandre et de ïhéocliste de Césarée. Retourné à Alexandrie, il fut bientôt appelé à Anlioche pour initier au christianisme la mère d'Alexandre Sévère, JuMe Mamméo. Yers 228, il fut délégué en Grèce pour apaiser des divisions qui venaient d'y éclater. Il s'y rendit, avec des recommandations écrites de l'évèque Démétrius, en passant par la Palestine. C'est là qu'il fut

^ Cf. Eusèbe, //i.s<., VI, c. ii, m, vi, viii. xiv, xxxvi; Hieron., Calai, c. Liv; Photius, Biblioth., cod. 8.

t86 PATHOLOGIE.

ordonné anticanoniquement par les deux évêques nommés, car Démétrius ne les y avait pas autorisés. Au retour de son voyage, il trouva son évèque Démétrius fort indisposé contre lui à cause de celle ordination et des doctrines étranges qu'on préiait à Origène. Orig-éne se décida à quitter Alexandrie. Démétrius, emporté par. son zèle, convoqua à Alexandrie (231) un synode qui le déclara déchu de sa dignité ecclésiastique et l'excommunia. Dans un second synode, il notifia ce décret aux autres Eglises. Sa décision, toutefois, fut repoussée par les Eglises d'Achaïe, de Palesline, de Phénicie et d'Arabie. Il paraît qu'Origéne eut aussi à subir les hostilités du successeur de Démétrius, Iléraelas, son ancien élève'. 11 lesta donc à Césarée, auprès de son ami Théoctiste, et y fonda une école de théologie, d'où sortit Grégoire le Thaumaturge. Il y composa aussi plusieurs écrits, et entreprit de là un nouveau voyage en Grèce (à Athènes). Un autre voyage plus célèbre est celui qu"il fit à Bostra.'cn Arabie (244), pour ramener dans la bonne voie Tévéque hérétique Bérylle. Le succès qu'il obtint est un des rares exemples de conversion sincère chez des hérétiques. 11 réussit également à propos de la secte des hypnopsy chiques. Il adressa ensuite une lettre à l'empereur Philippe, qui se montrait favorable aux chrétiens, et poursuivit avec ardeur ses travaux littéraires. C'est alors qu'il rédigea son grand ouvrage Contre Celse.

Après une carrière si bien remplie, il mérita dans la persécution de Dèce le renom de confesseur magnanime, et mourut à Tyr en 254, par suite de mauvais traitements. Il était âgé de soixante neuf ans.

Malgré plusieurs erroiu's, on trouverait à peine un auteur chrétien qui eût voué au culte de la science un zèle aussi persévérant et aus.si enthousiaste; de là ses deux surnoms de diamant et à' airain. •< Des docteur.-s, écrivait Vincent de Lérins au cinquième siècle, des prêtres, des confesseurs, des martyrs innombrables sont sortis de son sein, et on ne saurait dire combien il était aimé, estimé et admiré de tous. Qui oserait rabaisser un homme de cet espiit, de cette érudition, de cette grâce, au lieu de souscrire à ce proverbe : « Plutôt se tromper avec Origène que de dire la vérité avec d'autres ? » Expression^

' Pcellinger. H'pixjlyle cl Cnlixte, p. 262.

hyperbolique sans doute, et à hiquelle nous préférons celle-ci de saint Jérôme, dans le temps même où il combattait le plus vivement l'origénisme : a .Nimitons pas les défauts de celui dont nous pouvons suivre les vertus. »

Ses ouvrages, dont le nombre est tel qu'un homme pourrait à peine les hre, dit saint Jérôme (saint Epiphane les portait à six mille volumes), peuvent se ranger dans les quatre divisions suivantes :

Ouvrages d'exégèse.

Origène a véritablement blanchi dans ce labeur: nul. ni avant ni après lui, ne s'est voue à rEcritiue sainte avec autant de persévérance, d'aptitude et d'ardeur. Il se prépara à ce travail parla composition de ses Hexaples et de ses Oclaples. œuvre vraiment gigantesque '.

