AUTEURS LATINS — S. HILAIRE DE POITIERS
noîi percipiam, sed tamen teneo conscientia. Si on lui attribue des erreurs sur le Saint-Esprit, cela vient, nous l'avons dit, de ce qu'il ne traite cette doctrine qu'en passant.
2. Le mystère de la sainte Trinité est incompréhensible, et il est difficile d'en parler; si saint Ililaire ose l'entreprendre, c'est, dit-il avec Basile et Athanase, « parce que les hérétiques l'ont forcé de mêler à l'incompréhensible son humble et infirme parole. » « L'imparfait, dit-il, ne conçoit point le parfait : » Non conciphmt imperfecta perfectum, neqiie qiiocl ex alio subsistit, absolute vel mictoris sui potest intelligentiam obtinere vel propriam. La connaissance humaine n'est donc pas la mesure de ce qui est possible et connaissable ; aussi toute incrédulité est-elle une folie : Omnis itaque infidelitas stultitia est, quia imperfecti sensus sut usa sapientia, dum omnia infirmitatis sues opinione moderatuvy putat effici non posse quod non sapit. Causa enim mfidelitatis de sententia est infirmitatis, dum rjestum esse quis non putat, quod qeri non posse definiat ' .
3. Dieu a revêtu ses vérités révélées de certaines expressions qui s'adaptent au sujet aussi convenablement que le permettent les bornes du langage humain. 11 faut en maintenir le sens véritable : « Dieu a dit qu'il faut baptiser les nations au nom du Père et du Fils et du Saint-Esprit. La forme de la foi est donc certaine, mais le sens en est incertain pour les hérétiques. Il ne faut donc rien ajouter aux préceptes*. » Et plus loin : Immensum est autem quod exiqitur ; incomprehensibile quod audiiur, ut ultra prœfinitionem Dei sey^mo de Deo sit. Posuit naturœ nomina Patrem, Filium, Spirituni sanctum. Extra siijnificantiam sermonis est, extra sensus intentionem, extra intelliq enlise coriceptionem, quidquid ultra quseritur; non emmtiatur, non attingitur, non tenetur.
4. Il parle surtout, dans un beau et lumineux langage, do la nécessité d'une révélation et de l'obligation d'y adhérer si elle a été faite réellement. « Il ne doit être douteux pour personne que, pour arriver à la connaissance des choses divines, il faut se servir de doctrines divines. La faiblesse humaine ne s'élèvera pas d'elle-même à la science des choses célestes. » C'est pourquoi, « sur Dieu lui-même, c'est Dieu qu'il faut
< De Trin., III, xxiv. — ^ Ibid., lib. II, c. y.
ibO PATHOLOGIE.
croire, el il faut adhérer à ce qu'il nous fait connaître de lui. Si nous repoussons son témoignage, il nous faut nier son existence, à la manière des gentils ; si nous le croyons parce qu'il est Dieu, nous ne devons pas le comprendre autrement qu'il se donne lui-même à comprendre par sa parole '. »
o. Saint llilaire a développé longuement et avec beaucoup de précision la doctrine de l'incarnation, l'union intime des deux natures. 11 enseigne que .Jésus-Christ a véritablement souffert et est véritablement mort; c'est donc à tort qu'on l'a accusé de docétisme. En démontrant l'union hypostatique de la nature divine et de la nature humaine en une seule personne, sur quoi il insiste particulièrement, il fait principalement ressortir que le Fils de Dieu s'est dépouillé, evacnatio, en prenant la forme d'esclave. Ce dépouillement consiste d'abord à voiler la gloire et la majesté divine et à mettre au premier rang la forme humaine-. Dans sa résurrection, le Fils de l'homme commence à se transformer en Fils parfait de Dieu, et c'est comme tel qu'il s'est élevé à la droite du Père.
