CHAPITRE PREMIER
§ 46. Easèbo, évêqne de Césaréc (mort vers 340).
Cf. Vilbimain, Tableau de l'éloquence chrétienne au quatrième siècle. Prolegom. de vit. et script. Euseb., par Valesius; Fabi'iciiis in Bibl. grœc, ed.Hailess,t! VII, dans Migne, sér. gr., t. XIX. Danz, De Eusebio Cœsar. ejusque fide historica recte œstimanda, Jess., 1813.
Eusèbe naquit en Palestine entre 260 et 270 et fut instruit par Pamphile, à Césarée en Palestine, siège d'une riche bibliothèque. Uni dune étroite amitié à Pamphile, dont il avait adopté le nom, il partagea volontairement la disgrâce de son ami emprisonné sous ûomitien. Après le martyre de Pamphile (309), Eusèbe, obligé de prendre la fuite, se réfugia à Tyr, et de là en Egypte, où il resta quelque temps prisonnier. Vers 314, il fut nommé évèque de Césarée en remplacement d'Agapius.
Le premier des théologiens, si l'on regarde à létendue du savoir, Eusèbe manquait de clarté et de rigueur dogmatique ; d'abord partisan des ariens, il se décida pourtant à signer la
* Alzog, Proqramm. de litterar. (jraecarum dlq. rom, studiis cum tlieol. Chrisl. conjuiujendis. Frib.. 1857.
» Voir l'ouvrage : Carmiiia e poelis christicinis excerpt'i, édilion classique, in-t2. Le môme traduit en français sous oe titre : les Poêles chrétiens depuis le quatrième jusqu'au quiriziùme siècle; morceaux choisis, traduits et annotés par Félix Clément, 1 vol. in-S». Paris, Gaume.
$ÔÔ PÀTROLOGIE.
profession de foi de Nicée (325). Craignant, après la décision de ce concile, que son crédit ne diminuât auprès de ses ouailles, il s'ouvrit à elles dans un écrit où il présenta la question sous un point de vue erroné et favorable à sa cause. Il déclare à plusieurs reprises que c'est par l'empereur plutôt que par le concile qu'il a été renseigné, et que c'est à cause de lui qu'il a adopté le terme d'ô|:xooOiTio,- • . Evêque courtisan dans plus d'une circonstance, il a nui considérablement à sa renommée.
Admis vers la fm de sa vie dans l'intimité de Constantin', il est fort possible qu'il ait eu quelque part aux décrets de ce prince contraires aux orthodoxes ; car il participa lui-même aux mesures dont ils furent l'objet, en présidant le synode d'Antioche, où Eustathius fut déposé (330), en assistant à celui de Tyr (335), où saint Athanase subit le même sort. Il refusa le siège d'Antioche, qui lui fut offert, et mourut à Césarée vers 340. Faible de caractère, il mérite cependant des éloges pour sa piété et pour les services qu'il a rendus à l'Eglise, mais surtout par son ardeur infatigable comme collectionneur. Ses ouvrages ont conservé pour les siècles suivants une valeur inappréciable, surtout à cause des nombreux extraits qu'il emprunte à des auteurs ecclésiastiques et profanes dont les ouvrages sont perdus. 11 est probable que, dans la querelle de l'ai'ianisme, il croyait que la doctrine de la consubstantiaUté du Fils de Dieu aboutissait au sabellianisme.
Travaux historiques d'Eusèbe.
i. Histoire ecclésiastique, en dix livres. Elle commence à l'incarnation de Jésus-Christ, dont elle raconte les travaux, qui occupent tout le premier livre. Il est étrange que l'histoire ecclésiastique y finisse en 324. Cela vient probablement de son attitude équivoque en face du concile œcuménique de Nicée et du mécontentement que lui causaient ses déhbérations. Il est probable aussi qu'elle fut composée avant ce concile, car l'auteur y donne à la fin de grands éloges à Crispus, fils de Constantin, ce qu'il n'eût guère osé faire après qu'il eut été mis à mort (325).
' Mœhler, Athanase le Grand. ~ ' Voy. sa Vie de Constantin, IH, x.
Nous voyons par ses propres aveux dans quel esprit il avait conçu son travail et avec quelle joie il l'exécuta : « D'autres historiens ne parlent que de victoires remportées dans des batailles, de drapeaux enlevés à l'ennemi, des hauts faits des généraux, de la valeur des guerriers qui se sont souillés de sang et d'une infinité de meurtres dans l'intérêt de leurs enfants, de leur patrie et pour d'autres raisons. Notre histoire, à nous, de la cité de Dieu, devra consigner sur des tablettes impérissables les combats livrés pour la paix de l'âme, et ceux qui dans ces combats ont lutté pour la vérité plutôt que pour la patrie, pour la religion plutôt que pour leurs proches ; je publierai la fermeté de ceux qui ont combattu pour la religion, leur courage à toute épreuve, les trophées qu'ils ont conquis dans la lutte contre les démons, leurs invisibles triomphes et leur couronnement » (liv. V, eh. i). Aussi raconte-t-il avec une prédilection particulière l'histoire des martyrs : de saint Polycarpe (liv. IV, ch. xxiii), du philosophe Justin (liv. IV, xxiv-xxv) , du saint évêque Pothin, du diacre Sanctus, de Matui'e, d'Attale, de la jeune servante Blandine, de Ponticus, jeune homme de quinze ans né dans le midi de la Gaule (liv. V , ch. Il) , de sainte Potamienne , de saint Basilides d'Egypte (liv. VI, ch. lvi), d'un grand nombre de martyrs dans diverses régions de l'Orient (liv. VIII, ch. xii), notamment de ceux de Palestine * .
2. La Chronique, citée ordinairement sous ce titre : Chronicorum libri, en deux livres, est un abrégé de l'histoire du monde depuis la création jusqu'en 325 après Jésus-Christ, avec des tableaux chronologiques où la chronologie de Jules l'Africain est très-souvent utilisée. Nous n'avons de cette Chronique que des fragments et deux versions : l'une est de saint Jérôme, l'autre est une version arménienne éditée pour la première fois à Milan en 18 J 8 par le savant Zohrah et traduite en latin par Mai, et beaucoup mieux par Aucher'.
3. Vie de Constantin (De vita Constantini), et 4. Panégyrique du même, prononcé le trentième anniversaire de son règne : ces deux ouvrages sont très-laudatifs.
* Toute celte Histoire se trouve en grec et en latin dans Migne, série gr., t. XX. — ' Armen.-lat.,avec fragm. grecs, Venet., 1818; avec : Sainuelis Aniensis temp. ralioetD. Petavii recensio opusc. chronol. vêler. Script., Migne, sér. gr., t. XIX.
Palsestinœ ) sur les martyrs de Palestine, ou plutôt de son temps. Cet ouvrage contient des renseignements sur un grand nombre de martyrs de la persécution dioclétieune. Il est considéré à tort comme un appendice au septième livre de l Histoire de l'Eglise '.
6. Les Actes de saint Pamphile et de ses compagnons ne sont qu'un extrait de la Vie de saint Pamphile, perdue. Sont également perdus, sauf quelques fragments : un recueil d'actes de martyrs, une description de l'Eglise de Jérusalem et un écrit siu" la fête de Pâques'.
Ouvrages apologétiques.
\. Préparation éva.ngélique (en quinze livres). Dans les six premiers livres, Eusèbe justifie, par la critique de la Ihéodicée et du culte grec , romain , phénicien et égyptien , les chrétiens d'avoir échangé la religion de leurs pères contre le christianisme. Dans les livres YII-XV, il étudie le judaïsme, sa religion, son histoire, ses institutions, qu'il compare avec le paganisme, pour n;ontrer que les chrétiens ont eu raison de lui donner la préférence. C est la description du monde avant Jésus Christ et une préparation à l'ouvrage suivant \
2. Démonstration évangélique (vingt-deux livres, dont il ne reste que les dix premiers). Eusèbe y démontre que les chrétiens n'ont pas embrassé leur religion aveuglément et sans examen (ch. i). En montrant le lien qui existe entre le christianisme et le judaïsme, le caractère provisoire de ce dernier, il étabht le droit qu'ont les chrétiens de se servir des Ecritures juives. Du troisième au dixième livre, il explique les prophéties relatives à Jésus-Christ*.
3. Les 'Ex/oyat 7r,oo-f/;-i/.at, Eclogœ propheticœ, en quatre livres, roulent sur des sujets analogues; ce sont ie plus souvent des explications allégoriques de l'Ancien Testament*. Les cinq livres de la Théophanie, conservés en une version syriaque,
i Dans Migne, excepté VHisloire eccL, t. XX, sér. gr. — » Ce dernier a été publié par le cardinal Mai. (Sole de l'ed.l. franc.) — ^ Edit. Vigorus, S. J., Par., 1028; Gaisl'ord, Oxou., 1«43, 4 vol.; Migne, sér. gr., t. XXI.— ♦ Ed. MontacutiUd, l'ar., 1028; Gaisford, Oxou., l8o2, 2 vol.; Migne, série gr., t. XXIL — ^ Ed. Gaisford, Oxon., 1842.
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sont un extrait et un complément de la Préparation et de la Démonstration * .
4. L'opuscule Contre Hiéroclès montre avec beaucoup de verve et de perspicacité que le mage et le philosophe Apollonius de Tyane ne saurait soutenir la comparaison établie entre lui et le Christ par Hiéroclès.
Nous avons mentionné Y Apologie d'Origène (trois livres), qu'il composa de concert avec Pamphile.
Ouvrages dogmatiques et polémiques.
i. Deux livres contre Marcellus, justement accusé de sabellianisme, bien qu'avec une animosité visible.
2. Les trois livres de Théologie ecclésiastique sont également dirigés contre Marcellus. Le mot théologie est pris ici dans le sens de sermo de Filio Dei e jusque natura divina; car l'auteur y prouve par la Bible l'existence de la personne du Fils de Dieu'. 11 est intéressant d'entendre ce que saint Âlhanase pensait de Marcellus, son compagnon de soutTrances. Epiphane, dit-il, mayant interrogé sur lui, je me suis contenté de sourire, d'où il a conclu que je ne voulais ni le défendre ni l'accuser fEpiph., De hxres., lib. LXXII , cap. xii). Saint Athanase est plus explicite dans son histoire des ariens (cb. vi). « On sait, dit-il, que Marcellus accusa les eusébiens d'erreur, sur quoi ceux-ci 1 accusèrent à leur tour et exilèrent « le vieillard. » Cela montre, d'une part, lesprit vindicatif des eusébiens, et, de l'autre, l'impuissance dialectique du « vieillard, » qui, sans doute, avait des sentiments plus orthodoxes. Saint Hilaire de Poitiers, l'Athanase de l'Occident, est beaucoup plus sévère sur Marcellus, et les nouvelles recherches de Klose, Willenborg, Zohn, etc., ont prouvé qu'il avait raison.
3. L'opuscule sur la Solennité pascale traite du caractère figuratif de la Pàque juive, réalisée dans le Nouveau Testament. Ou y ht ce beau passage sur l'Eucharistie : « Les adhérents de Moïse ne sacrifiaient qu'une fois l'an, le quatorzième jour du premier mois, vers le soir; dans la nouvelle alliance, nous célébrons la Pâques tous les dimanches, nous sommes conti-
' Ed. Lee, Lond., 1842. Voir dans Mai d'importants fragm. grecs. Bihl. nov. Pair., t. IV. — ' Gaisford, Oxon., 18.52, a édité ces deux traités avec celui contre Hiéroclès.
nuellement rassasiés du corps du Seigneur et nous participons sans cesse au sang de l'Agneau » (ch. vu).
4. Quatorze opuscules n'existent qu'en latin ; les plus importants sont : De fide adversus SabcUium; De resurrectione ; De incorporali anima; Quod Deus Pâte?' incorporalis sit\ Il est démontré qu'ils n'appartiennent pas à Eusèbe, mais en grande partie à Fauste de Riez, qui publia, sous le nom d'Eusèbe d'Emèse, plusieurs écrits qu'on a ensuite attribués à notre Eusèbe. (Voy. YHist. litt. de la France, t. II.)
Ouvrages d'exégèse.
Ces ouvrages sont ou des prolégomènes ou des commentaires. 1. De ses Topiques ou De locis hebraicis, description de la Palestine et de Jérusalem, il ne reste que le catalogue alphabétique des noms de lieux cités dans la Bible. 2. Canons évangéliques , sorte d'harmonie des Evangiles. 3. Questions évangéliques (trois livres) : solution des contradictions apparentes des Evangiles. 4. Commentaires sur les Psaumes et haïe : la plupart sont conservés. De ses commentaires sur le Cantique des cantiques et sur saint Luc, il ne reste que des fragments. La méthode allégorique y prédomine ^
Une chose digne de remarque, c'est que l'auteur appelle saint Pierre le premier de tous, /opuyato;, le chef des apôtres, TrpotjTdrtii , l'apôtre préféré aux autres, le célèbre Pierre. Rappelons aussi les copies de la Bible qu'Eusèbe fit entreprendre pour plusieurs Eglises à la demande de Constantin. (Voy. Vita Constantiiii, IV, xxxvi.) Plusieurs croient que le fameux manuscrit de la Bible qui se trouve à la bibliothèque du Vatican est une copie de la recension d'Eusèbe.
Importance d'Eusèbe dans l'histoire de la littérattii-e chrétienne.
1. Sa valeur consiste surtout dans ses travaux historiques, qui lui ont valu le surnom de Père de l'histoire ecclésiastique. Son histoire contient sans doute bien des invraisemblances, des exagérations, des erreurs, mais au fond elle est digne de confiance, car elle s'appuie sur les documents et les auteurs
■• Tous se trouvent dans Migne, série gr., t. XXIV. — * Migne, série gr., t. XXIIl et XXIV.
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anciens, et sur les pièces officielles. Quand les sources lui manquent, il l'avone ouvertement'. Sa Chronique, on l'a dit depuis longtemps et à juste titre, « a été pendant des siècles la source de toute la chronologie historique du monde grec, latin et oriental ; partout traduite, continuée, résumée, elle a servi de base à toute espèce de livres, » dit Wattenbach. Quant à ses travaux élogieux sur Constantin, ils sont une preuve frappante, malgré leurs mérites, de sa faiblesse de caractère, mais non de son égoïsme. Constantin layant invité, pendant son séjour à Césarée, à demander quelque faveur pour son Eglise : « Mon Eglise n'a besoin d'aucune faveur, réponditil; cependant, comme je désire vivement écrire la vie des martyrs, je vous prie de mettre les archives publiques à mon service. » Cette prière lui fut accordée ^
2. Ses œuvres apologétiques, malgré toute leur valeur, sont moins importantes. Les renseignements de la Préparation sur les anciennes mythologies sont, pour le philologue et le théologien, un vrai trésor littéraire.
