‹ PatrologieChapitre 34 sur 143 · ÉCRIVAINS ORIENTAUX. — S. GRÉGOIRE DE NAZIANZE · texte numérisé non relu

ÉCRIVAINS ORIENTAUX. — S. GRÉGOIRE DE NAZIANZE

voir, comme on le dit : répondez. Ne vous semble-t-il pas que cette vie est la mort, et que la mort est la vie ? »

Le passage suivant peut être considéré comme le beatus ille ... de saint Grégoire :

« Heureux qui mène une vie solitaire, et qui, loin des hommes attachés à la terre que foulent leurs pas, élève à Dieu son àme! Heureux encore qui, mêlé à la multitude, ne se laisse pas ravir au même tourbillon qu'elle, mais donne à Dieu tout son cœur ! Heureux qui, au prix de tous ses biens abandonnés, acquiert Jésus-Christ et porte haut la croix, son seul héritage! Heureux qui, maître de possessions légitimes, peut tendre aux indigents une main secourable ! Heureuse la vie chaste qui, se dépouillant de la chair, s'approche de la divine pureté 1 Heureux encore celui qui, après avoir cédé quelque peu aux lois du mariage, réserve pour le Christ la meilleure part de son amour 1 Heureux qui, placé dans les rangs des chefs du peuple, par l'offrande de ses vertus, attire Dieu vers les hommes 1 Heureux qui, par les élans d'une àme pure, atteint aux splendeurs de la divine lumière 1 Heureux qui, du travail de ses mains, sert le Seigneur et fait de sa vie une règle pour beaucoup d'autres 1 Ce sont là de pleines vendanges pour le pressoir céleste qui recueille le fruit de nos âmes. Chaque vertu porte sa récompense, car il y a dans la maison de Dieu diverses demeures pour divers mérites. Heureux celui que l'Esprit saint a rendu pauvre de passions et de vices, qui mène ici-bas une vie d'affliction, est insatiable du pain céleste, et, méritant les biens suprêmes par son humilité, s'est attiré par sa bonté la miséricorde de Dieu ! De toutes ces voies prends celle qu'il te plaira. Si tu les prends toutes, c'est le mieux; si tu en suis plusiem^s, c'est un second degré de mérite ; si tu en suis parfaitement une seule, c'est encore un titre, car une récompense proportionnée est réservée à tous, aux parfaits et à ceux qui le sont moins. La vie de Raab n'était pas honnête, mais son zèle hospitalier l'honora. Par l'humOité, le publicain l'emporta sur le pharisien, dont le cœur s'élevait trop haut. Le célibat est en soi meilleur; mais s'il se mêle au monde et devient terrestre, il ne vaut pas une sage union. La vie pauvre des ermites de la montagne est une noble vie; mais souvent leur orgueil les a ravalés. Ne se mesurant pas avec ceux qui leur sont supérieurs, ils conçurent un fol

amour-propre ; et parfois, dans leur ardeur, comme de jeunes chevaux indomptés, ils posent le pied hors de la barrière. Pour toi, prends ton vol d'une aile rapide, ou ne quitte pas la terre, de peur que tes plumes ne te manquent, et que, élevé dans les airs, tu ne retombes brusquement.

» Une petite barque dont les parois sont fortement clouées porte un fardeau plus lourd qu'un navire aux jointures désunies. L'entrée des parois célestes est étroite, mais bien des routes y conduisent. (Jue chacun prenne celle où sa nature le convie! Qu'on les choisisse diverses, mais toujours laborieuses 1 Une même nourriture ne plaît pas à tous ; un seul genre de vie ne convient pas aux chrétiens. Le mieux pour tous ce sont les larmes, les veilles , l'empire sur les passions mauvaises, la lutte contre les dégoûts, l'obéissance sous la main du Christ et le tremblement dans l'attente de notre dernier jour. Si tu suis cette route, tu ne seras plus un homme, mais un des anges. »

Saint Grégoire parcom^t rapidement les systèmes divers qui font de l'àme un feu, un souffle, une harmonie, ou la promènent sous mille formes, lui faisant changer de corps comme de vêtements ; puis il s'écrie dans la confiance de sa foi:

« Ecoute maintenant notre grande tradition sur l'origine de

l'àme 11 fut un temps où le Verbe suprême, obéissant à la

voix du Dieu tout-puissant, forma lunivers, qui n'existait pas. Il dit, et tout ce qu'il voulait fut. Quand toutes les choses qui sont le monde eurent été formées, et le ciel, et la terre, et la mer, il chercha un témoin intelligent de sa sagesse, un roi de la terre qui fût semblable à Dieu, et il dit : Déjà de purs et immortels esprits habitent, pour me servir, l'immensité des cieux, rapides messagers et chantres assidus de ma gloire, mais la terre n'est encore habitée que par des êtres sans raison. 11 me plaît à moi de créer une race mêlée de ces deux natures, qui tienne le milieu entre les substances mortelles et les immortelles, l'homme, être raisonnable, jouissant de mes ouvrages, sachant explorer les cieux, roi de la terre, et comme un second ange suscité d'en bas pour louer mes grandeurs et ma sagesse. 11 dit, et prenant une parcelle de la terre nouvellement créée, de ses mains vivifiantes il façonna mon corps, et, le douant de sa propre vie, il lui communiqua son

