‹ PatrologieChapitre 30 sur 143 · I. — PATROLOGLK · texte numérisé non relu

I. — PATROLOGLK

avoir une juste idée de ce tourment. Le corps, pénétré de froid, devient livide, parce que le sang se fige ; il tremble et il frémit ; les dents battent les unes contre les autres, les nerfs se retirent, toutes les parties du corps se rétrécissent avec violence. Une douleur aiguë, une douleur qu'on ne peut exprimer, cause au malheureux transi de froid un mal insupportable.

» Les extrémités se détachent comme si le feu les avait brûlées, parce que la chaleur, se réfugiant au-dedans, laisse mortes les parties qu'elle abandonne, en même temps qu'elle fait souffrir celles où elle se ramasse ; enfin la mort s'avance peu à peu avec le froid qui gagne sans cesse. Nos saints guerriers furent donc condamnés à passer la nuit à l'air dans la saison la plus rigoureuse, lorsque l'étang qui environne la ville, changé par la glace et devenu une plaine solide, laissait un passage aux hommes et aux chevaux ; lorsque les fleuves avaient cessé de couler, et que l'eau naturellement fluide avait pris la dureté de la pierre ; lorsque les vents qui soufflaient étaient si piquants qu'ils faisaient périr les animaux.

» Admirez, je vous prie, le courage invincible des martyrs; après avoir entendu l'arrêt de leur condamnation, ils quittèrent avec joie leurs vêtements et coururent à la mort. Ce ne sont pas, disaient-ils, nos vêtements que nous dépouillons, mais le vieil homme, qui se corrompt en suivant l'illusion de ses désirs {Eph., iv, 22). Nous vous rendons grâces. Seigneur, de ce qu'avec nos habits nous déposons le péché. Le serpent antique nous les avait fait prendre, nous les quittons pour Jésus-Christ. Laissons-les poiu* recouvrer le paradis que nous avons perdu. Quelle reconnaissance témoignerons-nous au Seigneur {Ps. cxv, 12)? Il s'est vu dépouillé lui-même de ses habits [Matth., xxvii, 28 et suiv.); quelle merveille si le serviteur souffre ce que le Maître a souffert, ou plutôt c'est nousmêmes qui l'avons dépouillé ; ça été le crime des soldats ; ce sont eux qui ont ôté au Sauveur ses habits et les ont partagés entre eux. Effaçons donc par nous-mêmes l'accusation consignée contre nous dans l'Evangile. L'hiver est rude, mais le paradis est agréable ; la gelée est piquante, mais le repos est doux. Attendons un peu et nous serons réchauffés dans le sein du patriarche Abraham. Une seule nuit de souffrance nous procurera un éternel bonheur. Que le froid glace nos pieds, afin qu'ils tressaillent sans cesse dans le chœur des

anges. Que nos mains gelées tombent, afin que nous puissions les lever avec confiance vers le Maître commun. Combien de nos compagnons ont péri dans les combats pour garder la fidélité à un prince mortel! et nous n'abandonnerions pas notre vie pour rester fidèles au Souverain du monde I Que de malfaiteurs pris en flagrant délit ont subi la mort ! et nous craindrions de mourir pour la justice 1 Ne perdons pas courage, chers compagnons ; ne fuyons pas devant le démon ; ne ménageons pas notre chair. Puisqu'il faut absolument mourir, mourons pour vivre éternellement. Que notre sacrifice se consomme devant vous, Seigneur [Dan., m, 40), et daignez l'agréer. Recevez-nous comme une hostie vivante agréable, comme une offrande magnifique {Rom., xii, 1), comme un holocauste d'une nouvelle espèce, consumé par le froid, et non par le feu.

)) C'est ainsi que les martyrs s'exhortaient mutuellement et s'animaient dans leurs souffrances. Ils adressaient tous au ciel les mêmes vœux : Seigneur, nous sommes entrés quarante dans la lice, soyons couronnés quarante. Qu'il n'en manque pas un seul à ce nombre ; ce nombre précieux, que vous avez honoré vous-même par un jeune de quarante jours, [Matth., IV, 2), ce nombre par lequel la loi est entrée dans le monde [Exod., xxxiv, 28). Le prophète Elle, après avoir cherché le Seigneur par un jeune de quarante jours, eut l'avantage de le voir (III Rois, xix, 8). Un seul de la troupe, se laissant abattre par les maux, abandonna son poste et causa une douleur infinie à ses compagnons ; mais le Seigneur ne laissa pas leur prière sans effets et les dédommagea de cette perte. Ils étaient surveillés par un garde qui se chauffait dans un gymnase voisin. Cet homme avait ordre d'observer ce qui se passerait et d'accueillir ceux des soldats qui, succombant au froid, voudraient se retirer ; car on avait imaginé de placer près de là un bain d'eau chaude, lequel offrait un prompt secours à ceux qui changeraient de parti. C'était le juge qui avait inventé cet artifice ; mais cette invention ne fit que mieux éclater la patience des martyrs. Car c'est moins celui qui manque du nécessaire qui est ferme et patient, que celui qui supporte les peines au miheu des plaisirs qui s'offrent à lui en foule. Lorsque nos soldats intrépides étaient au fort du combat, leur gardien qui en observait l'issue fut témoin