3. Ce qui satisfait le moins, ce sont ses explications dogmatiques sur la question vitale du temps, la divinité de Jésus- Christ : elles nuisent singulièrement à sa réputation, et la faiblesse du caractère devient ici de la mauvaise foi. Malgré les qualifications hyperboliques qu'il adresse au Christ, il retombe souvent dans le subordinatianisme et dans la terminologie des ariens^. Son style, loin d'être toujours clair et coulant, est souvent dur, laborieux et ampoulé. S'il fallait citer quelque chose qui pût tempérer les accusations de ses adversaires, nous rapporterions ce qu'il dit dans sa Théologie ecclésiastique, liv. I, ch. XII, de son peu de goût pour les explications spéculatives : « Que sommes-nous, mortels, qui ne comprenons pas des milliers de choses que nous avons sous les yeux ? Qui sait comment l'âme s'est unie au corps et comment elle l'abandonne, quelle est la nature des anges et la nature de notre àme ? Et nous osons, nous qui sommes environnés de tant de difficultés, aspirer k la connaissance du Dieu éternel? Pourquoi s'enquérir de l'incompréhensible? Pourquoi ne
' Cf. Eht. ecrl., IV, xxxv. — » Hieron., Ep. ad Chromât, et Heliod. Cf. Héfelé, Dict. de l'Encycl. calh., éd. Gaume. — ' Voir les témoignages des anciens pour ou contre son orthodoxie après 325, dans Dupin. t. II, part. I, p. 59.
pas nous contenter de ce témoignage que le Père rend du Fils : Celui-ci est mon Fils bien-aimé, en qui j'ai mis toutes mes complaisances ; écoutez-le? Or, ce Fils nous dit lui-même ce que nous devons savoir de lui : Dieu a tant aimé le monde qu'il a livré son Fils unique, afin que tous ceux qui croient en lui ne périssent point, mais qu'ils aient la vie éternelle. Nous devons donc croire en lui si nous voulons devenir participants de la vie éternelle ; car il l'a dit lui-même, celui qui croit en lui a la vie éternelle, et non pas celui qui sait comment il est engendré du Père. A cette condition, personne ne pourrait y parvenir. Nid ne connaît le Père cjue le Fils, et nul ne connaît le Fils ciue le Père. Il suffit donc, pour notre salut, de reconnaître le Dieu tout -puissant pour notre Père et son Fils unique pour notre Sauveur. »
Migne est le seul qui ait donné une édition complète d'Eusèbe. Nous avons signalé plus haut les meilleures éditions de ses ouvrages détachés. La principale édition de l'Histoire ecclésiastique, faite à la demande de l'épiscopat français, par Henri de Valois, renferme les continuateurs d'Eusèbe, Paris, 16b.5, in-fol., 3 vol., avec de nombr. cori'ect. du texte et de savantes dissertations; augmentée et mieux ordonnée, par Reading, Cantabr., 1720; avec consultation d'anciens manuscrits, par Stroth, Halle, 1779, i vol. La plupart des améliorations du texte de Valois et des notes, y compris de nouvelles vues, sont de Heinichen, en son édition de VHist. eccL, Lips., d828, in-S", 3 vol., de la vie et du panégyrique de Constantin, ad sanctor. cœhim oratio, Lips., 1829. Burton a fait une nouvelle révision du texte de l'Histoire, Oxon., 1838, in-S", 2 vol., ainsi que Lfemmer, gr. et lat., Scapbus, 1839. Edit. portât, de Schwegler, Tub., 18S3. Cf. Tillem., t. VIII; Dupin, Biblioth., Par., 1698, t. H; CeUlier, t. IV; éd. 2^, t. III; Seniisch, Real-Encyclop. de Herzog, t. IV.
§ 47. Saint Alhanasc, arcbcvèqae d'Alexandrie
(mort en 373).
Cf. Prolcg. de vita et scriptis S. Athan., éd. Bened., op. Athan. : Vita S. Athan., incerto auctore, et Elogia Veterum in Migne, séi\ gr., t. XXV > Héfelé, Hist. des Conciles. 1" vol., p. 260.
Contrairement à Eusèbe, Athanase se m.ontra le plus héroïque adversaire de l'arianisme et mérita le surnom de Grand et de Père de l'orthodoxie. Il naquit de parents chrétiens à Alexandrie, probablement entre 296 et 298. Frappé de la précision avec laquelle le jeune Athanase imitait les céré-
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monies religieuses, levêque Alexandre se chargea de l'élever dans sa propre maison, et l'initia à la théologie en lui faisant étudier les œuvres d'Origène. Athanase partagea ensuite pendant quelque temps la solitude de saint Antoine , où il puisa, avec le goût de l'ascétisme, le véritable esprit ecclésiastique.
En 319, l'évèque Alexandre le promut au diaconat et lui témoigna une confiance sans borne. Athanase la justifia par sa fameuse apologie, par le zèle et le succès avec lesquels il lutta contre l'arianisme. Il se distingua surtout au premier concile œcuménique de Nicée (325), où l'avait emmené Alexandre, à. qui il succéda sur le siège d'Alexandrie. Archevêque, il défondit envers et contre tous la divinité du Christ contre les diverses fractions de l'arianisme. Exilé cinq fois par les empereurs Constantin, Constance, JuHen et Valons, rien ne put fléchir son courage héroïque. Chaque fois qu'il rentrait, le peuple, malgré les plus odieuses calomnies répandues contre lui, l'accueillait avec transport. « Les églises étaient dans la jubilation, et partout on oiTrait à Dieu des sacrifices d'actions de grâces. » Partout où il allait, les évéques se relayaient pour lui faire cortège. « Sa vie, ses combats, son génie servirent plus au triomphe du christianisme que toute la puissance de Constantin, » dit Yillemain. Tous ceux qui ont écrit sa vie, jusqu'à Mœhler, ont été, malgré eux, ses apologistes. Athanase mourut le 2 mai 373, quand l'arianisme penchait vers son déclin et que la divinité de Jésus-Christ sortait victorieuse de tant d'assauts.
Dans une existence ainsi tourmentée, il n'en a pas moins composé de nombreux ouvrages, qui nous le montrent aussi grand dans la science que dans la pratique des affaires. Tous, à quelques exceptions près, ont pour but la défense de l'Eghse et de sa doctrine.
Ouvrages apologétiques.
Réfutation du paganisme et défense du christianisme : {. Discours contre les Grecs; 2. Discours sur l'incarnation du Verbe de Dieii\ Ces deux ouvrages sont sans doute antérieurs à la querelle de l'arianisme, car ils n'en font aucune mention, bien que le sujet s'y prêtât. Il a élevé l'apologétique à l'état de
' Migne, série gr., t. XXV
science par la manière méthodique dont il l'a traitée; dan» sa défense du christianisme contre les païens, il se place à son propre point de vue, dans le dogme de la rédemption. Contre les Juifs, il établit la divinité du christianisme par les prophéties '.
Ouvrages polémiques contre les ariens, les macédoniens et les apollinaristes, sur la Trinité et l'Incarnation.
I. Expositio ficlei ; 2. In verba : Omnia mihi tradita sunt a Pâtre meo; 3. Epistola encyclica ad episcopos; 4. Epistola encyclica ad episcopos JEgypti et Lybiœ, contre les machinations des ariens ; 3. Orationes IV contra arianos, qu'on place souvent avant le quatrième ouvrage.
Dans sa cause personnelle, Athanase écrivit pour réfuter d'odieuses calomnies. 6. Apologie contre les ariens, citée à tort dans les anciennes éditions sous le titre de Seconde apologie ou Collection de monuments, car elle a été écrite avant les traités suivants ; elle est dirigée contre les calomnies relatives à Mélèce, Ischyras et Arsène ; 7. Apologie à l'empereur Constantin ; 8. Apologie de sa fuite.
Contre les macédoniens (pneumatomaques) et les apollinaristes, il a composé : 9. de l'Incarnation du Verbe de Dieu et contre les ariens; 10. Quatre lettres à Sérapion, évêque. 11. Le Traité de la Trinité et du Saint-Esprit, en latin seulement, a beaucoup d'analogie avec le traité précédent et avec les lettres; 12. deux livres contre les apollinaristes, l'un sur V Incartiation de Notre-Seigneur, contre Apollinaire, l'autre sur YAvè?îeme)it salutaire de Jésus-Christ. Peut-être faut-il y joindre encore : 13. le Grand sermon sur la foi, dont Mai' a donné un nouveau fragment ; 14. Lettres à Epictète, évêque de Corinthe, à Adelphius, évêc/ue et confesseur, et à Maxime, philosophe.
Ouvrages h istorico-dogmatiques .
1 . Lettres sur les décrets du concile de Nicée (perspecta Eusebianorum calliditate) ; 2. du Sentiment de Denis, évêque d'Alexandrie, comme quoi il était opposé à l'hérésie arienne; ^
^ Drey, Apohçfélique, \" vol., Mayence, 18ii, t. I. — • Nov. Bibl. Patr., t. II, p. 583; Migne, sér. gr., t. XXVI, p. 1292.
3. Histoire des ariens, aux moines (jusqu'en 357) ; 4. Lettre à Sérapion sur la mort d'Arius; 5. des Conciles de Rimini en Italie et de Séleucie en Isaurie ; 6. Lettres aux principaux évêques d'Afrique; 1. Toine (lettre synod.) adressé aux Antiochiens, en réfutation du schisme de Mélèce; 8. Lettre à Rufinien. Les trois dernières contiennent entre autres choses les décrets du concile d'Alexandrie (362) sur la réintégration de ceux qui sont tombés dans l'arianisme.
Nous devons encore comprendre dans cette catégorie : 9. la Vie de saint Antoine, écrite pour les moines de la Gaule, excellent modèle de la vie rehgieuse, où ils apprendront ce qu'ils doivent faire et éviter, et comment, quoique séparés de la société, ils peuvent lui être utiles. Cette excellente biographie d'un homme aussi remarquable par sou génie que par sa force morale, produisit dans toutes les classes sociales les plus salutaires effets*. « Ces deux noms (Athanase et x\ntoine) furent bientôt confondus ensemble et représentèrent les deux directions extrêmes du christianisme : la science et la simplicité de la foi^ »
iO. Les Lettres festivales, découvertes récemment en langue syi'iaque, précisent et modifient en bien des points la chronologie de l'histoire de l'arianisme*.
Ouvrages d'exégèse et de morale.
Outre les textes de la Bible sur la Trinité et l'Incarnation, souvent commentés par Athanase, nous citerons :
1 . Lettres à Marcellin sur l'interprétation des Psaumes, exhortation à l'étude des Psaumes, où l'on trouve réuni, sur la divinité et l'humanité du Christ, tout ce qui est épars dans les autres livres de l'Ecriture, sous une forme proportionnée à toutes les situations du cœur humain.
2. Expositions sur les Psaumes, toujours précédées d'un argument qui indique le contenu des Psaumes, où l'auteur trouve une quantité innombrable de figures et de prophéties relatives à Jésus-Christ. Un autre argument àècoiwQvi plus tard et mis en tète de l'édition bénédictine est une courte introduc-
< Cf. Aug., Confe&s., lib. VIII, c. xiv et xxix. — * Mœhler, Alhan., 2« éd. — ' Editées en syriaque, par Cureton; Loud., 1839. Cf. Ang. Maï, iVoD- Bibh, t. VI, en syriaq. et en lat.
tion sur la liaison des Psaumes, sur leurs auteurs, sur l'esprit avec lequel il les faut lire. Celte même édition contient, à la fm des Expositions, des frar/ments sur les Psaumes dont Flcckmann a été le premier éditeur.
3. Interprétation des Psaumes, ou Titres des Psaumes, paraphrase avec de courtes explications littérales souvent défectueuses.
4. Enfin, l'édition bénédictine renferme des fragments exégétiques tirés des citations d'auteurs postérieures, sur Job, le Cantique des cantiques, saint Matthieu et saint Luc*.
Parmi les œuvres morales et ascétiques sous forme de lettres, nous devons mentionner spécialement la Lettre au religieux Drnconce, qui fuyait l'épiscopat; il linvite, par des exemples tirés de l'Ancien et du Nouveau Testament, à revenir et à recevoir l'épiscopat; la lettre au religieux Amunis (souvent classée parmi les lettres canoniques des Pères) sur les souillures involontaires de l'esprit et du corps, sur le mariage et le célibat, sur les controverses inutiles.
Le symbole Quicumque, cette formule si précise du dogme de la Trinité, attribuée à saint Athanase, est d'une époque plus récente, car la seconde partie renferme déjà les symboles des deuxième et troisième conciles œcuméniques (434 et 4.51). Les latinismes trahissent du reste une origine latine'.
On lui attribue encore de nombreux écrits, dont les uns sont douteux, les autres évidemment apocryphes '.
Mœhler caractérise ainsi l'ensemble de sa carrière littéraire : « Rarement méthodique, il écrivait souvent dans le feu de la persécution, rapidement, au péril de sa vie, quand il trouvait de nouveaux arguments contre les ariens ou qu'il y était contraint par des circonstances extérieures. Il était souvent obligé de se répéter, et il avait, du reste, pour principe qu'il est des vérités qu'on ne saurait trop dire \ » Ces paroles manquent de justesse et ne s'appliquent point aux deux Discours contre les païens, aux quatre Discours contre les ariens, ni aux quatre Lettres à Sérapion. Photius^ un des plus grands critiques, dit Bossuet, « admire partout, non-seulement la grandeur des pensées et la netteté de l'élocution, mais encore, dans l'ex-
^ Voir dans Migne, t. XXVII, série gr., tous les travaux d'exégèse. — * Voir la diatribe, dans l'éd. bénéd., t. II; Migne, t. XXVIII, à la fin. — ' Migne, t XXVIII. - * Mœhler, Âthan., p. x.
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pression et dans le style, l'élégance avec la grandeur, la noblesse, la dignité, la beauté, la force, toutes les grâces du discours ..., à quoi il faut ajouter, dans les matières épineuses et dialectiques , l'habileté de ce Père à laisser les termes de l'art pour prendre, en vrai philosophe, la pureté des pensées avec tous les ornements et la magnificence convenable '. »
Doctrines et vues particulières de saint Athanase.