Par suite de cette union hypostatique en Jésus-Christ, toute l'humanité est unie à lui. Dans le baptême, dit-il, les fidèles sont revêtus de Jésus-Christ ; dans l'Eucharistie, ils reçoivent véritablement la Parole qui s'est faite chair ; c'est en lui que nous mourons et ressuscitons , et dans son exaltation à la droite du Père, les peuples chrétiens voient leur propre résurrection.
(i. La doctrine anthropologique de saint llilaire a été interprétée dans deux sens tout opposés. Les uns veulent l'associer à Pelage, les autres n'hésitent pas à le placer à côté de saint Augustin. Ces derniers ont évidemment raison, ainsi que le démontre Wœrter, dans son ouvrage : la Grâce et la Liberté, t. I. il parle fréquemment de la nécessité et de la gratuité de la grâce : « Avoir trouvé Jésus-Christ, dit-il, est une faveur gratuite *. Notre salut vient de la miséricorde de Dieu, et est en nous un présent de sa bonté '*. » L'expression mereri fjratiam, dont il se sert, signifie seulement que l'homme doit aspirer à son salut, quoique la grâce agisse en lui \
^ De Trinilale, lib. IV, c. xiv. — ' Wirlhmuller, la Doctrine de saint Hilaire ... sur le defoniUemenl de aoi-mi'me, Ratisb., 1865. — ^ In Malth., c. XII, n. 8. — '^ In ps. cxviti. n. 2. — ^ In ps. cxliii, a. 13, el in Matth., VI, n. 5.
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7. De l'Eglise, il a écrit cette magnifique parole : '< L'Eglise a cela de singulier qu'elle fleurit dans les tourments, triomphe dans l'oppression, prospère dans le mépris; vous la croyez abattue, et c'est alors qu'elle est debout'. Quanta ceux qui ne se trouvent point dans FEgiise, « qui sont rejetés de son corps, qui est le corps de Jésus-Christ, ils sont comme des voyageurs, ils sont étrangers au corps du Sauveur et voués à l'empire du démon". » Le passage suivant fait allusion à l'autorité enseignante de l'Eghse : « Le Seigneur déclare que ceux qui vivent hors de l'Eglise ne peuvent avoir aucune intelligence de la parole divine *. » Dans le second Frar/ment historique, ch. ix, qui est probablement authentique, il attribue la prééminence à l'Eglise romaine : « On trouvera trèsbon et tout-à-fait convenable que, dans chaque province, les prêtres du Seigneur en réfèrent au chef, c'est-à-dire au Siège de l'apôtre saint Pierre. »
3. Sur l'Eucharistie, il enseigne constamment qu'elle est le corps et le sang du Christ, et il insiste principalement sur ce point, qu'elle est la base et le principe de toute vie morale et surnaturelle '. C'est Jésus-Christ lui-même qui l'affirme : « Celui qui mange ma chair et boit mon sang demeure en moi et moi en lui. » Déjà dans les paroles qui précèdent, il avait fait connaître le mystère de cette unité parfaite : « Comme le Père qui est vivant m'a envoyé, et que je vis par le Père, ainsi celui qui mange ma chair vivra par moi. De même donc qu'il vit par le Père, nous vivons par sa chair... Voilà la source de notre vie : en participant à sa chair, nous \ivrons de la même manière qu'il vit par le Père. »
Saint Hilaire, malgré la richesse et la limpidité de son style, et bien que saint Jérôme lait surnommé le « Rhône de l'éloquence latine, » est souvent obscur et généralement difficile à comprendre. De plus, il y a dans quelques points secondaires de sa doctrine des difficultés qui demandent, pour être bien éclaircies, à être rapprochées d'autres passages et commentées par l'ensemble de ses idées : cette tâche a été bien remplie dans la grande préface générale de l'édition des Bénédictins.
