Ouvrages interpolés
i. Epistolâe II decretales,T[)\a.céeii en tête des décrétâtes du faux Isidore. Pour prouver qu elles sont apociyphes, il suffit de dire que la première rapporte la mort de saint Pierre à l'année 67 ou 68, tandis que saint Jacques, évèque de Jérusalem, était déjà mort en 62. Quant à des Epîtres décrétales, il n'en existait pas avant le pape Sirice (385-398). Ces lettres n'en sont pas moins fort belles ; on y trouve de pressantes exhortations à différents membres de la hiérarchie et à des princes chrétiens, des conseils sur diverses pratiques religieuses.
2. — 85 Canones apostolorum el constitiiliones , o^râ^m, apostolorwn, libri VIII, gr. éd. Uelzen, Schvverin et Rostock, 1853; gr. éd. de Lagai'de, Lips., 1862. Le même a édité un texte syriaque un peu plus court, Didascalia apost., Syr., Lips., 1854. Ces prétendues Constitutions apostoliques appartiennent encore moins à Clément de Rome , bien que le Ca7io apostolorum 85 les assigne îi un Clément, sans autre indication'. Ils sont le plus ancien recueil des prescriptions liturgiques et canoniques, des coutumes religieuses de la lin du deuxième siècle et du commencement du troisième; ils furent probablement compilés par plusieurs auteurs de Syrie jusqu'à l'an 320. (^Les livres I-VI forment un corps d'ouvrage complet et sont intitulés AioaTxa/.r^. y.7fjouv,r,. Les matières ne sont pas ordonnées en un tout systématique, et se succèdent dans l'ordre suivant : questions de morale générale (livi'e I" i ; devoirs et qualités des prêtres (livre II); des veuves, du baptême et de l'ordination (livre III i; des martyrs et des jours de fête (Y), des hérésies, du célibat, où l'on attrii)ue aux apôtres des règlements particuliers. Au livre YI, tous les apôtres sont réunis en concile pour donner des instructions à leurs successeurs; c'est probablement à cette partie seulement que les auteurs ont voulu rattacher le titre de l'ouvrage, au lieu d'attribuer l'ouvrage tout entier aux apôtres. Les livres YII et YIII, sur le culte divin et les cérémonies à observer dans l'administration des sacrements, ont été ajoutés plus tard. La description de la liturgie des apôtres ^célébration de 1 Eucharistie) est assurément la partie la plus agréable et la plus
^ Pbolins. Bihliuth., cod. 11"2 et 113.
intéressante. Il en faut dire autant des Canons des apôtres; les règlements des constitutions y figurent sous forme de canons, qui en sont un extrait.
Voyez les excellents travaux de Drey, intitulés : Nouvelles recherches sur les constitutions et les canons des apôtres , Tubingue, 183iî, et Biekell, Histoire du droit ecclésiastique, Giessen , I8i3-I8i0, t. 1, p. ,V2 et suiv. On trouvera d'autres renseignements dans Haneberg, Canones sancti Hyppob/ti arabice, Munich, 1870. Ces Canons sont identiques en partie pour le texte et totalement pour le fond au huitième livre des Constitutions apostoliques .
3. Homiliœ démenti nse- XX, éd. Dressel, Gottingue, 1853, et dans Migno, t. II. La vingtième homélie et la fin de la dix-neuvième ont été récemment découvertes à Rome, dans un Code Qttobon., par Dressel; éd. Lagarde, Clementina, Berol, 1865.
i. Recognitiones liôri X. Il n'en existe qu'une traduction latine. On les trouve aussi dans Gersdorf : Bibliotheca Patrum latinorum, t. I, et YEpitome Clementinoruni de actibus, pere- (/rinationibus et preedicationibus sancti Pétri ad Jacobum Hierosolym. episcopum, éd. Dressel, Lips., 1855; éd. 2% curante Wiseler, extrait des deux précédents ouvrages.
Ces trois écrits, qui ont été commentés de nos jours à différents pouit de vue. ne sont que des recensions diverses d'un ouvrage religieux et identique contenant l'histoire de Clément à la recherche de la vraie religion.
Dans la première homélie, saint Clément, qui était issu d'une famille considérable de Rome, raconte ce qui suit : « Dès ma première jeunesse j'ai été tourmenté par des doutes qui avaient envahi mon àme. je ne sais comment : cesseraije d'exister après ma mort et personne ne se souviendra-t-il plus de moi quand le temps infini aura plongé dans l'oubli toutes les créatures humaines? Tout sera aussi bien que si je n'était pas né. tjuand le monde a-t-il été créé et qu'y avaitil avant que le monde fût? S'il est de toute éternité, il durera aussi éternellement. S'il a eu un commencement, il aura aussi une fin. Et qu'y aura-t-il de nouveau après la fin du monde, sinon peut-être le silence de la mort? Ou bien y aura-t-il quelque chose qu'il est maintenant impossible de concevoir?
» Tandis que je portais conslamment avec moi ces sortes de
pensées, sans savoir d'où elles venaient, j'en étais fort tourmenté, j'en devenais pâle, je maigrissais ..., et ce qu'il y a de plus affreux, c'est que, quand je voulais me débarrasser de ce soin comme d'une chose inutile, cette souffrance se réveillait au fond de moi-même avec une vigueur nouvelle, et j'en éprouvais une grande tristesse ; j'ignorais que cette pensée était un guide excellent qui me conduisait à la vie éternelle, ainsi que l'expérience me l'a montré plus tard; et alors j'en rendis grâce à Dieu , qui dirige toutes choses , car cette pensée qui me torturait dans le principe m'obligea à m'enquérir des choses et à trouver la paix. Et quand cela fut arrivé, je plaignis le malheur de ces hommes que dans le principe je courais risque d'estimer heureux dans mon ignorance.
» Après avoir vécu dans ces pensées depuis mon enfance, je fréquentai les écoles des philosophes afin d'avoir quelque chose de certain ; mais je ne vis autre chose qu'édifier, puis renverser des doctrines, des luttes et des contre-luttes ; la victoire appartenait tantôt à celui qui démontrait que l'âme est immortelle, tantôt à celui qui disait qu'elle est mortelle. Quand la première thèse l'emportait, je me réjouissais ; quand c'était la seconde, j'étais abattu. Ainsi ballotté de çà et de là par des doctrines contraires, je dus constater que les choses ne paraissent pas telles qu'elles sont en elles-mêmes, mais telles qu'elles sont exposées par celui-ci ou par celui-là. Mon vertige ne fit que s'accroître et je soupirais du fond de mon âme.
» Incapable d'arriver par ma raison à une conviction ferme et certaine, je songeais déjà à me rendre en Egypte, ce pays des mystères, pour y chercher un magicien et lui demander si, pom- une grande somme d'argent, il pourrait m'évoquer un esprit. L'apparition d'un esprit m'aurait donné la preuve sensible de l'immortahté de l'âme et une certitude que j'aurais acquise par une vue personnelle; nulle démonstration n'aurait pu désormais l'ébranler. Cependant les représentations d'un philosophe avisé m'empêchèrent de chercher la vérité par des moyens illicites, qui n'auraient pu me procurer la paix de l'âme.
» Tandis que j'étais sans cesse agité de ces pensées et d'autres semblables, cette nouvelle retentit sous le règne de l'empereur Tibère avec une précision croissante : Dans la Judée est apparu, investi d'une doctrine di\ine et de la vertu
des miracles, un prophète, le Fils de Dieu, qui promet la vie éternelle à ceux qui mènent une vie pieuse et sainte , qui quittent le mal et pratiquent le bien, et annonce aux autres des châtiments sans fin. Je me résolus aussitôt, dès que j'aurais mis ordre à mes affaires, de me hâter vers la Judée. Mais quand je me fus enfin embarqué, poussé par des vents contrah'es, j'arrivai à Alexandrie au lieu d'arriver en Judée. Impatient de trouver quelqu'un qui aurait vu le Fils de Dieu, je fut conduit à un Hébreu de la Judée, Barnabe de nom, qui racontait, et qui m'apprit ù moi-même, non dans un discours habile, mais dans un simple récit, ce qu'il avait vu et entendu de la doctrine et des actions du Fils de Dieu, sans se laisser interrompre par les railleries et les injures des philosophes. Et moi, me tournant vers eux, animé d'un zèle invincible, je leur dis : C'est avec raison que Dieu ne vous permet pas de connaître son impénétrable volonté : il a prévu que vous en seriez indignes, » etc.
Barnabe étant parti le lendemain, Clément ne tarda pas à le suivre. A Césarée de Straton, Barnabe le présenta à Pierre, le plus excellent des disciples du grand Prophète, qui l'instruisit aussitôt sur les questions qui l'inquiétaient le plus : si l'âme est immortelle, si le monde a été créé, s'il restera tel qu'il est ou s'il sera transformé en un monde meilleur, ce qui est juste et agréable à Dieu. Le reste, il l'apprendra le lendemain, quand Pierre discutera avec Simon le Magicien. Ce dernier ayant renvoyé la discussion au lendemain, Clément fut instruit avec seize autres personnes. Cette instruction , ici comme plus loin, s'écarte en bien des points de la vraie doctrine chrétienne; cependant Simon y est traité de faux docteur et de charlatan.
Dans la discussion suivante, Homél. in, on démontre contre Simon qu'il n'y a pas plusieurs dieux, mais un seul Dieu véritable, c[ui a créé le monde ; que le Fils de Dieu, envoyé par lui, est le vrai prophète sans lequel nul ne peut arriver à la doctrine du salut. Simon, se voyant vaincu, prit la fuite. Viennent ensuite les instructions, les colloques religieux de saint Pierre avec Apion, à Tyr, à Tripolis et autres villes de la Phénicie. Dans le cours de sa mission à Antarade, Pierre présente à Clément, d'une manière inopinée, sa mère Mattidia. gravement éprouvée et en proie à de vives souffrances, qu'il
guérit miraculeusement ; puis à Laodicée les deux frères Faustin et Faustinien, qu'on croyait morts, et enfin leur père Faustus, qui avait disparu sans laisser de traces, Homél. iv-xv. Après plusieurs entretiens avec les membres réunis de cette famille, Pierre soutient encore à Laodicée une conférence d'un jour avec Simon le Magicien, Homél. xvi-xix. Après quelques conversations privées, nous arrivons au récit final, Homél. xx. où il est dit que Faustus, encore chancelant, sous prétexte de visiter deux amis d'Antioche, s'aboucha avec Simon, qui lui aurait couvert la figure d'un enduit magique, afin qu'il ne fût pas persécuté par les autorités du lieu, car Simon avait excité à Antioche un grand soulèvement contre Pierre. Quand Faustus s'en retourna avec un tel visage, sa femme et ses fils effrayés ne voulurent ni le reconnaitre ni le recevoir avant que Pierre leur eût affirmé que c'était leur père Faustus. Sur son aveu et son repentir, Pierre lui promit de lui -rendre sa première figure s'il voulait, avec son visage actuel, déclarer devant les Antiochiens ameutés, que Simon avait menti à Pierre, par conséquent qu'ils devaient déposer la colère qu'ils avaient contre celui-ci, car il était le véritable apôtre du grand Prophète envoyé de Dieu pour le salut du monde. S'il parvenait à trouver créance auprès des Antiochiens et à leur faire désirei le retour de Pierre, il lui enverrait un messager ; Pierre se hâterait d'aller à lui et de lui enlever son faux visage. Pierre retourna effectivement à Antioche, et ainsi se termine le roman.
Les Récognitions, dont nous n'avons maintenant que la version ou l'élaboration latine de Rufin d'Aquiléc et depuis peu une version syriaque, sont pleinement d'accord avec ces doctrines, ces noms, ces heux et ces événements, d'après la confrontation faite par Uhlhorn'. Quant au titre, il a été probablement choisi conformément à cette explication donnée par Aristote dans son Art poétique, que dans un drame il faut appeler récognition, «vayvwoiTv-ôç , l'entrevue d'amis ou de parents qui ont été longtemps séparés : ce qui indiquerait que Clément a revu ses parents et ses frères.
Malgré l'accord étonnant qui règne entre ces deux ouvrages,
• Les Homélies el le^ Hi-coijnitwns de Ciémcal de Rome, Goetlingeii. 18bi, p. 386.
on y trouve des divergences très-importantes. Quant à la priorité d'origine et de valeur, on l'assigne tantôt au premier, tantôt an second. Aujoiirdhni, après de nombreuses hésitations, on l'attribue aux Homélies, qui ont ici le sens de ■AripityiiaTa et Stoù.tlti;\ Un titre plus exact encore serait celui-ci : Extrait des sermofis de saint Pierre par Clément. Le style des Homélies est plus précis et plus original ; celui des Réeofjnitions plus diftus et plus embarrassé, ainsi qu'il arrive quand on veut imiter les pensées d'autrui. Yoici une autre raison plus décisive : dans les Homélies, c'est la doctrine qui occupe le premier rang; dans les Récognitions, c'est le récit, bien qu'il ne dût ser^^r que d'enveloppe ; le fond du récit se détache librement des discours, en sorte que les discours intercalés dans les Homélies font prest[ue totalement défaut. Cependant l'opinion d'Uhlhorn est que les Homélies elles-mêmes ne sou! pas tout-à-fait originales, mais qu'elles ont été élaborées sur un canevas qui aurait disparu (vers loO"*.
En ce qui est de la doctrine, on admet assez généralement qu'elle n'est pas chrétienne dans une foule d'endroits des Récognitions, mais qu'elle est plus orthodoxe et plus saine dans les Homélies. Non-seulement l'auteur y enseigne un anthropomorphisme grossier, Hom. xvu, nie l'éternité des peines pour les damnés, Ho7n. m, ch. vi, place la révélation et les moyens de salut sous la loi mosaïque au même rang que les moyens de salut de la loi nouvelle, mais il est prouvé par de nouvelles recherches qu'en dehors du gnosticisme égyptien (philonien) et syrien ; persan f, qu'on connaissait déjà, sa doctrine recèle un système gnostique à la fois judaïque, stoïcien et panthéiste, parfaitement accusé, l hlhorn a cbessé dans un tableau une excellente revue de sa théorie des syzygics, et il a prouvé que les formules de l'auteur sont empruntées aux stoïciens.
Relativement au but que se prupusait linvenleur, d'après son système, aujourd'hui parfaitement connu, système qu'on a qualifié de gnosticisme ébionite, il est assez évident qu'il a travaillé au service et pour la diffusion de l'ébionitismc, et qu'il a attribué son factum à Clément de Rome, pour en mieux assurer le succès. Contrairement à une opinion (|ui était
' Voye/C huiiu'liv i, cb. xx..
autrefois presque universellement admise, Uhlhorn pense que ces fragments proviennent non de Rome, mais de la Syrie orientale, et quant au canevas qui, selon Lehmann', a servi pour les trois premiers livres des Récognitions, il aurait été composé vers l'an 150, puisqu'on y combat déjà le marcionisme, que les Homélies se sont répandues après 160 et les Récognitions après 170.