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souffle, fragment détaché de la divine essence. Ainsi j'ai été fait de poussière et d'esprit, mortelle image de Dieu. La nature de l'àme, en effet, touche à ces deux extrêm.es. Par le côté terrestre, je tiens à celte vie d'ici-bas ; par l'émanation divine, je porte dans mon sein l'amour d'une autre vie. »

A ces élans de pieuse joie, le prêtre solitaire d'Arianze mêle souvent une douleur métaphysique et tendre, un deuil de l'âme sur elle-même ; c'est la nouveauté qu'il a portée dans la poésie et qu'il reproduit sans cesse.

Mais quoiqu'elle revienne toujours comme un cri profond et monotone , il en varie les accidents par toutes les impressions qu'il reçoit de la nature; car, si son cœur n'a qu'un sentiment qui l'obsède, son imagination est parée de mille souvenirs, et ses yeux encore pleins des spectacles du monde qu'il a fui. C'est ainsi que, empruntant à la Grèce idolâtre les touchantes images qu'elle mêlait aux douleurs de la piété domestique, il chante ce qu'il appelle la monodie, le chant funèbre de l'àme.

Ailleurs, le poète s'adi'esse tantôt à son Dieu, tantôt à son âme , et, dans l'uniformité de sa mélancohe, la variété de ses expressions est inépuisable. « Tu as une tâche, ô mon âme ! une grande tâche, si tu le veux. Examine qui tu es, où tu vas, d'où tu sors, et où tu dois t'arrêter. Regarde si ta vie présente est la vie, et s'il n'y a pas quelque chose de mieux. Tu as une œuvre à faire, ô mon âme, épure ta vie, et, par la pensée, vois Dieu et les secrets de Dieu, et ce qui était avant l'univers, et ce que l'univers est pour toi, et d'où il est sorti, et ce qu'il deviendra. Tu as une œuvre à faire, ô mon âme, épure ta vie; cherche comment Dieu gouverne et fait mouvoir le monde, pourquoi certaines choses sont immuables et d'autres changeantes, et nous surtout plus mobiles que le reste. Tu as une œuvre à faire, ô mon âme, regarde vers Dieu seul; sache pourquoi ce qui était naguère ma gloire est maintenant mon ignominie ; quel est mon lien avec le corps, et quel sera le terme de ma vie ; enseigne-moi ces choses, et tu fixeras mon errante pensée. Tu as une œuvre à faire, ô mon âme, ne te laisse pas vaincre par la doulem\ »

3. Deux cent quarante-deux Lettres, très-importantes pour l'histoire contemporaine , rédigées avec précision, clarté et agrément. La lettre à Evagre (243*) est apocryphe. Les ob-

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jections qu'on a faites contre l'authenticité du Testament (Exemplum testamenti), ne sont pas suffisamment justifiées. Sous le rapport de la forme, les ouvrages de Grégoire de Nazianze, malgré les grandes qualités qui les distinguent, l'aisance et la poésie du style, pèchent par des allusions trop subtiles et des antithèses amenées de trop loin. Erasme disait à ce propos : Me a vertendo Gregorio semper terruit dictionis argutio, et rerum sublimitas et allusiones obscurœ. On trouvera de grands secours pour surmonter ces difficultés dans le commentaire d'Elie, archevêque de Crète au huitième siècle, et dans les Scholies de Basile, évêque de Césarée au dixième siècle'.

Doctrines et particularités de saint Grégoire de Nazianze.

1. Comme saint Basile, saint Grégoire de Nazianze faisait grand cas des auteurs païens. Voici en quels termes il s'en exprimait dans son panégyrique de saint Basile : « Il est un point sur lequel je crois que tous les hommes qui pensent sagement sont unanimes : c'est que la culture scientifique est le plus excellent de tous les biens terrestres, je ne parle point de cette culture plus noble, de celle qui nous appartient en propre (à nous chrétiens), mais aussi de cette culture extérieure » et païenne, « que le vulgaire des chrétiens, jouet d'une opinion erronée, méprise comme une séduction, un danger et une apostasie » (ch. xi).

2. Le dogme de la Trinité est de toutes les doctrines théologiques celle que saint (Grégoire a traitée le plus souvent et avec le plus de détails. « La plus haute connaissance, dit-il, est la connaissance du Père, du Fils et du Saint-Esprit. » C'est pourquoi « nous devons commencer tous nos discours par la vertu de la sainte Trinité. » Dans le passage suivant, il exphque admirablement l'unité de la nature divine et la distinction des personnes : « Que cette profession de foi soit le guide inséparable de votre vie : une seule divinité et puissance qu'on trouve unie en trois et qui comprend trois choses, non d'essence et de nature différentes, non augmentées par quelque addition ni amoindries par quelque soustraction, égales sous

* Migne, série lat., t. XXXVIII.

