ÉCRIVAINS ORIENTAUX. — THÉODORE DE MOPSUESTE
Pholin, Sabellius, Marcellus, les apollinarisles, etc. Dans ce nombre, les fragments de ses deux principaux ouvrages : Contre les synousiostes ', et sur le Saiiit-Espril % sont surtout remarquables en ce que, dans la lutte contre Apollinaire, le rapport des deux natures en Jésus-Christ est présenté dans le sens du nestorianisme, qui devait éclater plus tard.
Dans le traité du Destin, qui n'existe plus, lauteur avait établi la preuve cosmologique de l'existence de Dieu; dans le ricoi oiAo-jouia;^, il s'élèvc contro l'éternité des peines de l'enfer ; « la punition, dit-il, devant être surmontée par la grandeur de la miséricorde divine. >- Du reste, on n'est pas sur que l'ouvrage d'où ce passage est tiré soit authentique.
2. Dans ses commentaires sur la plupart des livres de l'Ecriture, il combat la méthode allégorique d'Alexandrie, et défend la méthode grammatico-historique, dont il a posé les bases dans le traité annexé au commentaire des Proverbes ; mais il tient trop peu de compte de l'élément surnaturel et prophétique. Les vingt-trois fragments exégétiques sur l'Exode , publiés récemment par dom Pitra^ sont d'une authenticité douteuse et insignifiants quant au fond.
Théodore de Mopsueste naquit aussi à Antioche vers 350, d'une famille distinguée. Il y assista aux leçons du sophiste Libanius et du philosophe Andragathius. En théologie, où il eut pour condisciple saint Chrysostome, il fut formé par Diodore, l'évêque Flavien et Cartérius. Saint Chrysostome le détermina à entrer dans le sacerdoce.
Par l'éclat de ses leçons, Théodore devint le principal représentant de l'école d'Antioche, dont la réputation croissante attira des élèves remarquables, tels que Jean, qui fut évêque d'Antioche, Théodoret et peut-être aussi Nestorius. L'Eglise de Syrie lui a donné le titre honorifique iï Interprète par excellence. Vers 392, il se rendit auprès de son maître Diodore, évêque de Tarse, et fut nommé ensuite évêque de Mopsueste. Il assista comme tel à un synode tenu à Constantinople (394) à propos de l'évêché de Bostra.
< Dans Marius Mercator, éd. Baluze, p. 349, et Leont. Byzantinus, Contr. Nesî. et Eulyeh.j 1, m; Migne, sér. gr., t. LXXXVI. — ^ Photius, end. 102. — ^ Assemani, Bibl., t. III. — * Spicil. Solesm., t. I.
La position équivoque' qu'il prit dans la querelle de Pelage, et qu'il accentua davantage dans la dispute nestorienne, analogue à celle-là, a tellement nui à sa gloire, qu'il fut condamné, quoique mort en 428, par le cinquième concile œcuménique (oo3), ainsi que Théodoret, évêque de Cyr, et Ibas d'Edesse, dans l'affaire des Trois-Chapitres.
Ouvrages de Théodore de Mopsueste.
Il ne s'est conservé qu'un petit nombre de ses nombreux écrits.
1 . En dogme, il a composé quinze livres Sur rinca7iiation (contre les ariens et les apollinaristes); vingt-cinq livres contre l'ultra-arien Eunome, où il défend les traités que saint Basile avait écrits contre lui ; quatre livres Contre Apollinaire, dont il combattit les erreurs sur les rapports des deux natures en Jésus -Christ, pour tomber lui-même dans l'extrême opposé, en séparant complètement les deux natures et en n'admettant qu'une union morale et extérieure. — Dans tous ses écrits, Théodore exhale sa mauvaise humeur contre la philosophie, surtout contre la philosophie platonicienne.
2. Plus nombreux sont ses travaux d'exégèse sur la plupart des livres de l'Ecriture. Ennemi déclaré du procédé allégorique des Alexandrins, il écrivit, dit-on, contre Origène, pour établir sa méthode grammatico-historique , un traité intitulé : De allegoria et historia, où il poussa ses principes rationalistes jusqu'à nier que les anciennes prophéties s'appliquassent à Jésus-Christ. Photius, tout en vantant ses connaissances bibliques et la fécondité de ses pensées , lui reproche d'être trop diffus, d'avoir un style embarrassé et obscur.
On en voit des preuves dans ce qu'il dit des fins dernières : pour lui, le monde à venir n'est pas seulement le souvenir, la restauration de l'état actuel, mais encore sa plénitude et son couronnement. 11 croyait que, dans sa condition primitive, l'homme était naturellement sujet à la mort, condition imparfaite d'où il ne sortirait qu'après avoir atteint sa plénitude.
Entre tous ses écrits nous n'avons de complet que le Commentaire sur 1 Wœrler, le Pélagianisme, etc. Frib., 1866.
KCRiVAiNs oRTF.NTAi'X. — Por.Yi rinoxîrs. XM
les douze petits prophètes, édité parlielleinent et pour la première fois d'après un manuscrit de Vienne, par Weynern, Berol., 1837 ; complet, par A. Mai {Nov. collect., t. VI, et Nov. Bihl., t. VII); les Fragments sur le Nouv. Test., par Fritzsch, Turici, 1847; voir dans Migne des exti'aits des ouvrages dogmatiques, sér. gr., t. LXVl ; Pitra, Spicileg. Solesm., t. I; cf. Tillem., t. XII; Ceillier, t. VIII, et Mœller dans Real-EncycL, de Herzog, t. XV.
Polychroniiis, frère de Théodore, reçut son éducation scientifique et ascétique au couvent de Zébinas, près de Cyr, en Syrie. Il avait les qualités de son frère sans partager ses défauts. 11 mourut vers 431. On suppose qu'il écrivit des commentaires sur tout l Ancien Testament. Angélo Mai a édité des fragments du coniuientaire sur Daniel et Ezéchiel; il y vante, outre son érudition profonde, sa solide piété et de grandes connaissances en histoire, principalement sur la Syrie ' .