Les ouvrages récents sur ce sujet sont indiqués dans l'excellent travail de Uhlhorn.
On comprend par ce qui précède que les orthodoxes comme les hérétiques aient publié, sous le nom de Clément de Rome, des ouvrages provenant de Rome et d'autres provenant de la Syrie.
Doctrine et style de la première Epître aux Corinthiens.
Cette lettre nous présente un bel exemple de la méthode d'enseignement usité dans les premiers âges du christianisme. Les doctrines et les conseils y sont ordinairement appuyés par des traits historiques ou par de longs passages dont la plupart sont empruntés à l'Ancien Testament confirmé par le Nouveau et par différents points du dogme catholique.
1 . Sur l'inspiration des Ecritures divines : « Scrutez avec soin, dit l'auteur, les saintes Ecritures, ce sont les vrais oracles de l'Esprit saint » (ch. xlv").
2. Au chapitre xlu, il énumère successivement les trois personnes de la sainte Trinité : « Dieu, le Seigneur Jésus- Christ et le Saint-Esprit, » et au chapitre xlvi : « N'avons-nous pas un Dieu et un Christ ? L'esprit qui a été répandu sur nous n'est-il pas un esprit de grâce et une vocation en Jésus- Christ ? »
3. Dans l'application qu'il fait à Jésus-Christ du passage de saint Paul aux Hébreux, i, 3; iv, 13, il dit du Christ qu'il est « la splendeur de la majesté divine, » et élevé au-dessus de tous les anges.
i. Il déclare que Jésus-Christ a souffert pour nous, et qu'il possédait la nature humaine dans toute sa plénitude : « C'est pour l'amom' de nous, dit-il, que Jésus-Christ Notre-Seigneur
i Lehmann, les Ecritures CUmenlmes, Gotha, 1869.
LES PÈRES APOSTOLlOrES. — S. CLÉMENT DE ROME. 43
a donné son sang- pour nous, sa chair pour notre chair, son âme pour notre âme. » « Jetons donc les yeux sur le sang de Jésus-Christ, et considérons combien il doit être précieux devant Dieu, puisqu'il a été répandu pour notre salut et qu'il a procuré à l'univers la grâce de la pénitence. » De plus, ce n'est point par notre sagesse, par notre piété, ni par aucune œuvre sainte, mais par la vocation et par la grâce de Dieu, que nous sommes justifiés. S'ensuit-il que nous devons renoncer à la charité? Non. Hâtons-nous plutôt d'embrasser toutes sortes de bonnes œuvres (ch. xxxu et xxxni).
0. Il inculque les œuvres delà pénitence et la confession des péchés (ch. vn, vni, li-lvh) ; « car il est meilleur à l'homme de confesser ses fautes que de tomber dans l'endurcissement du cœm' » (ch. li). « Yous donc qui avez été les fauteurs de la révolte, soumettez-vous aux prêtres et acceptez la correction comme une pénitence >^ (ch. lvh).
6. Le dogme de la résurrection des corps est confirmé, ainsi que dans saint Paul, par un grand nombre d'exemples puisés dans la nature, et surtout par le prétendu rajeunissement du phénix au bout de cinq siècles (ch. xxiv-xxvi).
7. L'auteur, d'après le but qu'il se proposait, traite surtout de l'EgUse et de la hiérarchie divine. L'Eglise, aux yeux de saint Clément, est le corps unique et indivisible du Chi'ist ; il n'est point permis de le lacérer ni de le désunir ' ; ceux qui demeurent séparés de lui sont voués à la damnation^; l'Eglise se compose du clergé et des laïques : « Au pontife suprême sont confiés des fonctions particulières ; les prêtres ont reçu une place distincte, et les lévites ont des offices spéciaux à remphr; le laïque est assujéti aux prescriptions des laïques» \ch. xl). Saint Clément, il est vrai, emploie encore indistinctement les termes d'évèques et de prêtres (iTrîTx.oTrot, no-.TZ-j-iooi) ; mais il n'en admet pas moins trois ordres hiérarchiques distincts les uns des autres et comprenant les évèques, les prêtres et les diacres (ch. xlh et xliv ; cf. ch. XLvn et Lvn), qui correspondent aux trois ordi'es de l'Ancien Testament '
' "Iva Tt 5i£Xxo(A£V xat o:'}.rsT:ii>\i.vi xà ai/r, tov Xpia-ovi, /.ai ni7.'j'.i(,o\iv4 Tipo; lè 7wixa iSiov, c. XLVL
* "Ajxeivôv ÈTctv Ou.ïv bt tw 7:ot[xvt'w toÙ Xp'.TCOÎi li.'.y.ço'jç xal :>,>,OYÎ[Aoy; £vpïW,vai. •?; /a9'y7t£poy T)v ôoxoûvTaç èxpi^tiva'. D.ttîoo; aOtov, c. LVII.
' Il est vrai qu'à coté de r;YoOjA£-/o', et de nporiyoûj^.evo'. ilmmoi^Q'.), ou trouve
indiqués au chapitre xl. La hiérarchie n'est point d'origine humaine, mais d'origine divine ; il ne saurait donc être permis de déposer les chefs légitimement appelés et accrédités (ch. xsxix). Ces chefs, au temps de saint Clément, étaient nommés avec le concours des fidèles, rj-j-jvjBw.r.iù.'jr.i; -»;; 'Ex.z/yjTto:; îrâoTjî, consentiente wiiversa Ecclesia (c. xliv).
8. Enfin, l'invitation faite par les Corinthiens à l'EgUse de Rome, de mettre un terme à leurs dissensions dans un temps où l'apôtre saint Jean vivait probablement encore, de même que la réponse de l'évêque saint Clément, est une preuve décisive de la primauté de l'évêque de Rome sur toute l'Eglise.
Le style de cette lettre semblait à Photius plein de simplicité et de force, et tout-à-fait dans la manière ecclésiastique [Bibliotli., cod. 113).
§ 13. L'Epîtrc ratiioliqne de saint BaruaW^.
Voir les Prolégommes de (jutt'lk'r, Gallaiidi, JacubsoD, Héfelc el Dressel.
La lettre catholique de saint Barnabe ce-itto).;; -MMuTt-r,]^ en vingt -deux chapitres, était demeurée jusqu'ici incomplète ; le commencement, c'est-à-dire quatre chapitres el demi, n'existait que dans une traduction latine gravement altérée, lorsque Tischendorf découvrit le texte grec complet dans un manuscrit qui a été reproduit par Dressel, avec des variantes iPatrcs apost., éd. 2% Lips., 186:]').
Dès la plus haute antiquité chrétienne, cette lettre avait été attribuée à un pcrsoimage souvent mentionné dans les Actes et dans les Epitres de saint PauP, à Barnabe, compagnon et
aussi, ch. I el XXII, Tîp s<78û-c£poi ; mais il est difficile que dans ces deux endroits 7rp£.7oÛTEpoi désigne les chefs de rEudise: il s'applique plutôt à des personnes âgées, pnr opposition aux jeunes personnes, vio-.:, mentionnées dans le contexte. — Sur l'explication du diflicile passage qui commence le chapitre xliv concernant les relations des apôtres et des chefs institués yiar eux : Kai [xîTaH-J £7t'.voaf,v SsowxaTiv (àTiÔTTo/oi", consulter Nolte dans la Reçue de théolorj. cath.. par Scheiner, Vienne, 1853, p. ilî^!. el lléfelé, les Pères opisloliquc^s.
' Clem. Alex., Siroiii., 1!, vi, vu. xv. xvn, xx : V, vni, x, xvii ; Orig., Contra Cels.,ï, lxiu; Deprincip.. III, ii ; Euseb., Hist. eccl., III, xxv ; VI, XIV ; Hieron , Calai., c. vi. — - Hilgenfeld l'a aussi reproduite avec les variantes dans son A"or»»i Testamciilum extra cannnew. fascic. it. — ^ Act., IX, 27; II, \2, 2o; xiv, 13; xv, 2: I Cor.,- ix. 6: Gulat.. ii. 1. 13: Col. iv. 10; P/t/Ze/H., 2[.
LES PÈRES APOSTOUOTIKS. — S. BARNABE. io
coUaboraleiir de saint Paul, et qualifié aussi du litre d'apôtre. Originaire de Chypre et connu d'abord sous le nom de Joses, il avait reçu des apôtres h\ surnom de Barnabe (FUs de la CoiisoJathn ou du Discours inspiré). Comme saint Marc, son cousin et son compagnon, après s'être d'abord séparé de saint Paul, se trouvait de nouveau avec lui en l'an 62 ', on a suppose que Barnabe était déjà mort à cette époque. D'après le calcul de Mazochius, sa mort ne serait arrivée qu'en l'an 70, tandis que, selon les données obscures et incertaines d'actes de martyrs d'une date postérieure 'Acta eA passio Barnahœ in Cypro), elle aurait eu lieu dès l'an 53, Tkî ou o7*.
Les célébrités scientifiques de l'Eglise au troisième siècle, Clément d'Alexandrie et Origène, nhésitent pas à attribuer cette lettre au Barnabe dont nous parlons, sans toutefois la placer au même rang que les écrils des apôtres. Eusèbe lui-même et saint Jérôme n'ont pas révoqué en doute son authenticité; si le premier la classée parmi les «vTiXsyôr/sva, et le second parmi les écritures apocryphes, cela signifie simplement quelle n'a point dautorité canonique, qu'elle ne fait pas partie des écritures canoniques du iSouveau Testament. Saint Jérôme avouait lui-même qu'elle contribuait « à l'édification de l'Eglise, » ad xdificationem Ecclesiœ. Dans le manuscrit du Sinai retrouvé par Tischendorf, elle figure, au contraire, après les écritures canoniques.
Si favorables que soient ces témoignages extrinsèques, l'authenticité de notre lettre a été contestée, dans les temps modernes, par des cathoUques et par des protestants, notamment par Noël Alexandre et dom Cellier, Hug et Héfelé* Reithmayr et Kayser, et l'on a soutenu comme probable qu'elle avait été écrite après coup par un juif christianisant d'Alexandrie, son homonyme. Voici les arguments que l'on invoque : 1 . Non-seulement, cette épître n'a pas été insérée au canon du Nouveau Testament, mais elle a été traitée quelquefois d'apocryphe. 2. Dans certain passage, il est dit formellement ^ch. xvi) qiî'elle a été composée après la ruine du temple de Jérusalem (an 70 après Jésus-Christ), alors que l'apôtre Barnabe était sans doute déjà mort. 3. L'auteur, dans
' Coloss., IV, 10; cf. I Pierre, v, 15; // Tim., m, \\. ~ » Cf. Héfelé, Lettre circulaire de Barnabe, p. 31-37 (en allemand). — 3 Héfelé, l'Epilre de Barnabe, nouvellemont examinée et commentée. Tub., 1840.
l'explication allégorique de quelques passages de l'Ancien Testament, dont quelques-uns même sont apocryphes, comme au chapitre xxn du IV^^ livre d'Esdras, a critiqué et tourné en ridicule des institutions juives dignes de respect, tandis que le Barnabe de saint Paul, son compagnon de voyage, s'est au contraire montré trop indulgent envers les judaïsants, Gai, n, 13. 4. Enfin, cette lettre contient un grand nombre d'allégories et de récits fabuleux empruntés à l'histoire natui-elle (tels que l'histoire du renard, de la hyène, de la belette), allégories ineptes et par trop étrangères à la simplicité de la diction apostolique.
Mais on peut dire aussi, sans faillir au respect dû aux plus anciens témoignages, que le fond de cette lettre offre de grandes analogies avec TEpître aux Hébreux ; elle se propose, comme celle-ci , de rattacher définitivement au christianisme les judéo-chrétiens', toujours fort entichés delà lettre de l'ancienne loi, en citant et en interprétant les points de l'Ancien Testament qui ont trait à son sujet. Dans ce but, il s'efforce de démontrer que lAncien Testament n'était, par son caractère même, qu'une préparation à Jésus-Christ; puis il commente, d'après le système d'interprétation allégorique usité depuis Philou, les textes qu'il allègue à lappui de sa thèse*.
Nous avons déjà répondu plus haut aux deux premières objections. Quant aux difficultés qui font l'objet de la troi-
< Kayser soutient que la lettre est adressée à des païens christianisants, p. 39-Sl. C'est aussi le sentiment de Reithmayr, IntroducL à l'Epitre de Barnabe, dans la traduction des Pères apostoliques de Mayer. — Cependant, on ne comprend guère que si l'auteur se fût adressé à des païens, il fût entré, au sujet du judaïsme, dans des détails que les païens devaient ignorer.
* La plus forte allégorie est dans l'explication du nombre 318, au chapitre IX. Ce nombre 318 est rapporté par l'auteur au chapitre xvii, 26, 27, de la Genèse, où il est dit qu'Abraham circoncit 318 personnes de sa maison. « Considérer, dit l'auteur, quelle lumière il avait sur cela : premièrement, il y a 18 et ensuite 300. — 10 se marque par un iota et 8 par un éta, et ces deux lettres forment le commencement du nom de Jésus ; et parce que sa croix, source de toute grâce, a la figure d'un tau, qui sert aussi à exprimer le nombre de 300 , c'est pour cela qu'Abraham emploie ce nombre de 300. Ainsi, les deax premières lettres expriment le nom de Jésus, et la troisième sa croix. » Héfelé [Lcllre circul. de Barnabe, p. 84), après avoir cité l'allégorie outrée dont Barnabe se sert pour exphquer le chiffre 318 (c. ix\ en rapporte une autre de Philon plus excessive encore.
sième, il esl étrange, dirons-nous d'abord, que les anciens théologiens, tels que Clément d'Alexandrie, Origène , etc., n'en aient point été frappés, ou du moins qu'ils y aient moins insisté que les modernes. Il nous semble, ensuite, que si l'on y regarde de près, si l'on considère le but que l'auteur avait en vue, on sera moins choqué de certaines particularités. Sur la quatrième difficulté, relative aux excès de l'interprétation allégorique, nous dirons : 1 . qu'on en voit déjà des exemples dans VEpitre aux Galates, iv, 22-20, et dans plusieurs endroits de YEpitre aux Hébreux de saint Paul; 2. qu'il faut avoir égard aux lecteurs familiarisés avec l'exégèse allégorique et vague de Philon. Ou remarque en effet, dès l'introduction, que l'auteur a surtout voulu se placer au point de vue de ces sortes de lecteurs : « Je me propose, dit-il, comme l'un d'entre vous, de vous offrir quelques courtes explications « (ch. i) ; puis il ajoute d'un ton légèrement satirique : « Je ne vous écris avec autant de simplicité que pour me rendre intelligible » (ch. vi). Et ailleurs : « Passons encore à une autre méthode d'enseignement et d'instruction » (ch. xvnij. *
Ces diftérents endroits s'éloignent tellement de la simplicité qui règne dans la préface (ch. i-v) et dans la conclusion (ch. xvui-xxi) , où l'on reconnaît si bien la manière et le cachet de l'auteur, qu'on croit entendre, malgré soi, deux voix entièrement différentes, et que Schenkel a cru à une interpolation des passages intermédiaires, qui font avec le reste un si étonnant contraste'.