Saint Athanase a traité de la plupart des dogmes ecclésiastiques. « Il prouve, dit Dupin, l'existence do Dieu, la création du monde et la Providence, dans ses livres contre les gentils. Il établit la Trinité des trois personnes divines et l'unité de nature et de substance presque dans tous ses ouvrages; mais il explique ce mystère avec beaucoup de simplicité ; il ne veut point qu'on s'amuse à disputer sur des termes. Il parle admirablement de la chute du premier homme, des peines du péché, de la nécessité et des effets de l'incarnation du Fils de Dieu. Il explique ce mystère d'une manière qui combat également toutes les erreurs des hérétiques sur cette matière ; car il enseigne, contre les paiilianisles, que le Verbe s'est uni à l'humanité ; contre les valentiniens, qu'il a pris un corps semblable au nôtre dans le sein d'une vierge ; contre les ariens et les apollinarisles, qu'il a pris une àine et un esprit; contre les nesloriens, que la divinité est imie dans une même personne avec l'humanité, de sorte que la Vierge peut être appelée mère de Dieu ; contre les eutychiens, que les deux natures subsistent dans une même personne avec leurs propriétés, sans confusion, sans mélange, sans changement. Il a cru l'àme spirituelle et immortelle ; il ne fait point de difficulté d'assurer comme une chose certaine que les saints sont heureux et avec Jésus-Christ. Il parle de l'efficacité du baptême, il discute celui des hérétiques; il reconnaît que l'Eucharistie est le corps et le sang de Jésus-Christ. II loue la virginité et la préfère au mariage, quoiqu'il no le croie pas défendu. Il reconnaît l'Ecriture sainte pour la règle de la foi, et y joint la tradition et l'autorité des saints Pères. II remarque que la foi est toujours la même,
< BosBuet, Déf. de la Trad. et des S. Pères, part, i, t. IV, c. xii.
(Cit. du trad.)
quelle ne change point, et que les conciles ne font que déclarer quelle est la doctrine de l'Eglise. 11 enseigne que l'àme de Jésus-Christ est descendue aux enfers.
« Pour ce qui regarde la discipline de son temps, on peut remarquer dans ses ouvrages qu'on donnait en ce temps-là la communion sous les deux espèces aux laïques, que les prêtres seuls consacraient, qu'on offrait l'Eucharistie sur un autel de bois, qu'on cachait les mystères aux catéchumènes et aux païens, que les fidèles s'assemblaient dans les églises, qu'il y avait quantité de moines qui étaient soumis à leur évêque, et qu'on en faisait quelques-uns évêques. » Il traite des rapports des fidèles avec leur évêque, que « le peuple et le clergé choisissaient. Les évêques faisaient la visite dans leurs diocèses ; l'Eglise de Rome était considérée comme la première (car c'est toujours à Rome qu'Athanase demandait protection pour sa personne et ses droits); on jeûnait pendant le carême et on célébrait la fête de Pâques en grande solennité. »
Il y a peu de principes de morale dans ses ouvrages, et ceux qui s'y rencontrent ne sont point traités dans toute leur étendue.
Nous nous contenterons ici de résumer ses grandes thèses contre les païens, les ariens, les pneumatomaques et les apollinaristes, de montrer comment il a défendu le christianisme en face des païens et des hérétiques, et comment il s'est comporté en face de l'immixtion despotique des empereurs dans les questions dogmatiques.
Dans la première apologie, Athanase combat le paganisme par l'histoire même de son origine : l'oubli du Verbe divin, à l'image duquel l'homme avait été créé. Cet oubli, voilà ce qui a plongé l'homme dans les choses extérieures, dans les plaisirs sensuels, dans l'idolâtrie, dans la servitude du péché. L'humanité ne peut sortir de là qu'en revenant au Verbe ; et il prouve, dans son second discours (De J?ica}\), qu'elle peut y revenir. Le Verbe est apparu en Jésus-Christ; ses miracles attestent qu'il est le souverain de la nature, et son caractère démontre qu'il est saint et l'égal de Dieu. Quant à la divinité du christianisme, elle se révèle par ses effets dans l'homme et ses progrès dans le monde ; car ce ne sont point les paroles, mais les faits, qui démontrent la vérité du christianisme.
« Qui ne voit le miracle? Pendant que les sages de la Grèce sont incapables de persuader l'immortalité de l'àme à quelques hommes de leur voisinage, le Christ seul, par de simples paroles et par des hommes ignorants, a déterminé sur toute la surface de la terre un nombre d'hommes incalculable à mépriser la mort, à penser à l'immortalité, à dédaigner les biens périssables, à s'occuper de l'éternité, à fouler aux pieds la gloire humaine et à n'aspirer qu'au ciel. Quel baume a si bien enlevé les maladies de l'âme, que les impudiques deviennent chastes, que les assassins quittent le glaive et que les timides deviennent courageux? Qui a contraint les barbares à déposer leur férocité et à vivre en paix, sinon la foi de Jésus-Christ et le signe de la croix? Le Sauveur, en apprenant aux hommes ce que les dieux n'ont pu leur apprendre, prouve sa divinité. Que si son ouvrage est divin, pourquoi les païens refusent-ils de le reconnaître pour leur maître? De même que celui qui veut voir le Dieu invisible, le reconnaît et le saisit dans ses œuvres ; de même celui qui ne voit pas le Christ peut le connaître et le distinguer par les œuvres de son Incarnation, que ces œuvres soient d'un homme ou d'un Dieu. Chaque fois que vous regarderez l'œuvre du Christ, vous verrez la divinité du Père et vous serez ravis en admiration. »
Saint Athanase conclut ainsi son premier discours : « Réjouissez-vous donc, ami de Jésus-Christ, de croire en Dieu le Père et en son Fils ; l'immortalité et le royaume des cieux vous attendent, pourvu que votre âme soit parée comme le demande sa loi. La récompense de ceux qui vivent selon ses préceptes, c'est la vie éternelle ; ceux qui marchent dans la voie opposée et qui désertent le sentier de la vertu, recevront au jour du jugement une grande honte et une ruine irrémédiable, parce que, tout en connaissant la voie de la vérité, ils n'ont pas agi selon leur conviction. »
Les fins diverses et les conséquences de l'Incarnation peuvent, d'après les nombreux développements du second discours de saint Athanase Sur l'incm'natmi du Verbe, se résumer ainsi :
Dieu est venu 1° pour restituer à l'homme la notion obscurcie de Dieu ; 2° anéantir le péché ; 3° raviver en lui la notion de l'immortalité de 1 "âme ; 4° abolir l'idolâtrie et briser l'empire de Satan ; 5° remplacer la crainte servile de Dieu par la coii-
fiance filiale ; 6° restaurer runion de l'homme avec Dieu par le Saint-Esprit ; 1° ramener toutes choses à leur primitive institution.
« Que tout cela ait été accompli par le Verbe incarné, dit saint Athanase (fin du chap. viii et chap. suivants), nous ne l'affirmons pas seulement en paroles, nous le confirmons par des faits incontestables. Quelqu'un veut-il voir la preuve de la vertu , il la trouvera dans les vierges et dans les jeunes hommes chrétiens qui s'appliquent à la sainte vertu de pureté. Yeut-il se convaincre de la foi à l'immortalité de l'àme, il la trouvera dans cette grande multitude de martyrs de Jésus- Christ. — Mais, nous le demandons ici : qui est-ce qui a jamais chassé les démons par sa mort? Quelle mort les démons redoutent-ils autant que la mort de Jésus-Christ ? Partout où le nom du Sauveur est prononcé, le démon est expulsé. Qui a jamais enlevé les maladies des âmes humaines au point que les impudiques soient devenus chastes, que les assassins n'aient plus tiré l'épée et les lâches soient devenus vaillants? Qui a jamais persuadé aux barbares et aux différentes nations de renoncer aux folies de la guerre et de songer à la paix, si ce n'est la doctrine de Jésus-Christ, le signe de la croix et la résurrection de son corps? — Autrefois, quand les païens et les barbares servaient les idoles, ils se faisaient mutuellement la guerre et se montraient cruels envers leur race; nul ne pouvait voyager sur terre ou sur mer sans avoir le glaive à la main, à cause des guerres incessantes qu'on se faisait de part et d'autre. — Qui a fait que ceux qui se haïssaient les uns les autres sont unis dans la paix, sinon le Fils bien-aimé du Père, le commun Sauveur de tous, Jésus-Christ, qui, dans son amour, s'est chargé de tout pour notre salut? Déjà Isaïe, n, 4, disait de lui : « Ils forgeront de leurs épées des socs de charrue et de leurs lances des faux, et ils ne s'exerceront plus à combattre. »
» En effet, dès qu'ils connaissent la doctrine de Jésus- Christ, ils s'appliquent à la culture des champs, et au lieu d'armer leurs mains du glaive, ils les élèvent pour prier. Au heu de se faire la guerre, ils s'arment contre le diable et les démons et les abattent par la continence et la force de leur âme. On reconnaît la divinité du Sauveur en ce que les hommes ont appris de lui ce qu'ils n'ont pu apprendre des
ÉCRIVAINS ORIENTAUX. — S. ATHANASE. 30o
démons, et on reconnaît en mémo temps l'impuissance et la futilité des idoles. De là vient que ceux qui les avaient jusqu'ici adorées, aujourd'hui les foulent aux pieds, qu'ils brûlent même les livres de ceux quon admirait pour leurs arts magiques : les sages préfèrent h tout l'explication de l'Evangile.
» Tout cela n'est point l'ouvrage des hommes , mais de Dieu. Aussi bien, si le Verbe divin sest fait homme, c'est afin que nous devenions des dieux ; s'il s'est manifesté dans la chair, c'est afin que nous arrivions à la connaissance du Père invisible ; si, enfin, il est mort pour les hommes, c'est afin que nous héritions de l'immortalité. Oui, les œuvres que le Sauveur a accomplies par son incarnation sont si grandes qu'elles ressemblent aux flots de la mer, qui se succèdent sans relâche et ne sauraient être comptés.
» Voyez, en un mot, comment la doctrine du Sauveur partout se multiphe, tandis que le culte des idoles et tout ce qui contredit son enseignement de jour en jour décroît et s'affaiblit. Si vous voyez cela, rendez au Sauveur les honneurs divins et rejetez tout ce qui peut vous éloigner de lui. Comme les ténèbres perdent leur puissance au lever du soleil, ainsi la divine apparition du Verbe de Dieu a banni les ténèbres de l'idolâtrie. »
Dans sa lutte contre les idées exclusives et la rehgiosité superficielle de l'arianisme, Athanase déploie une profondeur, une onction et une dialectique remarquables; de là cette clarté, cette variété, cet accent de conviction qui régnent dans sa démonstration de la divinité du Christ et du Saint-Esprit, et du mystère de la sainte Trinité.
En plaçant le point de départ de l'arianisme dans cette idée que « le Christ est la première des créatures, (( et dans cette maxime philosophique de Philon, que « le Dieu saint, infini, ne peut entrer en contact avec le monde créé et fini, » il en révèle la contradiction intrinsèque ; c'est-à-dire que le Dieu parfait ne peut rien créer d'imparfait, et que cependant il peut créer un être, le Fils. Si la création ne peut être produite immédiatement de Dieu, comment le Fils de Dieu peut-il être créé par la nature pure et incréée de Dieu? Saint Athanase' appuie sa démonstration sur cette idée fondamentale : « Celui
' Epiit. ad enlise, .^gypl,
qui sépare le Fils de Tessence et de l'éternité du Père, confond le Fils avec les créatures. »
Comme les ariens, pour établir leur subordinatianisme, en appelaient aux textes de la Bible qui leur semblaient favorables', Athanase pose en principe que « les doctrines de l'Ecriture sont identiques à celles de l'Eglise, » que c'est l'Eglise qui donne l'intelligence et la vie à la lettre morte de l'Ecriture, et qu'il faut rejeter toute explication contraire à la doctrine de l'Eglise. L'Ecriture, expliquée d'après l'ensemble du contexte, démontre incontestablement l'identité de nature entre le Père et le Fils, et justifie le terme àliomoousios . Il montre aussi l'absiuxlité et la fausseté de la plupart de leurs explications, principalement sur la géiiérathm du Fils. Faut-il l'entendre humainement, cette génération de Dieu? Non, car Dieu n'est pas comme les hommes et les hommes ne sont pas comme Dieu. Si l'Ecriture emploie les mêmes expressions lorsqu'elle parle de Dieu que lorsqu'elle parle de l'homme, les hommes clairvoyants doivent faire attention à ce qu'ils lisent, afin de n'avoir pas sur Dieu des pensées humaines, et sur' l'homme des pensées divines. Il montre que la conséquence de ce passage : Tout m'a été remis par mon Père, Matth., xi, 27, est directement contraire à celle qu'en déduisent les ariens, car si le Fils, en tant que créature, fait partie du tout, il ne peut être l'héritier du tout. La vérité est que le Père n'a jamais été sans le Fils, suivant ce qui est dit en saint Jean, i, 1 : « Le Verbe était en Dieu ^ »
Il prouve enfin l'insuffisance de la rédemption selon la théorie arienne : » Quand même les crimes auraient cessé quelque temps, le péché et la mortalité ne seraient pas moins restés dans l'homme tels qu'ils étaient chez les premiers hommes. Si le Christ n'était pas Fils de Dieu, notre salut ne
^ Luc, ir, 30, 43; Matth., xxvi, 39; xxvii, 46; Jean, xiv, 28; PhiL, ii, 6-11; Prov., vni, 2'2.