Il n'eu demeure pas moins vrai que saint Hilaire jouit d'une autorite considérable dans l'Eglise. « Qui ne connaît, disait
^ De Trin , lib. VIII, c. iv. — » In ps. cxviii, lit. 16, n. 5. — ' /n Matth,, xiii, 1. — ^ De Trin., VIII, xvi.
saint xViigiistin à Julien, ce très-vigoureux et très-zélé défenseur de la foi catholique contre les hérétiques, le vénérable Ililaire, évèque des Gaules?... Osez accuser un homme d'une si grande réputation parmi les évéques catholiques ' ! )>
A considérer l'ensemble de ses écrits, on remarque un progrès sensible dans la littérature chrétienne et latine depuis Tertullien. En plusieurs endroits, nous constatons que saint Hilaire a transporté du grec dans le latin les hautes et spirituelles spéculations théologiques d'un Origène et surtout d'un saint Athanase; et comme eux, il témoigne d'une rare connaissance de l'Ecriture.
Opéra, Paris., IblO, 1544, 1572 et 1G05; Basil., 1523, 1550, 1570 ; éd. Coustaut, 0. S. B., Paris, 1093, in-foL, augmentée par Scipion Maffei, 1730, 2 vol. in-foL; Migne, série lat., t. IX-X. Cf. Tillemont, t. VII; Ceillier, t. V; éd. 2^ t. IV; Reinkens, Hilaire de Poitiers, Schaffli,, 1864.
§ 68. Osiiis, évèqiic de C^ordoue ; Lucifer, évèque de Cagliarli S^acien, évètiue de Itarceloue,
Parmi les principaux adversaires de l'arianisme en Occident, deux surtout méritent d'être cités à côté de saint Hilaire; ce sont Osius et Lucifer.
I. Osius fut un des confesseurs de la foi pendant la persécution de Dioclétien, et occupa pendant plus de soixante ans le siège épiscopal de Cordoue, en Espagne, où il exerça une grande influence. 11 participa au concile d'Elvire en 303, présida au premier concile œcuménique de Nicée (323) avec les prêtres romains Vitus et Yincentius, au nom du pape Silvestre, après s'être concilié la faveur et l'amitié de Constantin le Grand. 11 est probable qu'il présida aussi au concile de Sardique (343) au nom du pape Jules.
Désormais, grâce à son zèle infatigable pour soutenir la doctrine orthodoxe, il fut violemment persécuté par les ariens , qui déterminèrent Constantin à l'exiler à Sirmium (333), parce qu'il refusait obstinément d'écrire contre saint Athanase. 11 écrivit à cette occasion à Constantin une lettre vraiment apostolique, le seul monument écrit qui nous reste de son grand esprit. En voici quelques extraits :
Contr. Julian., lib. I, c nu (Cit. du trad.j
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« J'ai confessé la première fois dans la persécution sous Maximien, votre aïeul. Si vous voulez aussi me persécuter, je suis encore prêt à tout souffrir plutôt que de répandre le sang innocent et de trahir la vérité, et je renonce à votre communion si vous écrivez et menacez de la sorte. N'écrivez donc plus ainsi, ne suivez pas la doctrine d'Arius, n'écoutez pas les Orientaux et ne croyez pas Ursace et Yalens. Ce n'est pas tant contre Allianase qu'ils parlent qu'en faveur de leur hérésie. Croyez-moi, Constance, je suis votre aïeul par l'àgo. J'étais au concile de Sardique, quand vous nous assemblâtes tous, vous et votre frère Constant, d'heureuse mémoire. J'invitai moi-même les ennemis d'Athauase à venir dans l'église où je logeais pour dire ce qu'ils savaient contre lui, les exhortant à ne rien craindre et à n'attendre qu'un jugement équitable. Je ne le fis pas une fois, mais deux, leur offrant, s'ils ne voulaient pas que ce fût devant tout le concile, du moins de me le dire à moi