Enfln, nous croyons pouvoir fortifier encore notre opinion par cette remarque, évidemment satirique, qui termine le chapitre ix, où , après avoir interprété le passage suivant d'après la méthode d'interprétation allégorique poussée aux dernières limites : « Abraham circoncit trois cent dix-huit personnes de sa maison, » l'auteur ajoute : « Jamais personne n'a reçu de moi une doctrine plus véritable; je sais du reste que vous en êtes dignes ; » et à la fin du chapitre x : « Nous qui avons l'intelligence parfaite des commandements, nous vous prêchons les propres pensées du Seigneur. »
Quant aux récits fabuleux d'histoire naturelle, sur lesquels l'auteur insiste si fort, ils ne passaient point pour tels à cette
' Ullmann, Etudei et critiques, 1837, p. 632-686.
époque; car ils sont admis comme vrais dans les ouvrages d'histoire natm'elle , tels que ceux de Pline et de Clément d'Alexandrie.
On objecte encore contre l'authenticité de cette lettre le passage suivant, où l'auteur dit (ch. v) en parlant des apôtres : (( Le Soigneur a choisi des hommes souillés de toutes sortes de péchés, » eJorjit Dominns liomrnes onmi peccofo iniquioros. Mais saint Paul lui-même a tenu im semblable langage ^ Une telle expression n'est guère explicable que dans la bouche d'un homme apostolique, qualifié lui-même du titre d'apôtre ; un simple chrétien ne se serait point permis de parler de la sorte. On voit par là à quoi se réduisent les doutes élevés contre l'authenticité de cette lettre. Nous dirons de plus que les parties qui sont écrites dans le goût de l'auteur renferment beaucoup de passages dont la beauté rappelle celle des Epîtres des apôtres.
« Je vous salue, mes chers fils et mes chères fdles, dans la paix et au nom de Jé.sus-Christ,qui nous a aimés. Sachant que ï)ieu par sa miséricorde vous a donné avec abondance ses dons excellents, et que vous avez été assez heureux de recevoir la grâce nécessaire pour marcher dans le bien, je suis comblé de joie, et je ne cesse de me féliciter moi-même dans la ferme espérance que je conçois de mon salut; puisque je vois que l'Esprit saint vous a été donné par Celui même qui est la source féconde de tous les dons. Ainsi, dans la pleine conviction où je suis qu'en vous prêchant l'Evangile, j'ai eu le bonheur de vous faire entrer dans les voies droites du Seigneur, je m'efforce, si je le puis, de vous aimer plus que moi-même, parce que la grandeur de la foi, l'amour et l'espérance de la vie futui'e sont des dons que vous avez reçus de Dieu même. Pensant donc que si je vous faisais part des grâces et des lumières que j'ai reçues, je pourrais me faire un trésor de mérites devant Dieu en m'acquittant envers vous du ministère dont il m'a chargé, je me suis hâté de vous écrire en peu de mots pour vous affermir de plus en plus dans la foi, et vous faire entrer dans l'intelligence des mystères de Jésus-Christ. Dieu a établi trois moyens pour le salut des hommes : l'espérance d'une vie éternelle et bienheureuse, le
^ ICoi-., XV, iO; / Thn., i, l.!. 14.
commencement d'une vie sainte, et la consommation de nos travaux dans le ciel ; car Dieu nous a fait connaître par ses prophètes qui nous ont précédés ce qui doit arriver un jour. Puis donc qu'il a parlé, cherchons à nous avancer de plus en plus dans la connaissance de ses mystères sublimes ; pour moi je vais vous en développer ici un petit nombre, qui vous combleront de joie : ce que je ferai, non en m'érigeant en maître des autres , mais comme étant Tun d'entre vous (ch. 1").
» Puis donc que les jours sont mauvais et que l'ennemi de notre salut exerce son empire sur le siècle présent, nous devons rechercher avec soin les voies du Seigneur. Or, la crainte et la persévérance sont comme les gardiennes de notre foi : la patience et la continence nous soutiennent dans le combat ; si elles nous conservent intacts pendant que nous défendons les intérêts de Dieu, la sagesse, l'intelligence et la science seront notre partage. Or, Dieu nous a fait connaître par tous ses prophètes qu'il ne retire aucune utilité de nos victimes, de nos sacrifices et de nos oblations, lorsqu'il dit : « Qu'ai-je à faire de cette multitude de victimes? » Et il dit dans un autre endroit : « Qu'aucun de vous ne fasse tort à son prochain et n'emploie contre lui aucun faux sei'ment. » Nous devons donc comprendre, selon les lumières que nous avons reçues, quelles sont les vues de miséricorde que Dieu, notre père, a sur nous, puisqu'il nous parle en la personne des Juifs, dans le désir qu'il a, qu'étant comme eux engagés dans l'erreur, nous cherchions les moyens de nous approcher de lui , car c'est à nous-mêmes qu'il dit : « Un cœur brisé de douleur est un sacrifice digne de Dieu, et il ne méprisera pas un cœur contrit et humilié. » Nous devons donc nous avancer de plus en plus dans la connaissance des choses du salut, de peur que l'ennemi ne trouve le moyen d'entrer dans nos cœurs, et qu'il ne nous séduise (ch. n).
HT. » Dieu leur dit encore sur cela : « Pourquoi vos jeûnes sont-ils accompagnés de querelles et de procès? le jeûne que je demande , dit le Seigneur, ne consiste point à faire qu'un homme afflige son àme pendant un jom", car quoique vous fassiez comme un cercle de votre tête en baissant le cou, que vous preniez le sac et la cendre, votre jeûne ne sera pas agréable au Seigneur. » — Mais voici ce qu'il ajoute : « Lorsque
VOUS jeûnerez, rompez les chaînes de l'impiété , déchargez de tous les fardeaux ceux qui sont accablés, renvoyez libres ceux qui sont opprimés sous la servitude, faites part de votre pain à celui qui a faim ; lorsque vous veiTez un homme mal vêtu, revêtez-le, et ne méprisez point votre prochain. Alors votre lumière éclatera comme l'aurore , vous recouvrerez bientôt votre santé ; votre justice marchera devant vous et la gloire du Seigneur vous protégera. Alors vous invoquerez le Seigneur et il vous exaucera, vous lui parlerez encore et il vous dira : Me voici ; si vous ôtez la chaîne du miUeu de vous, si vous cessez d'étendre la main contre les autres, de dire contre eux des paroles désavantageuses et que vous assistiez le pauvre avec effusion de cœur, » c'est en cela, mes frères, que Dieu a fait éclater ses soins charitables et sa miséricorde, en permettant que le peuple qu'il a acquis à son Fils bienaimé crût en lui avec simplicité; et ainsi, il nous l'a montré à tous, afin que nous n'allassions point cormne des prosélyles embrasser la foi des Juifs.
lY. » Il est donc à propos que je vous marque avec soin les choses qui peuvent nous servir de remèdes aux maux dont nous sommes menacés : ainsi éloignons-nous de toute injustice, haïssons l'erreur et le mensonge du siècle présent, et n'ayons d'ardeur que pour les biens de l'autre vie ; soyons attentifs à éviter la société des impies et des péchem's, de peur que nous ne les imitions dans leurs crimes.
» C'est pourquoi ne perdons point de vue les derniers jours ; car tout le temps de notre \ie et la foi même ne nous serviraient de rien si nous vivions dans l'iniquité et dans tous les crimes qui régneront alors, comme dit le Fils de Dieu : « Fuyons toute iniquité et haïssons-la. »
» Le Seigneur ne fait acception de personne dans les jugements qu'il porte contre le monde ; chacun recevra selon ses œuvres ; celui qui aura fait le bien en sera récompensé , celui qui aura fait le mal en recevra la punition.
n Sachez encore, quand vous verrez des signes et des prodiges parmi le peuple juif, que le Seigneur l'a rejeté. Prenons donc garde que nous ne soyons peut-être du nombre de ceux dont il est dit : '< Il y a beaucoup d'appelés, mais peu d'élus. »
» C'est pour cela que le Seigneur a bien voulu livrer son
corps à la mort, afin que nous fassions sanctifiés par la rémission de nos péchés, qui s est faite par lelfusion de son sang. Il a paru dans le monde revêtu d'une chair mortelle et a souffert pour accomplir les promesses qu'il avait faites à nos pères, pour se former un peuple nouveau et lui faire comprendre qu'après être ressuscité il viendrait juger le monde. »
Les derniers chapitres xix, xx et xxi sont consacrés à décrire les deux voies de la lumière et des ténèbres : l'une présidée par les anges de Dieu, l'autre par les anges de Satan.
XIX. « Yoici quelle est la voie de la lumière : si quelqu'un veut arriver au lieu destiné, il n'y peut parvenir que par ses œuvres, et voici les mo) eus qu'il faut prendre. Vous aimerez Celui qui vous a fait; vous glorifierez Celui qui vous a racheté de la mort; vous serez simple de cœur et riche des dons de lEsprit; vous ne vous joindrez point à ceux qui marchent dans la voie de la mort ; vous détesterez tout ce qui est désagréable aux yeux de Dieu ; vous haïrez toute hypocrisie ; vous ne violerez point les commandements de Dieu ; vous ne vous élèverez point, mais vous serez humble ; vous ne vous attribuerez point de gloire ; vous ne formerez point de mauvais desseins contre votre prochain ; vous ne vous confierez point dans vos propres forces ; vous ne commettrez ni fornication, ni adultère, ni aucune autre impudicité ; vous ne vous servirez point de la parole que Dieu vous a donnée pour exprimer quelque impureté que ce soit ; vous ne vous prévaudrez point en reprenant quelqu'un d'une faute ; vous serez doux, paisible, plein de frayeur des paroles que vous avez ouïeS; sans douter si elles auront leur effet ou non ; vous pardonnerez à votre frère ; vous ne prendrez point en vain le nom du Seigneur ; vous aimerez le prochain plus que votre propre vie; vous ne ferez point périr un enfant ni avant ni après sa naissance ; vous ne lèverez point la main de dessus votre fils ou de dessus votre fille, mais dès les plus tendres années vous les instruirez dans la crainte du Seigneur ; vous ne porterez point en^'ie au bien du prochain, et vous ne serez ni avare, ni voleur; votre cœur ne sera point attaché aux grands du siècle, mais vous rechercherez la compagnie des hum'oles et des justes ; vous recevrez comme des biens les accidents qui vous arriveront ; vous ne serez double ni de
cœur ni de langue, car la duplicité de la langue est un piège qui conduit à la mort ; vous serez soumis au seigneur et aux princes comme à l'image de Dieu, et vous aurez pour eux de la crainte et du respect ; vous ne commanderez point avec aigreur à votre esclave, ou à votre servante, qui ont en Dieu la même espérance que vous, de peur que vous ne perdiez la crainte de Dieu, notre maître commun, qui, sans avoir égard aux mérites de personne, est venu chercher ceux dont son esprit avait préparé les cœurs ; vous ferez part au prochain de tous les biens que vous possédez, sans vous imaginer que rien vous appartienne en propre , car si vous êtes en société pour les choses incorruptibles, combien plus y devez-vous être pour des biens corruptibles et périssables? Vous ne serez point prompt à parler, car la bouche est un piège de mort; vous serez chaste selon vos forces, et même au-dessus , si cela se peut ; évitez d'ou^Tir les mains pour recevoir et de les fermer pour ne point donner ; vous chérirez comme la prunelle de vos yeux tous ceux qui vous annoncent la parole du Seigneur jour et nuit ; vous aurez devant les yeux le jour du jugement tous les jours ; vous chercherez à voir les fidèles, et ^'ous vous appliquerez à les consoler par vos discours et par vos visites, mettant tous vos soins à contribuer au salut des âmes, et vous travaillerez de vos mains pour racheter vos péchés. Donnez sans hésiter et sans murmurer à quiconque vous demandera, et vous verrez que Dieu saura bien vous récompenser ; vous garderez les biens que vous aurez reçus de sa providence, sans les augmenter ni les diminuer. Que le méchant vous soit toujours en horreur; vous jugerez selon la justice; vous ne mettrez point la division parmi vos frères, mais vous procurerez la paix entre ceux qui sont en contestation; vous confesserez vos péchés, et vous ne vous présenterez point devant Dieu pour le prier avec une conscience impure et souillée. Voilà la voie de la lumière.
XX. » Mais la voie de ténèbres et d'aveuglement est oblique et pleine de malédiction. Car c'est le chemin qui conduit au supplice et à la mort éternelle. Là sont les maux qui perdront les âmes; l'idolâtrie : l'audace, l'esprit d'élévation, l'hypocrisie, la duplicité du cœur, l'adultère, le meurtre, le vol, l'orgueil, l'apostasie, la tromperie, la malice, l'impu-
dence , rempoisonnement , la magie . l'avarice , le mépris de Dieu.
» Ceux qui uiarchent dans cette voie persécutent les bons , ils haïssent la vérité; ils aiment le meusong-e; ils ne connaissent point la récompense de la vertu ; ils ne s'attachent point à faire le bien ; ils ne rendent point j ustice à la veuve et à l'orphelin ; ils veillent, non pour marcher dans la crainte de Dieu, mais pour pratiquer le mal. Loin d'eux est la douceur et le patience ; ils aiment les choses vaines ; ils cherchent leur intérêt ; ils n'ont point pitié du pauvre et ne se mettent point en peine de celui qui souffre ; ils sont toujours prêts à médire; ils ne connaissent point rAuteurde leur être; ils sont les meurtriers de leurs propres enfants; ils corrompent et défigm^ent l'ouvrage de Diuu; ils détournent leur vue des misérables; ils accablent celui qui est affligé; ils sont les défenseurs des riches et des puissants de la terre, les juges injustes des pauvres, et se livrent eux-mêmes à toutes sortes de crimes.