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tous les rapports, les mêmes dans tous les sens, comme dans le ciel la grandeur et la beauté; — l'union infinie de trois infinis ; Dieu, si on les considère chacun en soi, en tant que Père, Fils et Saint-Esprit, de sorte que chacun conserve son caractère personnel; — Dieu tous trois quand on les considère ensemble, l'un à cause de l'égalité d'essence (consubstantialité), l'autre à cause de l'unité de la natiu-e et du principe (monarchie). A peine ai-je conçu l'un en esprit que les trois m'enveloppent déjà de leur clarté; à peine commencé-je à distinguer les trois, que je suis aussitôt ramené au tout. Si je considère l'un des trois, je le tiens pour le tout; mon œil est rempli, et cependant le reste m'a échappé. Je ne puis embrasser la grandeur de l'un pour attribuer la plus grande partie à ce qui reste. D'autre part, si je porte mon attention sur les trois, je ne vois qu'un seul rayon, incapable que je suis de distinguer ou de mesurer la lumière unie '. »

Tout en se servant de comparaisons pour étabhr le mutuel rapport du Père, du Fils et du Saint-Esprit, comme le soleil, le rayon, la lumière, l'eau, la source, le torrent, notamment dans son discours sur le Saint-Esprit ' : le Père est l'œil, le Fils la source, le Saint-Esprit le torrent, saint Grégoire s'applique de préférence à prouver que la seule et unique nature du Père est commune aux trois personnes : dans le Père, la qualité de n'être pas engendré est la cause fondamentale de la divinité du Fils et du Saint-Esprit. Celui qui n'a pas de commencement , comme celui qui est engendré et celui qui procède, ont une seule et même nature divine, de même qu'il n'y a qu'une seule nature humaine dans ces trois choses : l'intelligence, la raison et l'esprit. « Une personne dépend de l'autre, et c'est une véritable chaîne d'or, et une chaîne salutaire'. »

Saint Grégoire, continuant d'expliquer la divinité du Fils et du Saint-Esprit, l'établit surtout, à l'exemple des autres Pères, par ses effets divins. Notre auteur, et cette vue lui est personnelle, dit que la sainte Trinité s'est révélée successivement dans l'ancienne loi et dans la loi nouvelle. « L'Ancien Testament annonce clairement le Père, le Fils d'une manière un peu plus obscure. Le Nouveau Testament, au contraire, ma-

' Orat. XL, n. -ii. — « Orat. xxxvu. — ' Orat. xxxi. n. 26.

nifeste le Fils, mais ne fait qu'indiquer la divinité du Saint- Esprit ; maintenant l'Esprit est parmi nous et se fait mieux connaître. Il ne convenait point, tant que la divinité du Père n'était pas reconnue, d'annoncer celle du Fils ; et tant que celle du Fils n'était pas acceptée, d'imposer encore ceDe du Saint- E?prit, si l'on me permet cette expression un peu hardie. »

3. Dans sa théorie de l'homme, « lequel a emprunté son corps matériel aux éléments du monde visible, et son âme immatérielle, cette image de Dieu, aux éléments du monde invisible, lequel domine la terre et est lui-même dominé d'en haut, » il est intéressant de voir ce que dit l'auteur touchant le but du Créateur dans le mélange des deux éléments. Ce mélange, dit-il, intéresse à la fois l'âme et le corps. L'âme, par ses efforts et ses combats contre les choses terrestres, doit recevoir la gloire de l'autre monde, non comme un simple présent, mais comme le prix de la vertu, ce qui est une preuve de l'infinie bonté de Dieu. Quant au corps, que lame tient sous sa discipline, affranchi un jour de sa pesanteur, il sera conduit auprès de Dieu, « en qualité de conserviteur. » Saint Grégoire considère la transgression du précepte divin par les premiers hommes comme une perturbation de l'harmonie primitive ; de là vient que l'esprit obéit maintenant à la chair et tend à la sensualité ; de là vient aussi la souillure de l'esprit lui-même, les troubles qui agitent le monde social, et enfin la mort. « Toute inégalité entre les hommes, richesse et pauvreté, esclavage et tyrannie, est le châtiment du péché des premiers hommes. » — « Malheur à moil s'écrie-t-il; la faiblesse de mon premier père est devenue mienne * 1 »

4. Sans nous arrêter davantage sur les autres vérités dogmatiques^ dont s'est occupé saint Grégoire, nous terminerons cette revue en résumant ses idées sur la nécessité et l'institution divine de la hiérarchie. Nous y trouvons un excellent commentaire de saint Paul, en l'Epître aux Ephésiens, ch. iv, et dans la première aux Corinthiens, ch. xn et xiv : « Levez les yeux au ciel, abaissez-les vers la terre ; voyez comme tout a été créé et subsiste avec ordre : ordre dans le monde intellectuel, ordre dans le monde sensible, ordre parmi les anges,

' Orat., XXXVIII, n. 4. — * Cf. éd. Bened. Oper., par Clémencet, dans la Préface générale, 3' part., D« variis Gregorianae doctrinx capitibus, Migne. t. XXXV, p. 9i.

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