LES TROIS AMIS SAINT BASILE, SAINT GRÉGOIRE DE NAZIANZE ET SAINT GRÉGOIRE DE NYSSE.
Ce qu'avaient fait saint Athanase pour la doctrine et saint Antoine pour la vie religieuse fut maintenu et développé dans l'Eglise orientale par les trois Cappadociens Basile, Grégoire de Nazianze et Grégoire de Nysse, qui ont transmis à leurs successeurs l'esprit qui avait animé leurs ancêtres. Voici en quels termes saint Grégoire de Nazianze s'exprime dans une lettre sur la liaison qui s'établit de bonne heure entre lui et saint Basile : <' Nous aspirions tous deux à la science avec une égale ardeur, mais sans rivahté ni jalousie. Cependant notre principal effort, notre but suprême, c'était la vertu. Nous travaillions à prolonger notre amitié, en nous préparant une éternité bienheureuse et en détachant de plus en plus nos cœurs des choses terrestres. La parole de Dieu était notre guide, nous nous servions mutuellement de maîtres et de gardiens, et j'oserais dire, si je le pouvais sans vanité, que l'un était la règle de l'autre. »
' Script, vel. nova collectio, t. I, part, i, p. xxx et seq.; part, ii, p. 1-224; sur Ezéchiel, Nova Patr. BibL. t. Vil, part. n.
§ 51. Saint Basile.
Voir la préface de l'édition Gaurae (3 vol. 111-4° en six parties), avec la 7iotice de la Biblioth. de Fabricius, éd. Harless, t. IX.
Saint Basile naquit vers 330 d'une riche et pieuse famille de Césaréo, en Cappadoce. Les dernières années de son enfance furent dirigées par son père, rhéteur à Néocésarée, dans le Pont. D'un autre côté, sa mère Emmélie et son aïeule Macrine, disciple de saint Grégoire le Thaumaturge, ne négligèrent rien pour assurer son éducation religieuse et pour le former à la piété. « Je n'oubUerai jamais, disait plus tard saint Basile en parlant de son aïeule Macrine, les profondes impressions que faisaient sur mon àme encore délicate les discours et les exemples de cette vénérable femme. » Il fit ses études à Césarée en Cappadoce, à Conslantinople et à Athènes. Dans cette dernière ville, il eut pour condisciples Grégoire de Nazianze et l'empereur Julien, qui y étudiait aussi dans le même temps. Il quitta Athènes vers 359 et rentra dans le Pont, où, entouré de ses pieux parents, il renonça à toutes les idées mondaines et se décida pour la vie ascétique. Il alla visiter les colonies monacales établies en Syrie, en Palestine et en Egypte (360-361). Après son retour, il se débarrassa do son patrimoine et vécut dans la solitude religieuse avec sa pieuse mère et sa sœur Macrine, non loin du vill;)ge d'Amesi, dans le Pont. Grégoire de Nazianze alla se joindre à lui pour partager ses études et vivre dans son intimité. Plus tard, Grégoire de Nysse, le plus jeune des frères de saint Basile, s'associa à leurs travaux.
Promu au sacerdoce presque malgré lui par l'évèque Eusèbe, vers 364, il succéda à ce dernier (370) sur le siège archiépiscopal de Césarée. Mais il lui fallut vaincre bien des difficultés avant d'être généralement accepté dans son diocèse. La Cappadoce ayant été divisée en deux provinces, Anthime, évêque de Tyane, revendiquait la dignité métropolitaine pour sa nouvelle capitale; mais saint Basile en appela au pape Damase, qui refusa son assentiment. A partir de ce moment, il se montra le défenseur invincible de la foi de Nicée, surtout contre l'empereur Yalens et ses deux préfets Commode et Démosthèûes. Yalens déclara un jour, après une discussion mé-
ECRIVAINS ORIRNTAITC. — S. RARILK. 339
morable, « qu'il n'avait jamais entendu un évoque lui parler avec autant de fermeté. » Il y eut même un moment où l'empereur s'inclina devant lui : c'était à Césarée, le jour de l'Epiphanie (372). Ba.sile déploya la même grandeur d'àme dans plusieurs calamités sociales. En organisant la vie cénobitique, il a exercé une influence si durable, que les basiliens, auxquels il a donné son nom, sont restés jusqu'à ce jour le premier des ordres religieux en Orient. Basile mourut le 1" janvier 379.
Ouvrages de saint Basile.