XXI. » Il est donc juste qu'étant instruits des précei)tes du Seigneur, tels que nous vous les avons fait voir en parlant de la voie de lumière, nous les observions avec fidéhté : car celui qui les aura gardés sera couronné de gloire dans le royaume de Dieu, et celui au contraire qui les aura méprisés périra avec ses œuvres, comme il paraîtra au jour de la résurrection, où chacun recevra selon le bien ou le mal qu'il aura fait. Je vous conjure, vous qui êtes destinés à conduire les autres, de leur faire part de ce que vous trouverez de plus utile dans ce que je vous ai écrit, et de ne les point abandonner, puisque le jour approche auquel tout sera détruit avec le mal. Le Seigneur s'avance, et il tient sa récompense entre ses mains. Je vous conjure encore instamment : établissez parmi vous des règles sages ; n'agissez que par les conseils que vous dictera la piété, et bannissez d'entre vous toute hypocrisie. Que Dieu, qui est le souverain Seigneur de l'univers, vous donne la sagesse, la science, liutelligence, la connaissance de ses mystères et la persévérance dans le bien. Soyez les fidèles disciples de Dieu ; examinez les choses qu'il demande de vous , et praliquez-les , afin que vous soyez sauvés au jom' de son jugement ; et s'il est utile de se rappeler le souvenir du bien, méditez ce que je vous écris, et
souvenez-vous de moi, afin que, par votre ardeur et votre vigilance, vous vous afTermissiez dans la pratique de la vertu. Je vous conjure donc, et vous demande cette grâce; et si votre salut vous est cher, ne méprisez aucune des choses que je vous ai dites; approfondissez-les sans cesse, et observez tous les commandements du Seigneur, car ils sont dignes de louanges. C'est pourquoi, autant que je l'ai pu, je me suis pressé de vous écrire, afin de vous remplir de joie et de consolation. Je vous salue, vous qui êtes des enfants de charité et de paix : que le Seigneur de la gloire et de toute grâce soit avec vous. Ainsi soit-il. »
Principaux passages de saint Barnabe sur la doctrine catholique.
L'auteur, d'après le but qu'il s'est proposé dans sa lettre, s'applique surtout à mettre en relief et à démontrer la foi en la divinité de Jésus-Chiist, source unique de notre salut. Il le fait souvent avec une touchante simplicité.
La divinité de Jésus-Christ est proclamée dans une foule de passages pleins de simplicité et d'éloquence. Dans l'explication allégorique du psaume ci, verset 1 [Matth., xxn, 43-45), l'auteur s'écrie : « Voyez comme David l'appelle son Seigneur et le Fils de Dieu, à qui tous les peuples doivent obéir et à qui ils sont redevables de tout » (ch. xii). Dans le chapitre v, (( le Seigneur est le souverain de l'univers, et le soleil l'œuvre de ses mains, » et au chapitre vn, « c'est le Fils de Dieu, ce maître et ce juge des vivants et des morts. "
Le but de l'incarnation du Fils de Dieu est décrit avec beaucoup de simplicité et de clarté : « En paraissant lui-même, il se proposait de délivrer des ténèbres nos cœurs déjà dévorés par la mort et voués à l'injustice de l'erreur, et d'établir avec nous par sa parole une alliance nouvelle » fch. x, ij. « Le Seigneur a livré son corps à la destruction, afin que nous fussions sanctifiés par la rémission des péchés ..., par l'effusion de son sang (ch. v) ; afin que ses blessures nous rendissent la vie » (ch. vu).
La justification des fidèles, selon saint Barnabe, est une création nouvelle, une rénovation complète : « En nous régénérant par la rémission des péchés, Jésus-Christ nous a donné
LES PÈRES APOSTOhlOrES. — S. BARNABE. 5o
une forme nouvelle, une àme d'enfants ; — en un mot, il a transformé nos esprits ..., car il voulait habiter en nous. La demeure de notre cœur est un temple saint dédié au Seigneur » [di. vij. « Nous sommes entrés dans leau pleins de péchés et d'ordures, et nous en sommes sortis en portant des fruits. »
Il parle aussi de la résurrection et du jugement : « Jésus, dit-il, est apparu dans la chair pour affaiblir la mort et prouver la résurrection des morts ..., pour montrer pendant son séjour sur la terre qu'après la résurrection il fera les fonctions déjuge » (ch. v).
La foi doit avoir la charité pour compagne : « C'est dans l'amour du prochain que réside la grandeur de la foi et l'e-spérance d'une vie sainte et pure » (ch. i). « Chacun recevra selon ses œuvres : s'il a été bon, il sera précédé de sa bonté ; mauvais, la récompense de sa malice le suivra » (cli. iv). <> Tous ceux qui me voient et veulent entrer en participation de mon royaume, doivent me conquérir dans la privation et dans les souffrances » (ch. xu).
L'auteur, car c'était là le but essentiel qu'il se proposait, insiste principalement sur l'abolition de l'Ancien Testament par le Nouveau.
Le xXouveau Testament est la transfiguration et le commentaire de l'Ancien. Tout ce qui constitue le fond du christianisme a été préfiguré dans l'ancienne alliance, de même que tout ce qui semblait important aux Juifs se retrouve dans le christianisme sous une forme plus élevée. C'est pourquoi quiconque soupire après la rédemption ne doit pas considérer l'homme, mais Celui qui habite et demeure en lui (c'està-dire le lieutenant de Jésus-Christ même), en s'étonnant de n'avoir jamais entendu personne prononcer de telles paroles et ne présumant pas entendre jamais rien de semblable. — Voilà le temple spirituel tel qu'il est édifié au Seigneur (ch. xvi).
Il est visible que l'auteur a imité l'Epître de saint Paul aux Hébreux. Sans doute, il est loin d'atteindre à sa hauteur; cependant le style ne manque pas de dignité apostolique, et le fond s'accorde parfaitement avec la situation de l'Eglise naissante. L'auteur, convaincu de son insuffisance, invoque plusieurs fois l'indulgence du lecteur.
Comme les Epîtres du Nouveau Testament, la lettre de saint Barnabe renferme une partie dogmatique (ch. i-xvn), et une partie parénétique ou morale, ch. xvni-xxi. (Cf. Weizssecker, Critique de l'Epitre de Barnabe, reproduite d'après le manuscrit du Sinaï (en allemand), Tubing., 1863, programme.)
§ II. Saint Ignace, «véiiiie d^Antioche
(mort entre les années 105 à 117).
Voir les Prolégomènes dans Cotelier, Gallandi , Jacobson , Héfelé et Peterman. Zahn, Ignace d'Antioche, Gotha, 1873.
Ignace , surnommé eiofôpo; , était probablement Syrien d'origine; d'après les Actes de son martyre, dont l'authenticité a été de nos jours niée par les uns, avouée par les autres *, et d'après la chronique d'Eusèbe (ad ann. Christi 101), il était disciple de l'apôtre saint Jean. Consacré évèque d'Antioche par les apôtres, successeur de saint Pierre et d'Evode, il exerça son ministère sous le règne de Domitien avec une vigueur tout apostolique.
Lorsque Trajan, enivré du succès de son expédition contre les Scythes, se mit à persécuter les chrétiens, il ordonna, pendant sa nouvelle expédition contre les Arméniens et pendant son séjour à Antioche, qu'on lui amenât Ignace. Voici le fameux dialogue qui s'engagea dans cette circonstance :
L'empereiu' : « Qui es-tu, mauvais démon, pour oser nonseulement enfreindre mes ordres, mais encore persuader aux autres d'en faire de même et de périr ainsi misérablement ?
» Personne, répondit Ignace, n'a jamais appelé Théophore
' Marlyriuvi sancli Ignalii , dans Cotelier, Gallandi, Jacobson, Dressel et Héfelé, éd. A, p. 2i-i; ProlAjom., lxviii-lxxiv. Sur les Actes du martyre de saint Ignace, publiés pour la première fois par Dressel en son édition des Pères apostoliques, d'après un manuscrit (8661 du Vatican, voyez Nolte, dans la Rcctic de Vienne, par Scheiner, 1860. Les plus anciens Actes sont en grec : il en existe trois recensions difl'érentes : celle du Codex Colberlinus, à Paris, celle de Siméon Métapliraste et celle de Dressel, Codex VaLicanus, lesquelles jusqu'à ce jour ont été assez généralement considérées comme authentiques. Cependant, après queUhlhorn et Hilgenfeld eurent conçu des doutes, Héfelé lui-même commença à suspecter leur authenticité, et enfin Zahn a cru pouvoir, d'après les contradictions qui existent entre ces Actes et les lettres authentiques du saint, conclure avec évidence que c'est un récit fait après coup sur les données de la tradition et arrangé en guise de légende, Inen qu'il ait un fond historique.
LES PÈRES APOSTOLIOl-l'-S. — S. IGNACE. .S7
un mauvais démon, car les démons tremblent devant les serviteurs de Dieu et prennent la fuite. Que si vous me donnez ce nom pour m'être rendu formidable à ces mauvais génies et parce que je leur fais du mal, je me ferai gloire de le porter ; car j'ai reçu de Jésus-Christ, le Roi du ciel, le pouvoir de renverser tous leurs desseins. — Et qui est Théophore? » ajouta l'empereur. Ignace : « Celui qui porte le Christ dans son creur. — Te sernble-t-il donc que nous n'ayons pas aussi dans nos cœurs les dieux qui nous aident à vaincre? — Si vous appelez dieux les démons des nations, repartit Ignace, vous vous trompez. Il n'est qu'un Dieu, qui a fait le ciel, la terre, la mer et tout ce qu'ils renferment. Il n'est qu'un Jésus-Christ, son Fils unique. Puissé-je parvenir à son royaume î — Qui nommes-tu là ? reprit aussitôt Trajan. Quoi ! ce Jésus que Ponce-Pilate fit attacher à une croix ? — Dites plutôt, répliqua Ignace, que ce Jésus attacha lui-même à celte croix le péché et son auteur, et qu'il donna des lors à ceux qui le portent dans le sein le pouvoir de fouler aux pieds toutes les tromperies des démons et toute leur malice.
— Tu portes donc le Crucilié au milieu de toi? interrompit l'empereur. — Oui, sans doute, répondit Ignace: car il est écrit : J'habiterai en eux et j'y marcherai. »
Trajan, irrité des reparties vives et pressantes du saint, prononça cette sentence : « Nous ordonnons qu'Ignace, qui se fait gloire de porter en lui le Crucifié, soit mis aux fers et conduit par des soldats en la grande Rome, pour être dévoré par les bêtes et .«ervir d'amusement au peuple. » A ces mots le saint martyr s'écria dans un transport de joie : "Je vous rends grâces. Seigneur, de ce que vous avez daigné m'honorer d'un parfait amonr pour vous, d'être lié des mêmes chaînes de fer que votre apôtre Paul. >' En achevant ces paroles, il s'achemina lui-même tout joyeux, pria pour l'Eglise, la recommanda au Seigneur avec larmes, et se mit entre les mains des cruels soldats qui devaient le conduire à Rome pour être la pâture des lions.
Pendant le voyage, Ignace eut déjà beaucoup à souffrir des soldats. « De la Syrie jusqu'à Rome, écrivait-il, je lutte contre des bêtes féroces sur terre et sur mer, attaché jour et nuit à des léopards, je veux dire aux soldats qui me gardent, car les bienfaits reçus ne font que les rendre plus méchants. Par les
sévices qu'ils exercent contre moi , j avance dans mes épreuves, mais je ne suis pas pour cela justifié » [Ep. ad Rom., cap. v).
Le vaisseau qui le portait aborda plusieurs fois au rivage, et comme la renommée de ses travaux apostoliques et de son courage magnanime s'était répandue au loin, il trouva sur tous les lieux où il mit pied à terre des délégués envoyés par les communautés chrétiennes pour lui témoigner leur sympathie et lui adresser leurs félicitations. Ce fut dans ces circonstances qu'il écrivit de Smyrne ses lettres aux Ephésiens, aux Magnésiens, aux Tralliens et aux Romains; de Troade, ses lettres aux PhiladelpJiiens , aux Smyrnéens et à leur évêque, Polycarpe*. 11 supplie, en termes onctueux et émouvants, les fidèles de Rome de ne lui point ravir la couronne du martyre en intercédant pour lui auprès de l'empereur : (( Je vous écris plein de \ie, mais amoureux de mourir. ]\ion amour est crucifié ; ce qui sagite en moi, ce n'est point le feu de ce monde, mais leau de la vie, qui me crie : Viens à mon Père. Je suis le froment de Dieu ; que je sois moulu par la dent des lions, afin détre trouvé en Jésus-Christ un pain sans tache! — Ne m'empêchez point d'aller à la vie, ne veuiUez point que je ne meure. Puisque je veux être à Dieu, ne me parlez pas du monde. Laissez-moi jouir de la lumière pure; quand je serai là, alors je serai homme de Dieu. Je ne suis sensible ni à la nourriture coiTuplible, ni aux plaisirs de celte vie. Je désire le pain de Dieu, le pain céleste, qui est la chair de Jésus-Christ, le Fils de Dieu. ->
Depuis le cinquième siècle, le jour do la mor! de saint
^ Quand Volkinar de Zurich, dans son Origine de nos Evangiles d'après les nouvelles recherches, Zurich, 1866, lance contre Tischendorff ce propos burlesque : « 11 faudrait donner sur les doigts à ceux qui osent encore invoquer les lettres d'Ignace et qui ne veulent pas savoir que le voyage de ce mart^'r n'a aucune consistance, même sous le rapport chronologique ; quand il ajoute que pas un iota d'Ignace n'est authentique; que toute cette fiction a été imaginée après Polycarpe; » quand il déclare enfin, avec la même assurance, qu'Ignace est mort à l'amphithéâtre d'Anlioche, du 13 au :20 décembre Ho, par suite d'un tremblement de terre, il faut qu'il se résigne à s'entendre dire par Zahn, un chercheur aussi solide qu'impartial : « Rien de plus comique et de plus désopilant que de le voir, après des objections en partie trèssolides, persister à soutenir que le voyage d"Ignace à Rome est une fiction, et, par ce moyen facile, nier l'authenticité de toutes les lettres qui portent sou nom. » Voy. Ignace d'Antioc/tCj p. 06.
Ignace, martyr, est tîxé au 20 décembre; on a présumé, d'après des recherches laborieuses et stériles pour la plupart, qu'il était mort entre les années 10.3 et 117 ',
Ignace devint la proie des lions dévorants, et ses principaux ossements furent envoyés à Antioche comme de précieuses reliques.
Le texte de ses lettres, mentionnées déjà par saint Polycarpe, saint Irénée, Origène, Eusèbe, saint .Jérôme, etc. % a subi, aux cinquième et sixième siècles, de nombreuses interpolations. A partir de cette époque, il en a circulé deux rédactions : l'une plus longue , l'autre plus courte ; la première était la plus connue en Occident. En 16-44, Usher, évêque anghcan d'Armagh, en Irlande, trouva une traduction latine du texte abrégé; en 1646, Isaac Yoos, le célèbre philologue de Lcyde, découvrit l'original grec de six lettres, et enflii le bénédictin Ruinart exhuma à Florence, en 1689, l'original grec de la septième lettre, la lettre aux Romains.
Dans cet état de choses, on n'aurait plus songé sans doute à
^ La difficulté d'établir l'année de sa mort provient de l'incertitude des jugements portés sur l'authenticité ou la non authenticité des Actes de sou martyre. 1° Si l'on admet avec quelques savants que Trajan était à Antioche quand saint Ignace fut condamné, il devient impossible de bien établir la chronologie des expéditions de Trajan; car l'unique source de son histoire, Dion Cassius, olTre ici des lacunes, et nous n'avons à la place que les extraits décousus de Xiphilinus. Les dates, les monnaies qu'on invoque, ne font qu'augmenter les contradictions.
