TROISIÈME PÉRIODE
APOGÉE DE LA LLTTÉRATURE PATRISTIQUE.
DU CONCILE ŒCUMÉNIQUE DE NICÉE (325) A LA MORT DF. LÉON LE GRAND (461).
§ 43. Progrès de la littératare chrétienne.
COUP d'œIL GÉNÉRAL.
La paix accordée à l'Eglise, la faveur même qu'elle obtint de l'Etat, aidèrent au progrès de la science chrétienne. Le Seignem', en lui accordant le don de la science, comme il lui avait donné au temps des persécutions le don de la foi, dans une large mesure, suscita aux quatrième et cinquième siècles un nombre si prodigieux d'écrivains ecclésiastiques, que cette période reçut le nom de siècles des Pères de l'Eglise.
Ce mouvement fut particulièrement accéléré par les doctes écoles d'Alexandrie, Césarée, Antioche, Edesse, Nisibe, Rinocorura, par les derniers efforts de la polémique païenne, et, en Orient, par les nombreuses hérésies des ariens, des nestoriens, des monophysites et des monothélites, par les controverses d'Origène, Photin, Apollinaire, et par TafTaire des Trois- Chapitres; dans le nord-ouest de IWfrique, par le donatisme ; en Occident, par l'hérésie de Pelage. Au rationalisme croissant des hérétiques, les moines opposèrent le véritable esprit chrétien*. Ceux qui combattirent les erreurs relatives à la personne de Jésus-Christ, d'après le symbole de Nicée et celui de saint Athanase, exposèrent presque toujours la doctrine de la Trinité au point de vue ontologique, de même qu'après la défaite du pélagianisme, les auteurs ecclésiastiques traitèrent avec plus de précision et d'exactitude des rapports de la liberté et de la grâce, des opérations divines et humaines dans l'homme régénéré.
La décadence de la littérature chrétienne à la fln du cinquième siècle, et surtout aux sixième et septième siècles,
' La litléral chrét. et le monach., par Mœhler {Feuil. hist. et politiques, t. VII).
s'explique à la fois par la situation extérieure et par les embarras intrinsèques de l'Eglise; en rient, par l'humeur conquérante, les passions sensuelles et adulatrices de l'islamisme; en Occident et en Afrique, par les invasions des Germains. Outre les disputes et les scissions innombrables qui déchirèrent le sein de l'Eglise, outre les subtilités fastidieuses des sectaires, les empereurs grecs exercèrent sur la foi un despotisme complet. C'était plus qu'il ne fallait pour perdre l'ancien monde et étouffer insensiblement la littérature chrétienne chez les Grecs et chez les Romains.
Cette période est encore remarquable par la disparition soudaine de la langue grecque à Rome et en Occident depuis Constantin. Il parait que, sous le pape Zosime (417), on ne possédait pas même à Rome le texte grec des canons de Nicée, et en 430, le pape Célestin mandait à Nestorius qu'il n'avait pas répondu plus tôt à ses lettres, parce qu'il n'avait pas de traducteur latin '.
Non-seulement le champ de la littérature s'agrandit considérablement, mais le progrès se révèle encore en ce que les diverses branches de la théologie sont traitées séparément. Nous allons citer ses principaux représentants dans ces diverses catégories.
i. L'histoire ecclésiastique a été fondée par Eusèbe, évêque de Césarée. Ce père de l'histoire de l'Eglise, comme on l'a surnommé, eut pour continuateurs Socrate, Sozomène, Théodoret, puis les ariens Philostorge, Théodore, lecteur de Constantinople, Evagre, avocat d'Antioche. On vit paraître ensuite, chez les Latins : Rufin, continuateur et traducteur d'Eusèbe, Cassiodore (Histor. tripart.}, Sulpice-Sévère (le Salluste chrétien), et Paul Orose ; parmi les hérésiographes : Epiphane, évêque de Salamine, Théodoret, évêque de Cyr, et Jean Damascène chez les Grecs ; Philastrius, évêque de Brescia, et saint Augustin chez les Latins. Citons enfin les actes des conciles et les collections des canons, chez les Grecs par Jean Scholastique, patriarche de Constantinople ; chez les Latins par Denis le Petit. Saint Jérôme, en rapportant dans son catalogue les travaux de ces divers auteurs, a inauguré l'histoire littéraire du christianisme.
^ Dœlliuger, Uippolyle, etc.
fhOGRÈS DE LA LITTÉRAtUîlÊ CHRÉTIENNE. 287
2. L'apologétique, chez les Latins, fut traitée dans le sens d'Arnobe et de Lactance, par Firmin Materne, de Sicile, et par Commodien, probablement son contemporain; chez les Grecs, par Cyrille d'Alexandrie, qui a réfuté Julien à la façon d'Origène contre Celse; Grégoire de Nazianze l'a fait aussi partiellement'. L'apologétique gagne en étendue dans la Préparation et la Démonstration évanrjélique d'Eusèbe, et atteint à son apogée dans saint Athanase' chez les Grecs, et dans saint Augustin chez les Latins'.