Origène est le père de l'exégèse. Voici quels étaient ses principes : il distinguait dans l'Ecriture un triple sens : le sens littéral, le sens moral, le sens mystique ou allégorique. Mais il jugeait nécessaire de préluder à cette élude en établissant un bon texte de l'Ecriture et en fixant le vrai sens des mots difficiles ou douteux. 11 entreprit les fiéxaples, travail colossal, pour fermer la bouche aux Juifs qui accusaient les chrétiens de se servir pour l'Ancien Testament d'un texte falsifié. 11 établit donc, sur six colonnes : le texte hébreu non ponctué, le même eu grec pour ceux qui savaient l'hébreu sans pouvoir le lire, la version d'Aquila. celle de Symmaqiie, celle des Septante, celle de Théodotion. Quand certains livres avaient différentes versions, il les ajoutait encore, de sorte que son ouvrage avait souvent huit, quelquefois neuf colonnes ; de là le nom à'octaple et enneaple. Il indiquait par des signes les passages qui variaient dans les diverses traductions'.

D'autres travaux préparatoires moins importants furent ses recherches sur les noms propres de la Bible, sur les poids et mesures des Hébrenx.

' Cf. éd. Moutlaucon, Paris, 1713, -2 vol. iii-fol.; Mignc, sér. gr., t. XV. XVI. L'édition de Field, Oxon., en o vol , était déjà annoncée en 1864. En 1875, il n'y avait encore que le I" volume en deux fascicules.

' Ce que les Septante avaient de plus que Thébreu était marqué d'obélisques ou de petiles broches; ce que l'hébreu avait en plus était désif^né par des astérisques. 11 est douteux qu'il se soit servi d'autres signes, comme le lemnisque •—) et l'hypolemnisque ( T").

Orig-ène procédait par des scolies, des commentaires et des explications pratiques, semées d'exhortations morales. Ce travail forme les sept huitièmes des œuvres encore existantes.

Dans les Hexaplos et les Octaples, Origène apparaît déjà comme le fondateur de l'interprétation philologique et grammaticale; mais il ne la considère ([ue comme un moyen; à ses yeux, la suprême mission de celui qui étudie la Bible consiste à approfondir le sens mystique et allégorique, en quoi il a surpassé de beaucoup son maître Clément. Ce système d'interprétation, il le justifie par le caractère inspiré de l'Ecriture ', par l'exemple de saint Paul' et par les contradictions qu'offrirait le sens littéral. Il avoue cependant que les passages historiques sont plus nombreux dans l'Ecriture que les passages uniquement spirituels ou allégoriques \ >■•

Travaux apologétiques et polémiques.

1. Ce sont d'abord ses huit livres Contre Celse, la plus vaste apologie que nous ayons jusqu'ici.

Il l'écrivit à l'instigation de son ami Ambroise d'Alexandrie, en réfutation de l'ouvrage que Celse, philosophe épicurien (platonicien éclectique), avait lancé contre le christianisme un siècle auparavant (vers loOi, sous le titre de Discours véritables. La défense d'Origène est une des meilleures apologies de l'antiquité. Elle fut composée vers l'an 2i9.

Dans sa dédicace à Ambroise, Origène déclare que c'est à contre-cœur qu'il a entrepris la réfutation de ce livre détestable. « Notre-Seigneur et Sauveur s'est tu quand on a rendu contre lui de faux témoignages en justice, convaincu que sa vie et les œuvres qu'il avait faites parmi les Juifs protégeraient beaucoup mieux son innocence contre les témoins et les accusateurs mensongers, que tout ce qu'il pourrait dire pour sa défense. — Pourquoi donc, mon pieux Ambroise, m'avez-vous demandé de réfuter les erreurs et les calomnies de Celse contre les chrétiens et contre la foi de nos fidèles ? Est-ce que la chose n'est pas assez forle d'elle-même pour repousser tous ces blasphèmes? Notre doctrine n'est-elle pas plus puissante

^ Il convient de croire qu'il n'y a pas dans l'Ecriture un seul iota d'où la sagesse divine soit absente. Hom. in Ex., I, iv.