2o D'autres ont fixé l'année de la mort de saint Ignace vers lOi, dans le deuxième consulat de Sénécion et de Sura; mais cette date soulève bien des objections. Il en est de môme de l'opinion selou laquelle il aurait été condamné la neuvième année du règne de Trajan (la quatrième, d'après la traduction latine), car on ne peut établir la présence de cet empereur en Orient. De là vient que Kraus, après un long examen des Actes « sur le mart3're de saint Ignace à Antioche, » en latin, en grec, en syriaque, en copte et en arménien, pense que le saint a été condamné et est mort à Rome en lOi: les lois n'auraient pas permis, dit-il, que s'il eilt été condamné à Antioche on le déportât à Rome, Rev. de Tub. Mais on n'a pas tardé à prouver que cette hypothèse reposait sur une connaissance incomplète de la jurisprudence romaine. On pourrait donc s"en tenir à l'opinion suivante de Zahn : « Il nous reste la tradition estimable de l'Eglise d'Antioche, qui rem.onte jusqu'au commencement du troisième siècle; selon cette tradition, Ignace aurait été le second évêque de l'Eglise d'Antioche. Au commencement du quatrième siècle, au plus tard, il était également admis que son martyre tombait dans la persécution de Trajan, qui n'a pas commencé dès les premières années de ce prince. »
' Polyc, Epist. ad Philip., cap. xiii ; Iren., Adv. hxres., v, 18; Euseb., Hisl. ceci, III, XXXIV ; Ov'ig., Prolegom. in Cant., et Hom. vi in Luc: Hieron., Cotai, cap, xvi.
suspecter lauthenticité de ce texte abrégé, si la doctrine qu'il contient, notamment celle de la pFééminence de Tévêque de Rome dans l'Eglise apostolique, n'eût embarrassé les protestants. De là les nouvelles attaques dont ces lettres ont été l'objet de nos jours. Â cette première cause de dissension, il en faut ajouter une seconde. Parmi les lettres de saint Ignace, il en existe trois (les lettres à Polycarpe, aux Ephésiens et aux Romains) dont l'anglais H. Tathamy a découvert dans un couvent d'Egypte une traduction syriaque. Ce texte, plus court encore que les précédents, a été édité par William Cureton, en 1815. Aussitôt après, Bunsen publia : Les trois lettres aullientiques et les quatre lettres non authentiques d'Ignace d'Antioche, Hamb., 1847 (en allem.), suivies de : Ignace d'Aiitioche et son temps, Hamb., 1847. Parmi les nombreux adversaires de Cureton et de Bunsen, nous citerons surtout Uhlhorn, Héfelé et Denzinger' ; ces auteurs ont démontré victorieusement que la nouvelle production en langue syriaque n'était autre chose qu'un extrait du texte grec découvert par Voss et Ruinart, fait dans un but ascétique et moral. Hilgenfeld a reconnu lui-même que ce texte portait des traces évidentes d'abréviations et de réductions, qui enlevaient à ces lettres, surtout à la letire aux Ephésiens, toute saveur et toute énergie-. Que si, malgré cela, DresseP croit trouver une nouvelle objection dans ce fait que les formules de salutation sont conservées dans les lettres syriaques, on peut lui répondre : 1 . que l'abréviatenr a voulu indiquer la source où il avait puisé son travail, et ^. qu'il ne voulait point sacrifier les idées spirituelles exprimées dans ces longues formules, particulièrement dans les deux Epîtres aux Piomains et aux Ephésiens.
La plus longue recension contient encore huit autres lettres souvent attribuées à saint Ignace et qui sont indubitablement
^ Nous devons citer encore Petermaun, professeur h Berlin, Sancti Igiiatii aposloL, quœ feruntur, epistolœ (13) »no cum ejusdem martyris. Collutis éd. grsecis versionibusque syriaca, urineniacu, latines, denito recensuil notasque criticas adjecil J. H. Petermann, Lips., I8i9. Mœsinger, Supplementum corporis Iqnut.,n Curetone editi, Œniponte, 1872. — "^ Les Pères (iposlol.,-p. 225, 279. Cf. Dictionnaire encyclnped. de Ut tliéol. cath., éd. Gaume. Merse, Melelemata ignatiana (contra Lipsius, elo.), critica de Epistolarum ignatianarum, versione syriaca, commentatio , Hall., 1861. Tubing. Theol. Quarl.-Sch., 1863. 2« livr. — ^ Prolegom.. p. xxix.
apocryphes. Cinq sont en grec et trois en latin. Elles .sont intitulées : Ad Marlam cassobolitanam ; — ad Tarsenses; — ad Antiochenos ; — ad Eieronem diaconum, antiocJtenum ; — ad Philippeiises ; — ad Joannem apostolum ; — ad beatam virgîtiem Mariam. Le falsificateur en a emprunté les matériaux aux huit lettres authentiques , notamment aux instructions que saint Ignace donne contre les judaïsants et les docètes ; mais il y met de la superfétation et de l'enflure. Il semble aussi qu'il ait utilisé les six premiers livres des Constitutions apostoliques. — Zahn, dans son Saint Ignace, p. 1 U et suiv., croit avoir découvert que le falsificateur fut le fameux arien Acace.
Par son caractère, saint Ignace rappelle tout-à-fait l'apôtre saint Jean ; amant passionné de Jésus-Christ et porté à la contemplation, il s'est approprié toutes les grandes idées du disciple bien-aimé; on retrouve chez lui jusqu'à cette formule : « L'amour de l'Eghse vous salue, » c'est-à-dire les fidèles unis entre eux par le lien de l'amour', et il donne le nom d'agape^ à la société des fidèles unis par les liens de la charité. Ajoutons qu'il a le premier désigné l'apostolat ou l'épiscopat comme la colonne fondamentale sur laquelle l'Eglise est bâtie. Il n'est donc pas étonnant qu'il soit le premier aussi qui ait employé l'expression d'Eglise catholique. « Partout où paraît l'évèque, dit-il, là doit se trouver aussi le troupeau ; comme aussi là où est Jésus-Christ, là est l'Eglise catholique \ » Jésus-Christ est donc représenté et dans l'apostolat et dans l'épiscopat; et de là vient que, dans toutes ses lettres, saint Ignace rappelle que l'épiscopat e.st le centre de l'Eglise universelle.
Le style de saint Ignace, à raison de l'abondance accumulée des pensées, est souvent obscur et difficile ; ses périodes sont trop longues et trop compliquées. Cependant sa diction est le plus souvent énergique, et quelquefois, comme dans sa lettre aux Ephésiens, elle prend un vol hardi : « Trois miracles éclatants sont demeurés cachés dans les conseils de Dieu : le virginité de Marie, son enfantement et la mort du Seigneur. Comment furent-ils révélés au monde ? Une étoile parut dans le ciel plus brillante que toutes les étoiles ; sa lumière était ineffable et sa nouveauté faisait l'étonnemeut de
' Cf. Rom., c. vu; Trall., c. xiii ; Philad., c. xi; Smyrn.., c. xii, — * Rom., CI.—' Ad Smyrn., c. viii.
62 patrologif;.
tous. Tous les autres astres, de concert avec le soleil et la lune, lui faisaient cortège, et elle répandait sa lumière sur toutes choses. Pendant que les hommes cherchaient la cause d'une nouveauté si étrange, la magie fut détruite, l'ignorance dissipée, l'ancien empire abattu. Dieu s'étant manifesté dans l'homme pour nous communiquer une vie nouvelle et interminable. On vit s'accomplir alors ce qui avait été préparé en Dieu; tout se releva, parce que tout était menacé de mort. » L'objet de ces lettres, si on excepte l'Epître aux Romains, écrite dans les circonstances marquées plus haut, puis l'Epître à Polycarpe, où prédomine, comme dans les Epîtres de saint Paul à Timothée et à Tite, l'esprit pastoral, c'était d'abord de remercier les fidèles de la sympathie qu'ils lui avaient témoignée à Smyrne et à Troade en lui envoyant des délégués, et aussi de les prémunir contre deux hérésies entièrement opposées l'une à l'autre : celle des ébionites, qui soutenaient que Jésus- Christ n'était qu'un pur homme , et celle des docètes , qui ne voyaient en lui que le côté divin et soutenaient que tout ce qui tombait sous les sens n'était qu'apparence trompeuse'. A l'exemple de son maître saint Jean, Ignace évite à dessein de les appeler par leur nom, et se contente de dire : t« Sk ovépaTa «jTwv 6-jzu «TTicTa, o>/ ïSocj y.oL zyypdyM [ad Sinyrn.). Le moyen d'éviter Ihérésie qui lui paraît le plus excellent, c'est de rester attaché à l'évêque qui est établi de Dieu et qui représente Jésus-Christ. Il ne faut point disputer avec les hérétiques touchant les Ecritures ; car, avec les faux-fuyants perpétuels et les objections sans cesse renaissantes, on n'obtient point le résultat que l'on espère. Si on leur dit que la doctrine qu'ils contestent se trouve dans les saintes Ecritures, ils répondent : « Elle y est, » r.w/.n-a.i {ad Philadelph., cap. vni).
Importance de la doctrine contenue dans les Lettres de saint Ignace.
La valeur de cette doctrine a été reconnue dès la plus haute antiquité. Saint Polycarpe, écrivant aux Philippiens, leur di-
^ Contrairement à Pearson et à d'autres, qui croient qu'il s'agit de deux hérésies, plusieurs autres pensent qu'il n'est question que d'une seule, celle des docèles judaïsants. Celle opinion ne nous paraît pas fondée. "Vovez Héfelé, les Pcrea apostoliques, 4' édit.
sait : « Les lettres d'Ignace, que je vous envoie, ont pour objet la foi et la patience, c'est-à-dire tout ce qui contribue à affermir dans la foi et dans l'amour de Noire-Seigneur. » Eusèbe fait la même déclaration dans son Histoire ecclésiastique, livre m, cil. xxxvi : « Ignace, dit-il, pour plus de sécurité, a confirmé par des témoignages écrits et par des lettres la tradition des apôtres et la tradition verbale, » comme le prouve surabondamment la lecture de ses écrits.
i . Ignace s'occupe souvent et d'une manière particulière de la sainte Trinité et de la divinité du Saint-Esprit : <' Soyez, dit -il, soumis à lévêque comme à Jésus-Christ, comme les apôtres étaient soumis à Jésus-Christ, au Père et au Saint- Esprit' » ( adMagn., c. xni; adEph., c. ixi.
i2. Il établit la divinité et l'humanité réelles de Jesus-Christ, contre les judaïsants, les ébionites et les docètes. Contre les judaisants, qui tenaient Jésus-Christ pour un pur homme, saint Ignace rappelle cette doctrine apostolique, que ce Jésus- Christ était auprès de son Père même avant la création du monde, ad Macjn., c. vi; qu'il est le Yerbe éternel, inséparable du Père, qui s'est manifesté par lui dans l'Ancien Testament, ch. VIII, qu'il est Dieu même, Eph., ch. xviii, et infiniment élevé au-dessus des prêtres de l'ancienne alliance, car tous les mystères de Dieu lui ont été confiés. 11 est la voie par laqueDe on va au Père : c'est par là que sont entrés Abraham, Isaac, Jacob, les prophètes et les apôtres. — Contre les docètes, il enseigne non moins expressément la véritable incarnation du Verbe de Dieu : « Jésus-Clirist Notre-Seigneur est un médecin en chair et en esprit ; il est né et a été baptisé, afin que l'eau fût purifiée par ses souffrances, » ch. xvui. Quelques impies (ou incrédules), disent qu'il n'a souffert qu'en apparence, — ce sont eux plutôt qui sont des apparences, — pourquoi porté-je des chaînes, pourquoi désiré-je combattre avec les bêtes? C'est donc en vain que je meurs, et ne mensje pas contre le Seigneur \ad TralL, c. xi? Il a vraiment souffert comme il s'est vraiment ressuscité lui-même, et non pas, comme quelques-uns le croient, en apparence seulement; ce sont eux qui sont des apparences, a-jrot tô ^ozstv ojtî; [ad Smyrn., cap. ii). Je sais aussi qu'il a été dans la chair après la
Voy. Mirsclil, la Théologie de saint Ignace, Passau, 1868, en allemand.
résuirecliou et je crois qu'il y est encore, car lorsqu'il se présenta à Pierre et à ses compagnons, il dit : Voyez et sentez que je ne suis pas privé d'un corps {ad Sinijrn., cap. m).
3. L'Eglise, aux yeux de saint Ignace, fondée sur la foi et maintenue par le lien de la charité, est la société de tous les lidèles qui persévèrent dans une unité inviolable [Ephes., cap. IV ; Magn., cap. vi); elle est dirigée par l'évoque, représentant visible de Dieu le Père et de Jésus-Christ. « Qui honore l'évèque est honoré de Dieu; qui fait quelque chose contre l'évéque est le minisire de Satan » iSmijrn., cap. ix; cf. Magn., cap. ni, etc.). Il voit dans l'évèque de Rome l'héritier de la prééminence de Pierre, de là le nom de 'KpoY.aBa[t.iv-n tjjî «7^.77/;;, H présidente du lien de la charité', » qu'il décerne à l'Eglise.
Quand il traite de la hiérarchie, saint Ignace l'envisage toujours dans la subordination de ses trois degrés : « Obéissez à l'évèque, aux prêtres et aux diacres, qui sont étabUs selon l'ordre de Dieu » {Pldladelph., cap. i). « Que l'évèque préside à la place de Dieu, les prêtres à la place du sénat apostolique, et les diacres comme les dépositaires du ministère de Jésus- Christ » [ad Magn., cap. vi; cf. TralL, cap. ii; Smyrn., cap. viii). Sans ces trois choses réunies, il n"y a point d'Eglise; vous en convenez, je crois >^ (TralL, cap. m). « Jengage ma vie pour ceux qui sont soumis à l'évèque, aux prêtres et aux diacres » {Polyc, cap. vi). Il n'est pas permis aux prêtres et aux diacres de baptiser à l'insu de l'évèque, de célébrer l'Eucharistie, ni en général d'administrer les sacrements {Smyrn., cap. VIII). Il est nécessaire de ne l'ien entreprendre sans l'évèque {TralL, cap. ii).