Parmi ses ouvrages, nous mentionnerons surtout : 4. Oratio ad adolescentes, quomodo possint ex gentilium libris fruclum capere, cité communément sous le titre : De legendis gentilium libris. Ce traité se rapproche beaucoup de celui de Plutarque : Conmicnt il faut lire les poètes ; il est probable que saint Basile, déjà évêque, le composa pour les membres de sa famille qui fréquentaient les écoles païennes de Césarée. Yoici en quels termes il en indique le but dans son introduction, ch. i-v : « Ne vous étonnez point si je crois avoir découvert aussi quelque chose d'utile pour vous, qui fréquentez journellement l'école et qui conversez avec les sages de Tauliquité au moyen des livres qu'ils ont laissés. Je voudrais vous conseiller de ne point confier sans réserve à ces hommes le gouvernail de vos pensées, comme s'il s'agissait du gouvernail d'un navire, de ne les pas suivre partout où ils veulent vous conduire, mais d'accepter d'eux ce qui vous est utile, tout en sachant ce qu'il faut rejeter. Notre meilleur guide vers notre destinée véritable (le ciel), ce sont les saintes Ecritures, qui nous instruisent par des mystères. Mais puisque votre jeunesse ne vous permet pas d'en approfondir le sens, nous voulons y préluder en nous appliquant à des ouvrages qui n'en diffèrent pas absolument, à l'exemple de ceux qui s'exercent dans l'art de la guerre, afin qne cet exercice nous profite quand il nous faudra lutter sérieusement. Persuadés que nous sommes destinés au plus grand des combats, nous devons nous y préparer en conversant avec les poètes, les historiens, les orateurs, tous les hommes enfin qui peuvent contribuer à la culture de notre âme. C'est seulement quand nous serons habitués à regarder pour ainsi dire le soleil dans
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Teau, (]ue nous pourrons lever les yeux \ ers la lumière même. S'il y a quelque parenté entre les ouvrages païens et les ouvrages chrétiens, la connaissance des premiers doit être profitable; s'il n'y en a point, l'enseignement qui résultera de leur comparaison pourra contribuer à nous affermir dans l'étude des ouvrages chrétiens. Moïse, si renommé chez tous les hommes pour sa haute sagesse, arriva, dit-on, à la connaissance de la vérité en s'appliquant aux sciences des Egyptiens. » Dans ses conseils sur la littérature païenne, Tévêque se place évidemment au point de vue des idées et de la morale chrétiennes ; il suppose comme un point admis qu'elle est utile, nécessaire même, au développement de toutes les facultés intellectuelles et à la formation du goût. Son dessein est d'enseigner à la jeunesse les moyens d'étudier les auteurs païens sans péril pour leur àme, de les utiliser dans la science sacrée et dans la vie chrétienne. La pauvreté du fond pouvait, dans des éditions spéciales, être corrigée par des passages analogues empruntés aux œuvres des Pères, tel que le panégyrique d'Origène par saint Grégoire le Thaumaturge.
Voir Dœrgens, S. Basile et les études class., Leip., 1852; éd. Dùbner et Lefranc, Par., 1843; éd. gr. et germ., Lotholz, léna, 1857 ; gr. et germ., Wandinger, Munich, 1658.
2. Ses deux principaux ouvrages de polémique dogmatique sont Libri V, quitus impii Ewiomii apologeticus evertitw'^ et Libe?' de Spiritu sancto ad Ampldlochium, Iconii episcopum^ .
Le premier écrit est dirigé contre Eunome, évêque de Cyzique, en Mysie, originaire de Cappadoce, partisan outré de l'arianisme et dont le subordinatianisme allait jusqu'à prétendre qu'il y a une différence absolue entre celui qui engendre et celui qui est engendré , que le Christ , quoique supérieur à la création, est tout-à-fait dissemblable au Père, àvôfzotoî, quant à la substance, àvôu-oto; /«T'oùo-tav /ai xa-à TTâvTa : de là le nom à'anoméens donné à ses partisans. Rationaliste prononcé, il s'inquiétait peu de la doctrine de l'Ecriture et de l'ancienne croyance de l'Eglise sur le Fils et sur ses relations avec le Père, et il combattait le mystère de la sainte Trinité par des arguments empruntés à la dialectique. Théodoret lui repro-
> Edition Gaurne, t. I; Migne, t. XXIX. — - Edition Gaume, t. III.
ECniVAhXS OfilEMAlX. — S. BASILE. iUl
chait à juste titre de transformer la théologie en une dispute de mots '.
Saint Basile, se plaçant au point de vue d'Eunome, s'élève contre l'expression de non- engendré, qu'on ne trouve point dans l'Ecriture. Il demande à sou adversaire pourquoi il ne donne pas à Dieu le nom de Père, et s'il veut être plus sage que le Sauveur. Entrant dans le détail, il prouve que l'attribut de non- engendré, qui est, selon Eunome, l'attribut divin le plus essentiel, n'est qu'une propriété de Dieu, et, qui plus est, une propriété toute négative, qui n'exprime pas son essence. Contrairement à ce qu'enseigne ce rationaliste impie et hérétique, il soutient qu'il est impossible d'avoir de Dieu une connaissance parfaite : car si la raison atteste que Dieu existe, elle ne dit pas ce qu'il est. C'est par le même genre d'arguments qu'il rejette le sens inexact qu'Eunome attache au ternie engendré, en établissant une opposition entre le Père et le Fils. Ce mot, dans sa véritable acception, signifie : l'union naturelle du Père et du Fils. Mais sa principale preuve contre Eunome lui est fournie par ces paroles de saint Jean : « Au commencement était le Yerbe, et le Verbe était en Dieu, et le Verbe était Dieu. « Par ces deux termes : le Verbe et était, l'Evangéliste a fermé la porte à cette hérésie. Quant à l'élément religieux intéressé dans cette controverse, saint Basile assure avec saint Athanase que <■ celui qui sépare le Fils d'avec le Père , qui l'exclut complètement de la société du Père, se ferme le chemin de la science. Si le Fils est une créature, il ne nous représente pas la nature du Père ; car on ne peut connaître la nature de celui qui engendre que par la nature de celui qui est engendré. »
Le second ouvrage, du Saint-Esprit, est dirigé contre cette fraction de semiariens qui, pendant la grande dispute de l'arianisme, arrivèrent, par une conséquence nécessaire, à nier la consubstantialité du Saint-Esprit après avoir nié celle du Fils, et recurent le nom d'ennemis du Saint-Esprit {tc^jvjik/.- Toy-iy^oi). La consubstantialité du Saint-Esprit était une des questions dont il s'était le moins occupé jusque-là. Ici encore, cependant, saint Basile pouvait se rattachera saint Athanase% et il trouvait en même temps l'occasion de se prononcer sans
' Hseret. (ab., IV. m. — ^ Voy. ci-dessus, p. 307.
réserve en faveur de la divinité du Saint-Esprit, qu'il avait moins accentuée précédemment, dans l'espoir de ramener les ariens au dogme catholique et de prévenir des soupçons odieux, pour ne pas dire des persécutions.
