ÉCRIVAINS ORIENTAIIX. — ^, GRÉGOIRE DE NAZIANZE
d'éloquence qu'il a marquée d'une empreinte originale.
Les discours de saint Grégoire de Nazianze occupent la plus grande place dans ses écrits, car il est surtout célèbre comme orateur chrétien. Il avait montré, dès sa jeunesse, une prédilection marquée pour la rhétorique, où il avait trouvé la plus douce jouissance. « Mon seul désir, avait-il dit un jour, mon unique amour, était l'éloquence; je la rencontrai en Orient, en Occident et dans Athènes, cet ornement de la Grèce. Je m'y appliquai longtemps et avec ardeur; cependant je finis par la déposer aux pieds du Christ, et je la subordonnai à la grande parole de Dieu, bien supérieure à toutes les doctrines inconstantes et passagères des hommes. » Toutefois , il lui arrive assez souvent, même dans ses plus beaux discours, de viser à la recherche, à l'effet et autres artifices propres aux rhéteurs de son temps. Aussi, malgré son titre honorable de théologien, est-il inférieur à saint Anathase et à saint Grégoire de Nysse pour l'originalité des vues et le développement des idées scientifiques.
Les lignes suivantes, donneront une idée de la verve qui règne dans ces discours :
Le jour de Noël, saint Grégoire commence ainsi : « Jésus- Christ est né, glorifiez-le ; Jésus-Christ est descendu du ciel, élevez-vous 1 que toutes les régions de la terre chantent au Seigneur, et pour tout dire en un mot : Que le ciel se réjouisse 1 Celui qui est d'origine céleste est devenu un enfant de la terre. Jésus-Christ est sur la terre ; réjouissez-vous avec tremblement et allégresse : avec tremblement, à cause du péché; avec allégresse, à cause de l'espérance. Jésus-Christ est le Fils de la Vierge ; femmes, soyez chastes, afin que vous deveniez des mères de Jésus-Christ. Qui n'adorerait Celui qui était dès le commencement ? Qui ne glorifierait pas Celui qui est la fin ?
» De nouveau les ténèbres disparaissent, de nouveau la lumière est créée, de nouveau l'Egypte est punie et Israël éclairé. Le peuple qui est assis dans les ténèbres de l'ignorance verra la grande lumière de la science. Les anciennes choses sont passées, tout est renouvelé. Jean s'est écrié : Préparez les voies du Seigneur ! moi aussi je veux faire connaître la haute signification de la fête de ce jour, qu'on appelle la manifestation ou la naisssance de Dieu. Manifestation de Dieu, parc«
qu'il nous est apparu ; naissance, parce qu'il nous est né comme un enfant. Célébrons donc cette fête, non pas d'une manière profane, mais divine, non terrestre, mais céleste, non pas ce qui est à nous, mais ce qui est au Seigneur ; non ce qui est de la maladie, mais ce qui est de la guérison ; non ce qui est de la création mais ce qui est de la nouvelle création. »
Un intérêt tout particulier s'attache aux discours funèbres qu'il a prononcés sur son frère Césaire, sa sœur Gorgonie, son père (en présence de saint Basile) et sur saint Basile, il a donné sur ce point une forme nouvelle à la littérature chrétienne et l'a marquée d'une empreinte particulière.
C'était une tâche difficile, déhcate à remplir que celle de prononcer l'oraison funèbre de sa sœur Gorgonie. Il s'en acquitta avec infiniment de tact et de mesure. Il commence ainsi : « Si je publie les louanges de ma sœur, je fais mon propre éloge, mais ces louanges, pour être miennes, n'en seront pas moins vraies. Ce que je dirai est vrai, non-seulement parce qu'il est juste et mérité, mais encore parce qu'il est partout connu. Je n'oserais parler par bienveillance quand même je le voudrais ; car mon auditoire, juge expérimenté et éprouvé, se trouve placé entre la vérité et mon discours, prêt à blâmer un éloge immérité et à réclamer ce qui est dû, pourvu qu'il soit juste et convenable. Je ne redoute point de passer les bornes de la vérité ; mais je crains de rester en deçà du vrai et d'affaiblir sa gloire par mes éloges.