seul, et promettant, s'il se trouvait coupable , que nous le rejetterions absolument. En cas qu'il se trouve innocent, disais-je, et qu'il vous convainque de calomnie, si vous ne voulez pas le recevoir je lui persuaderai de venir avec moi en Espagne. Athanase y consentait ; mais ils n'osèrent et refusèrent également. Athanase vint ensuite à votre cour, à x\.ntioche, quand vous l'eûtes mandé, et comme ses ennemis y étaient, il demanda qu'on les appelât tous, ensemble ou séparément, afin qu'ils prouvassent en sa présence leurs accusations ou qu'ils ne le calomniassent plus eu son absence. Vous ne l'écoutàtes point, et ils le refusèrent de leur côté.-
» Pom-quoi donc les écoutez- vous encore ? Comment souffrezvous Yalens et Ursace après qu'ils se sont rétractés et ont reconnu par écrit leur calomnie? Car ils ne l'ont point fait par force, comme ils prétendent; ils n'ont point été pressés par des soldats ; votre frère n'y a point eu de part ; on n'en usait pas de son temps comme Ton fait aujourd'hui, à Dieu ne plaise ! Eux-mêmes, de leur bon gré, vinrent à Rome et écrivirent en présence de l'évêque et des prêtres, ayant auparavant écrit à Athanase une lettre d'amitié et de paix. S'ils prétendent avoir souffert violence, s'ils reconnaissent que c'est un mal, si vous ne l'approuvez pas, ne le faites donc pas; n'écrivez point et n'envoyez point de comtes ; rappelez les
exilés pour ne pas exercer de plus grandes violences que celles dont vous vous plaignez. Car qu'est-ce que Constant a fait de semblable? Quel évèque a été exilé? Quand a-t-il assisté à un jugement ecclésiastique? Qui de ses officiers a contraint de souscrire contre quelqu'un pour donner prétexte à Yalens de tenir ces discours? Cessez, je vous prie, d'agir ainsi, et souvenez-vous que vous êtes un homme mortel. Craignez le jour du jugement ; ne vous ingérez point dans les atfaires de l'Eglise; ne prétendez point nous donner des ordres en ces matières; apprenez-les plutôt de nous. Dieu vous a donné l'empire ; à nous il a confié l'Eglise , suivant ce qui est écrit : Rendez à César ce qui est de César, et à Dieu ce qui. est de Dieu. Il ne nous est donc pas permis de dominer sur la terre, et vous, vous n'avez pas le pouvoir de sacrifier. — ,Te ne fraterniserai point avec les ariens; je n'écrirai point contre Athanase, justifié par l'Eglise romaine, par tout le concile (de Sardique) et par nous-méme. Vous le savez si bien que vous l'avez rappelé et lui avez permis de retourner avec honneur dans son pays et dans son Eglise. Quel prétexte avcz-vous d'un si grand changement d'opinion ? »
Malgré ce langage héroïque, l'evéque aux cheveux blancs, après avoir subi toutes les privations, tous les mauvais traitements imaginables, vaincu par la ruse, se résolut enfin à souscrire la seconde formule de Sirmium, moins captieuse, il est vrai, mais pourtant toujours arienne, et il recouvra la liberté, il ne rentra pas en Espagne, et mourut à Sirmium en 357. Selon saint Athanase, il aurait déclaré en mourant, comme dans un testament, qu'il avait cédé à la violence, qu'il anathématisait l'hérésie arienne et priait que personne ne l'acceptât.
Les contemporains comme les auteurs subséquents, Eusèbe de Césarée, Théodoret, saint Athanase, etc., lui ont décerné de grands éloges*. Le bénédictin Gams, dans son Histoire ecclésiastique d'Espagne, Ratisbonne, 1861, t. II, a consacré plusieurs chapitres à ce grand évêque de l'ancienne Eglise.