d'un spectacle extraordinaire ; il vit des anges qui descendaient du ciel et distribuaient de grandes récompenses aux combattants, comme de la part du Roi suprême. Ils négligèrent d'en donner à un seul qu'ils jugèrent indigne des honneurs célestes.

» Ce malheureux, ne pouvant tenir davantage contre le froid, passa aussitôt du côté des ennemis. Triste spectacle pour les justes, de voir un soldat déserteur, un brave fait prisonnier, une brebis de Jésus-Christ dévorée par le loupl Et ce qu'il y eut de plus triste encore, c'est qu'ayant perdu la vie éternelle, il ne trouva pas même la vie temporelle; car dès qu'il fut entré dans le bain d'eau chaude, sa chair tomba en dissolution. L'amour de la vie lui fit commettre un crime dont il ne tira aucun fruit. Le bourreau l'ayant vu perdre com^age, abandonner son poste et courir au bain, quitta ses vêtements pour aller se mettre à sa place ; il se mêla parmi les martyrs, s'écriant avec eux : Je suis chrétien! Ce changement soudain les surprit, compléta leur nombre, et les consola en quelque manière de la perte de leur compagnon qu'il remplaçait. Ainsi, dans la mêlée, on voit des soldats prendre aussitôt la place de ceux qui meurent à la première ligne, pour remplir les rangs et empêcher qu'ils ne s'affaiblissent; c'est ce que fit notre néophyte. Le prodige céleste lui ouvrit les yeux, il reconnut la vérité, eut recours au Seigneur et fut mis au nombre des martyrs. Il renouvela l'exemple des apôtres. Judas déserta, Mathias prit sa place [Act., i, 26). Il fut imitateur de Paul qui, hier persécuteur, était aujourd'hui évangéliste [Act., IX, 21). Sa vocation vint aussi d'en haut. Il fut appelé non de la part des hommes, ni par un homme [Gai., 1, 1). Il crut au nom de Jésus-Christ Notre-Seigneur; il fut baptisé en lui, non par un ministère étranger, mais par sa propre foi ; non dans l'eau , mais dans son propre sang.

» Dès que le jour parut, les martyrs qui respiraient encore furent livrés au feu, leurs cendres furent jetées dans le fleuve, afin que tous les éléments servissent à leur triomphe. Après avoir été éprouvés sur la terre, ils furent exposés à l'air, ensuite jetés dans le feu, et l'eau reçut leurs cendres. On pouvait donc leur appHquer ces paroles du Roi-Prophète : Nous avons passé par l'eau et le feu, et vous nous avez enfin conduits dans un lieu de rafraîchissement [Ps. lxv, 12),

» Ce sont les protecteurs de notre pays et de notre ville ; semblables à de fortes tours, ils nous défendent contre les attaques de nos ennemis. Cest une grâce abondante et inépuisable, c'est un secours toujours prêt pour les chrétiens, que cette assemblée de martyrs, cette armée de triomphateurs, ce chœur d'hommes qui glorifient Dieu. Quelle peine ne prendriez-vous pas pour trouver un seul saint qui voulût intercéder pour vous auprès du Très-Haut ? En voici quarante qui élèvent pour vous leurs voix de concert. En quelque lieu que deux ou trois personnes soient assemblées au nom du Seigneur, il est au milieu d'elles [Matth., xviu, 20) ; peut-on douter qu'il ne soit au milieu de quarante ? Que celui qui est dans la peine, comme celui qui est dans la joie, ait recours aux saints dont nous célébrons la mémoire, afin que l'un soit délivré de ses maux, et que le bonheur de l'autre dure toujours. Ils écoutent les prières d'une femme qui lem* recommande ses enfants, qui leur demande le retour ou la santéde son mari. Mêlons nos prières avec celles de nos saints martyrs. Que les jeunes gens les imitent, que les pères souhaitent d'avoir de pareils enfants; que les mères prennent pour modèle la mère courageuse d'un de nos généreux athlètes. Cette femme, voyant que les autres étaient presque morts et que son fils, qui, plus robuste, avait tenu contre le froid, était laissé par les bourreaux dans l'espérance qu'il pourrait changer de sentiment, le prit elle-même entre ses bras et le mit sur le char qui conduisait les autres au bûcher. Vraiment mère d'un martyr, elle ne versa pas d'indignes larmes, elle ne tint pas de discours rampants, qui pussent déshonorer cette grande cérémonie. Va, mon fils, lui dit-elle, achève ta glorieuse carrière avec ceux de ton âge, avec tes compagnons. Ne quitte point ton rang, ne parais point après les autres devant le Seigneur, ï)