» (Jui fut jamais plus digne de captiver tous les regards, et qui s'y soustraya avec plus de soin ? Qui sut jamais comme elle unir la tristesse chrétienne à la sérénité, le sérieux à la bienveillance et faire de tout son être un reflet de la moralité? Qui réfréna jamais davantage ses regards et tout mouvement désordonné dans ses traits ? Quelles oreilles furent plus fermées que les siennes aux discours mondains et plus ouvertes à la parole de Dieu ! Quelle langue fut jamais sous une garde plus sévère de l'esprit, quelles lèvres furent jamais surveillées avec plus de soin. Dirai-je encore à sa louange quelque chose qu'elle-même ne tenait pas pour une louange, parce que cela s'entend de loin pom* des chrétiennes pudiques? C'est la simplicité de son maintien, d'autant plus louable que le désir de plaire est plus fréquent dans son sexe. Qui la vit jamais s'appliquer à relever par la parure
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l'éclat de sa beauté ? Elle ne savait pas ce que c'est qu'embellir une blonde chevelure par les artifices trompeurs de la vanité, qui ternit la beauté loin de la relever. On ne voyait rien sur elle de ces vêtements ondoyants et magnifiques, rien de l'or éclatant, rien des pierres précieuses qui captivent le regard par leclat de lem' feu. Elle ne souffrait pas qu'un pinceau mensonger, effronté rival de Dieu, déshonorât de ses charmes les attraits naturels, ajoutât à sa figure une figure étrangère, et par les ressources d'un art misérable corrompît l'expression originelle qu'elle avait devant l'œil de Dieu. Il n'y avait qu'une couleur de rose qui lui plût, celle de la pudeur ; qu'une pâleur, celle de la mortification. 0 corps fané par la pénitence et qui ne fleurissait plus que dans la parure de la vertu ! 0 âme qui conservait la vie du corps sans aliment corporel, ou plutôt, ô corps merveilleux qui mourut avant de mourir pour donnera son àme la liberté. 0 sévérité des veilles nocturnes, sacrés cantiques de David, jamais trop longs pour sa piété ! 0 membres délicats, qui préfériez reposer sur la terre froide et supporter des privations surhumaines ! 0 accents de la dévotion qui s'échappaient de son cœur durant le silence des nuits, pénétraient les nues et s'approchaient de Dieu même ! 0 parure baptismale, pure comme le lis, palais inviolable où reposait son àme, épouse de Jésus-Christ ! ô plaisir amer du péché , ô tentateur, ô mort, vaincus par la continence de Gorgonie! ô abaissement du Christ , ô forme d'esclave , ô passion du Fils de Dieu, que cette pénitente glorifiait par ses sacrifices quotidiens 1 Mais comment énumérer toutes ses vertus, et, d'autre part, comment taire la plus grande partie sans nuire à ceux qui ne la connaissaient pas ' ? »
Il est impossible de méconnaître l'immense influence que saint Grégoire a exercée sur l'éloquence de la chaire, dans la littérature grecque. Ses discours étaient étudiés et copiés avec beaucoup de soin , comme on le voit dans la Paleographia grœca de Montfaucon, qui en reproduit plusieurs manuscrits marqués à certains passages de signes particuliers, sans doute afin d'exciter un redoublement d'attention.
2. La plupart de ses poésies sont des méditations religieuses, qui, malgré la différence des génies et des temps, ont plus
< Voy. Charpentier, Etudes mr les Pères de l'Eglise, p. 327-
d'une affinité avec les rêveries de l'imagination poétique dans nos jours de satiété sceptique et de progrès social. Il en est une surtout dont le charme austère nous semble avoir devancé les plus belles inspirations de notre âge mélancolique, tout en gardant l'empreinte d'une foi encore nouvelle et candide dans son trouble même '. .
« Hier, tourmenté de mes chagrins, j'étais assis sous l'ombrage d'un bois épais, seul et dévorant mon cœur; car, dans les maux, j'aime cette consolation de s'entretenir en silence avec son âme. Les brises de l'air, mêlées à la voix des oiseaux, versaient un doux sommeil du haut de la cime des arbres, où ils chantaient, réjouis par la lumière. Les cigales, cachées sous l'herbe, faisaient résonner tout le bois ; une eau limpide baignait mes pieds, s'écoulant doucement à travers le bois rafraîchi; mais, moi, je restais occupé de ma douleur, et je n'avais nul souci de ces choses ; car lorsque l'âme est accablée par le chagrin, elle ne veut pas se rendre au plaisir. Dans le tourbillon de mon cœur agité, je laissais échapper ces mots qui se combattent : Qu'ai-je été? Que suis-je? Que deviendrai-je? Je l'ignore. Un plus sage que moi ne le sait pas mieux. Enveloppé de nuages, j'erre çà et là, n'ayant rien, pas même le rêve de ce que je désire; car nous sommes déchus et égarés tant que le nuage des sens est appesanti sur nous, et celui-là paraît plus sage que moi qui est le plus trompé par le mensonge de son cœur. Je suis; dites quelle chose? car ce que j'étais a disparu de moi, et maintenant je suis autre chose.
» Que serai-je demain, si je suis encore? Rien de durable. Je passe et me précipite, tel que le cours d'un fleuve. Dis-moi ce que je te parais être le plus, et t'arrêtant ici, regarde avant que j'échappe. On ne repasse pas les mêmes flots qu'on a passés ; on ne revoit pas le même homme qu'on a vu.
» J'ai existé dans mon père, ensuite ma mère m'a reçu, et je fus formé l'un de l'autre. Puis je devins une chair inerte, sans âme, sans pensée, enseveli dans ma mère. Ainsi placés entre deux tombeaux, nous vivons pour mourir. Ma vie se compose de la perte de mes années. Déjà la vieillesse me couvre de cheveux blancs . Mais si une éternité doit me rece-
i Villsmain, Tableau de l'éloquence chrétienne.