II. Lucifer, évèque de Calaris (Cagliari, dans l'île de Sardaigne) , remarquable par sa ténacité agaçante et par sa
^ Voyez leurs témoignages ainsi que la lettre d'Osius à Constance, dans Migne, série lat., t. VIII.
dureté, fut envoyé par le pape Libère à lempereur Constance en qualité de légat pour le décider à tenir un concile qui examinerait l'affaire de saint Athanase. Ayant refusé de condamner Athanase dans le concile de Milan (3o5), il fut exilé en Orient, où il séjourna en dillérents endroits. lUxppelé de l'exil par un édit de Julien (301), il parcourut l'Orient pour y travailler au rétablissement de la paix religieuse. A Antioche, ses etforts ne firent qu'aggraver le schisme par l'ordination d'un troisième évéque (^orthodoxe), de Paulin. Généralement trop obstiné et trop rigide, il refusa, contrairement aux autres evéques catholiques, d'entrer en comnumion avec ceux qui revenaient de Tarianisme ou du semi-arianisme : de là l'origine du schisme luciférien. En 303, Lucifer retourna à Calaris et mourut en 37 1 . Son schisme lui survécut encore quelque temps, et en 384, un prêtre de ce parti, nommé Faustinus, adressait encore sous le titre : De Trinitate, seu de fide contra arianos, un écrit à l'impératrice Placidie, où il défendait son parti et accusait ses adversaires , surtout le pape Damase. D'autres écrits de Lucifer, qui ont mérité les éloges de saint Athanase, sont, outre quelques lettres : \. De non conveniendo cwn hsereticis, ad Constantiiun iniperatorem, où il démontre par l'autorité de l'Ecriture qu'il ne pouvait, au concile de Milan, se reunir aux ariens, comme le voulait l'empereur;
2. De regibus aposiaticis ad Constantium imper atoreni. L'occasion et 1 objet de cet écrit sont indiques dans ces paroles du commencement : « Puisque vous osez dire que vous seriez mort depuis longtemps si votre foi n'était point intacte et les mesures que vous prenez contre nous agréables à Dieu, j'ai éprouvé le désir de vous soumettre l'histoire de quelques rois à qui vous ressemblez dans l'apostasie et la cruauté, afin de détruire l'opinion qui consiste à dire : Si la foi d'Arius, c'està-dire la mienne, n'était pas la foi catholique, et si, en persécutant la foi de Nicée, je n'étais pas agréable à Dieu, aujourd'hui mon emph'e ne serait certainement plus florissant. »
3. Pro sancto Athanasio ad Constantiiun iniperatorem, libri II. L'auteur, dans ce livre, démontre qu'il n'est pas permis de rejeter la vraie foi en condamnant Athanase. Constance, étonné de la franchise et de la violence de cet écrit, le fit remettre à son auteur. Lucifer, non content de s'en déclarer l'auteur, justifia encore sa conduite dans un nouvel écrit inti-
4«1t> PATHOLOGIE.
tulé : A. De non parcendo in Deum delinquentibus, ad Constantium imperatorem.
C'est le devoir des évêques, dit-il, de ne se point taire par crainte des hommes, en présence des fautes et des erreurs des princes. 5. Son dernier écrit : Morlendum esse pro Filio Dei, ad Constanthmi imperatorem, poursuit le même but ; l'auteur montre un désir ardent de subir la mort du martyre. Suivant Coleti, ces divers écrits furent rédigés de 350 à 360.
Editeurs : J. Tillius, Paris, 1586; la meilleure édition est de Coleti, Venet., 1775 ; avec des Prolégomènes, dans Migne, série lat., t. XIII.