4. Saint Ignace voit dans l'Eucharistie le « vrai corps » et le « vrai sang de Jésus-Christ, qui a souffert sur la croix pour nos
^ Le sens si expressif des mots àYâTcr, et Trpoy.a69i(TTai ne permet pas de voir dans cette phrase une simple allusion « à l'esprit de bienfaisance qui caractérisait l'Eglise romaine » (Eusèbe, llisL eccles., lib. IV, c. xin), et de traduire : «distinguée par la charité. »0n lit de m^me dans l'Epître aux Magnésiens, c. vi : 7ipoy.a8ri(A£vou toû imaxÔTzoM el; tôttov 0£où. Du reste le verbe accompagné d'un génitif ne peut avoir d'autre sens que celui que nous lui avons donné; dans le cas contraire, saint Ignace, selon la remarque de Wocher, aurait dit : èv àyàTiri, ou xarà ttiv àyiTzri^, il n'aurait pas sans doute employé ce verbe. (Voir des passages semblables dans Héfelé. relativement aux Eglises d'Antioche et de Constautinople.)
péchés ; » les docètes s'en tiennent éloignés, parce qu'ils ne reconnaissent pas qu'elle est la chair de notre Rédempteur Jésus-Christ. 11 ajoute que c'est un remède d'immortalité, un gage, «vTt-îorov, que nous ne mourrons point, mais que nous posséderons la vie éternellement '. Réunissant ensemble l'Incarnation et l'Eucharistie, il dit : « Nous avons en Jésus-Christ le renouvellement de la vie éternelle et l'union immédiate avec Dieu. Tous les fidèles reçoivent Jésus-Christ, c'est pourquoi on les nomme Porte-Christ, Xot<rTO'^ô,oot ou QtofôiJOL, bien qu'ils soient encore voyageurs sur la terre, o-yvo^ot. »
5. La conclusion du mariage chrétien doit se faire « selon la volonté et avec l'approbation de l'évoque, » par conséquent au for de l'Eglise, paroles qui, dans la pensée de l'autem^ devaient aussi probablement désigner le caractère sacramentel du mariage^ {Pobjc, cap. vj. Saint Ignace, dans le même endroit, exalte aussi l'humble condition des vierges chrétiennes : « Si quelqu'un peut persévérer dans la chasteté pour honorer la chair du Seigneur, quil le fasse en toute humilité ; mais celui qui s'enorgueillit est perdu. »
6. Envisageant le martyre à son point de vue le plus élevé, il appelle les témoins du Christ des branches de la croix du Rédempteur {TralL, cap. xi).
7. Sur la foi, notre saint enseigne qu'elle doit opérer dans la charité : « La foi, dit-il, est un feu, et la charité est le chemin qui conduit à Dieu. — La foi commence, la charité consomme » {Eph., cap. IX et xiv).
8. Tout en inspirant une horreur profonde pour l'hérésie, qu'il appelle une plante vénéneuse, une potion empoisonnée, une brute déguisée sous une forme humaine {TralL, cap. vi et xi; Smyr?i., cap. iv; Eph., cap. vu), saint Ignace n'en recommande pas moins d'user envers les hérétiques d'une sage tolérance, et de leur opposer la douceur, l'humilité et la prière : « Une chose, dit-il, reste encore à faire, c'est de prier pour les égarés ; peut-être pourra-t-on encore les amener à la pénitence , quoiqu'il y ait à cela de très-grandes difficultés » [Smyrn., cap, iv; Eph., cfip. x).
' E'jy^apioTÎa; àTTÉYOVTat, ôià là (xrj ôjaoXoy^îv, ttiv eOy^aptattav (jàpxa eîvat toû ffwTYjpo; r,iJiâ)v 'Ir,ao'j XpiffToû [Smyrn., c. vu). — "Eva àp-:6v xXwvte;, 5; èctiv çâpjxaxov àôavaaîaç, àvxiSoTOv toù \).r\ àTtoôaveïv (Ephcs., C. XX).
* ripÉTrît ûè Toî; yajxoûai xal Tat; yaixouixévai;, (jieTà yytâ[i.r,ç, toù ÈTîKTXÔTtoy t?|v ïvioffiv 7ioi£Î56ai, îva 6 Y*{^o? 'Ç '^ctTà 0eôv, xal p-^i xai' iiti6y(j.îav.
l — PATROLOGIE. 5
§ 15. Saini Polycarpe, évêqiie de Sihyrne (mort en 168).
Voir les Prolégomènes dans Coteliev, Gallandi, Jacobson, Héfelé et Dressel, surlout Le Nourry, dans Apparatus ad Bibl. max. Patrum, t. I; Hilgenfeld, Polycarpe de Smyrne, dans la Revue de théol. scientif., 1874.
Saint Polycarpe était étroitement lié avec saint Ignace, mais nous n'avons également aucun détail précis sur sa famille, sa patrie et le jour de sa naissance. Au témoignage de son disciple saint Irénée, il était disciple de l'apôtre saint Jean et avait été institué évèque de Smyrne par les apôtres euxmêmes '. De sa carrière épiscopale nous savons que, lors de la déportation de saint Ignace, il passa quelques jours avec lui; que dans la suite (162), principalement au sujet de la question de la Pâques, il entreprit le voyage de Rome et en conféra avec le pape Anicet. On croit qu'il y ramena à l'Eglise catholique plusieurs partisans de Valentin et de Marcion, tandis que Marcion lui-même laurait qualifié de « premier-né de Satan. » Pendant la persécution de Marc-Aurèle, Polycarpe, à l'instigation de la multitude païenne, fut recherché et destiné à servir de pâture aux bêtes. Mais comme le temps du spectacle était déjà passé, il fut brûlé vivant, ainsi qu'il l'avait prédit à la suite d'une vision. Selon Eusèbe et saint Jérôme, ce serait l'an 167 ; d'après les nouvelles recherches de Waddington et de Lipsius^ en 156. Sommé de renoncer à Jésus- Christ et de jurer par la fortune de l'empereur, Polycarpe fit cette réponse magnanime : « Il y a quatre-vingt-six ans que je sers Jésus-Christ mon maître, et jamais il ne m'a fait de mal; comment pourrais-je blasphémer mon Roi et mon Sauveur? »
Suivant saint Irénée, mentionné par Eusèbe ^ saint Polycarpe aurait écrit plusieurs lettres à des communautés voisines et à des particuliers chrétiens : elles ne nous sont point par-
1 Iren., Adv. hœres., lib. III, c. m; Euseb., Chron. olymp., 219, 3; Hisl. eccl, lib. III, c. XXXVI ; lib. IV, c. xiv et xv; lib. V, c. xx et xxiv; Hier., Calai., c. XVII. Tertul., Prsescript. hœres., cap. xxxii : Smyriieorum Ecclesia Polycarpum ab Joanue oonlocatum refert. « Polycarpus, Joauuis apostoli discipulus et ab eo Srayrnse epi.'^copus ordinatus, tolius Asise princeps fuit. » — ^ Lipsius, le Marl\ire de sainl Polycarpe, Reçue de théol. scientif., 1874. — * Hist. eccles., xx.
venues. De plus, il envoya à quelques pieux chrétiens de Philippes, qui les lui avaient demandées, les lettres de saint Ignace, avec les éloges rapportés ci-dessus, et par la même occasion sa Lettre aux Philippiejis, 'EttittoXà tz^oz ^ùm-it-fidiov^, partagée en quatorze chapitres. Cette lettre existe encore, et saint Irénée la qualifie « dexcelleutc ; >> on peut, à sa lecture, juger du caractère de sa foi et de la manière dont il annonçait la vérité.
Le texte grec manque aux chapitres x, xi, xn et xiv ; mais nous en avons, ainsi que du reste, une ancienne traduction latine. L'authenticité des Epîtres de saint Polycarpe, comme celle des lettres de saint Ignace, a été principalement mise en doute à cause de leur portée dogmatique, autrefois par les centm-iateurs de Magdebourg, par Dallée, Semler et Kœsler ; de nos jours, par Schwegler, Kistlil et Hilgenfeld.
Les uns prétendent quon y trouve un gnosticisme trop développé pour l'époque ; d'autres se fondent sur ses détails chronologiques. Aux auteurs cités, il faut ajouter : Schwegler, Ritschl, Yolkmar, Keirn et Scholten *. Son authenticité est défendue par Pearson, Mosheim, Tillemont, Ittig, Lucke, Mœhler, iléfelé et Uhlhorn'.
A Texemple d'Ignace, saint Polycarpe exhorte les Philippiens à devenir (( des modèles de la vraie charité » (ch. i), à fuir le verbiage et l'erreur des docètes, — u car quiconque ne reconnait point que le Christ est venu dans la chair est un antechrist » (ch. vnj. 11 les invite à marcher en toutes choses selon le précepte du Seigneur, et surtout à persévérer dans l'innocence ; « car il est beau de sortir de ce monde exempt de ses convoitises. Les diacres doivent être irrépréhensibles devant le Seigneur, car ils sont les ministres de Dieu en Jésus- Christ, et non les serviteurs des hommes (ch. v) ; les prêtres doivent témoigner à tous de la compassion et de la miséricorde, ramener les égarés, surveiller les faibles, visiter tous les malades, ne pas négUger les veuves, les orphelins et les pauvres, éviter toute colère et toute impartiahté, fuir la
' Volkmar, Origine de nos Eounyiles, p. i : "■ Plus d'un s'est brùlo les doiglïj en louchant à saint Ignace et à la lettre de saint Polycaqoe où il est parié de lui, » ch. xiii. — Cependant Hilgenfeld maintient que Polycarpe Ciaii d.sciple de Tapôlre saint Jean et du voyant de l'Apocalypse,
' Voir l'indication des ouvrages dans Héfelé, les Pères apostoliques.
cupidité, éviter la sévérité au tribunal de la pénitence, en se souvenant qu'ils sont eux-mêmes pécheurs » (eh. vi).
Voici en outre les autres points de doctrine qui méritent d'être signalés dans cette épître :
1. Exhortation à « demeurer attaché aux enseignements qui ont été transmis dès l'origine » (ch. vu), suivant ce conseil de saint Paul aux Thessaloniciens (II, u, 14, 15) : State et tenete traditiones quas didicistis sive per sermonem, sive per epistolam nostram; sur quoi saint Chrysostome a fait cette remarque : Hinc perspicumn est quod non omnia tradiderunt (apostoli) per litleras. Il recommande surtout d'obéir aux prêtres et aux diacres comme à Dieu et au Christ (ch. v).
2. Divinité et humanité de Jésus-Christ : « Jésus-Christ, le Fils de Dieu, le grand-prêtre éternel et le roi (ch. xn), est vraiment apparu dans la chair » (ch. vu).
3. Nous avons pour « gage de notre justification, dit Polycarpe, Jésus-Christ, qui a pris nos péchés en son propre corps sur la croix (ch. vni) ; sa mort expiatoire a été un sacrifice pur et sans tache; car il n'a commis aucun péché, et nulle imposture n'a jamais été dans sa bouche » (ch. v).
4. Il exhorte les fidèles à la pratique des vertus chrétiennes, puis il ajoute : « Priez pour tous les saints (les chrétiens), ainsi que pour les rois, les potentats et les princes, pour vos persécuteurs et pour les ennemis de la croix , afin que votre fruit se manifeste en tous et que vous soyez parfaits en lui » (ch. xu).
5. Enfin, « celui qui nie la résurrection et le jugement futur est le premier-né de Satan » (ch. vn).
On peut juger de l'époque où cette lettre fut écrite par son début et sa conclusion. Elle fut écrite peu de temps après le départ de saint Ignace pour Rome, car Polycarpe ne connaissait pas encore la fin tragique du saint évèque.
§ 16. Lettre encyclique de TEg-Iise de Sniyrnc sur le martyre de saint Polycarpe (Epistola encyclica Ecdesix smyrnensis de martyrio PohjcarpiJ.
Voir les Prolégomènes de Cotelier, Gallandi, Jacobson et Héfelé.
Cette lettre, en vingt-deux chapitres, a été rédigée par un nommé Evareste et insérée presque tout entière dans V Histoire
ecclésiastique d'Eusèbe (liv. IV, cli. xv). Elle était adressée « à toutes les communautés de la sainte Eglise catholique en tous lieux, » car les fidèles de Smyrne étaient persuadés que la chrétienté tout entière, unie par la conformité de la vie et de la charité, s'intéressait vivement au sort de son héroïque évèque Poly carpe. L'auteur dépeint avec une touchante simplicité la persécution qui vient déclater, le courage qu'y ont déployé un grand nombre de chrétiens, la chute du Phrygien Quintus, les divers incidents de la captivité de Polycarpe, sa confession généreuse, la constance qu'il a montrée dans la mort, sa prière où respire la confiance et la résignation, et le soin qu'ont mis les chrétiens à recueillir ses ossements. L'authenticité de cette lettre n'a été attaquée que de nos jours, et l'attaque n'a porté d'abord que sur quelques parties. Elle l'a été ensuite pour le tout par Stritz, Schutz et Keim, lequel y trouve « tout un monde de légendes fantastiques; » par Lipsius, à cause de la partie miraculeuse, la vision de saint Polycarpe, sur la mort, ch. lu ; la voix qui descend du ciel à son entrée dans l'amphithéâtre, ch. ix ; la flamme qui enveloppe son corps comme une voile, et même à cause de la colombe qui s'échappe de son corps, » ch. xvi, 6.
Hilgeufeld, au contraire, surtout dans le texte d'Eusèbe, qui est probablement l'original, n'y trouve nullement un monde de légendes fantastiques, et quant au merveilleux, il lui paraît tout-à-fait conforme à la croyance des premiers chrétiens. Aussi le récit tout entier produit-il sur lui l'impression de la pleine vérité historique'. Quant au miracle de la colombe, ch. xxii, on peut très-bien supposer que le texte a été modifié dans la suite* et admettre sans hésiter que ces paroles de la fin, ch. xxu : Eyoi Bi 7râ).iv ntôvto; ... «fifiv, sout d'une date postérieure.
Pour la lettre même, elle est du plus haut intérêt ; c'est un
' Voyez Revue de tht'ol. scientif., 187-t.
» Comme Eusèbe, Ruîin et Nicéphore ne disent point qu'une colombe se soit élevée du liane de saint Polycarpe. Le Moine suppose qu'su lieu de « colombe, » lïEpiTTîpâ, le texte doit porter : £7î'âpi(TT£pâ, a ninistra, èlfjXSe, TtXTjÔo; ai;xa-o; wcttî xaTaioÉffai x6 Trùp : efftuxH n ninistra lanla sanguinis copia ut igncm exLingueret. Le docteur Nolte admettait cette version ; â5r,).5£ irîpkepa atiiato; naxà ïwÀyjOo; : scintillnrum instar sangttinis spargcbntur versus mulliludinem, ou, d'après une autre conjecture : t^tpl T-rjpav.». Voy- Héfelé, les Pères apostoliquen.
véritable monument. Elle offre en même temps quelques points de doctrine caractéristiques, dont nous allons rapporter les principaux :
« L'Eglise de Smyrne à l'Eglise de Dieu qui voyage à Philadelphie et à toutes les communautés de la sainte Eglise catholique, miséricorde, paix et amour de Dieu le Père et de Notre- Seigneur Jésus-Christ.