Saint Basile raconte lui-même en commençant quelle a été roccasion de son travail : « Comme je priais dernièrement avec le peuple et que je me servais pour louer Dieu de cette double formule : « avec le Père et le Saint-Esprit, » et : « par le Fils dans le Saint-Esprit, » quelques assistants m'accusèrent d'user d'expressions non-seulement nouvelles et étrangères, mais encore contradictoires. Saint Basile démontre que ces deux formules sont également usitées dans l'Ecriture (n. 6), qu'il y est dit du Père : « par lequel, » du Fils et du Saint-Esprit : « duquel » (n. 7-12) ; il réfute ceux qui disent que le Fils n'est pas avec le Père, mais après le Père, qu'il ne faut pas dire du Fils : « avec lequel, » mais « par lequel » (n. 13-21). Puis il démontre la consubstanlialité du Saint-Esprit, en expliquant ce qu'il faut entendre par Saint-Esprit. Voici les principales propositions qu'il démontre : « Le Seigneur lui-même, dans la formule du baptême, a réuni le Père, le Fils et l'Esprit; or, ce qui est uni dans le baptême l'est sous tous les rapports ; il n'est pas uni pour une chose et séparé pour une autre. Dans cette force vivifiante qui élève notre nature de la corruption à l'immortalité, la force de l'Esprit est comprise dans celle du Père et du Fils. » Et ailleurs : « Il est impossible que ce qui diffère en nature soit égal en efficacité; si l'efficacité du Père, du Fils et de l'Esprit ne diffère sous aucun rapport, il s'ensuit nécessairement qu'il y a unité de nature. » De là saint Basile tire cette conclusion : « Comme le nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit est prononcé de la même manière (nous confessons que) : le rapport qui existe du Fils au Père, existe aussi du Fils au Saint-Esprit, selon l'ordre traditionnel des paroles usitées dans le baptême. Mais si l'Esprit est au même niveau que le Fils, et le Fils au même niveau que le Père, il est évident aussi que l'Esprit est égal au Père » (n. 43). Il faut donc rendre à l'Esprit le même honneur qu'au Père et au Fils (n. 48) , d'autant que l'Ecriture l'appelle « Dieu » et « Seigneur » (n. 52), que dans la Bible les expressions (i avec l'Esprit » et « dans l'Esprit » sont identiques (n. 60), et qu'enfin la tradition tout entière se sert invariablement
de cette formule ; « A Dieu le Père, et au Fils Notre-Seigneur Jésus-Christ, avec le Saint-Esprit, honneur et puissance soit dans les siècles des siècles » (n. 72). Saint Basile termine en jetant un coup d'œil rapide sur les querelles et les fourberies des hérétiques, sur les attaques dirigées contre sa personne, « plus redoutables, dit-il, qu'une guerre générale et déclarée ; « il trace là un tableau effrayant de la situation de l'Eglise de son temps, « où l'on avait transplanté la borne fixée par les Pères, ébranlé la pierre fondamentale et le boulevard des dogmes » (u. 76-77),
3. Parmi ses travaux exégétiques, les Homélies sur l'Hexaméron sont les plus connus ; elles faisaient déjà l'admiration de ses contemporains. c< Quand je lis Xîîexaméron, disait saint Grégoire de Nazianze, et qu'avec lui je suis transporté au trône du Créateur, je comprends alors toute l'économie de son œuvre créatrice; je comprends mieux que je n'aurais pu le faire par mes réflexions l'Auteur sublime et admirable de l'univers. » Mais ce qui est encore plus surprenant, c'est la foule des auditeurs qui se pressent dans les églises grandioses construites par l'évèque, et qui se monlrcnt si sensibles à ses instructions : ce sont, comme il s'exprime lui-même, des hommes simples et sans culture, des artisans et des ouvriers, obligés de travailler pour gagner leur pain de chaque jour. Saint Basile savait, du reste, les préparer d'avance à un pareil enseignement ; il les charmait en leur développant les miracles de la création par des images sensibles, par des peintures physiques en rapport avec ce qu'ils avaient journellement sous les yeux. « Il est des villes, s'écrie l'orateur', qui, depuis le lever du jour jusqu'au soir, repaissent leurs regards du spectacle de mille jeux divers ; elles ne se lassent pas d'entendre des chants dissolus qui font germer la volupté dans les âmes... Et nous, que le Seigneur, le grand artisan des merveilles, appelle à la contemplation de ses ouvrages, nous lasseronsnous de les regarder, ou serons-nous paresseux d'entendre les paroles de l'Esprit saint ? Ne nous presserons-nous pas plutôt autour de ce grand atelier de la puissance divine, et, reportés en esprit vers les temps antiques, ue saurons-nous pas embrasser dun regard tout l'assemblage de la création, selon les
' Homil. IV, init.; cf. Hom. i.
enseignements que Dieu lui-même a donnés à son serviteur Moïse ?» — « Si quelquefois, dans la sérénité de la nuit, portant des yeux attentifs sur l'inexprimable beauté des astres, vous avez pensé au Créateur de toutes choses ; si vous vous êtes demandé qui est Celui qui a semé le ciel de telles fleurs ; si quelquefois, dans le soir, vous avez étudié les merveilles de la lumière, et si vous vous êtes élevé, par les choses visibles, à l'Etre invisible, alors vous êtes un auditeur bien préparé, et vous pouvez prendre place dans ce magnifique amphithéâtre ; venez : de même que, prenant par la main ceux qui ne connaissent pas une ville, on la leur fait parcourir, ainsi je vais vous conduire, comme des étrangers, à travers les merveilles de cette grande cité de l'univers. » Elevant ensuite leurs regards du spectacle du monde visible à la contemplation des vérités éternelles, il continue : « Si les choses visibles sont si belles, que seront les invisibles ? Si l'immensité des deux dépasse la mesure de la pensée humaine, quelle intelligence pourra pénétrer dans les profondeurs de l'éternité' ? » S'il désespère de pouvoir décrire ce soleil périssable et pourtant si beau, « comment dépeindre dans tout son éclat le Soleil de la justice divine ? » En se reconnaissant incapable d'apercevoir la beauté de l'Océan tel qu'il parut aux yeux de son Créateur, sa pensée se porte aussitôt vers quelque chose d'incomparablement plus beau : « Que si l'Océan est beau et digne d'éloges devant Dieu, combien n'est pas plus beau le mouvement de cette assemblée chrétienne, où les voix des hommes, des enfants, des femmes, confondues et retentissantes comme les flots qui se brisent au rivage, s'élèvent au milieu de nos prières jusqu'à Dieu lui-même'? »
A cette éloquence si persuasive et si populaire, Basile sait allier aussi la science de l'orateur formé aux écoles d'Athènes. Sans doute Y Hexaméron contient plus d'une erreur de physique, commune, du reste, à toute l'antiquité ; mais il contient aussi quantité de vues justes et excellentes, à côté des plus magnifiques descriptions, comme l'a fait remarquer de nos jours Alexandre de Humboldt^ Ainsi, quand il veut célébrer la beauté de la mer, il dépeint sa surface sans limites, ses aspects divers et mobiles, ses flots doucement agités, ses cou-
' Homil. VI, init. — '- Homil. iv, n. 7. — ' Cosmos, t. II, p. 29.