III. Pacien, après un mariage heureux, fut, à cause de la sainteté de sa vie, promu au siège épiscopal de Barcelone en 370, et resta à la tête de cette Eglise jusque vers l'an 391. C'est à son fds, Dexter Paciani, que saint Jérôme dédia son Catalogue des écrivains ecclésiastiques. Nous avons de Pacien : trois lettres à Sempronius contre les novatiens; Parsenesis ad pœnitentiam, douze chapitres ; Sermo de baptismo, sept chapitres. Ces deux derniers passent pour des modèles de discours populaires. C'est dans la première lettre à Sempronius qu'on lit ces célèbres paroles : « Mon nom, c'est chrétien; mon surnom, c'est catholique : » Clmstianus milti nomen, catlwlicus cognomen.
On reconnaît à la lecture de ces écrits que l'auteur étudiait avec soin les ouvrages de saint Cyprien ; on s'en apercevrait aisément quand même il ne répéterait pas à chaque instant : « Mon Cyprien, mon bienheureux martyr et maître » {Ep. i, 3). Nous y rencontrons cette pensée de saint Cyprien sur l'Eglise : « L'Eglise est une, » et il le prouve ainsi : « Quoique le Seigneur ait accordé à tous ses apôtres en commun le pouvoir de lier et de délier, cependant, afin de fonder l'unité sur un et par un, ut unitatem fundaret ex uno, il commence par le donner à Pierre, en Uii disant : Je te dis, moi, que tu es Pierre, etc. Cette fameuse parole citée plus haut : « Chrétien est mon nom, » se trouve dans le passage suivant : (( Au temps des apôtres, il est vrai, on ne donnait encore à personne le nom de catholique; mais lorsque dans la suite des temps les hérésies, sous des appellations diverses, menacèrent de déchirer cette divine colombe, columbam Dei, cette reine, la communauté des chrétiens, plebs, eut besoin d'un surnom
pour marquer l'unité du peuple fidèle, wcornipti, et pour empêcher que l'erreur de quelques-uns ne lacérât dans ses membres cette vierge divine incorruptible. »
C'est uniquement dans celte Eglise catholique que les évèques et les prêtres reçoivent le pouvoir d'enseigner et de délier. Mais, direz-vous sans doute, Dieu seul peut remettre les péchés [Epist. i, Oî; assurément, mais ce qu'il fait par ses prêtres, c'e.st son propre pouvoir qu'il exerce. Ce pouvoir, il l'a d'abord transmis aux apôtres et des apôtres il a passé à leurs successeurs. Ainsi, soit que nous baptisions, ou que nous exhortions à la pénitence, ou que nous absolvions les pécheurs, nous ne le faisons que dans la puissance de Jésus- Christ {Epist. in, 7). Si nous sommes indignes de ce pouvoir de lier et de délier. Dieu ne le retranche pas pour autant à ses oints, sanctîs, qui occupent la chaire des apôtres, lui qui a donné aux évêques le nom de son Fils unique, l'évèque des âmes (I Pierre, i, 2oi : Conversi estis ad episcopion animariim X}estrarum [Epist. vi et vu). Que personne donc ne méprise la dignité épiscopale à cause de l'indignité de la personne.
Pacien traite surtout avec beaucoup de détails du sacrement de baptême, sermone debaptismo, et s'applique à en faire comprendre l'excellence aux catéchumènes : « Nous sommes lavés une fois, une fois délivrés, ime fois introduits dans le royaume éternel, refjnum immortelle et (entièrement) affranchis du péché. Gardez donc avec soin ce que vous avez reçu, conservez-le, âmes fortunées, et ne péchez plus (eh. vu). La confirmation se joint au baptême, mais elle en est distincte. L'un efface les péchés, l'autre répand en nous le Saint-Esprit. L'un et l'autre nous régénèrent et nous renouvellent » (ch. vi).