» Frères, nous vous écrivons les merveilles relatives aux saints martyrs et principalement au bienheureux Polycarpe, qui, par son martyre, amis pour ainsi dire le sceau à la persécution. Presque tout ce qui s'est passé a eu heu afin que le Seigneur nous attestât du haut du ciel ce qu'est un martyre conforme à l'Evangile. Polycarpe, à l'exemple du Seigneur, aspirait à être immolé, afin que nous devinssions ses imitateurs, et que nous n'eussions pas en vue seulement notre propre salut, mais encore celui du prochain. Car c'est une marque de l'amour fort et véritable, de vouloir sauver nonseulement soi-même mais encore tous ses frères.
» Tous les genres de martyres ont été heureux et pleins de gloire, parce qu'ils sont arrivés selon la volonté de Dieu. Si, en effet, nous avons une véritable conviction religieuse, nous devons reconnaître la puissance de Dieu sur toutes choses. Aussi bien qui n'admirerait leur magnanimité , leur persévérance, leur amour de Dieu? Déchirés à coups de fouet, au point que leurs os étaient découverts et qu'on voyait le dedans du corps jusqu'aux veines et aux artères , ils excitaient la compassion des assistants. Quant à eux, telle était leur constance que nul ne poussa ni un cri ni un soupir, comme s'ils eussent été étrangers à leurs corps ou que Jésus-Christ fût venu les consoler par sa présence. Ceux qui fin-ent condamnés aux bêtes souffrirent longtemps en prison diverses tortures ; le tyran se flattait de pouvoir les contraindre à nier le Christ, mais les ruses de l'enfer furent vaines.
» Celui qui se signala le plus par son courage et qui soutint les autres par son exemple, fut le valeureux Germanicus. Au moment du combat, le proconsul l'exhortait à prendre pitié de sa jeunesse; lui, sans rien dire, s'élance au-devant des bêtes, afin de sortir plus promptement de ce monde impie. Surpris et irrité de ce courage héroïque, le peuple s'écria tout dune voix : A bas les athées ! Qne l'on cherche Polycarpe !
» Cependant un homme imprudent et téméraire, Quintus, Phrygien de naissance, ternit de ce côté la gloire du nom chrétien. 11 s'était de lui-même présenté au proconsul et en avait entraîné d'autres à sa suite ; quand il aperçut les bêtes et entendit leurs rugissements, il pâlit de frayeur et se laissa persuader, aux sollicitations du proconsul, de jurer par la fortune de César et d'ofTrir des sacrifices. C'est pourquoi, frères, nous n'approuvons pas ceux qui se présentent d'eux-mêmes aux juges, car ainsi n'enseigne pas l'Evangile, Matth., x, 23.
» Quant à l'admirable Polycarpe, il apprit les clameurs du peuple sans s'émouvoir. Son intention était d'abord de rester dans la ville ; mais il céda aux prières d'un grand nombre et se retira dans une petite ferme voisine avec quelques personnes. Là, toute son occupation, nuit et jour, était de prier, suivant sa coutume, pour toutes les Eglises du monde. Trois jours avant quil fût arrêté, il eut une vision dans la prière : il lui sembla voir son chevet tout en feu. Il comprit aussitôt le sens mystérieux de ce songe prophétique, et dit à ses compagnons : « Je dois être brûlé vif. » Comme on continuait les poursuites, il passa dans une autre maison de campagne. Ceux ([ui le cherchaient y arrivèrent aussitôt. Ne le trouvant pas, il arrêtèrent deux domestiques. L'un d'eux, appliqué à la torture, promit de tout découvrir.
» 11 se mit à la tête des soldats, qui sortirent en annes comme pour prendre un assassin. Arrivés à la maison vers le soir, ils trouvèrent le saint reposant dans une chambre haute ; il aurait pu se sauver ailleurs, mais il ne le voulut pas et dit : « La volonté de Dieu soit faite î » 11 alla à leur rencontre et leur parla sans rien perdre de son calme. Ses manières affables, son air majestueux, la douceur de ses paroles leur inspirèrent pour sa personne un si profond respect que, surpris et hors d'eux-mêmes, ils ne pouvaient concevoir pour quelle raison les magistrats s'étaient donné tant de mouvement pour prendre un vieillard de cet âge et de ce mérite. Pour lui, il leur fit servir à boire et à manger autant qu'ils voulurent, et les pria de lui permettre de se retirer pendant une heure pour prier librement. Il l'obtint et prolongea sa prière non-seulement une hem-e, mais deux, avec une si grande ferveur que tous ceux qui l'entendaient en étaient émerveillés et que plusieurs regrettaient d'être venus prendre mi si divin vieillard.
» L'heure du départ venue, ils le conduisirent à la ville monté sur un âne. On était au samedi de la semaine sainte. Hérode l'irénarque et son père Nicétas vinrent au-devant et le prirent dans leur charriot. Hérode tâcha, ainsi que son père, de le gagner par.de douces paroles, lui disant entre autres : « Quel mal y a-t-il de dire : Seigneur César, de sacrifier et de se sauver? » Poly carpe ne répondit rien d'abord, mais comme ils le pressaient toujours davantage : « Non, dit-il résolument, je ne ferai point ce que vous me conseillez. » Alors, ils lui dirent des injures et le chassèrent de leur charriot avec tant de précipitation qu'il tomba et se blessa la jambe. Le saint ne s'en émut point, mais comme s'il n'eût rien souffert, il marcha gaiement au milieu des soldats et se laissa conduire à l'amphithéâtre. Le bruit y était si grand qu'on ne pouvait rien entendre.
» Lorsqu'il y entra, une voix descendit du ciel disant : « Courage, Polycarpe ; tiens ferme! » Personne ne vit celui qui parlait ; mais tous les nôtres qui étaient présents, entendirent sa voix.
» On le présenta au proconsul, qui lui demanda s'il était Polycarpe; il répondit que oui. Le proconsul l'exhorta de renier Jesus-Christ , d'avoir pitié de son âge et conclut par ces paroles : « Jure par la fortune de César! Reviens à toi, et dis : A bas les athées ! Injurie le Christ ! » Polycarpe répondit : « Il y a quatre-vingt-six ans que je le sers, et jamais il ne m'a fait de mal; comment pourrais-je blasphémer mon Roi et mon Sauveur ? »
» Le proconsul répéta avec plus de force : « Jure par la fortune de César! » — « Si vous feignez de ne pas savoir qui je suis, répliqua le saint, je le dirai librement, écoutez-le : Je suis chrétien ! Que si vous désirez connaître la doctrine chrétiemie, donnez-moi un jour et vous l'apprendrez. » Le proconsul lui dit d'en rendre raison au peuple : « Pour vous, reprit le saint, je veux bien le faire ; car on nous enseigne à rendre aux principautés et aux puissances établies de Dieu l'honneur qui leur est dû et qui ne nous nuit point ; mais pour ceux-là, je ne les crois pas dignes que je me défende devant eux. «
« » Le proconsul redoubla de menaces : « J'ai des bêtes, je t'y exposerai si tu ne changes pas. — Faites-les venir; car
nous ne changeons point de bien en mal; mais il est bon de passer du mal au bien. — Je te ferai consumer par le feu si tu méprises les bêtes et si tu ne changes. — Vous me parlez d'un feu qui brûle une heure et qui ensuite s'éteint, parce que vous ne connaissez point le feu du jugement à venir et du supplice éternel réservé aux impies. Que tardezvous, du reste. Faites ce qu'il vous plaira. »
» Etonné de tant de hardiesse, le proconsul envoya son héraut crier trois fois au milieu de l'amphithéâtre : « Polycarpe a confessé qu'il était chrétien ! » A ces mots toute la multitude des païens et des Juifs, saisis d'une indomptable fureur, s'écrièrent à haute voix : « C'est ici le docteur de l'impiété, le père des chrétiens, le contempteur de nos dieux. C'est lui qui enseigne à tant de gens de ne point sacrifier aux dieux et de ne les point adorer. » Et en criant de la sorte ils demandaient à l'asiarque Philippe de lâcher un lion contre Polycarpe. Philippe répondit que cela ne lui était pas permis, parce que les combats de bètes étaient achevés. Ils reprirent tous d'une voix et demandèrent que Polycarpe fût brûlé vif, car il fallait bien accomplir sa prophétie.
» Aussitôt dit, aussitôt fait. Tout ce peuple courut en foule prendre du sarment et d'autre bois dans les boutiques et dans les bains ; les Juifs, selon leur coutume, étaient les plus zélés.
» Quand le bûcher fut prêt, les bourreaux se disposèrent à le clouer au poteau qui s'élevait au milieu. Polycarpe leur dit : « Laissez-moi ainsi ; Celui qui me donne la force de souffrir le feu m'en donnera aussi pour demeurer ferme sur le bûcher sans la précaution de vos clous. » Ils se contentèrent de lui lier les mains derrière le dos. Polycarpe, tel qu'un noble bélier choisi dans tout le troupeau pour être offert à Dieu en holocauste, leva les yeux au ciel et fit cette prière : « Seigneur Dieu tout-puissant. Père de votre Fils béni et bicn-aimé, Jésus-Christ, par qui nous avons reçu la grâce de vous connaître ; Dieu des anges et des puissances, Dieu de toules les créatures et de toute la nation des justes qui vivent en votre présence, je vous rends grâces de m'avoir fait arriver à ce jour et à cette heure où je dois prendre part, au nombre de vos martyrs, au calice de votre Christ, pour ressusciter ù la vie éternelle de lame et du corps dans l'in-
corruptibilité du Saint-Esprit. Que je sois aujourd'hui admis en votre présence, comme une victime agréable, ainsi que vous l'avez préparé, prédit et accompli, vous qui êtes le vrai Dieu, incapable de mensonge. C'est pourquoi je vous loue de tontes choses, Je Vous bénis, je vous glorifie avec le Pontife éternel et céleste, Jésus-Christ, votre Fils bien-aimé, avec qui gloire soit à vous et au Saint-Esprit, et maintenant et dans les siècles futurs. Amen. »
» Quand il eut achevé sa prière, on mit le feu au bûcher. Une grande flamme s'étant élevée , nous vîmes alors un miracle surprenant : le feu s'étendit autour du martyr comme une voûte ou comme une voile de navire enflée par le vent. Il était au milieu, sem])lable, non à de la chair brûlée, mais à de l'or ou à de l'argent dans la fournaise. Il exhalait en outre une odeur comme d'encens ou de quelque autre parfum précieux.
» Les profanes, voyant que son corps ne pouvait être consumé par la flamme, commandèrent à un de ceux qui, dans les amphithéâtres, donnaient le dernier coup aux bêtes sauvages, de lui plonger son épée dans le sein. Il en sortit aussitôt une si grande abondance de sang que le feu s'éteignit et que tout le peuple s'étonna de voir une telle différence entre les infidèles et les élus. Du nombre de ces derniers fut certainement, de nos jours, le glorieux martyr Polycarpe, docteur apostolique et prophétique, car tout ce qu'il a prédit ou s'est accompli ou s'accomplira un jour.
» Mais l'ennemi dos justes, l'envieux démon, lui voyant, après un illustre martyre et une vie toujours sans reproche, sur la tête la couronne d'immortaUté et à la main les palmes de la victoire, s'efforça du moins de nous ravir la consolation d'avoir son corps et de communiquer avec ses saintes reliques. Il mit dans l'esprit de Nicétas, père d'Hérode, de prévenir le proconsul de ne pas nous donner son corps, de peur que les chrétiens n'abandonnent le Crucifié pour adorer celui-ci. Ils ignorent, les insensés, que jamais nous ne pourrons abandonner Jésus-Christ, qui est mort pour le salut de tout le monde, ni adorer un autre à sa place. Pour lui, nous l'adorons parce qu'il est le Fils de Dieu; mais les martyrs, nous les aimons, ainsi qu'il convient de le faire, comme les disciples et les imitateurs de leur Maître, à cause de leur
affection invincible pour leur Roi et leur Seigneur. Puissionsnous un jour devenir leurs compagnons et leurs disciples !
» Le centenier, voyant l'empressement des Juifs, fit brûler le corps du saint martyr; puis, nous retirâmes ses os, plus précieux que les pierreries, et nous les mîmes en un lieu convenable. Dieu nous fera la grâce de nous y assembler tous les ans, autant que possible, pour célébrer dans la joie la fête de sa naissance immortelle par le martyre. >■
Principales doctrines enseignées dans cette lettre.
1. C'est d'abord le conseil donné aux chrétiens de ne point courir au martyre avec une sorte de jactance : « Nous ne louons point, mes frères, ceux qui se présentent d'euxmêmes : cela est contraire à la doctrine de l'Evangile » (ch. iv).
2. Le jour de la mort des martyrs est appelé le jour de leur naissance, natalitia rnartyrum, car c'est alors qu'ils naissent pour le ciel (ch. xvui).
3. Nous rencontrons ici, pour la seconde fois dans la littérature chrétienne, l'expression à' Eglise catholique.
4. L'adoration de Jésus-Christ et le culte des saints sont distingués de manière à prévenir toute confusion. « Nous reconnaissons le Christ, nous l'adorons parce qu'il est le Fils de Dieu; les martyrs, au contraire, nous les aimons comme ils le méritent , comme des disciples et des imitateurs de leur Maître, à cause de leur amour invicible pour leur Roi et leur Seigneur; car nous désirons aussi devenir leurs compagnons et leurs condisciples. »
De même que la di^dnité du Christ, la Trinité est attestée surtout dans la dernière prière de saint Polycarpe.
5. Sur les rehques des martyrs, on lit le passage suivant : « Nous avons ramassé ses os (de saint Polycarpe), plus précieux que les pierreries et plus purs que l'or, et nous les avons renfermés dans un lieu convenable (à l'autel). C'est là que nous nous assemblerons avec grande joie, s'il nous est permis (c'est-à-dire si les persécutions ne nous en empêchent pas), et Dieu nous fera la grâce d'y célébrer le jour natal de son martyre, tant en mémoire de ceux qui ont combattu pour la foi que pour exciter ceux qui ont à soutenir uq pareil combat » (ch. xvin).
§ 17. Paplas, évéqne d'HiérapIes (dans la Petite-Phrygie).
Cf. Hieron., Catalog,, cap. xviii ; Gallandii Prolegomena, cap. x, et p. 316-319; HalloiXjFîto sancti Papiœ{i[lusir. Eccles. orientalis scriptor. sseculi primi vitee et docupienta. Duaei, 1633, in-fol.); Seitz, Papias, dans VEncyclop. de théol. protest ., -par Herzog.
Papias a été souvent qualifié de disciple de l'Apôtre ou de Jean, prêtre d'Ephèse; l'antiquité chrétienne le mentionne fréquemment.
Saint Irénée l'appelle un disciple de saint Jean et un ami de saint Polycarpe '. Selon une parole d'Eusèbe*, peu justifiée, il aurait mis plus de zèle que de talent à recueillir de la bouche des apôtres et de leurs disciples la tradition verbale, les discours et les actes de Jésus-Christ. « Très-ancien auteur, mais très-petit esprit, » c'est ainsi que Bossuet lui-même le caractérise'. Eusèbe l'a jugé tout autrement, mais c'est précisément dans un endroit de son Histoire ecclésiastique , liv. III, ch. XXXVI, dont lauthenticité est douteuse.