* Pour bien comprendre l'Ecriture sainte, saint Athanase exige, outre l'étude et la science, la pureté et la droiture d'intention : « Pour voir la lumière du soleil, dit-il, il est nécessaire de purifier ses regards, car il faut que l'œil soit devenu lui-même lumière avant de voir la lumière du soleil ; l'organe et l'objet du regard se ressemblent. De même celui qui veut saisir le sens des choses inspirées de Dieu doit enlever de son âme les taches qui la souillent, s'élever vers les saints par la ressemblance de sa conduite, afiia que, uni à eux par la conformilé de sa conduile, il saisisse ce qui leur a été révélé de Dieu. » De lucarn. conlr. gent., n. o7.
serait pas fondé en lui de toute éternité et pour toute l'éternité. Il nous faut un sauveur qui soit naturellement notro maître, afin que nous ne redevenions point, par la rédemption, esclaves de quelque idole'. Ainsi notre salut ne pouvait être fondé en aucun autre que dans le Seigneur, qui est de toute éternité et par qui les temps ont été faits. Nulle créature ne pouvait opérer la rédemption , puisque les anges ont péché et que les hommes ont refusé d'obéir. »
Après la consubstantialité du Fils , Athanase démontre contre les semiariens la divinité du Saint-Esprit ; » car après avoir nié la divinité du Verbe, ils faisaient les mêmes outrages à son Esprit. » Quelques-uns allaient même jusqu'à dire « qu'il était non-seulement une créature, mais encore un de ces esprits investis de quelque ministère et placés à un degré seulement au-dessus des anges. » Athanase étabht sa divinité par sa nature et par ses œuvres : « Le Fils est en lui et il est dans le Fils. » Il est un avec le Fils, comme le Fils avec le Père; lui aussi, par conséquent, est un avec le Père. (^ Quand on nomme le Père, son Yerbe y est aussi, et dans le Fils, l'Esprit. — Où est la lumière, là est aussi Téclat; et où est le rayon, là est aussi son effet, et la grâce qui répand l'éclat. » Si le Saint-Esprit n'était pas vrai Dieu, il ne figurerait pas avec le Père et le Fils dans la formule du baptême. Delà ce mot de saint Paul : « La grâce de jSotre-Seigneur et l'amour de Dieu et la communion du Saint-Esprit soient avec vous'. » Les grâces qu'on reçoit ont leur source dans la sainte Trinité : le Père les envoie par le Fils dans le Saint-Esprit'. Athanase enseigne encore que le Saint-Esprit procède du Fils, que le Fils est la source du Saint-Esprit % que le Saint-Esprit est le principe sanctificateur, le sceau, l'onction; que par lui nous devenons tous participants de Dieu.
Ainsi le Père, le Fils et le Saint-Esprit ne forment qu'un seul et même Dieu. Il y a en Dieu unité parfaite, non-seulement de l'essence, mais encore des personnes, qui se rapportent naturellement à un seul principe ; car s'il y avait en Dieu deux principes premiers, l'unité n'y régnerait pas dans toute sa perfection possible, puisque tout se rapporterait à deux et non pas à un. Mais, comme la fécondité de la nature
^ Oral, contr. Arian., c. xvi. — * // Corinth., xiii, 13. — ' Ep. i ad Serap., c. XXX; cf. Ep. m ad Serap., t. VI. — * Z)e Incarn., c. ix.
308 PÂTROLOGIK.
divine, en multipliant les personnes, rapporte enfin au Père seul le Fils et le Saint-Esprit qui en procèdent, tout se trouve primitivement enfermé dans le Père comme dans le tout'.
Malgré tous ses efforts cependant, Athanase avoue qu'il ne saurait pénétrer ce sublime mystère, et il s'écrie avec saint Paul : « 0 profondeur .de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu! » Et ailleurs : « Plus j'écrivais pour scruter la divinité du Verbe, plus la science s'éloignait de moi ; je la sentais s'éloigner d'autant plus que je croyais l'avoir mieux saisie. — Ce que j'écrivais était moindre que l'ombre, si petite soit-elle, de la vérité dans mon esprit. » Il ne donne point son ouvrage comme une exposition complète de la divinité du Verbe, mais comme une simple réfutation de l'impiété des ennemis du Christ. .
C'est avec la même sagacité profonde qu'il réfute les apollinaristes, selon lesquels le Christ n'était pas un homme parfait, la raison humaine étant remplacée en, lui par le Verbe,' suivant ce qui est dit en saint Jean : « Le Verbe s'est fait chair. » Athanase leur fait voir que ce mot chair doit s'entendre, comme en saint Paul, de l'homme tout entier, que le Fils de Dieu a pris la forme d'un esclave, et que ces mots : le Ch7ist a prié, ne se rapportent ni à sa divinité, ni à son corps pris à part. 11 réfute les objections qu'on tire de l'impeccabilité du Christ, du crucifiement de Dieu, de la nécessité d'admettre deux fils en Jésus-Christ et quatre personnes en Dieu. Il faut absolument, dit-il, que Jésus-Christ ait pris la nature humaine dans sa plénitude, autrement la rédemption n'a pas de sens. Puisque le péché vient précisément de la nature raisonnable de l'homme, cette nature doit aussi se trouver dans le Christ, afin que le Christ puisse l'affranchir du péché et devenir notre modèle. C'est dans ce sens que le Seignem' a dit : « Si le Fils vous délivre, vous serez véritablement libres. » A cette objection capitale, que la doctrine cathoUque admet deux Fils, dont l'un est une créature et reçoit l'adoration, il répond que dans le Christ l'humanité n'est pas adorée en tant qu'humanité, mais à cause de son union avec le Verbe incréé. Au lieu de séparer en deux la divinité et l'humanité, on doit adorer un Christ unique et complet « Nous n'ado-
' Saint Athanase commenté par Bossuel.
ÉCRIVAINS ORlKiNTAlX. — S. ATHANASE. ijOO
rons point une créature à la façon des païens et des ariens ; nous adorons le Maître des créatures, le Verbe de Dieu incarne '. »
Dans tous ces combats, aussi bien que dans les affaires ecclésiastiques, Athanase n'a jamais invoqué le bras séculier; toujours, au contraire, il a protesté solennellement contre l'immixtion des empereurs dans les questions dogmatiques : « Qui oserait, dit-il, donner le nom de concile à une assemblée présidée par l'écuyer de l'empereur, assisté d'un satellite, où l'on introduit des secrétaires impériaux au lieu de diacres? — Quel synode était-ce que celui qui s'est terminé par l'exil ou la mort, au gré de l'empereur? Dans quel canon est-il prescrit que l'écuyer de l'empereur commandera en matières ecclésiastiques et promulguera par un édit le jugement des évêques ? Si cela a lieu par les menaces de l'empereur, à quoi servent donc les évèques? A-t-on jamais rien entendu de semblable? Quand un décret de l'Eglise a-t-il jamais reçu sa validité de l'empereur? Bien des conciles ont été tenus avant nous, jamais les Pères n'y ont sollicité le suffrage de l'empereur, et jamais l'empereur ne s'y est mêlé des affaires ecclésiastiques, placées hors de sa sphère ^ »
Dans toutes ces controverses, Athanase n'apporte que des sentiments de paix : « Tous ceux qui veulent avoir la paix avec nous et quitter la secte arienne, appelez-les, recevez-les comme un père reçoit son enfant. Ne condamnez, ne rejetez pas inconsidérément ce qu'ils disent. Exhortez-les à éviter entre eux les discussions, les vaines disputes de paroles, à vivre dans l'union et la piété. Peut-être le Seigneur, prenant pitié de nous, réunira ce qui est séparé, et tous nous n'aurons plus qu'un seul chef, Notre-Seigneur Jésus-Christ. »
« Quand on embrasse dans leur ensemble les travaux de saint Athanase, dit Bœhringer, on doit reconnaître qu'il a été le héros de son siècle. Quoiqu'il eût la figure petite et que son corps décharné n'eût rien d'apparent, sa présence exerçait sur les esprits un charme irrésistible, sur ceux-là mêmes qui lui étaient hostiles, entre autres Constantin et Constance. » Saint (îrégoire de Nazianze a dit de lui, dans son panégyrique : « Il réunissait en lui la nature de deux pierres précieuses : pour
^ Epist. ad Adelph.. c. va; cf. Adv. Apollin., I, vi. — ' Hist. arion., c. L, LI.
ceux qui le persécutaient, il était un diamant, pour ceux qui étaient séparés de lui, un aimant. »
Après Origène, nul d'entre les Grecs n'a exercé, dans le sens vraiment orthodoxe, une influence aussi féconde et aussi durable sur les docteurs suivants que saint Âtlianase.
Avant i601 on n'avait que des éditions latines des œuvres de saint Athanase; Vincent., 1482 ; Basil. (Erasme), 1327, 1356, gr. et lat.; Heidelberg, 1601, ex offic, Lommeliui, in-fol., t. II. La meilleure des édit. modernes est de Montfaucon, Paris, 1698, in-fol., 3 vol.; emendatior et quarto vol. aucta (avec indication des auteurs) par Jnstiniani (episc Patavin.), Patav., 1777, in-fol.; 4 vol.; réimp. par Migne avec plusieurs pièces nouvel., sér. gr., t. XXV-XXVIII. Biographies, Orat. xxi Greg. Naz.; Gottfried Hermant, Par., 1671, 2 vol in-4° : Mœhler, Athan. le Gr. Cf. Tillem., t. Vin;Dupin, t. il; Ceillier, t. IV; Bœhriuger, Hîsf. de l'Egl. en biogr.; Voii^t, Doctrine d' Athan., Brème, 1861 ; Dorner, Dévelopde la doct. sur la personne du Christ; Stœckl, Hist. de la philos, de l'ère patristique.
§48. Saint Epbrem le Syrion jOiort après 379). Cf. Assemani, Bibl. orient., et Prolégom. de l'édit. rom. de ses œuvres.
Les anciens monuments, difficiles à démêler sm' ce point, font naître saint Ephrem au commencement du quatrième siècle (vers 30(3), àNisibe en Mésopotamie. IJ après ses propres confessions, ses parents auraient été chrétiens; quelques auteurs soutiennent le contraire. Peut-être n'ont-ils embrassé que tardivement le christianisme.
Saint .lacques, évéque de Nisibe, linstruisit en vue de l'état ecclésiastique, le plaça à la tête de l'école qu'il dirigeait, et l'emmena avec lui au premier concile (325) de Nicée. L'empereur Jovien ayant cédé Nisibe aux Perses, qui étaient venus l'assiéger de nouveau, Ephrem l'aurait quitté dès 338 et se serait rendu à Edesse, en Syrie, où il aurait accompli la plupart de ses travaux : de là son surnom de Syrien. Ses relations avec les solitaires de ce pays le décidèrent à entrer en religion et à donner à son ardeur pour l'étude un but à la fois plus élevé et plus pratique.
A Edesse, Ephrem illustra et affermit Y école syrienne do théologie , dont il fut peut-être le fondateur, et établit un nouveau système d'explication de la Bible, qui tenait comme
le milieu entre les exagémtioiis allégoriques des Alexandrins et rinterprétatiou grammatico-hislorique des Antiochiens.
Ephrern entreprit deux voyages, l'un à Césarée, en Cappadoce, pour visiter l'arclievèque saint Basile, l'autre auprès des solitaires d'Egypte, à l'adresse desquels ses écrits contiennent des exhortations. On a cru généralement qu'il n'était que diacre de l'Eglise d'Edesse ; mais les Bollandistes, Pagi et d'autres, se fondant sur d'anciens documents et sur ses écrits, ont présumé qu'il était prêtre. Il mourut après 379, car il prononça encore cette année-là le panégyrique de saint Basile.
La science remarquable et l'activité merveilleuse qu'il a déployées dans des temps si calamiteux lui ont valu les surnoms de prophète des Syriens, colonne de l'Eglise, bouche éloquente, et, comme poète, celui de harpe du Saint-Esprit. Saint Chrysostome l'appelle « l'aiguillon des lâches, la consolation des affligés, le maître de la jeunesse, le guide des pénitents, un glaive contre les hérétiques, l'asile des vertus et la demeure de l'Esprit saint. » Au lit de la mort, il exhortait encore une dame illustre à ne se pas faire porter en litière par des esclaves, « puisque, selon l'iVpôtre, Jésus-Christ est le chef de tout homme. » Saint Jérôme ' rapporte qu'en Orient quelques-uns de ses discours étaient lus pendant l'office après la lecture de la Bible; peut-être en fut-il de même en Occident, où plusieurs de ses écrits furent traduits de bonne heure en latin, et insérés sans doute dans d'anciens homiliaires '.
Ouvrages de saint Ephretn.
Les ouvrages qui restent de lui, les uns en grec et traduits probablement de son temps, les autres en syriaque, remplissent six volumes in-folio de l'édition romaine. Il voyait dans cette fécondité, comme il le dit dans son testament, l'accomplissement d'un rêve qu'il avait eu étant enfant, d'après lequel il était venu à sa langue une vigne chargée de fruits et de feuilles, et qui se développait de plus en plus.
Ses écrits contiennent des explications sur toute la Bible, des hymnes animées d'un feu tout oriental et d'une véritable valeur poétique, des exhortations, des homélies et des traités,
' Ilieron., Calai., c. cxv. — ' Assem., in Op. Ephr., t. I, p xi.
un notamment sur le sacerdoce ; ses confessions et son testament, où il témoigne de son érudition hébraïque et profane, attestée, du reste, par l'éloge de saint Grégoire de Nysse.
Doctrine de saint Ephrem.
Malgré la prédominance de la partie morale et ascétique, les travaux dogmatiques sont loin d'être absents. Contre les sabelliens et les ariens, il explique les dogmes de la Trinité, de la divinité et de l'humanité du Christ, l'union hypostatique des deux natures. Il quahfie la sainte Vierge de mère de Dieu, dont la virginité est toujours restée inviolable. Il parle de la nécessité du baptême et de la confession des péchés, et voit dans l'Eucharistie la présence réelle du corps de Jésus-Christ, que nous devons recevoir avec foi et innocence, puisque les anges eux-mêmes tremblent en sa présence. Il avait ime telle dévotion envers les saints anges gardiens, qu'il mourut en prononçant ces paroles : « Je vous salue, auge conducteur qui séparez l'âme du corps et la conduisez dans les demeures qu'elle pourra de nouveau habiter jusqu'au jour de la résurrection. » Nous apprenons de lui qu'on se servait des reliques des saints pendant les offices liturgiques et qu'il s'y faisait, des miracles. Il traite aussi de l'invocation des saints, surtout de la sainte Vierge, et de la prière pour les défunts. 11 nous apprend qu'on conservait dans les églises et les oratoires les images des martyrs. Il combat l'erreur des millénaires et entend les mille ans de V Apocalypse dans le sens d'éternité. Il fait une longue peinture de la vie monastique '.