' Gai, IV, 21 ; / Cor., xvi, 1-4; Col., u, 16-17 ; Hebr.,viu, y, etc. — ' Gen., IX, 21-28; XIX, 30-38; xxxviii, 8. — ^ De princip., IV, xix.

LKS POLÉMISTES fiRECS. — ORIGINE. 189

que n'importe quel écrit pour détruire tous les faux témoignages et enlever à tous les griefs les apparences mêmes de la vérité ? (Jui est-ce qui nous séparera de l'amour de Dieu ? Sera-ce l'affliction ou l'angoisse, la persécution ou la nudité, ou le péril ou le glaive, ainsi qu'il est écrit : Rien ne pourra jamais nous séparer de Vam.orir de Dieu qui est en Jésus-Christ notre Seigneur \ »

Il se peut néanmoins que, parmi le grand nombre de ceux qui se nomment chrétiens, il se trouve des « faibles dans la foi' » qui auront été ébranlés par des paroles de Celse et de ses afûdés. Je me suis donc résolu d'obéir à votre ordre, d'autant que l'Apôtre nous avertit de « prendre garde que personne ne nous surprenne par la sagesse mondaine et par de vaines tromperies '\ »

Origène suit pas à pas son adversaire, ce qui nous permet de mieux apprécier l'ouvrage de Celse, aujourd'hui perdu. Mais cette méthode expose à de fatigantes répétitions et brise l'enchaînement des idées*. L'effort principal de Celse est de faire passer Jésus-Christ et les apôtres pom' des imposteurs ; il combat chacun des dogmes chrétiens par un rationalisme très-accentué. Il reproche au christianisme de n'exiger que la foi, et aux chrétiens d'avoir sans cesse ces mots à la bouche : Ne cherche pas, mais crois.

La foi, répond Origène, serait déjà nécessaire par cette seule raison que la plupart des hommes, absorbés par les soins de la vie matérielle, n'ont ni assez d'inteUigence ni assez de loisirs pour examiner ; que la majorité du genre humain, privée de la foi, ne parviendrait jam.ais à la vérité. Du reste, qu'on examine seulement si notre foi ne s'accorde pas avec les doctrines communes et les opinions que la nature elle-même nous suggère, si des milliers d'individus n'ont pas été corrigés par elle et tirés de la fange du péché et du vice ; tandis que les prétendus sages, esclaves des passions de leur cœur, tombent dans toutes sortes de folies \ Et puis, si nous exhortons certains hommes à croire parce qu'ils ne peuvent rien au-

« Rom., VIII, 3o et suiv. — » Rom., xiv, 1. — ' Col, ii, 8. — ♦ Kellner (HeUt'nsme et chrhl.) a réuni dans un ordre systématique les objections de Celse (Cologne, 1865;. Voy. Orig. Opéra, éd. Bened., par De la Rue, t. 1; Migue, sér. gr., t. II. Cf. Ehrenfeucther, De Celso, chrislianorum adreisario pliilosopho. Gœtt., 18i8. trois programmes. — m, 9; m, 40 et 47.

i90 PATROLOGIE.

delà, il en est d'autres à qui nous nous efforçons, par des (|uestions et des réponses, de donner des convictions solides. Ainsi nous ne disons pas seulement, selon le reproche ironique de notre blasphémateur : Croyez que cet homme injurié, bafoué, puni d'une mort ignominieuse, est le Fils de Dieu; nous tâchons encore d '.appuyer toutes ces affirmations de preuves plus fortes encore que celles que nous avons déjà fournies'.