Pacien s'occupe avec plus de détail encore du sacrement de la rémission des péchés ; en parlant du pouvoir des clefs, il soutient expressément, contre le novatien Sempronius, qu'il s'étend non-seulement aux fautes vénielles, lesquelles peuvent déjà être effacées par la pratique des bonnes œuvres, mais encore et surtout aux péchés mortels , peccata capitalia, mortalia, qui sont entièrement soumis à l'aveu fait à l'évèque et au prêtre [De pœnit., cap. m-iv). 11 fait une peinture saisissante de la communion indigne : « Que personne n'ait l'audace d'approcher avec des mains profanes et une bouche souillée de l'autel, redoutable aux anges mêmes î »
Sur Pacien, vo3'cz saint Jérôme, Cafal., cap. cvi. Ses ouvrages, éd. Tillius, Paris, 1638; dans Biblioth. man. Pafr., t. IV, p. 305; Gallandi, nibl, t. V, p. 461 ; Migne, sér. lut., t. XI.
§ 69. Saint Optât fie Milère.
Cf. Dupin, Prolegomena, historia donatistarum et geoçjra2:ihia sacra Africœ, dans son édition.
Optât était évêque de Milève, en Numidie. Tout ce qu'on peut dire de préc's sur le temps où il vivait, c'est qu'il écrivit sous le pape Damase, contre les donatistes (vers 370), et surtout contre Parménien, qui, après la mort de Donat le Grand, devint évêque de Gartbage et par conséquent le premier chef des donatistes. Il existait encore à l'époque du pape Sirice et sous le règne de Théodose.
Son traité du Schisme des donatistes contre Parménien, en sept livres, et d'abord en six seulement, le septième ayant été probablement ajouté plus tard, lorsqu'il révisa son travail, était une réplique aux détestables écrits de Parménien, évêque de Cartilage'. 11 indique ainsi les principaux points de la controverse : Je commencerai, 1. par faire l'histoire du schisme et de son origine^ : « Né de la colère, il a été nourri par l'ambition et affermi par l'avarice^; » 2. je montrerai quelle est l'Eglise et où elle est; 3. je prouverai que nous n'avons pas demandé de soldats et que nous ne sommes point coupables des crimes qu'on dit avoir été commis par ceux qui ont voulu procurer la réunion; 4. s'il est vrai que les catholiques soient de grands criminels; 5. du baptême; 6. sur diverses pratiques liturgiques des donatistes, non justifiées et offensantes pour les catholiques, comme de laver les autels sur lesquels les catholiques avaient célébré, etc. « Vous poussez la fureur jusqu'à briser les autels, à les brûler ou à les gratter d'une façon indigne. Mais si l'impureté peut pénétrer à travers les linges sur lesquels a reposé le Sauveur, elle pénètre aussi à travers la terre. Vous devriez donc l'enlever aussi et creuser une fosse profonde. Prenez garde seulement de descendre jusqu'à l'enfer, où vous vous heurteriez à Coré, Dathan et Abiron, vos maîtres schismatiques. » — Au chapitre u, il leur reproche
^ Cf. Lib. I, n. G. — -2 Lib. 1, n. 7. - ^ Lib. I, 19.
AUTEIRS LAIl.NS. — S. OPTAT DE .AIILÈVE. i69
d'avoir brisé les calices qui contenaient le corps de Jésus- Christ, de les avoir fondus et d'en avoir fait un commerce sacrilège, en les offrant aux premiers païens venus, à des femmes sordides. Quel crime abominable! Le septième livre examine à quelles conditions on doit recevoir les donatistes qui reviennent à l'Eglise.
L'ouvrage de saint Optât, d'une étendue commune, est infiniment estimable ; outre les notices historiques qu'il contient, il expose avec beaucoup de clarté, de précision et de justesse plusieurs points essentiels de la doctrine cathohque, et donne une foule de détails pratiques d'une grande valeur.