Les extraits suivants témoignent avec quel sérieux il envisageait la vie chrétienne et sacerdotale : « Je confesse que je n'ai jamais douté un seul instant de la vérité et de la justice ; que Jésus-Christ sur l'arbre de la croix a toujours été l'unique objet de mon amour et de mes désirs : que pendant toute ma vie je l'ai adoré comme l'auteur de mon salut et la source de toutes les grâces que Dieu dispense aux hommes. Sur tous les points de notre rehgion j'ai soumis mon intelligence par une foi sérieuse et inébranlable ; j'aurais mieux aimé répandre mon sang que de m'écarter d'aucun principe de l'Eglise universelle. » Et ailleurs : « Un jour, dès l'aurore, m'étant
^ Voy. Dupin, Bibliolh., t. II, part, ii, p. 1S7.
ÉCRIVAINS OBIENTAIX. — S. ÉPHREM. 343
levé, j'étais sorti avec deux de nos frères de la ville d'Edesse la bien-aimée. J'avais levé les yeux au ciel comme vers un miroir limpide qui réfléchit l'éclat des astres sur la terre. Saisi d'admiration , je disais : Si tout cela resplendit d'une telle gloire, combien les justes et les saints, qui font la volonté de Dieu, brilleront-ils dune plus ineffable lumière à l'heure où viendra le Seigneur! Soudain s'offrit à ma mémoire ce terrible avènement du Christ. Mes os en tremblèrent, et frissonnant du corps et de l'àme, je pleurai et je dis en gémissant : Dans quel état serai-je surpris, moi pécheur, à cette heure menaçante?... Les martyrs montreront leurs blessures, les solitaires leurs vertus ; qu'aurai-je à montrer, moi, que ma torpeur et ma négligence? »
Sa dernière prière montre quel humble sentiment il avait de lui-même : « Ne me déposez pas dans vos monuments ; cette pompe ne convient ni à la pénitence d'un pécheur, ni à l'humilité d'un chrétien, moins encore à la perfection d'un diacre. Je vous défends d'allumer des flambeaux autour de mon corps pom' l'honorer ; il vaut mieux qu'ils brûlent dans le sanctuaire. La bienséance chrétienne interdit qu'un cadavre, qui bientôt pourrira dans la terre, soit entouré de plus de cierges qu'il n'en faut pour éclairer plusieurs autels... J'implore aussi vos prières : c'est le plus agréable et le plus doux parfum que vous puissiez pour moi faire monter vers Dieu. »
Il commence ainsi son traité sur le sacerdoce : •■< Miracle surprenant, puissance indicible, mystère redoutable du sacerdoce ! Je demande à genoux, au milieu des larmes et des soupirs, de pouvoir méditer sur cette richesse du sacerdoce ; je dis richesse pour ceux qui savent le conserver dignement et saintement. C'est un bouclier éclatant et sans pareil, une muraille impénétrable, un solide et inébranlable fondement, qui atteint de la terre jusqu'au ciel. Mais pourquoi célébrer la dignité sacerdotale ? Elle surpasse la prière, la science, et toute conception. C'est elle, je crois, qui faisait dire à saint Paul : O profondeur de la richesse, de la sagesse et de la science de Dieu! »
Et il s'écrie à la fin de ce même ouvrage : < Je m'étonne, frères bien-aimés , que quelques hommes inintelligents poussent l'impudence jusqu'à rechercher et à recevoir à la
3U PATFtOLOGlE.
hâte le sacerdoce sans y être convies par la grâce de Jésus- Christ. Ils ne savent pas, les misérables, qu'ils s'attirent le feu et la damnation. Je vous le dis, ô homme, non-seulement vous ne devez pas recevoir témérairement le sacerdoce, mais vous ne devez pas même toucher un des ustensiles qui ont servi au culla vénérable du Seigneur. Vous avez lu ce qui arriva à Osée pour avoir touché l'arche de Dieu [II Rois, y\, 6,7). Ayez toujours présente à l'esprit cette parole foudroyante que le Dieu suprême a fait entendre par la bouche du prophète Isaie, lxvi, 2 : « Sur qui abaisserai-je les yeux sinon sur le pauvre qui a le cœur contrit et écoute mes paroles avec tremblement? » Souvenez-vous de cette parole et efforcez-vous d'acquérir le trésor d'un âme pleine de douceur, afin que vous puissiez monter en esprit vers Jérusalem, la cité d'en haut, et offrir à Dieu, le roi inaccessible, des sacrifices spirituels là où sont tressées des couronnes qui ne se fanent jamais. Là, Jésus-Christ lui-même, en présence des anges, ceindra votre front du diadème de l'immortahté, et vous chanterez éternellement à la très-sainte Trinité, avec les cœurs des anges, l'hymne triomphal '. »
Extraits des discours de saint Ephrem.
« Le Seigneur, dit-il dans une de ses homélies, a dit avec vérité : « Mon joug est léger. » Ç)\\e\ facile travail, en effet, que de remettre à notre frère les offenses qu'il nous a faites, offenses souvent frivoles ; de lui accorder quelque chose du nôtre, et à ce prix d'être justifié 1 Dieu ne vous a pas dit : Amenez-moi de riches offrandes, des bœufs, des chevreaux, ou bien : Apportez-moi vos jeûnes et vos veilles. Vous auriez pu répondre : Je n'ai pas, ou je ne puis pas. Il vous a prescrit ce qui était facile et sous votre main; il vous a dit : Pardonne à ton frère ses fautes, et je te pardonnerai les tiennes. Tu lui remets une petite dette, quelques oboles, quelques deniers ; moi, je te remets des milliers de talents. Tu lui fais grâce de peu de chose, tu ne lui donnes rien de plus ; moi, je te remets ta dette, et je te donne la santé de l'âme et la béati-
^ Voy. Plus Zingerle, d'après l'ouvrage manuscrit de Jean de Dara, en syriaque 'dans Assemani, Bibl. orient., c. ii). « sur le sacerdoce, » dans la Revue Irim. de Tub.. 186T et 1868.
tude. Je n'accepte ton présent que lorsque tu es réconcilié avec ton ennemi, que tu n'as pas laissé le soleil se coucher sur la colère, et que tu es en charité et en paix avec tous : alors ta prière sera bienvenue, ton offrande accueillie, ta maison bénie et toi-même heureux. Mais si tu n'es pas réconcilié avec ton frère, de quel front me demanderas-tu indulgence et pardon? Comment oses-tu m'offrir des prières, un sacrifice, des prémices, quand tu gardes inimitié contre quelqu'un? De même que tu te détournes de ton frère, ainsi je détournerai les yeux de tes prières et de tes dons. ->
Dans un autre endroit, il se plaint des graves erreurs qui se sont insinuées parmi les chrétiens, .surtout parmi les moines : '( Nous avons quitté le monde, dit-il, et nous pensons au monde ; nous avons abandonné les possessions de la terre , et nous n'avons pas cessé de contester pour elles; nous avons quitté nos maisons, et nous en avons gardé la préoccupation et le souci ; nous n'avons point de richesses, mais nous avons de l'orgueil ; nous sommes en apparence humbles de cœur, et dans l'àme nous ambitionnons les honneurs ; nous paraissons aimer la pauvreté, et nous sommes dominés parla convoitise. Peut-on ne pas s'affliger de notre état ? 11 y a de quoi s'étonner de voir les préoccupations des moines, des plus jeunes surtout, des novices. Us n'ont pas encore prononcé leur abjuration, et déjà ils sont enflés dorgueil; ils n'ont pas encore l'habit, et ils ont déjà la fierté ; ils n'ont pas encore entendu les instructions, et déjà ils avertissent les autres ; ils n'ont pas encore passé le péristyle, et ils se croient dans le sanctuaire. » Dans son homélie sur la transfiguration du Seigneur, saint Ephrem disait : « Le champ produit de joyeuses moissons, la vigne des raisins savoureux en abondance, l'Ecriture une doctrine vivifiante. Mais le champ ne fournit la moisson que pour un temps, la vigne ne donne qu'une récolte passagère. L'Ecriture sainte, au contraire, chaque fois qu'on la lit, répand une doctrine pleine de vie; une fois la moisson passée, le" champ cesse de produire ; une fois la vendange faite, la vigne ne peut rien offrir au-delà. Dans l'Ecriture, on peut moissonner tous les jours sans que les épis diminuent, on y peut vendanger tous les jours sans que les grappes trompent l'espérance de ceux qui se confient en elle. iNourrissons-nous donc de co champ, goûtons les fruits de ses fertiles sillons. Moissonnons
les épis de la vie, je veux dire du Seigneur Jésus-Christ, qui a dit à ses disciples : « Il en est quelques-uns de ceux qui sont ici debout qui ne goûteront point la mort jusqu'à ce qu'ils aient vu le Fils de l'homme dans son royaume. »
L'auteur expose les principales vérités evangéliques touchant la transfiguration du Christ, et il fait un tableau saisissant de la doctrine de l'Eglise sur l'humanité et la divinité de Jésus-Christ :
« Ses œuvres attestent ses divines merveilles et apprennent aux hommes intelligents qu'il est vraiment Dieu, et ses souffrances prouvent qu'il est vraiment homme. Si les incrédules ne sont pas persuadés, ils seront punis en son jour redoutable. S'il ne s'est pas fait chair, pourquoi Marie est-elle intervenue ? Et s'il n'était pas Dieu, à qui Gabriel a-t-il donné le nom de Seigneur ? S'il ne s'est pas fait chair, qui était dans la crèche, et s'il n'était pas Dieu, quel est celui que glorifient les anges descendus du ciel ? S'il n'était pas chair, qui a été enveloppé de langes, et s'il n'était pas Dieu, qu'était celui qu'ont adoré les bergers? S'il n'était pas chair, qui est-ce que Joseph a fait circoncire, et s'il n'était pas Dieu, en l'honneur de qui cette étoile parcourait-elle le ciel? S'il n'était pas chair, qui est-ce que Marie a allaité, et s'il n'était pas Dieu, à qui les mages ont-ils offert des présents? S'il n'était pas chair, qui est-ce que Siméon portait dans ses bras, et s'il n'était pas Dieu, à qui a-til été dit : « Renvoyez en paix votre serviteur » (Luc, u, 29)? S'il n'était pas chair, qui est-ce que Joseph emporta dans sa fuite en Egypte, et s'il n'était pas Dieu, en qui cette parole sest-elle accomplie : o J'ai appelé mon Fils de l'Egypte >> [Os., xi, 1 ; Matth., u, 15j? S'il n'était pas chair, qui est-ce que Jean a baptisé ; et s'il n'était pas Dieu, de qui le Père a-t-il dit du haut du ciel : « Celui-ci est mon Fils bien-aimé, dans lequel j'ai mis toutes mes complaisances ? » Et s'il n'était pas chair, qui a jeûné, qui a eu faim dans le désert, et s'il n'était pas Dieu, qui les anges venus du ciel ont-ils servi? S'il n'était pas chair, qui fut invité aux noces de Cana en Galilée, et s'il n'était pas Dieu, qui changea l'eau en vin ? S'il n'était pas chair, qui estce qui tenait les pains dans ses mains, et s'il n'était pas Dieu, qui est-ce qui, avec cinq pains et deux poissons, rassasia dans le désert ces foules qui comptaient des milliers de personnes, non compris les femmes et les enfants ?
ECRIVAINS ORlEXTArX. — S. 1^PHRF.^[. 317
» S'il n'était pas chair, qui est-ce qui dormait dans la nacelle, et s'il n'était pas Dieu, qui est-ce qui commanda aux vents et à la mer ? S'il n'était pas chair, avec qui Simon le pharisien fut-il assis à la table, et s'il n'était pas Dieu, qui est-ce qui remit les fautes de la pécheresse {Luc, vu, 3(i) ? S'il n'était pas chair, qui est-ce qui s'assit, fatigué, prés d'une fontaine , et s'il n'était pas Dieu, qui est-ce qui offrit de l'eau vivifiante à la Samaritaine et lui reprocha d'avoir eu cinq maris ? S'il n'était pas chair, qui est-ce qui portait les habits d'un homme, et s'il n'était pas Dieu, qui est-ce qui faisait des miracles et des actions surprenantes? S'il n'était pas chair, qui est-ce qui cracha sur la terre et fit de la boue, et s'il n'était pas Dieu, qui est-ce qui rendit la vue au moyen de cette boue {Jean, xix, 0)? S'il n'était pas chair, qui pleura près du tombeau de Lazîire, et s'il n'était pas Dieu, qui commanda à ce mort de quatre jours d'en sortir? S'il n'était pas chair, qui était assis sur le poulain, et s'il n'était pas Dieu, au-devant de qui les multitudes allèrent-elles avec des chants de louange? S'il n'était pas homme, de qui s'emparèrent les Juifs, et s'il n'était pas Dieu, qui commanda à la terre et, en la faisant trembler, renversa les soldats {Jean, xvni, 6) ? S'il n'était pas chair, qui reçut un soufflet sur la joue, et s'il n'était pas Dieu, qui est-ce qui guérit et remit à sa place l'oreille que Pierre avait coupée? S'il n'était pas chair, à la figure de qui a-t-on craché, et s'il n'était pas Dieu, qui donna le Saint-Esprit aux apôtres en soufflant sur eux \Jean, xx, 22)? S'il n'était pas chair, qui est-ce qui était au tribunal de Pilate, et s'il n'était pas Dieu, qui effraya en songe la femme de Pilate {Matth., xxvii, 19) ? S'il n'était pas chair, de qui les valets déchirèrent-ils les habits qu'ils se partagèrent, et s'il n'était pas Dieu, comment le soleil fut-il obscurci à son crucifiement? S'il n'était pas chair, qui était suspendu à la croix, et s'il n'était pas Dieu, qui ébranla la terre jusque dans ses fondements? S'il n'était pas chair, de qui les mains et les pieds furent-ils cloués, et s'il n'était pas Dieu, d'où vient que le voile du temple se déchira, que les rochers se fendirent et que les tombeaux s'entr'ouvrirent ?
» S'il n'était pas chair, qui est-ce qui s'écria : « Mon Dieu, mon Dieu, pourquoi m'avez-vous délaissé? » et s'il n'était pas Dieu, pourquoi disait-il : « Père, pardonnez-leur?» S'il n'était pas chair, qui était suspendu ù la croix au milieu des voleurs.