PiCprenant une à une les accusations elles insultes deCelse, Origène examine s'il est vrai que le christianisme ait une origine barbare, c'est-a-dire juive'-; il venge la personne du Christ, son origine, sa vie et ses souffrances, des reproches que Celse lui adresse par la bouche d'un Juif insolent^ Il fait de môme par rapport à la divinité du Christ et à sa descente du ciel pour racheter l'humanité coupable \ « 11 sied bien aux païens, dit-il ironiquement, avec leur théologie fabuleuse, de railler les doctrines de l'Ancien Testament. Quoi de plus véuérable que les saintes Ecritures, surtout que les écrits de Moise, plus anciens que tous les monuments littéraires du paganisme I Si Celse y a trouvé des choses qui l'ont choqué, cela prouve simplement qu'il ne les a pas bien comprises. »

Arrivant à la création et à l'origine du bien et du mal, Origène s'élève contre les folles idées de Celse sur les animaux soi-disant doues de raison ^ 11 explique la notion des anges, telle qu'elle est présentée dans l'Ancien et dans le Nouveau Testament, la résurrection dernière, la fm du monde, les diverses institutions et coutumes de l'Ancien Testament ; il montre enftn le rapport qui existe entre le judaïsme et le christianisme.

Les sixième et septième livres roulent sur différents sujets, et notamment sur la comparaison que Celse avait instituée entre les idées de Platon et les maximes de l'Evangile ^ entre Satan et l'antechrisl, sm' le Saint-Esprit et l'Incarnation ', sur les prophéties", sur la connaissance de Dieu°.

L'auteur termine en passant en revue les pratiques extérieures du christianisme. Celse, qui les trouvait étranges, objectait que les chrétiens n'avaient ni temples, ni autels, ni

' Lib. VI, c. X. ~ ' I, c. i-xxvi. — U, xxvii ; II, Lxxvm. — '' III, IV,

XXII. — 5 IV, XXUI-XGIX. — « VI, I-XXII. — 7 VI, LXIX-LXXX. — * VII, I-XXI.

— 9 vu, XXXVI-LII.

sUtues des dieux; qu'ils se retiraient de la vie publique, ne faisaient rien pour le bien de l'Etal, vivaient dans une rondiliou miseraide, persécutés, toutes cboses qui ne donnaient point une idée favorable de la puissance du Dieu qu'ils adoraient '.

La lecture de ce grand ouvrage apologétique laisse dans I àme une douce impression. Il est beau de voir Origène, au milieu de tant de persécutions, en butte à de si perfides attaques, non-seulement conserver Tespoir que le christianisme restera triomphant, mais avoir le courage de déclarer à la fm de son ouvrage qu'il se réjouit dans la pensée qu'un jour '( il sera la seule religion dominante-. " Ce qui le confirme dans cette conviction, « c'est qu'il pourrait démontrer par une multitude de miracles que la religion chrétienne est soutenue par une assistance surnaturelle. 11 ne se fait point de miracles chez les Juifs ; parmi les chrétiens, ils ne discontinuent point ; il s'en produit même de temps en temps qui surpassent tout ce qu'on a jamais vu jusque-là. Si nous méritons quelque confiance, nous dirons que nous-mème en avons été témoin \ » Et il ajoute : « On voit encore aujourd'hui parmi les chrétiens les traces de l'Esprit qui est descendu autrefois sous forme de colombe. Les chrétiens chassent les démons, guérissent toutes sortes de maladies, prédisent l'avenir quand il plaît au Verbe. Plusieurs même ont été poussés à la foi chrétienne comme malgré eux, parce que, soit dans un songe, soit dans une vision, une certaine vertu divine les avait tellement ébranlés et si profondément changés que non-seulement ils cessèrent complètement de le haïr, mais voulurent encore le défendre au prix de leur vie \ »

'2. Les Pldlosophiimena [confiitatio hxresium), qu'on lui a longtemps attribués, appartiennent certainement à Hippolyte.

3. Le dialogue De recta in Deum fide contra Marcionitas n'est pas non plus d'Origène; Tliéodoret l'attribue à Adamantius, ce qui explique peut-être sou insertion dans les œuvres d'Origène.

Travaux dor/matiques.

Les ouvrages dogmatiques perdus sont les izrMua.-zû^ (dix livres); de la Résurrection; du lAhre Arbitre; de la Pàqiie. Du

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