L'ascétisme est encore un des objets qui ont le plus occupé le saint docteur ; l'ascétisme, qu'il appelle un effort « pour devenir semblable à Dieu, pour mortifier la sensualité de la chair, vivre surtout par l'âme et non par le corps, car autant le ciel est éloigné de la terre, les choses terrestres des choses célestes, autant il y a de différence entre l'âme et le corps. » Saint Basile, qui en avait fait lui-même l'heureuse expérience, place le point culminant de l'ascétisme dans la vie monacale, « cette

vie anticipée des anges. » Aussi les descriptions qu'il en trace sont aussi vraies qu'attrayantes.

On le voit, saint Basile occupe une place éminente soit qu'on le considère comme théologien, comme prédicateur ou comme fondateur d'ordre. Pour compléter sa physionomie, nous devons signaler encore sa -belle et noble carrière épiscopale, où il nous a laissé un modèle qui ne sera pas atteint de longtemps. Il défendit victorieusement la confession de Nicée contre les arguties des ariens et le despotisme de Valons ; il prévint la décadence de la discipline ecclésiastique au milieu des querelles de l'arianisme, soutint ses droits de métropolitain contre Anthime, évêque de Tyane, qui, après la nouvelle distribution de la Cappadoce, prétendait aux mêmes droits archiépiscopaux que lui. La plupart des mesures qu'il adopta en matière de discipline ecclésiastique et de liturgie ont été conservées dans l'Eglise orientale. Sans parler de ses controverses ecclésiastigues, des attaques incessantes dont il était personnellement l'objet, quelle ardeur infatigable n'a-t-il pas mise au service de la paix religieuse, sur son propre territoire comme dans les régions les plus reculées !

Pour étouffer le schisme de Mélèce à Antioche, il s'empressa d'appeler à son secours saint Athanase et le pontife de Rome ; mais il n'obtint de Rome qu'un faible concours, et ses efforts n'eurent pas plus de succès que ceux qu'il tenta pour resserrer les liens qui unissaient l'Orient et l'Occident, pour renouveler les lois de l'ancienne charité, ramener à la première vigueur la paix des ancêtres, ce céleste et salutaire présent du Christ, qui s'est altéré dans le cours des âges. — Quoi de plus désirable, en effet, que de voir des hommes, séparés par une si grande distance, ramenés par le lien de l'amour à 1 "unité des membres dans le corps de Jésus-Christ? « Partout où saint Basile paraît et agit, dit Bœhringer, il impose le respect, parmi la jeunesse d'Athènes comme parmi les prêtres de Césarée, dans le monastère comme sur le siège épiscopal. »

Oper., éd. grœc, Basil., lo32; Venet., 155d (singulièrement augmentée); gr. et lat., éd. Fronton le Duc et Morel, S. J., 1618, et augmentée, 1638, 3 vol.; éd. Combefis, Paris, 1679, 2 vol. in-S». La meilleure édition est celle des Bénédictins, reproduite par MM. Gaume, 3 vol., divisés en six parties. Sur l'authenticité et l'interprétation de plusieurs traités,

ÉCRIVAINS ORIENTAUX. — S. fiRÉGOIRK DE NAZIANZE. 359

voir Siiiner, Paris, 1839, 3 vol. en 6 fasc; sur les passages incriminés parla censure ecclésiastique fAlb. Jahn, Animadvers. in S. Basil. Op. supplem. éd. Garnieranœ, Bern., 1842; Migne, sér. gr., t. XXIX-XXXIl! Biographies : Greg. Naz., Orat. in laud. Bas. Max.; G. Hermant, Vie de S. Bas. et Grég. de Naz., Paris, 1574, 2 vol. in-4°. Cf. Tillemont, t. IX; Dupin, t. II; Ceillier, t. VI; éd. 2% t. IV; Klose, Basile le Grand, 'd'après sa vie et sa doctrine, Strals., 183S; Bœhrmger, Histoire de l'Eglise en biographies, t. I, part, m, p. 152-274.