318 PxMROLOGIE.
et s'il n'était pas Dieu, comment pouvait-il dire au bon larron : « Aujourd'hui, vous serez avec moi en paradis ? » S'il n'était pas chair, à qui offrit-on du fiel et du vinaigre, et s'il n'était pas Dieu, quelle voix se fit entendre dans le monde souterrain et l'ébranla ? S'il n'était pas chair, de qui la lance perça-t-elle le côté, au point qu'il en jaillit du sang- et de l'eau, et s'il n'était pas Dieu, qui renversa les portes de l'enfer et brisa les chaînes^ et qui est-ce qui évoqua les morts emprisonnés ? S'il n'était pas chair, quel est celui que virent les apôtres dans la salle du festin (après la résurrection) , et sïl n'était pas Dieu, qui est-ce qui entra, les portes closes '\Jean, xx, 19)? S'il n'était pas chair, quel est donc celui dans les mains duquel Thomas sentit les plaies des clous, et dans le côté le coup de la lance, et s'il n'était pas Dieu, à qui a-t-il adressé ces paroles : « Mon Seigneur et mon Dieu ? » Et s'il n'était pas chair, qui est-ce qui a mangé près du lac de Tibériade [Jean, xxi, 1)? Et s'il n'était pas Dieu qui est-ce qui a commandé que les fdets fussent remplis ? Et s'il n'était pas chair, qui est-ce que les apôtres et les anges ont vu monter au ciel {Act., i, 10)? Et s'il n'était pas Dieu, à qui le ciel s'est-il ouvert, qui est-ce que les anges ont adoré en tremblant, et à qui le Père a-t-il dit : « Asseyez-vous à ma droite ? » suivant ce que David dit lui-même : « Le Seigneur a dit à mon Seigneur : Asseyez-vous à ma droite » [Ps. cix, 1).
» S'il n'était pas Dieu et homme, notre rédemption est vaine, et vaines aussi les paroles des prophètes. Mais les prophètes ont dit la vérité et leurs témoignages sont dignes de créance. Ce qu'ils ont été appelés (à dire), le Saint-Esprit l'a énoncé par leur bouche. Aussi le chaste saint Jean, qui avait reposé au foyer de l'amour, confirmant les paroles du prophète, a dit dans les Evangiles : « Au commencement était le Verbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. Tout a été fait par lui, et rien de ce qui a été fait n'a été fait sans lui. Et le Verbe s'est fait chair, et il a habité parmi nous. » Celui qui est de Dieu, Dieu le Verbe, le Fils unique du Père, consubstantiel au Père, le Verbe éternel, qui est de Celui qui est, engendré avant tous les temps d'une manière ineffable, du Père sans mère, il est né sans père à la fin (des temps) d'une fille des hommes, de la vierge Marie, Dieu, qui s'est fait chair en elle, et est devenu homme, ce qu'il n'était pas auparavant. Mais il est resté
f:.CUlVAL\S OUIE.NTAUX. — S. ÉF'HREM. 319
Dieu, comme il était, afin de sauver le monde. Voilà ce qu'est Jésus-Christ, le Fils de Dieu, le Fils unique du Père et le Fils unique de la Mère.
» Je confesse donc qu'il est Dieu parfait et homme parfait, reconnu en deux natures formant une seule personne, sans séparation, sans mélange ni transformation ; il a pris la chair animée par une âme raisonnable et intelligente et nous est devenu, quant à la nature humaine, semblable en toutes choses, hormis le péché ; terrestre tout ensemble et céleste, temporel et éternel, limité et illimité, hors du temps et soumis au temps, créé et incréé, passible et impassible. Dieu et homme, parlait dans l'un et dans l'autre, un en deux natures. Le Père est une personne, le Fils une personne, le Saint-Esprit une personne. Un Dieu, une puissance, une souveraineté en trois personnes ou hypostases. Voilà comment nous devons glorifier la sainte unité dans la Trinité et la sainte Trinité dans Tunité. N'est-ce pas le Père qui a fait retentir du haut du ciel cette parole : « Celuici est mon Fils bien-aimé, écoutez-le? » L'Eglise a reçu cette doctrine ; c'est au nom de cette Trinité sainte qu'elle baptise pour la vie éternelle ; c'est elle qu'elle honore comme sainte, avec les mêmes marques d'honneur, c'est elle qu'elle confesse indivisible et inséparable, c'est elle qu'elle adore sans erreur, qu'elle avoue et qu'elle glorifie. A cette unité en trois personnes, louanges, actions de grâces, honneurs, puissance et gloire : au Père et au Fils et au Saint-Esprit, maintenant et toujours et dans les siècles des siècles. Ainsi soit-il. »
Dans son discours de la fête de Pâques, en l'honneur de la sainte Croix, saint Ephrem commence ainsi : « Toute fête, toute action de Notre Seigneur Jesus-Christ, tourne à notre gloire et à notre salut. Or, la gloire par excellence, c est la croix, et la fête de toutes les fêtes, c'est le jour où Jésus-Christ s'est offert comme notre agneau pascal, ou plutôt c'est la résurrection de l'Agneau de Dieu qui ôte les péchés du monde. Cette solennité est la maîtresse, la reine de toutes les fêtes. Les autres sans doute sont saintes et vénérables aussi ; elles brillent chacune de leur éclat et sont illuminées par la splendeur de la vérité. Celui-là seul les célèbre dignement et avec esprit de foi, qui observe avec soin les commandements de Dieu ; les impurs, ceux qui sont souillés de péchés sont sans fête en ce jour de fête. Une solennité belle et agréable à Dieu,
c'est la pénitence unie aux larmes, c'est la fuite du péché, la connaissance de Dieu, la soif des biens éternels ; quand tout cela se rencontre quelque part, le ciel est dans la joie, l'Eglise tressaille et jubile, et convoquant tous les justes : « Réjouissezvous, leur dit-elle, mon fils était "mort et il est ressuscité par la pénitence » [Luc, xv, 7, 24\ Une belle fête et agréable à Dieu est celle à laquelle Jésus-Christ participe, où l'on observe ses solennités et vénère les divines Ecritures. Jésus-Christ est de nos fêtes quand les hommes sont assemblés en son nom dans la charité, sans inimitié et sans hypocrisie. Jésus-Christ est de nos fêtes là où les pauvres sont soignés, les orphehns consolés, les étrangers hébergés. Jésus-Christ est de nos fêtes là où Dieu est honoré par des psaumes, des hymnes et des cantiques spirituels. Ceux qui célèbrent les fêtes de la sorte sont véritablement assemblées en son nom ; le Seigneur a promis d'être au milieu d'eux [Matth., xvui, 20). Heureux ceux qui sont assemblés de cette sorte ; le Seigneur est avec eux et personne ne pourra leur nuire.
» Ainsi devons-nous célébrer les fêtes du Seigneur, non pas en étalant une vaine pompe, mais d'une manière digne de Dieu ; non avec des pensées terrestres, mais avec des sentiments surhumains. Nous n'avons pas besoin d'orner de couronnes nos vestibules, d'instituer des chœurs (de chant et de danse)
«Aujourd'hui, la croix a triomphé, profondément honorée de toutes les nations et de tous les peuples, de toutes les tribus et de toutes les langues. C'est dans la croix que nous voulons nous glorifier, disant avec saint Paul : ■< Je ne veux me glorifier en autre chose qu'en la croix de Notre Seigneur Jésus- Christ » [Gai., VI, 14.) . Nous porterons donc cette croix vivifiante sur nos portes et sur notre front et sur nos yeux, sur notre bouche et sur notre cœur ; nous nous revêtirons de cette invincible armure des clirétiens qui a vaincu la mort, qui est l'espérance et la lumière du monde, qui omTe le paradis, anéantit les hérésies, afTermit la vraie foi, qui est la première sauvegarde des chrétiens, la gloù'e et le salut de l'Eghse. Chrétiens, nous ne devons pas nous séparer une heure, une minute, de la croix ; il faut que nous la portions avec nous en tous lieux. Sans elle, nous ne devons rien entreprendre ;
couchés OU debout, que nous travaillions, que nous mangions ou buvions, que nous voyagions sur terre, que nous traversions la mer ou les fleuves, tous nos membres doivent être parés de cette croix vivifiante. Alors, nous ne craindrons ni la flèche qui vole durant le jour, ni les maux qu'on nous prépare dans les ténèbres, ni les attaques du démon du midi {Ps. xc, 5, 6). Si vous recourez sans cesse à la croix, ô mon frère, le mal ne viendra point jusqu'à vous et nul fléau ne s'approchera de votre tente {Ps. xc, 10); sa vue fait trembler les puissances ennemies et les met en fuite.
» Quelle bouche et quelle langue pourrait dignement célébrer la force invincible des fidèles, l'armure victorieuse de notre grand roi Jésus-Christ? La croix, c'est la résurrection des morts; la croix, c'est l'espérance des chrétiens. La croix est le soutien des infirmes, la consolation des pauvres. La croix est le frein des riches et la ruine des superbes. La croix est l'étendard qui triomphe des esprits mauvais, le maître de la jeunesse. La croix est le gain des négociants, l'espoir de ceux qui n'ont plus d'espoir, le gouvernail de ceux qui naviguent sur mer. La croix est le port de ceux qui sont agités par les tempêtes et la forteresse des assiégés. La croix est le père des orphelins et le conseiller des justes. La croix est la consolation des affligés, la gardienne des petits enfants, le guide des hommes mûrs, la couronne des vieillards. La croix est la lumière de ceux qui sont assis dans les ténèbres. La croix est le plus bel ornement des princes et la philosophie des barbares. La croix est la liberté des esclaves et la sagesse des ignorants. La croix est la prédication des prophètes, la compagne des apôtres, la gloire des martyrs. La croix est la pudeur des vierges et la joie des prêtres. La croix est la colonne de l'Eglise et le soutien de la terre. La croix est l'abolition des idoles et le scandale des Juifs (I Cor., i, 23). La croix est la force des infirmes, le médecin des malades. A sa vue, la mort frémit d'effroi et lâche tous ceux qu'elle tenait en son pouvoir, depuis le premier être créé. C'est armés de la croix que les saints apôtres ont foulé aux pieds toute la puissance du contradicteur, qu'ils ont attiré tous les peuples dans leurs filets et les ont réunis dans son culte. Pourvus de la croix comme d'un boucher, les martyrs et les soldats du Christ ont foulé aux pieds tous les desseins cruels des tyrans et l'ont
prêchée avec courage. Ceux qui l'ont prise sur eux et l'ont portée, ceux qui ont renoncé à tout ce qui est dans le monde pour le nom de Jésus-Christ, habitent avec joie dans la solitude et sur les montagnes, dans les grottes et dans les cavernes de la terre.
» 0 immense, ô incomparable bonté des miséricordes de Dieu! Que de bénédictions il a répandues par la croix sur le genre humain I Louanges à son amabilité , et adoration et puissance dans les siècles des siècles! Ainsi soit-il. »
Nous l'avons dit plus haut, « de toutes les inspirations qu'Ephrem empruntait au dogme religieux, la plus puissante, comme la plus assidue, c'était la pensée du jugement dernier, c'était la terreur de ce grand jour anticipée par les fervents scrupules du solitaire, comme elle le serait par la conscience du coupable. Sans cesse il la mêle à ses discours, à ses prières publiques. Une de ses prédications surtout faisait de cette terrible annonce une réalité, une représentation vivante, par le dialogue qui s'établissait entre son auditoire et lui, l'inquiétude des demandes et l'effrayante précision des réponses.
» Ce discours, ou plutôt ce drame, ajoute Yillemain, à qui nous empruntons ce préambule, célèbre dans toute la chrétienté d'Orient, était, au treizième siècle, cité avec admiration par Vincent de Beauvais, et ne fut pas sans doute ignoré de Dante. On ne pourrait le renouveler sans l'affaiblir, et le pathétique en était inséparable de cette naïveté d'étonnement et d'effroi qui entourait l'orateur. Remontez bien au-delà de notre temps et du moyen âge ; soyez par l'imagination dans une de ces villes d'Asie encore toutes décorées des monuments de l'art grec, et récemment attirées du paganisme à la loi chrétienne. C'est là que l'orateur ascétique, pâle de veilles et de jeûnes, pauvre de cette pauvreté qui garde une grande puissance de charité, monte en chaire et commence à décrire la comparution égale de toutes les âmes devant leur Juge suprême; puis il s'arrête épouvanté, et, du milieu de son auditoire, celle question s'élève : « Dis-nous, maitre, que vont entendre el souffrir toutes ces âmes assemblées ? — Hélas ! répond-il, mes frères très-aimés du Christ, je voulais aussi vous raconter ce qui doit suivre; mais, frappé d'effroi, je ne le puis, la voix me manque et les pleurs échappent de mes yeux, car ce récit est terrible. — Dis, nous t'en prions, au nom de Dieu et
ÊCBIVAI^S ORIENTAl'X. — S. l^PHREM. 323
pour notre bien. — Alors, amis du Christ, est vérifié le cachet du chi'istianisme que chacun a reçu dans l'Eglise, la profession de foi qu'il a faite et l'engagement qu'il a pris dans le baptême, et il sera demandé à chacun s'il a gardé sa foi inviolable, sans mélange d'aucune autre secte, son cachet intact et sa robe sans souillure. — Tous seront-ils interrogés, et les petits et les grands? — Oui, tous ceux qui ont engagé leur nom à l'Eglise, et chacun selon le degré de sa force ; car les forts seront fortement éprouvés, comme dit l'Ecriture, parce qu'il est beaucoup demandé à celui auquel il a été beaucoup donné, et qu'il est mesuré à chacun selon la mesure dont chacun s'est servi. Au reste, grands et petits, nous avons contracté le même engagement; nous avons été marqués du même sceau précieux ; nous avons également renoncé à Satan, et chacun de nous s'est pareillement associé au Christ. — Nous t'en prions, ô maître, apprends-nous toute la force du renoncement que nous avons fait. — Le renoncement que chacun de nous a fait sur les fonts du baptême est simple dans l'expression, mais grand dans la pensée, et trois fois heureux qui peut y rester fidèle 1 En quelques paroles, nous renonçons à tout ce qui est mal devant Dieu, non pas à une chose, à deux, à dix : au mal tout entier, à tout ce que Dieu déteste. Nous disons : Je renonce à Satan et à ses œuvres. Quelles œuvres? à savoir, la corruption, l'adultère, la débauche, le mensonge, le vol, l'envie, le poison, la divination, les enchantements, la violence, la colère, le blasphème, la jalousie, la haine. Oui, je renonce à l'ivresse, à la paresse, à l'orgueil, à la mollesse ; je renonce à la raillerie, aux sons voluptueux de la cithare, aux chants diaboliques de la tragédie, aux séductions contre nature, aux augures, à la consultation du mauvais esprit avec les caractères inscrits sur des lames d'argent ; je renonce à l'avarice, à l'inimitié, à la cupidité. »
Et il continue d'énumérer l'effrayante série des vices et des erreurs de la société moitié grecque, moitié barbare, moitié chrétienne, moitié païenne, de son pays et de son temps.