ÉCRIVAINS ORIEMAIX. — S. BASILE. 34o
leurs multiples, la lumière tantôt blanche, tantôt bleue, tantôt rose qu'elle reflète, comment elle caresse les rivages de ses flots paisibles, etc.
Treize Homélies sur les psaumes i, iv, xiv; xxvui et xxix; XXXII et xxxiii; xuv, xlviii ; lix, lxi, cxiv et cxv. (iarnier en a porté le jugement suivant : « Si l'on compare entre eux les discours sur l'Hexaméron et sur les Psaumes, je ne nierai point que les premiers étaient chez les anciens beaucoup plus célèbres que les derniers; mais j'accorderai difficilement qu'ils soient plus utiles. Pour l'éloquence et la variété du récit, je souffrirai qu'on préfère l'Hexaméron, mais si on regarde au fruit et au résultat, il n'en sera plus de même. » Saint Basile, au début de sa première homélie, s'exprime ainsi sur la valeur du Psautier : « Toute l'Ecriture est inspirée de Dieu et utile (// Tim., m, 13) ; le Saint-Esprit l'a composée afin que nous y trouvions, comme dans une grande pharmacie, un remède pour la guérison de nos maladies. Autre chose enseignent les prophètes, autre chose les livres historiques, autre chose la loi et autre chose les exhortations des Proverbes; mais le Psautier embrasse tout ce qu'il y a d'utile dans les autres livres. Il annonce l'avenir, il rappelle le passé, il donne des lois pour la conduite de la vie, il enseigne ce qu'on doit faire, en un mot, c'est un réservoir de bonnes doctrines, offrant à tous avec abondance ce qui contribue au salut. 11 joint de plus à la doctrine la doucem* de la mélodie, afin qu'on l'accepte avec plus de facilité et de plaisir. >•
Comînentarius in Isaiam jyrophetam. On a prétendu quelquefois que ce commentaire sur les seize premiers chapitres d'isaïe n'était pas de saint Basile, mais les critiques les plus autorisés s'accordent à le lui attribuer.
4. Nous connaissons son activité par les discours qu'il a prononcés en différentes fêtes et sur les sujets les plus variés, sous les titres de discours, homélies, sermons, ainsi que par la liturgie qui porte son nom ou celui de sa métropole. Les premiers appartiennent aux plus beaux monuments de l'antiquité grecque chrétienne : « Celui qui veut devenir un parfait orateur, disait Photius, n'a besoin ni de Platon ni de Démosthènes, s'il prend Basile pour modèle. Autant sa langue est abondante et belle, autant il déploie de force et de variété dans ses arguments » .Cad. 141 i. Saint Basile est le premier
qui ait transporté l'éloquence mondaine de son temps sur le terrain du christianisme. Quant à la liturgie de saint Basile, elle était fort estimée et trouva une grande vogue en Orient.
5. Les œuvres ascétiques et morales jointes aux deux règles monastiques (la grande et l'abrégé) forment une portion considérable de ses oeuvres-. Par ces deux règles, saint Basile a organisé complètement la vie cénobitique, en Asie d'abord, puis dans l'Eglise grecque, et il a fourni aux âges futurs le modèle des institutions monastiques.
6. Le témoignage le plus éloquent de l'activité universelle de saint Basile nous est fourni par les trois cent soixante-six Lettres que nous avons de lui ; trois sont appelées canoniques, parce qu'elles déterminent la manière et le temps de la pénitence publique. Tette correspondance est d'un style si remarquable, qu un rhéteur païen, Libanius, n'hésitait pas à donner à son ancien élève la préférence sur lui pour l'élégance et le bon goût qui distinguent son style épistolaire.
On lui attribue encore d'autres ouvrages; mais ils ne sont pas authentiques'.
Doctrines dogmatiques et morales de saint Basile.
Outre les doctrines déjà relevées dans l'analyse de ses écrits . nous insisterons principalement sur les points suivants :
1. La nécessité de la tradition ecclésiastique, à côté des saintes Ecritures, pour s'approprier et pour maintenir le vrai christianisme. « Je tiens pour conforme à l'esprit des apôtres d'adhérer aux traditions qui ne sont pas contenues dans l'Ecriture, et saint I^auP lui-même nous y exhorte'. Parmi les dogmes et les doctrines conservés dans l'Eglise, les uns nous sont venus par l'enseignement écrit, les autres par la tradition apostolique. Les uns et les autres sont également efficaces pour la piété, et quiconque connaît un peu par expérience l'économie de l'Eglise ne contredira point cette vérité. » {Suit rénumération de quelques exemples ^)
2. A propos de la Trinité, dont il a traité longuement, saint
' Edit. Gaume, t. II; Mifrne, t. XXXI. — ^ Appendice, éd. Gaume. t. II et III; Migne, XXXI et XXXII. — ' il Tliesml., ii, H. — * De Spirilu sancto, n. 71 — ^ Ibid., n. 66.