§ 52. Saint Cirég'olre de Mazianze (mort vers 390).

Cf. Prœfat. gêner, in Op. Greg. Naz.; Vita Gregor. ex ejus scriptis, en grec, a Greg. presbyt.; Testimonia veterum et Prœfat. aliorum in t. I éd. Bened.; Migne, t. XXXV, sér. gr.

Grégoire naquit vers l'an 329, à Arianzo, village de la Cappadoce (le 9 mai 300, d'après les Bollandistes).

Son père, qui avait appartenu jadis à la secte syncrétique des Hypsistariens, était entré dans le sacerdoce après sa conversion et avait été promu au siège épiscopal de Nazianze. Après avoir reçu une éducation religieuse très-soignée, due principalement à sa mère, sainte Nonne, le jeune Grégoire fréquenta d'abord les écoles de Césarée, capitale de la Cappadoce, où il fit la connaissance de saint Basile ; puis il alla compléter son instruction à Alexandrie et à Athènes. Ce fut dans cette dernière ville, où saint Basile habitait depuis longtemps, que les deux jeunes hommes conclurent cette amitié qui devait pour toujours enchaîner leurs destinées.

Après de vastes et sohdes études sur la grammaire, la rhétorique, les mathématiques, la philosophie et la poésie, sans même oublier la médecine, Grégoire, parvenu à l'adolescence, quitta Athènes, reçut le baptême dans sa patrie, et y fit la promesse de consacrer sa science uniquement au service de Dieu, et de « prendre pour épouse l'ascétisme. » Sur les instances réitérées de saint Basile, il s'unit à lui pour mener en commun la vie érémitique dans une campagne située près du Pont, où ils « se vautrèrent dans les privations, » cultivèrent la science et passèrent ainsi les plus beaux jours de leur existence. Ce fut là que leurs efforts réunis produisirent la Philocalie, œuvre méritoire tirée des livres d'Origène. Quoique résolu, comme Basile, à demeurer étranger aux controverses re-

ligieuses de son temps, il n'en fut pas moins, par la force des circonstances, de même que son ami Basile, un des plus remarquables défenseurs de la foi de Nicée touchant la divinité de Jésus-Christ. « Il a mérité parmi les Grecs le surnom de théologien, dit Bossuet, à cause des hautes conceptions qu'il a de la nature divine*. » Il partage ce titre avec saint Jean l'Evangéhste.

Son père, vieillard qui occupait le siège épiscopal de Nazianze, ayant souscrit par faiblesse de caractère un symbole de foi rédigé par les ariens sous une forme équivoque, son fils alla le trouver et arrêta l'opposition qui le menaçait en le décidant à faire publiquement une profession de foi orthodoxe. Calmes désormais, les fidèles et le pasteur n'en désirèrent que plus vivement d'avoir Grégoire pour évêque. Grégoire refusa. Une fête survint; pendant l'office public, le vieillard s'approche inopinément de son fils et lui confère l'onction du sacerdoce (361). Grégoire, se jugeant indigne d'une si haute distinction, s'échappe par la fuite et retourne auprès de son ami Basile, dans cette solitude du Pont qui lui était devenue si chère. Mais les insistances chaque jour plus pressantes des fidèles et de ses parents le déterminèrent, en 362, à aller secourir son père^ Ce fut alors qu'il prononça ce célèbre discours sur la fuite (^repi y-jy^ç), où il justifie à la fois son départ et son retour, et traite de la sublimité, de l'excellence et des devoirs du sacerdoce, sans oubher l'immense responsabilité qu'il impose*.

Sur ces entrefaites, en 364, Basile était entré lui-même dans le sacerdoce et était devenu, vers 370, métropolitain de Césarée. Une querelle de juridiction ayant éclaté entre Grégoire et l'évêque Anthime, de Tyane, Basile contraignit Grégoire à se faire sacrer évêque de Sasime, diocèse limitrophe nouvellement créé. Mais lorsqu'il connut l'état déplorable de ce nouveau diocèse, le site peu avantageux de ce siège épiscopal ', il

' Bossuet. (Cil. du trad.J — » Edit. grecq. à part, par Alzog, avec des notes. Frib., 1858.

' Il existe en Cappadoce,' à l'endroit où la grande route se partage en trois directions, un afifreux bourg, situé dans une région sablonneuse et desséchée; séjour indigne d'un homme libre, triste et renfermé, où l'on ne voit et n'entend que poussière, clameurs, tumulte de voitures, plaintes et gémissements, chaînes et tortures. C'est Sasime. Voilà, s'écrie Grégoire, quel était mon siège épiscopal. Carmen de seipso, vers. 440-446.

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