Puis reprenant son dialogue : « Mais comment sera-t-on interrogé ? se fait-il dire par ses disciples. — Les pasteurs des âmes, les évêques, les princes seront interrogés sur eux-mêmes et sur leurs troupeaux ; et on recherchera sur chacun le dépôt spirituel que le Pasteur suprême lui aura commis. Si, par la
négligence de l'évêque ou du prince, une brebis s'est perdue, son sang lui sera redemandé, comme s'il lavait versé luimême de sa main. Les prêtres répondront pour le peuple de l'Eglise qui leur a été confiée ; les diacres et le reste des fidèles seront comptables pour leurs familles, pour leurs femmes, leurs enfants, leurs serviteurs, leurs servantes, qu'ils ont dû nourrir dans la crainte et dans la pensée du Seigneur, comme le veut l'Apôtre. Ensuite les rois et les princes, les riches et les pauvres, les petits et les grands seront interrogés sur leurs propres actions, car il est écrit : « 11 faudra tous nous manifester devant le tribunal du Christ, et dire ce que nous avons fait de bien et de mal. » Et il est encore écrit ailleurs : « Ou ne retire personne de mes mains. » — Nous te prions de nous dire encore ce qui doit suivre. — Je le dirai dans l'angoisse de mon cœur , car vous ne pourrez pas l'entendre. Arrèlons-nous, je vous en prie, enfants amis du Christ. — Ces choses qui doivent suivre sont-elles donc plus formidables que celles que nous avons entendues? — Plus formidables cent fois et plus lamentables, dignes de tous les pleurs et de tous les sanglots, et si je les énonce, un tremblement saisira mes auditeurs. — Raconte-les, ô maître, si tu le peux, afin qu'après t'avoir écouté, nous ayons plus d'ardeur à la pénitence. — Je le dirai avec larmes ; on ne le peut dire autrement, car ce sont les dernières misères. Mais l'Apôtre nous ayant donné le mandat d'en instruire les hommes fidèles, et vous étant fidèles, je dois vous montrer ces choses, et vous les enseignerez à d'autres. Si mon cœur se brise dans ce récit, secourez-moi de votre compassion, mes frères bien-aimés.
» Alors, dis-je, lorsque tous auront été bien examinés et leurs œuvres mises à jour devant les anges et les hommes, que toute puissance et toute force humaine aura disparu et que tout genou sera courbé devant Dieu, comme l'a dit l'Ecriture, il séparera les uns des autres^ comme le pasteur sépare les brebis des chevreaux ; ceux qui auront porté de bons fruits et brillé par de bonnes œuvres seront séparés des inutiles et des coupables ; on verra resplendir ceux qui auront gardé les commandements du Seigneur, les miséricordieux, les amis des pauvres et des orphelins, les hospitaliers, ceux qui ont soulagé les souffrants et les mourants. Ceux qui pleurent maintenant, comme dit le Seigneur, qui sont pauvres parce
qu'ils ont placé leurs richesses dans le ciel, qui remettent les offenses à leurs frères, qui gardent pur et inviolable le sceau de la foi, il les placera à sa droite; mais ceux qui furent inutiles à tout bien, qui ont irrité le bon Pasteur, qui n'ont pas entendu sa voix, les orgueilleux, les déréglés, les insolents, qui ont perdu ce temps favorable à la pénitence, ceux qui ont passé toute leur vie dans la débauche, l'ivresse et la dureté de cœur, comme ce riche qui ne fut jamais touché de pitié pour Lazare, il les rejettera à sa gauche, et ils resteront là condamnés comme n'ayant pas eu de miséricorde et d'entrailles, sans fruit de pénitence et sans huile dans leur lampe; mais ceux qui ont acheté l'huile du pauvre et en ont rempli leur vase, resteront à sa droite, éclairés de sa gloire, heureux et portant la lumière dans leurs mains, et ils entendront cette voix céleste et miséricordieuse : « Venez, les bénis de mon Père ; possédez 'le royaume qui vous est réservé depuis la création du monde. »
Et il continue par les paroles de l'Apôtre contre les maudits, et sur le supplice éternel qui les attend, a Mais quoi? lui dit encore son auditoire, tous iront- ils aux mêmes supplices, et n'y a-t-il point de peines différentes? » C'est là que le génie compatissant du prêtre syrien paraît tout entier. 11 a présentes les menaces de l'Ecriture ; il les répète avec componction et gémissement.
« Il y a différentes peines : des ténèbres extérieures, un feu infernal, où sont des grincements de dents et où le ver ne meurt point {Matth., vin, 12; Matth., ix, M), un étang de feu et le Tartare {Apoc, xix, 20; / Pierre, ii, 4) ; un enfer où sont précipités les pécheurs, car l'Ecriture dit : « Chacun est lié par les chaînes de ses péchés ; l'un recevra plusieurs coups, l'autre moins » [Prov., v, 22; Luc, xii, 47, 48). Nul pécheur ne doit donc vivre dans l'insouciance, comme aussi personne ne doit désespérer , car « nous avons pour avocat auprès du Père Jésus-Christ, le Dieu juste, qui est la victime de propitiation pour nos péchés » {I Jean., ii, I, 2). Je tremble pour ceux à qui il sera dit : « Eloignez-vous de moi, maudits; éloignezvous de moi, malfaiteurs, allez au feu éternel; jetez-les dans les ténèbres extérieures. »
» Quand je parle de cette séparation douloureuse qui aura lieu au dernier jugement, pleurez avec moi, vous qui avez
des larmes et de la componction. Alors , les évêques, les prêtres et les diacres seront séparés ; alors les rois seront divisés et pleureront comme des esclaves que l'on chasse. Alors les fils seront séparés des pères et les amis des amis ; alors l'épouse sera séparée avec douleur de l'époux pour n'avoir pas gardé la pureté du lit nuptial; alors seront rejetés aussi ceux qui, vierges de corps, ont été durs de cœur et sans entrailles.
» Après cette séparation, ceux qui seront punis et sans espérance se lamenteront et s'écrieront avec des larmes amères : « Que de temps nous avons perdu dans l'indifférence ! Oh ! que nous nous sommes laissé tromper ! Oh 1 comme nous nous moquions quand nous entendions lire la sainte Ecriture. C'est Dieu lui-même qui nous y parlait, et nous n'y avons pas fait attention, et maintenant, malheureux que nous sommes, il n'y a plus pour nous de délivrance. Que pouvons-nous dire encore, sinon : Adieu, vous tous qui êtes justes? adieu, apôtres, prophètes et martyrs; adieu, chœur des patriarches; adieu, chœur des ordres religieux! adieu, croix précieuse et vivifiante 1 Adieu, Mère du premier-né, paradis de délices, adieu ! Et vous, Yierge et Mère de Dieu, Mère de Dieu ami des hommes, adieul Adieu aussi, pères et mères, fils et fiUes. Plus jamais nous ne reverrons aucun de vous qui avez prié en vain pour le salut de nos âmes.
)) Le roi David, considérant ce jugement terrible et ce Juge inexorable, arrosait chaque nuit sa couche de ses larmes, et disait à Dieu : « Seigneur, n'entrez point en jugement avec votre serviteur, car quand vous exercerez votre justice, nul ne pourra subsister devant vous. »
)) Je le répète donc encore une fois : Ne soyons pas lâches, ô pécheurs, mais ne craignons pas davantage ; ne cessons jour et nuit d'invoquer le Seigneur avec larmes , car il est miséricordieux et sa bonté subsiste à jamais. »
Ce qui reste des œuvres de saint Ephrem a été édité par P. Benedictus, S. J., et Assemani, Rome, 1732, in fol., 6 vol., dont trois en syriaque et en latin (t. I et II, Exegetica), et trois en grec et en latin. L'édition Oper. co7igr. Mechit., Venet., 1836, 4 vol., contient de plus une explication des Evangiles en une traduction arménienne, et le Comment, sur les Epitres de saint Paul (excepté laletti-e de Philémon). Cf. Tillem., t. Vill, Ceillier, t. VIII; 2«éd., t. VI; Rœdiger, dans Real-Encycl. de Herzog,t.IV.
ÉCRIVAINS ORIENTAIX. — P. CYRILLE. 327
§ 49. Saint Cyrille, évoque de Jérusalem (mort en 386). Dissertât. Cyrillian., de Toiittée, dans Migne, sér. gr., t. XXXIII.
Cyrille naquit vraisemblablement vers 315 (on ne sait où), et fut élevé à Jérusalem. 11 parait avoir passé sa jeunesse dans la vie religieuse. En 334 ou 335, il fut promu au diaconat par Macaire, évêque de Jérusalem, et en 345 , au sacerdoce par Maxime, successeur de Macaire. Il fut chargé de l'enseignement des catéchumènes et de la prédication. En 351, il succéda à Macaire, grâce surtout à l'influence des ariens Acace et Patrophile ; de là les tracasseries et les ennuis qui traversèrent son épiscopat. Il ne tarda pas à avoir de violents démêlés avec son métropolitain, Acace de Césarée, arien opiniâtre, sur la prééminence que le concile de Nicée avait accordée à l'Eglise de Jérusalem. Acace était d'autant moins disposé à respecter ce titre d'honneur qu'il était un des adversaires de ce concile. Il fit tant que Cyrille fut déposé par un concile (358) et chassé de Jérusalem. Rétabli par le concile de Séleucie (359), Acace parvint à le chasser une seconde fois (360).
Réintégré en 362 par Julien avec les autres évêques exilés, il anéantit par ses prières les tentatives de l'empereur pour rétablir le temple de Jérusalem. Acace revint à la foi orthodoxe en 363, au concile d'Antioche, et mourut en 366. Quoique débarrassé de cet ennemi, Cyrille n'en fut pas moins exilé derechef en 367, par l'empereur Valens, et eut beaucoup à souffrir des ariens. Il ne rentra à Jérusalem qu'après la mort de Yalens (378). Il rétablit l'ordre et la paix dans son Eglise, réconcilia une foule d'hérétiques et de schismatiques. Il assista au deuxième concile œcuménique de Constantinople, où il fit reconnaître la prééminence de son Eglise sur celle de Césarée, expliqua son orthodoxie et la régularité de son ordination faite par Acace ; il y fut loué pour la fermeté de sa conduite. Saint Jérôme ' rendait hommage à l'état florissant de l'Eglise de Jérusalem, bien que, des trente-cinq années de son épiscopat, il en eût passé seize en exil. Cyrille mourut le il mars 386.
1 . Son principal ou\Tage sont les Catéchèses, mentionnées déjà par saint Jérôme'-. Ce sont des instructions sur l'ensemble
< Epis'.. IV ad moncahum lapsum. — * Calai, csa.
des vertus chrétiennes, faites à Jérusalem par saint Cyrille avant son épiscopat^ Les catéchumènes étaient partagés en deux classes : les écoutants, qui assistaient à loffice jusqu'à l'offertoire et étaient instruits par un catéchiste; les compétents, qui devaient être baptisés à Pâques ou à la Pentecôte. Entre les catéchèses de Cyrille, précédées d'une introduction (procatéchèse), les dix-huit premières, données pendant le carême aux compétents, embrassent toute la doctrine chrétienne ; les cinq dernières ont été adressées aux néophytes pendant la semaine de Pâques, et traitent du baptême, de la confirmation, de l'Eucharistie et de la liturgie, que la discipline de l'arcane ne permettait pas d exphquer auparavant : « Depuis longtemps, dit-il, je désirais vous entretenir de ces mystères spirituels et célestes, et vous préparer un festin de doctrines plus parfaites : mais j'ai cru devoir attendre jusqu'à ce moment ^ » Ces catéchèses, qui portent le nom spécial de mystagogiques, forment un tout avec les dix-huit autres. Les doutes élevés par les protestants contre leur authencité ne sont inspirés que par un intérêt dogmatique. Moins fondées encore sont les objections contre l'ensemble de l'œuvre.
2. Nous devons encore à saint Cyrille quelques écrits moins étendus, mais d'un prix inestimable : 1. une Homélie sur saint Jean, v, 2-16, commençant par ces mots : « En quelque lieu que Jésus-Christ paraisse, là est le salut; » 2. une Lettre à Constantin sur une croix lumineuse qu'on vit au ciel, à Jérusalem, le jour où il prit possession du siège épiscopal; il la termine en invitant l'empereur à « glorifier la sainte, consubstantielle (?) Trinité de notre vrai Dieu; » 3. un abrégé de la liturgie de saint Jacques^; 4. l'homélie sur la circoncision du Seigneur est apocryphe*.
Doctrine de saint Cyrille de Jérusalem.
La doctrine des catéchèses est naturellement d'une haute importance ; on y désirerait seulement plus de précision sur la sainte Trinité. Cependant nous ne le classerons point, avec saint Jérôme, Rufm, Socrate, Sozomène, parmi les ariens; il
* Suivant Touttée, elles commencèrent en 347. — ' Catéch. xix. — ' Voir l'avertissement et la catéclièse xxiii dans l'éd. des Bénédictins. — ♦ lue, II, 22.
ÉCRIVAINS OBIENTAUX. — S. CYRILLE. 329
était plutôt, au dire de saint Athanase*, du parti qui adhérait à la doctrine de Nicée, mais qui réprouvait le terme d'ôixooOffioî, parce qu'il servait de manteau au sabellianisme'. Il donna lieu à ce soupçon au commencement de son épiscopat, en n'entrant pas franchement dans le parti des orthodoxes.
Les catéchèses sont le plus ancien et le plus vaste ouvrage en ce genre que nous ayons de l'antiquité ; il importe donc de les résumer brièvement, pour qu'on en connaisse le fond et qu'on puisse apprécier la méthode catéchétique usitée à cette époque.
La procatéchèse et la l" catéchèse indiquent aux catéchumènes la manière de se comporter pendant les instructions : « C'est le temps de confesser les fautes que vous avez commises en paroles ou en actions, le jour ou la nuit. La 2° roule sur le péché et la pénitence ; la 3' sur la nécessité du baptême pour obtenir la rémission des péchés ; la 4" explique les articles de la foi dans l'ordre du Symbole ; la 5^ traite de l'excellence, des effets et de la nécessité de la foi : elle sert de transition à la partie du Symbole relative aux catéchumènes. La terminologie de ce Symbole lient le milieu entre le Symbole des apôtres et celui de Nicée.