ÉCRIVAINS ORIKXTAITX. — S. BASILE. 317
Basile fait la remarque suivante : « Ne prenez mes paroles que comme un exemple et une ombre de la vérité, et non comme la vérité des choses. -> 11 soutenait, en effet, contre Eunome, qu'on ne pouvait pas arriver à la parfaite connaissance de Dion. « La nature humaine ne peut pas en celte vie atteindre les mystères divins; chacun, il est vrai, y fait des progrès incessants ; mais il restera au-dessous de rexcellence do son objet jusqu'à ce que l'Etre parfait vienne faire cesser cette connaissance partielle . — Que personne ne croie donc avoir atteint le plus haut sommet de la science : plus on fait de progrès dans la connaissance, plus on sent sa faiblesse. De là vient qu'Abraham et Moïse s'humilièrent profondément lorsqu'il leur fut donné de voir Dieu, l'un en reconnaissant qu'il n'était que cendre et poussière, l'autre en avouant qu'il avait la voix faible et la langue pesante. »
3. Sur les merveilleux effets du baptême et sur ceux qui le différaient : « 0 prodige I vous êtes renouvelé sans être refondu, vous êtes transformé sans être brisé, vous êtes guéri sans éprouver de douleur, et vous n'appréciez pas cette grâce! Si vous étiez asservi à un homme et qu'on vous offrît la liberté, quelle ne serait pas voire hàle et votre empressement ! Et maintenant qu'esclave non plus de l'homme, mais du péché, le hérault vous appelle à la liberté pour vous affranchir de l'esclavage, pour faire de vous un frère des anges, et vous instituer par la grâce enfant de Dieu et héritier des richesses de Jésus-Christ, vous dites que le temps n'est pas encore venu pour vous de recevoir ce présent ! Oh honteuses et interminables affaires ! »
4. Dans le sacrement de l'Eucharistie, saint Basile reconnaît le vrai corps et le vrai sang de Jésus-Christ. « Qu'on s'approche dignement de ce festin sacré si l'on croit fermement ces paroles de Notre-Seigneur ; Ceci est mon corps, qui a été livré pour vous. Si l'àme a foi en ces paroles, si elle admire la majesté et la gloire du Fils de Dieu, comment il a été humble et obéissant jusqu'à la mort pour l'amour de nous, elle se sentira éprise d'amour pour Dieu et pour son Fils. Tels doivent être les vrais sentiments et les dispositions de celui qui veut participer au pain et au calice '. »
' hegul. biev., 173.
5. Le sacrement de pénitence est traité par saint Basile dans toutes ses parties essentielles : contrition, confession et satisfaction, a Le juge aura pitié de vous et vous fera participant de toutes ses miséricordes, mais à une condition seulement : c'est qu'après avoir péché, vous soyez humble et contrit, que vous pleuriez vos œuvres mauvaises, que vous confessiez sans honte vos crimes secrets et suppliiez vos frères'. Et comme la manière de se convertir doit correspondre à la manière dont on a failli, il est nécessaire de confesser ses péchés à ceux qui ont reçu la dispensation des mystères de Dieu; il faut faire aussi de dignes fruits de pénitence', c'està-dire des œuvres de justice opposées aux péchés qu'on a commis'. »
6. Le culte des saints est attesté et recommandé dans la lettre cxcvn'^ (n. 2) , adressée à saint Ambroise , évèque de Milan : « Votre zèle pour le bienheureux évèque Denis témoigne de votre grand amour pour le Seigneur, de votre vénération pour vos prédécesseurs et de votre zèle pour la foi ; car les sentiments affectueux que l'on montre pour de fidèles collaborateurs se rapportent au maître qu'ils ont servi ; honorer ceux qui ont combattu pour la foi, c'est montrer évidemment qu'on est animé du même zèle pour la foi^ » « Tout ainsi que les abeilles sortent de leurs ruches quand elles voient le beau temps, et, parcourant les fleurs de quelques belles campagnes, s'en reviennent chargées de cette douce liqueur que le ciel y ^erse tous les matins avec la rosée ; de même, aux jours illustrés par la solennité des martyrs, nous accourons en foule à leurs mémoires pour y recueillir comme un don céleste l'exemple de leurs vertus*. »
7. Sur la morale chrétienne et l'ascétisme, les travaux de saint Basile ne sont pas moins considérables ; ils ont eu une grande influence. S'il parle souvent de l'importance de la science et de la nécessité d'exposer la foi d'une manière intelligible, il insiste avec plus de force encore sur la vie morale et rehgieuse. « Quand je lis dans saint Paul que « la charité ne meurt point, » je m'étonne que les hommes s'appliquent avec tant de soin aux objets passagers, qu'ils les aiment avec tant de passion, tandis qu'ils n'ont aucun souci de ce qui
< Hnmil. in ps. xxxir. u. 3. — ^ ReguL brei\, 288. — ' Rcgul. -287. — ^ Cf. Epist. cCLii et ccLvii. — ' Homil. vin. n. 1. (Addil. du trad.J
I^CRIVAINS ORIENTAUX. — S. BASILF.. 349
est durable, la charité, et contrarient même ceux qui s'y adonnent. » — « Laissez donc là les recherches curieuses, les vains combats de paroles, et contentez- vous de la parole des saints et du Seigneur lui-même ; songez à vous rendre dignes de votre vocation céleste , et menez luie vie conforme à l'Evangile, dans l'espérance de la vie éternelle. » De même qu'en pratique il sacrifie tout à l'amour du prochain et déploie dans le soulagement des maux physiques une activité infatigable, de même dans ses discours, il apparaît comme le plus intrépide champion de la charité envers le prochain dans une époque difficile et malheureuse , où l'aumône semble plus nécessaire encore et la prodigalité plus coupable. « Dilatez et élevez vos âmes, criait-il aux riches, et non pas vos murs. Que votre maison soit plus ou moins spacieuse, elle vous rendra le même service. — Les pauvres assiègent vos portes, et par des plaintes touchantes implorent votre compassion , et vous répondez avec dureté que vous ne sauriez satisfaire à tant d'exigences. Mais je vois rien qu'à votre main la preuve de votre mensonge. Ce diamant qui orne votre doigt témoigne, quoique muet, contre vous. Combien de malheureux consolerait le prix de ce diamant. »
Son homélie sur l'usure, déjà vantée par son jeune frère Grégoire de Nysse, l'a été également par la postérité. Saint Basile la prononça le lendemain du jour où il avait expliqué le psaume xiv, comme une dette qu'il lui restait à acquitter. Il me reste, dit-il, à expliquer avec plus de détail ce que dit le Prophète quand il trace la peinture de l'homme parfait, « qui ne donne point son argent à usure, » verset 5. Ce péché est d'ailleurs flétri dans les termes les plus sévères en une foule d'endroits de la sainte Ecriture, dans la loi * et dans les prophètes*. N'est-ce pas en effet la plus grande inhumanité que de voir un homme qui manque des choses les plus nécessaires à la vie, chercher un emprunt pour soutenir son existence et le prêteur ne pas se contenter de recevoir le capital fourni, mais vouloir encore tirer profit du malheur de ce pauvre !