Il dit, en parlant de l'Eghse visible, sur l'unité de laquelle il insiste en divers endroits' : « Que devient donc la propriété de ce nom de catholique , puisque l'Eglise est appelée catholique par la raison qu'elle est répandue partout? Si, comme vous le prétendez, elle est renfermée dans un étroit espace (comme la secte donatiste), que devient le mérite du Fils de Dieu^? » Il énumère cinq caractères de l'Eglise, qu'il présente sous l'emblème d'une chaire, d'un ange, d'un esprit, d'une source et d'un sceau. Il dit du premier : « Yous ne pouvez nier que vous ne sachiez que la chaire épiscopale a été donnée à Rome, premièrement à Pierre, en laquelle a été assis Pierre, le chef de tous les apôtres, qui a été pour cela appelé Céphas; c'est dans cette chaire que l'unité devait être gardée par tous les fidèles, afin que les autres apôtres ne pussent pas s'attribuer la chaire, et que celui-là fût tenu pour pécheur et pour schismatique qui élèverait une autre chaire contre cette chaire singulière *. » Sous la figure de l'ange, il entend les évêques des Eglises particulières : ils sont au-dessus des prêtres, et les prêtres au-dessus des diacres. L'Eglise n'en est pas moins sainte pour renfermer des pécheurs dans son sein\
On connaît ce mot de saint Cyprien : Non est respttblica in Ecclesia, sed Ecdesia in republica, lib. III, n. 3. En disant cela, il n'entendait pas établir un principe général ; il voulait simplement exposer un fait existant de son temps, la situation extérieure de l'Eglise sous Constance et Julien. (Voyez le Droit canon de Phillips.)
Ue l'homme, saint Optât enseigne qu'étant naturellement
' Lib. II, n. I. - « Ibid. — * III, l. - ^ VII, 2.
faible et imparfait , il a besoin de la grâce : Est christiani hominis quud honum est velle, et in eo quod hene volnerit currere; sed homini ?ton est datum perficere, ut post spatia, quse débet homo implere, restet aliquid Deo, iibi deficienti suceurrat, quia ipse solus est perfectio, et perfectus solus Dei Filius (jhristùs '.
Trois choses sont nécessaires à la validité du baptême : Prima species est in Trinitate, secunda in credente, tertia in opérante. Les deux premières, lopération de Dieu et la foi dans celui qu'on baptise, sont indispensables. L'indignité du ministre ne nuit pas à la validité du sacrement, car « les sacrements sont saints par eux-mêmes et non par les hommes ^ » Si la foi est nécessaire, c'est seulement aux adultes; le baptême des enfants est aussi valide.
Optât reconnaît clairement la présence de Jésus-Christ dans l'Eucharistie, où nous devons lui offrir nos adorations. 11 mentionne divers usages qui se rattachent au sacrifice : on l'offre sur un autel, on y emploie des cahces, qu'il appelle « des porteurs du sang du Christ; » TEglise l'offre sur toute la surface de la terre.
Il traite aussi des cérémonies usitées dans la pénitence publique, de la virginité, qu'il appelle consilium et spirituale nuhendi genus, du culte des reliques.
Son style, comme on l'a vu lorsqu'il caractérise le donatisme, est vigoureux et expressif, mais il manque d'élégance et d'harmonie ; ses expressions sont un peu acerbes, quoique modérées encore si on les compare au langage des donatistes. Les interprétations allégoriques semblent déplacées dans un ouvrage de discussion dogmatique. Pour juger de son mérite, il suffit de savoir que saint Augustin renvoie au travail d'Optat contre Parménien ceux qui désirent connaître à fond la querelle donatiste. Fulgence le place à côté de saint Augustin et de saint Ambroise.
"i II, 20. Pour bien saisir ce passage, il faut savoir qu'Optât entend par perfection la sainteté parfaite, la perfection morale exempte de tout péché même véniel; c'est là ce qu'il appelle la « chose de Dieu. » Ainsi le velle et le currere du chrétien se rapportent seulement à une moindre perfection, celle qui n'exclut pas les fautes vénielles. Or, ce « vouloir » et ce « courir » ne sont pas le propre de tout « homme, » mais de « l'homme chrétien, » hominis christiani. Voy. Woerter, op. cit.