3. L'exégèse, au milieu des opinions divergentes sur l'inspiration des Ecritures et la méthode d'interprétation, a été largement cultivée dans les écoles rivales d'Alexandrie, d'Antioche et d'Edesse, d'une part, par Athanase, Didyme, Cyrille d'Alexandrie, Hilaire, Augustin; d'autre part, par Diodore de Tarse, Théodore de Mopsueste, Théodoret, Ephrem le Syrien, Polychionius, mais surtout par saint Chrysostome chez les Grecs, et saint Jérôme chez les Latins, qui ont tenu le milieu entre ces deux écoles. Ce dernier perfectionna aussi la critique biblique. Aux exégètes succédèrent, avec Procope de Gaza, les collections de travaux d'exégèse, extraits des commentaires et des homélies des meilleures exégètes anciens, désignés par le nom de Chaînes. On publia aussi d'excellents guides pour l'explication et la lecture de la Bible. A l'exemple du donatiste Tychonius, en ses Refjulae VII ad itivesligandam intelligentiam sacrarnm Scripturarum", saint Augustin traita ce sujet avec plus de détails dans son livre de la Doctrine chrétienne, et Cassiodore dans son Institutio divinarum litterarum.
4. Toutefois, c'est la polémique contre les hérésies qui a ouvert le plus vaste champ à la littérature chrétienne ; aussi
' Invectivœ II in Jul. aposl. — * Lib. II Contr. Gent. — ' De civitale Dei, lib. XXII.
♦ Gallandi, Bibl, t. VIII :
Régula prima, caput nostrum cum corpore jungit.
Corpoie de vero loquilur mixtoque secundo.
Tcrtia describit quid lex, quid gratia possit.
Qiiaria, genus, speciem, tolura parlemque rependit.
Temporalis junctum majora minoraque quinta.
Sexta referl iterutnque (quse?) primo facta fuerunt.
Seplima, serpentis sibi membra capulque resolvit.
Extrait du Codex 89, avec Evangelium secundum Lucam cum glossa, — sœculo xin (copié à Laon par le docteur Nolte).
28K PATROT.Or.TK.
les plus éminents auteurs ecclésiastiques sont- ils en même temps ceux qui ont écrit des hérésies.
Plusieurs Pères, après le malheureux essai d Origène dans le De principiis, se sont appliqués à réduire la doctrine chrétienne en système, notamment, chez les Grecs, Grégoire de Nysse, dans son Aôyor vMrnyT,ztv.oi b yiya,-, et Jean Damascène dans son E/C^stiç, ou Exposition de la foi orthodoxe ; chez les Latins, saint Augustin, dans : De doctrina christiana ; Enchiridion de fide, spe et charitote; Fulgence de Ruspe, dans le De ecclesiasticis dogmatibits.
5. Saint Ambroise est le seul qui traite ex professo de la morale chrétienne, dans son De officiis (lib. III), opposé à la morale païenne du De officiis de Cicéron. Sans cela, la morale ne paraît guère que dans les «ermons et les homélies.
6. La théologie pratique, au contraire, occupe une large place. Ce sont : 1° des ouvrages sur le sacerdoce, par Ephrem le Syrien, saint Grégoire de Nazianze et saint Chrysostome, en Orient ; par saint Ambroise, saint Jérôme et saint Grégoire le Grand, chez les Latins ; 2° les instructions catéchétiques de Cyrille de Jérusalem et de saint Chrysostome', de saint Ambroise et de saint Augustin ' ; 3" des homélies et des sermons innombrables.
7. La poésie religieuse est aussi cultivée, dans cette période et dans la quatrième, par de nombreux poètes. Les plus remarquables sont, chez les Grecs : Ephrem le Syrien, Jacques de Sarug, Grégoire de Nazianze, Synésius, Amphiloque, l'ami de saint Basile, Jean Damascène, outre ceux-ci, moins connus : Nonnus de Panopolis, en Egypte, Paul le Silentiaire, sous Justinien I", et Grégoire le Pisidien. Chez les Latins : l'Espagnol Juvence, dont saint Jérôme a dit : Non pertimuit Evangelii niajestatem sub metri leges mittere ; saint Ambroise, les papes Damase et Grégoire le Grand, sans compter les nombreux essais de Prudence de Saragosse,de Paulin de Noie, de Coelius Sedulius, de Prosper d'Aquitaine, de Sidoine Apollinaire dans les Gaules, de Claudien Mamert, prêtre de Vienne, de Vénance Fortunat, dans la haute Italie, etc.
8. Le progrès de la littérature chrétienne est surtout remarquable en ce qu'elle fait entrer dans son domaine la philo-
' Deux catéchèses , Ad illuminnndos (aux catéchumènes). — * De catech. rudib.
Sophie, linterprétalion des classiques grecs et latins, l'histoire nationale et militaire, et jusqu'à la jurisprudence, la médecine et les sciences naturelles. La défense faite aux chrétiens par Julien d'apprendre et d'enseigner les lettres, passait, dit saint Augustin, pour le comble de l'insulte et de la cruauté, et Apollinaire en prit occasion pour faire servir les classiques grecs d'enveloppe à des idées chrétiennes'.
La lecture de ces ouvrages, si divers par le fond et la forme, où toutes les questions pratiques sont abordées, principalement dans les lettres, qui sont fort nombreuses, loin d'être pénible et fatigante, est souvent pleine de charme, de sel et de critique ; parfois même le langage y prend une singulière vivacité*.