« Afin d'exploiter de son mieux cet infortuné, il le repousse d'abord par des paroles amères ; il va jusqu'à jurer qu'il n'a
^ Deulér., xxiii, 19. — » Ezéch., xxii, 12; Jérém., ix, 6.
3h0 PATROl.OGIE.
point d'argent, jusqu'à ce que le pauvre vienne à parler d'intérêt. C'est alors seulement qu'il devient plus calme, plus affectueux; il l'appelle sa meilleure connaissance, son excellent ami. 11 cherchera donc s'il n'a pas mis quelque argent à l'écart. 11 le trouve en effet, mais c'est un ami qui le lui a confié pour le prêter à gros intérêts. Cependant il fera quelque concession et le donnera à un intérêt inférieur. C'est ainsi qu'il trompe ce malheureux par de fausses allégations, et celui qui était déjà accablé du poids de sa misère, il lui ravit encore la liberté. Or, comme il ne pourra sûrement pas payer l'intérêt promis, il s'est condamné à une irrémédiable servitude. Il cherchait du secours, et il a trouvé un ennemi; il cherchait un remède, et il a trouvé du poison. C'était votre devoir d'adoucir la pauvreté de cet homme : vous augmentez sa détresse, en lui ravissant tout ce qu'il possède, vous qui devriez vous contenter de votre fortune.
» Mais, sachez-le bien, la progéniture de l'usure ce sont des teignes qui, en naissant, dévorent le sein de leur mère. Tous les autres végétaux cessent de croître quand ils ont atteint leur grandeur voulue ; mais l'argent de l'avare s'accroit sans relâche, sa cupidité grandit de jour en jour. Puissiez-vous ne jamais connaître par expérience cet animal contre nature ! — Et, de plus, vous ne savez pas pour qui vous amassez. Celui que les intérêts font pleurer, on le connaît ; mais on ne connaît pas celui qui jouira un jour du superflu qu'ils auront procuré ; car vous ignorez si vous ne laisserez pas à d'autres la jouissance de vos richesses, après que, par vos injustices, vous aurez amassé le mal pour trésor. Ne repoussez donc point celui qui vient vous emprunter'; mais ne donnez pas votre argent à intérêts, afin que, instruit de ce qui vous est utile par l'Ancien et le Nouveau Testament, vous mouriez dans le Seigneur plein d'une joyeuse espérance, pour recueillir le fruit de vos bonnes œuvres en Jésus-Christ Notre- Seigneur, qui possède la gloire dans les siècles des siècles, »
C'est ainsi que dans plusieurs de ses homéUes saint Basile s'élève contre l'avarice, l'envie et l'abus des richesses; on pourrait l'appeler le prédicateur de l'aumône. 11 a parfaitement saisi le côté sublime de la loi nouvelle qui devait renouveler l'égalité sociale par la charité chrétienne.
' Matth., V, 42.
ÉCRIVAINS ORIRNTAUX. — S. HASILE. 331
Mais en même temps qu'il humilie les riches et met à nu leur orgueil, il relève le pauvre à ses propres yeux en lui rappelant qu'il est créé à l'image de Dieu et qu'il a été racheté par le Dieu- Homme. « Souvenez-vous des biens que vous avez déjà reçus et de ceux qui vous sont encore assurés par les promesses divines. Réjouissez-vous de ce que vous possédez, sans vous affliger de ce que vous n'avez point. »
Le plus beau triomphe de saint Basile est d'avoir éveillé le sentiment chrétien en faveur des esclaves et flétri le trafic des hommes autorisé par les lois. La peinture vivante et historique du désespoir d'un père obligé pour vivre de vendre un de ses enfants, est d'un effet indescriptible *.
On verra, par l'extrait suivant de son Pmiégyinque des quarante martyrs de Sébasle, comment il savait inspirer à ses auditeurs le plus difficile des sacrifices, celui du martyre :
« Quel discours les pourrait dignement louer? Ce no serait pas assez de quarante bouches pour célébrer le courage de tous ces hommes héroïques. Un seul d'entre eux suffirait pour étonner la faiblesse de notre éloquence ; que sera-ce d'une si grande multitude, d'un bataillon de généreux soldats, d'une troupe d'hommes invincibles, aussi supérieurs en courage pendant leur vie qu'au-dessus de toute louange après une mort glorieuse? Nous allons donc, en rappelant leur mémoire, les faire paraître au milieu de cette assemblée, et représenter comme dans un tableau leurs actions mémorables pour l'utilité de ceux qui nous écoutent. Les orateurs, par léloquence, les peintres, par le pinceau, savent mettre au jour les actions fameuses des guerriers illustres, pour inspirer aux autres des sentiments de courage. Les faits que présente la parole en les faisant retentir à l'oreille, la peinture en silence les offre à l'œil par la vérité des couleurs. Ainsi, rappelons la fermeté de nos saints martyrs ; mettons, pour ainsi dire, leurs actions en spectacle, pour engager à les imiter les chrétiens qui approchent le plus d'eux par le courage, qui leur sont le plus étroitement unis par les sentiments. L'éloge des martyrs est d'exhorter les fidèles assemblés près de leurs tombeaux.