Les autres catéchèses ont pour objet les articles particuliers ; la G% l'unité de Dieu; la 7^ la paternité et la filiation divines; la 8% la providence ; la 9°, la création ; la 10% Jésus- Christ et sa dignité ; la il", la divinité du Verbe et sa génération éternelle; la 12°, l'incarnation; la 13', la mort et la passion du Christ; la 1-4°, sa résurrection; la 13% son second avènement; la 10', le Saint-Esprit, son excellence, ses opérations dans l'Ancien Testament; la 17% ses opérations dans le Nouveau Testament; la 18% la résurrection de la chair. Là se terminait la préparation des catéchumènes au baptême. Ils récitaient ensuite le Symbole. CjTille y joignit une courte instruction sur les articles 10 et 12, sur l'Eglise et la vie éternelle.
Partout le catéchiste se met au point de vue de ses auditeurs, placés entre le paganisme et le christianisme. L'apologie se mêle constamment à l'exposition dogmatique de la
* De syn., c. xii. — • Cf. Toutté, Dissertât. III, c. i-iii. Il n'emploie qu'une fois le mot d'éjiooOffio;, et encore dans un passage suspect, Ep. a<i Const., c. vui. Cf. Touttée. m hune loc.
doctrine, qu'il présente sous forme d'iiomélie et qu'il aime à relever par des récits bibliques.
Les catéchèses mystagogiques initient à l'intelligence du baptême, de la confirmation et de l'Eucharistie, y compris les cérémonies qui les accompagnent '.
1. Saint Cyrille a sur le péché originel une grande variété d'expressions, comme lorsqu'il dit : <( l'homme pécheur, notre race perdue^, » etc.
2. Il distingue deux sortes de foi, la foi proprement dite et la foi qui se révèle par des miracles \ « La première, la foi dogmatique, consiste dans l'assentiment de l'esprit à une vérité, et contribue au profit de l'âme. » « Conservez, dit-il aux catéchumènes, la foi que vous avez reçue de l'Eglise et qui est attestée par l'Ecriture sainte. Mais parce que tous ne peuvent lire l'Ecriture, les uns à cause de leur ignorance, les autres à cause de leurs travaux, nous avons résumé en peu de paroles tout ce qu'on est obligé de croire, afin que nulle âme ne périsse par ignorance. Que cette foi soit votre viatique pendant toute votre vie ; n'en acceptez jamais d'autre, dussions-nous la changer nous-même, et enseigner le contraire de ce que nous enseignons maintenant \ »
3. L'Eglise est appelée catholique parce qu'elle est répandue par toute la terre, parce qu'elle enseigne universellement et sans erreur tout ce que les hommes doivent savoir, dans les choses visibles et invisibles, terrestres et célestes; parce qu'elle soumet au vrai culte tout le genre humain, princes et sujets, savants et ignorants; parce qu'elle guérit universellement tous les péchés, soit du corps, soit de l'esprit, et possède universellement toutes les vertus '. Il explique ensuite le mot d'Eglise, et avertit ses auditeurs de ne point participer aux réunions rehgieuses des hérétiques. « Ces mots du Symbole : Et la sahite Er/Use catholique, ont pour but de vous faire éviter leurs conventicules impurs et de vous retenir toujours attachés à l'Egfise cathohque, dans laquelle vous avez été régénérés ". »
4. Dans la 4° catéchèse \ il cite le canon de l'Eglise de Jéru-
^ Sacrements, en grec, [xu<TTY;pia, de là sans doute le nom de mystagogiea donné à ces Catéchèses. Voy. Catéch. XX, c. ii. — * Caléch., xiii, 15; 'ihid., 8. — ' / Cor., xii, 8; Catéch., v, x, xi. — * Ibid., c. xii. — ^ Catéch.. XVIII, xxiii. — ' Ibid., XXIV. — ' C. xxxv, xxxvi.
ÉCRIVAINS OBIFNTAI'X. — S. r.YRir.î.E, 331
salem, et il ajoute : « Apprenez aussi de l'Eglise quels sont les livres de l'Ancien et du Nouveau Testament, et ne lisez aucun de ceux qui sont apocryphes.)-
5. Sur la personne de Jésus-Christ, il enseigne clairement les deux natures : " Le Christ était double, homme en tant que visible, Dieu en tant qu'invisible '. Il n'a pas été crucifié pour ses propres péchés, mais afm de nous délivrer des nôtres'. II a vraiment souffert pour tous les hommes ^ Il est descendu dans les enfers pour y délivrer les justes*. »
6. Bien que l'auteur insiste vivement sur la liberté de l'homme, c'est à tort que quelques-uns l'ont accusé de semipélagianisme : « L'âme, dit-il, a son libre arbitre; le démon peut bien la tenter, mais de la forcer contre son propre gré, il n'en a pas le pouvoir ^ »
7. Dans les sacrements, il explique surtout les cérémonies du baptême ^ Au sujet de la confirmation, qu'il appelle la grâce du Christ et du Saint-Esprit, il mentionne, outre l'onction principale du front, une autre onction sur le nez, les oreilles et la poitrine : « Pendant qu'on oint le corps de cette huile visible, l'âme est sanctifiée par l'Esprit saint et vivifiante »
Voici comment il s'exprime sur l'Eucharistie^ : « Comme le pain et le vin de l'Eucharistie, avant l'invocation de l'adorable Trinité, sont du pain et du vin communs, mais qu'après cette invocation le pain devient le corps du Christ, et le vin le sang du Christ ^ » etc. Rien de plus complet de plus solide que ce
< IV, IX. — ' IV, X. — ' XIII, IV. — *1V, XI. — 5 IV, XXI. Cf. Touttée, Dissert. III, c. vu. - « Cal., XIX et XX. — " XXI, m.
" Ces témoignages si précis en faveur de la doctrine catholique sur l'Eucharistie faisaient dire à Bellarmin : De sacramento Eucharistix lam proprie et perspicue loquitur ut non magis aperte loqui potuerit si vixisset nostris temporibus. Quocirca nihil habeant hœretici qiiod ex illo nobis objiciant, nos vero muUa et firmissima testimonia contra illos habemus (Disp. de controv. christ, fidei, lib. II, c. xiii). Que si, malgré cela et contrairement au sens du contexte, les protestants ont essayé d'interpréter selon la doctrine de Zwingle ces paroles de la dernière partie : « Son corps nous est donné sous la figure du pain, et son sang sous la figure du vin; » s'ils entendent que ces mots pain et vin désignent de purs signes, que la présence de Jésus-Christ n'est que symbolique, ils ne sont pas de bonne foi. Ces paroles, évidemment, ne peuvent avoir d'autre sens que celui-ci : Sous la forme du pain et du vin, c'est-à-dire dans ce qui paraît au dehors comme du pain et du vin, c'est le corps et le sang de Jésus-Christ qui nous sont offerts. Voy. le Catholique, t. I, 1872.
' Cat., XIX, c. vu.
qu'il dit de la transsubstantiation dans la 22* catéchèse : (( Puisque le Seigneur a parlé lui-même et a dit du pain : Ceci est mo?i corps, qui oserait encore douter? Et puisqu'il a assuré et dit lui-même : Ceci est 77ion sang, qui jamais en doutera, disant que ce n'est pas son sang? — Ne les considérez donc pas comme un pain et un vin communs ; car c'est le corps et le sang de Jésus-Christ, selon l'assurance du Seigneur : que si les sens ne vous en persuadent pas, la foi vous en rendra certain. Ne jugez pas la chose par le goût; mais, assuré par la foi, tenez pour certain que vous avez reçu le corps et le sang de Jésus-Christ. — Autrefois, à Cana en Galilée, il changea l'eau en vin, et nous ne croirions pas qu'il a changé le vin en sang ? » La 23^ catéchèse est une explication complète de l'Eucharistie comme sacrifice, et de la communion. L'auteur 3^ énumère les principales parties de la liturgie de Jérusalem, c'est-à-dire de la messe des fidèles (les catéchumènes connaissaient depuis longtemps les parties précédentes, la messe des catéchumènes) : lavement des m.ains, baiser de paix, sursum corda, préface, consécration, mémoire des vivants et des morts, Pater, préparation à la communion (sancta sanctis), communion, actions de grâces. Voici le passage relatif à la consécration : « Sanctifiés par ces cantiques spirituels, nous prions le Dieu de bonté d'envoyer le Saint- Esprit sur les dons offerts, afin qu'il fasse du pain le corps de Jésus-Christ, et du vin sou sang ; car tout ce que touche le Saint-Esprit est sanctifié et transmuté. » Après avoir parlé de la mémoire des vivants et des morts, il ajoute : « Nous offrons aussi à Dieu, de la même manière, des prières pour les défunts, quoique pécheurs nous-mêmes ; au lieu de tresser des couronnes (comme les païens), nous offrons le Christ immolé pour nos péchés, afin que Celui qui est si bon et si miséricordieux leur devienne favorable aussi bien qu'à nous. » On recevait le corps du Seigneur dans le creux de la main droite, que l'on soulevait de la main gauche ; puis on recevait le caUce : <t Quand vous approchez pour communier, il ne faut pas venir les mains étendues ni les doigts ouverts; mais, soutenant de la main gauche comme d'un trône votre main droite, où doit reposer un si grand Roi, vous recevrez le corps de Jésus-Chi'ist dans le creux de cette main en disant Amen. »
Editions des œuvres de saint Cyrille, par Prévôt, Paris, 1608; la meilleure, par Touttée, continuée par Maran, Par., 1720; réimprimée à Venise, 17C3; éd. Reischl et Rupp, Monach,, 1848, 2 vol. in-8°; Migne, série grecque, t. XXXIII. Cf. Tillem., t. VIll ; Dupin, t. II; Ceillier, t. VI; 2^ éd., t. V ; PJitt, De Cyril. Hieros. orationibus quœ exstant catech., Heidelb., 1855.
§ 50. Ij'EcoIc sjrienue «rAntioche. - DIodore , évêqnc de Tarse
(mort vers 390); — Théodore, évcque do Slopsiiestc (mort en 128); — Polychrouius.
Cf. Hornung, Schola antiochena, Net)stad. , 1864; Hergenrœther, l'Ecole d'Antioche et sou importance sur le terrain de l'exégèse, Wurzb., 1866; Kihn, même titre; Ingolst., 1866; Reusch, Theol. lit.-blatt., 1867, n. 13; Specht, Théodore de Mopsueste et Théodoret de Cyr, Munich, 1871.
L'école que les prêtres Dorothée (vers 290) et Lucien avaient fondée à Anlioche, là même où dès le deuxième siècle l'évêque Théophile avait rendu à l'Eglise et à la science de signalés services, forma dans sa première période des hommes tels qu'Eusèbe de Aicomedie, Eusèbe d'Emese, en Phénicie, Théodore dTléraclée, dans la Thrace, dont la plupart inclinèrent vers l'arianisme ; mais elle eut aussi de vaillants défenseurs de l'orthodoxie dans Eustathe et Mélèce d'Antioche, et dans Cyrille de Jérusalem. Ses principaux représentants furent Diodore de Tarse et Théodore de Mopsueste, qui rappellent (jiément et Origène à Alexandrie. Théodore fut du reste formé par Diodore. Polychronius, frère de Théodore, devint si célèbre que Tévèque Théodoret lavait surnommé le Grand et le traitait de Thaumaturge, Hist. eccl., V, xxxix, et Hist. rel., ch. xxiv. Ce fiurent eux proprement qui assurèrent la célébrité de cette école, et lui imprimèrent une direction contraire à celle d'Alexandrie. Ces deux écoles différaient principalement sur l'inspiration et l'explication de la Bible , sur l'emploi de la philosophie dans la théologie : les Alexandrins montraient une grande prédilection pour Platon, tandis que les Antiochiens ou évitaient complètement l'emploi de la philosophie dans les matières théologiques, ou favorisaient davantage la philosophie d'Aristote, qui offre quelque chose de plus positif. Elles différaient enfin sur le choix des termes servant à exprimer les rapports de la nature divine et de la nature humaine dans le Christ : les Alexandrins unissaient
étroitement les deux natures, tandis que les Antiochiens les séparaient avec trop de rigueur.
Né au quatrième siècle d'une famille notable d'Anlioche, Diodore reçut à Athènes et à Antioche une excellente instruction scientifique et tliéologique. A Antioche, il lut les ouvrages et assista aux leçons du célèbre Eusèbe d'Emèse'. 11 montra tant d'ardeur pour l'ascétisme, que les plus grandes austérités ne répondaient point à son idéal de perfection, et qu'au dire de saint Chrysostome% son corps décharné n'offrait plus qu'une ombre de la forme humaine, ce que l'impie Julien considérait comme un châtiment des dieux de l'Olympe.
A ces goûts scientihques et ascétiques , Biodore joignit comme prêtre un zèle infatigable et une intrépidité à toute épreuve contre tous les ennemis de la foi qui agitaient Antioche et qui, par des moyens divers, tendaient à un but commun. Habde à distribuer l'enseignement, il compta parmi ses plus illustres disciples Théodore de Mopsueste et saint Chrysostome.
Dans le schisme mélécien, provoqué par la déposition de Mélèce, évèque d'Antioche, Diodore resta fidèlement attaché à ce pontife, dont il partagea quelque temps la persécution, les dangers et la fuite. Nommé évêque de Tarse par Mélèce, revenu de l'exil, il assista au deuxième concile œcuménique de Constantinople (381), qui l'institua métropolitain de la Cihcie, tandis qu'en cette même année un décret impérial lui décernait le titre de <( boulevard de l'orthodoxie de JNicée. » «Martyr vivant, » comme l'appelait saint Chrysostome, il mom^ut vers 394. Son renom d'orthodoxie souffrit plus tard de la querelle nestorienne, car on crut découvrir dans ses écrits les traits principaux de cette hérésie.
Ouvrages de Diodore.
De ces ouvrages, au nombre de plus de soixante, énumérés par Suidas \ par le métropohtain nestorien Ebed-Jesu* et par Eabricius ^ il ne reste que de faibles débris.
\. Ses écrits apologétiques, polémiques et dogmatiques sont dirigés contre les païens, les juifs, les manichéens, les ariens,
^ Hier., CataL, cix. — > Orat. in Diud. — ' Cf. Ed. Bernardy, t. I. — ♦ Bibl. orient., t. III, p. 1377. ~ ^ Fabric, Bibl. grsec, éd. Harless, t. XIX.