» Nos quarante martyrs se sont distingués dans leur temps
' iiomil. in Luc, an, 18, n. 4, édil. Gjuoie, t. II, p. 60; Migne, t. X.XXI, p. ^7.
352 PATROLOGTE.
par la hauteur de la stature, par la vigueur de la jeunesse, par la grandeur du courage. Inscrits pour servir, leur science et leur bravoure leur méritèrent les premiers grades de la part des princes, et leur acquirent dans le monde une grande réputation. On publia un édit injuste et coupable qui défendait, sous les peines les plus sévères, de confesser Jésus- Christ. On menaçait les fidèles de tous les supplices, les juges signalaient contre eux leur fureur et leur rage; on employait, pour les surprendre, les ruses et l'artifice ; on disposait tous les genres de torture, et ceux qui présidaient à ces tortures étaient inexorables. On allumait des feux, on aiguisait des épées, on plantait des croix, on préparait des cachots, des roues, des fouets. Parmi les fidèles, les uns prenaient la fuite , les autres cédaient lâchement , les autres étaient ébranlés. Quelques-uns, avant le combat, étaient effrayés par les seules menaces ; d'autres se décourageaient à la vue des supplices : d'autres, au milieu du combat, ne pouvant résister jusqu'au bout à la douleur , abandonnaient la partie , et , semblables à ceux qui sont surpris par une tempête au milieu de la mer, ils perdaient, par un triste naufrage, ce qu'ils avaient amassé par la patience. Ce fut alors que nos généreux et invincibles soldats de Jésus-Christ , paraissant en public, après avoir entendu la lecture de l'édit de l'empereur et l'ordre d'y obéir, confessèrent qu'ils étaient chrétiens, avec une intrépide assurance. 0 bienheureuses langues, ô saints organes de paroles qui sanctifièrent l'air où elles furent reçues, auxquels les anges applaudirent, qui confondirent les démons , et que le Seigneur lui-même écrivit dans le ciel ! Chacun de ces martyrs paraissant devant le tribunal, disait : Je suis chrétien! Ceux qui entrent dans la lice pour combattre disent leurs noms, et aussitôt passent du côté des combattants ; nos saints athlètes, oubliant le nom qu'on leur avait imposé à leur naissance, s'annonçaient tous sous un nom pris du Sauveur commun. Tous, l'un après l'autre, prenaient le même nom, et sans songer à celui sous lequel ils étaient connus dans le monde, ils s'appelaient tous chrétiens.
» Quel parti le juge prit-il alors? Il était habile et rusé : il cherchait tantôt à les gagner par la douceur, tantôt à les frapper par les menaces ; il commença d'abord à leur parler doucement pour tâcher d'ébranler leur foi. Vous êtes jeunes.
leur disait-il, ne vous perdez point dans la fleur de votre âge ; ne précipitez point votre mort en renonçant aux agréments de la vie. Ce serait une chose indigne que des hommes accoutumés aux grandes actions de la guerre mourussent de la mort des malfaiteurs. 11 leur promit ensuite de grandes sommes d'argent.
» Voilà ce que fit le juge ; et les martyrs, que firent-ils ? Ennemi de Dieu, pourquoi cherches-tu à nous gagner par tes promesses? Prétends-tu que nous renoncions au service du Dieu vivant pour nous assujétir aux démons, auteurs de notre ruine? crois-tu pouvoir nous donner autant que tu nous ôtes ? Je hais des présents qui causeraient ma perte ; je n'accepte point des honneurs qui entraîneraient mon infamie. Tu ne nous ofîres que des trésors qui passent, qu'une gloire qui se flétrit. Tu veux nous rendre amis de l'empereur, mais tu nous enlèves l'amitié du Souverain de l'univers. Pourquoi nous présentes-tu quelques faibles portions d'un monde que nous méprisons tout entier? Les objets qui frappent nos regards ne peuvent équivaloir aux espérances qui remplissent notre âme. Vois ce ciel ; que sa beauté et sa grandeur sont admirables I Yois l'étendue de la terre et combien elle renferme de merveilles. Tout cela n'est rien en comparaison de la félicité des justes ; tout cela passe, et cette félicité reste. Il est un seul présent que je désire, c'est la couronne de justice ; il est une seule gloire après laquelle je soupire, c'est celle du royaume des cieux. Je brûle d'obtenir les honneurs du ciel, je redoute les suppUces de l'enfer; ses feux sont pour moi à craindre, ceux dont tu nous menaces ne sont rien, ils respectent les contempteurs des idoles.
» Le tyran superbe et barbare fut outré de leur sainte hardiesse ; et, se livrant à toute sa fureur, il cherche un moyen de leur faire subir une mort aussi cruelle que longue. Voici ce qu'il invente ; voyez jusqu'où il porte la barbarie. Le climat était naturellement très-froid; on était au fort de l'hiver, il choisit le temps de la nuit où le froid redouble, et où le vent du nord soufflait : il commande qu'on dépouille les martyrs , qu'on les expose nus à l'air au milieu de la ville , et qu'on les laisse mourir de froid. Si vous avez jamais senti un froid excessif, vous pouvez imaginer combien ce supplice était rigoureux ; celui-là seul qui en a fait l'expérience peut