Papias a consigné le fruit de son travail dans les Explications des discours du Seirjneur, en cinq livres {"Eçrr/r,7îLi loyi^v /.ujsta/.'iv), dont il n'existe plus que des fragments cités dans Y Histoire ecclésiastique d'Eiisèbe et dans le traité des Hérésies de saint Irénée. Grabe les a recueillis dans son Spicilegimn, Routh dans ses Reliquiœ sacrœ, tome I, et Gallandi dans sa Bibliotheca. En 1218, si nous en croyons Gallandi, lEghse de Nîmes conservait encore l'ouvrage tout entier.
Nous y voyons comment était formé le canon des Ecritures du Nouveau Testament ; nous y trouvons des renseignements sur les Evangiles de saint Matthieu et de saint Marc, et un exemple de la première méthode suivie dans l'interprétation de l'Ecriture. Comme Papias touchait de près à lère apostolique, il est singulièrement instructif d'apprendre de sa bouche qu'il préférait la tradition verbale des premiers témoins de Jésus-Christ à la tradition écrite; « car, ajoute-t-il, il me semble que les livres ne fournissent pas le même avantage que la parole vivante : celle-ci se grave plus profondément \ »
* Adi\ hmres., lib V, c. xxxiii. Zahn, dans ses Eludes et critiques, 1866, a prouvé que Papias était un disciple de l'apôtre saint Jean. — ' Euseb.. Hisl. eccles., III, xxxix. — ' Bossuet, l'Apocal., c. xx. l'Addit. du Irad.) — * Dans Eusèbe, toc. cit.
De là vient qu'il dit au même endroit : « Je recueillerai avec soin pour vous, et je vous expliquerai ce que j'ai appris autrefois des prêtres et ce que j'ai bien retenu dans ma mémoire, afin d'en confirmer la vérité. Car je ne me suis pas attaché, comme font la plupart, à ceux qui débitaient beaucoup de paroles, mais à ceux qui enseignaient la vérité ; non à ceux qui produisaient ces doctrines étrangères, mais à ceux qui enseignaient des vérités que le Seigneur nous a données pour notre foi et qui naissent de la vérité même. Quand je rencontrais quelqu'un qui avait conversé avec les prêtres, je m'informais avec soin de leurs discours : Qu'a dit André ou Pierre, Philippe ou Thomas, Jacques, Jean ou Matthieu, ou tout autre disciple du Seigneur? Que disent Ariston et le prêtre Jean, disciples du Seigneur ' ? »
Une chose digne de remarque au point de vue de l'histoire primitive de TEghse, c'est que Papias est probablement le premier auteur chrétien qui ait émis l'opinion que, durant mille ans (tnillénarisme) , Jésus-Christ régnerait « dans une Jérusalem terrestre magnifiquement rebâtie, où la gloire de Dieu éclaterait d'une manière admirable, où Jésus-Christ régnerait avec ses martyrs ressuscites*. » Cette opinion avait indul)itablement sa source dans une fausse intelligence de saint Matthieu, xxiv, xxix et xxxiv ; de saint Paul, / Thess., v, 2; cf. // Thess., u, 2; et surtout de V Apocalypse, xx, 2-4. Ce sentiment a été embrassé par saint Justin, saint Irénée, TertuUien, Lactance, etc.; mais lem's idées, beaucoup plus modérées, n'ont rien de commun avec les superfétations judaïques de l'hérétique Cérinthe, suivant ce qu'atteste le prêtre romain Cajus, dans Eusèbe, Hist. eccles., III, xxvni; VII, xxv.
< Outre les nombreuses recherches, anciennes et nouvelles, qui ont été faites sur ce passage reproduit par Eusèbe, nous citerons parmi les modernes : Riggenbacb, Seitz, Zahn, Weizsecker, Holzmann, Hiigenfeld et Zirs : Eclaircissement du passage de Pcipias, Darmstadt, 1869; Weissenbach, Sur le fragment de Papias dans Eusèbe, Gressen, 1874. Voy. Hiigenfeld, Introd. au Nouv. Test., p. 52.
» Cf. Bossuel, loc. cit. (Cit. du trad.J
§ 18. L'auteur Inconnu de la lettre à Diog-nète.
Voir les Prolégomènes dans Gallandi, ch. xi; Héfelé et Otto, Epistola adDiognet., éd. \\^, Lips., 1862; Holenberg, LeMre à Diognêtc, Berlin, 18o3; Nolte, Recension et correction du texte, dans la Revue de Scheiner, Vienne, 1854, t. VI.
Cette lettre remarquable avait été, jusqu'aux temps modernes, classée parmi les écrits de Justin, martyr et apologiste du milieu du deuxième siècle, Tillemont, le premier, a prétendu qu'elle remontait à une époque plus ancienne , puisque l'auteur se qualifie lui-même de disciple des apôtres (ch. xi). De nos jours, Otto et Hoffmann *■ ont encore essayé de défendre l'ancienne opinion en interprétant largement l'expression de « disciple des apôtres, » et en considérant comme une addition postérieure la dernière partie (ch. xi, xu), où se trouve cette expression.
A quoi nous répondons : 1. que le sujet de la lettre n'est pas encore épuisé au chapitre x; 2. que les développements contenus dans les chapitres xi et xu sont au contraire un excellent résumé de l'ensemble et le terminent parfaitement; 3. que le style de la dernière partie concorde de tout point avec ce qui précède, et qu'il serait difficile de coudre à la suite d'un morceau si achevé un lambeau qui s'adaptât à la forme et au fond ; 4. que, supposé que Imnen ajouté après le chapitre x, dans un seul manuscrit (Codex Argent.), fût authentique, on pourrait prouver, par des passages analogues de saint Paul et de saint Clément de Rome [Epist. I ad Cor., cap. XLiii), que les morceaux de l'Ecriture ne finissent pas toujours par amen. De plus, et pour ne citer que ce fait, les opinions de notre auteur sur le judaïsme et le paganisme, analogues à celles de saint Barnabe, diffèrent notablement de celles de saint Justin; car celui-ci trouve dans le judaïsme et le paganisme infiniment plus de coutumes respectables et utiles que le rédacteur de la Lettre à Diogtièie. Enfin, nonseulement le style et le genre d'exposition de notre lettre diffèrent de la manière de saint Justin, mais il y a entre l'un et l'autre un véritable contraste*.
< Pr.j(/ra«H)ie du gymiiaxc calholiqur de Ncisac en Si/('iiie, aniiHe 1851 — * Voir sur ca sujdt les e.Kplioatiouâ délailléHS de id. Hél'eie ilaus la Hevue de Tubingue, p. 4G0-470, 1864.
On ne saurait voir autre chose qu'une fantaisie oiseuse dans la supposition émise récemment parlanglaisDonaldson, à savoir que cette lettre aurait été fabriquée par des réfugiés de Constantinople en Italie, ou plus tard par Henri Estienne, de Paris, comme un modèle de style et de déclamation. Au neuvième siècle déjà, Photius l'invoquait contre les païens et les Juifs, et parlait de sa valeur, tant pour le fond que pour la forme. On ne fera entrer dans l'esprit de personne qu'une lettre où il est dit que les chrétiens versent lem* sang, où le christianisme apparaît comme une religion nouvelle aux yeux des païens et des Juifs, puisse appartenir à une époque où l'Eglise chrétienne était tolérée, ou plutôt favorisée.
L'occasion où elle fut écrite est indiquée dans l'introduction même, qui est un modèle de style : « Puisque vous voulez savoir, illustre Diognète, quelle est la rehgion des chrétiens, et que vous cherchez avec ardeur à connaître clairement quel est le Dieu en qui ils mettent leur confiance et auquel ils rendent leur culte et leurs adorations, au point de mépriser le monde entier et la vie même; pourquoi ils ne regardent point comme des dieux ces divinités sacrilèges que les Grecs adorent, et pourquoi ils refusent de s'assujétir aux pratiques superstitieuses des Juifs ; d'où procède cet amour quïls ont les uns pour les autres, et pourquoi enfin cette classe d'hommes, cette secte jusque-là inconnue n'a commencé à paraître que de nos jours, puisque vous voulez être instruit de ces vérités sublimes, après avoir donné des éloges à votre zèle, je prie Dieu qu'il délie ma langue pour annoncer ces merveilles, et qu'il ouvre votre cœur, afin que vous puissiez les comprendre. Je le conjure de conduire mes paroles de telle sorte qu'elles opèrent un changement heureux dans votre cœur, et quant à vous, mon cher Diognète, puissiez-vous m'écouter de manière à ne pas devenir un sujet d'affliction pour celui qui vous parle. )>
Diognète, un païen illustre (l'auteur l'appelle K/jîztig-to;), puissamment ébranlé par les résultats du christianisme, avait manifesté à l'auteur le désir de savoir pom- quelles raisons les chrétiens avaient déserté le judaïsme et le paganisme, quel pouvait être le Dieu qu'ils adoraient maintenant et à qui ils étaient dévoués au point de soufi'rir pour lui le martyre, de mettre en lui toute leur espérance et de mépriser le monde.
Que si tout cela vient de la force de leur religion, pourquoi le christianisme n'est-il jias voiuplus tôt?
L'auteur inconnu adjure d'abord Diognète de délivrer son esprit de toutes les préventions qui l'ont séduit jusqu'à présent :
« Quand vous aurez écarté, comme un obstacle à la connaissance de ces vérités salutaires, les impressions trompeuses de la coutume et de l'habitude, que vous serez devenu un homme nouveau, semblable à celui qui vient de naître, puisque vous devez entendre un langage qui vous est inconnu, comme vous l'avez avoué vous-même, considérez par la vue de l'esprit autant que par les yeux du corps de quelle nature et de quelle forme sont ces chimères que vous appelez des dieux et que vous regardez comme tels. L'un n'est-il pas formé d'une pierre semblable à celle que l'on foule aux pieds ? l'autre d'un airain qui n'a rien de plus précieux que celui dont on fait des vases pour notre usage ? celui-ci d'un bois sujet à la corruption et à la pourriture ? celui-là d'argent? Et comme il est plus précieux que les autres, vous êtes obligés de lui donner des gardes, de peur que les voleurs ne vous l'enlèvent. Quelques-uns sont d'un fer couvert de rouille, d'autres d'une terre de même nature que celle dont on fait les vases destinés aux usages les plus vils; tous enfin ne sont-ils pas d'une matière à se cori-ompre et formés par le secoui's du fer et du feu?
» Tous ces dieux enfin que l'art a fabriqués, ne sont-ils pas sourds, aveugles, sans âme, privés de tout sentiment, incapables de se mouvoir et tous les jours en proie à la corruption et à la pom'riture ? Ce sont cependant là ceux que vous appelez les dieux, et dont vous faites l'objet de votre culte et de votre adoration, pendant que vous leur devenez entièrement semblables en vous dégradant jusqu'au point d'adorer de viles créatures ; et les chrétiens ne vous paraissent dignes de votre aversion que parce qu'ils refusent de reconnaître de tels dieux. Mais vous qui admettez ces divinités monstrueuses, ne les traitez-vous pas avec encore plus de mépris que ne font les chrétiens ? Ne leiu* faites-vous pas plus d'outrages, et ne les rendez- vous pas plus ridicules lorsqu'on vous voit enfermer pendant la nuit vos dieux d'or et d'argent, et leur donner des gardes durant le jour, de peur qu'on ne les enlève, au heu
que vous ne prenez aucune de ces précautions k l'égard de ceux qui ne sont que de pierre et de terre ? Les honneurs que vous leur rendez sont plutôt des injures et des outrages ; car s'ils ont quelque sentiment, le sang et la graisse des victimes que vous mettez sur leurs autels doivent être pour eux un spectacle desagréable; et si, au contraire, ce ne sont que des statues inanimées, vous nous fournissez vous-mêmes des armes pour combattre la grossièreté de votre erreur. Qui de vous pourrait supporter la vue de pareilles offrandes, ou permettre qu'on les lui présentât, à moins qu'il n'y fût contraint : parce que tout homme a de la raison et du sentiment, au lieu que vos dieux de pierre ne les supportent que parce qu'ils sont inanimés et sans vie, comme vous le faites assez voir pas votre conduite à leur égard.
» A présent je vais vous faire voir en quoi les chrétiens diffèrent des Juifs dans le culte qu'ils rendent à Dieu, ce que vous désirez principalement de savoir. Ceux-ci donc n'adorent ni le bois, ni la pierre, et quoiqu'ils fassent profession de ne reconnaître qu'un seul Dieu, le maître et l'arbitre de l'univers, si cependant ils lui rendent un culte semblable à celui dont nous venons de parler, ils sont dans l'erreur ; car si les Grecs font voir leur extravagance et leur folie en offrant le sang des victimes immolées à des dieux sourds et privés de sentiment; les Juifs, en offrant à Dieu les mêmes choses, dont ils s'imaginent qu'il a besoin, ne lui rendent point des hommages dignes de l'Etre suprême, mais prouvent plutôt toute l'extravagance et la grossièreté de leur culte. Si Dieu, en effet, a fait le ciel, la terre et toutes les créatures, et si c'est lui qui nous donne abondamment toutes les choses nécessaires à la vie, comment se peut-il qu'il ait besoin des biens qu'il accorde à ceux qui s'imaginent eux-mêmes les lui donner. Ceux donc qui, par le sang des animaux et par les holocaustes, croient offrir à Dieu des sacrifices qui lui soient agréables et qui l'honorent , ceux-là me paraissent ne différer en rien de ceux qui rendent ces mêmes hommages à des statues inanimées, qui, étant privées de sentiment, ne peuvent prendre aucun plaisir à ces honneurs. Quelle erreur peut être plus monstrueuse que de s'imaginer pouvoir donner quelque chose à Celui qui, maître absolu de toutes les créatures, tient tout de sa souveraine puissance ? Quant à leurs précautions craintives et
scrupuleuses sur l'usage des viandes, à leurs superstitions sur le sabbat, à l'avantage qu'il prétendent tirer de la circoncision, à leur opinion chimérique sur les jeûnes et les nouvelles lunes, je ne crois pas devoir vous rapporter des choses qui, par leur ridicule, sont indignes de trouver place dans cet écrit. » Les chrétiens n'ont point de villes qui leur soient particulières, de langue qui leur soit propre, rien enfin dans leur genre de vie ou dans leur extérieur qui porte le moindre caractère de singularité. Ils habitent leur propre patrie, mais comme étrangers. Ils ont tout en commun les uns avec les autres, se regardant tous comme citoyens d'une même ville. Ils souffrent tout de la part do leurs ennemis, comme n'ayant point de demeure fixe sur la terre. Ils trouvent partout leur patrie et partout ils se regardent comme étrangers. Ils épousent des femmes comme les autres ; ils en ont des enfants, mais ils n'en sont point les homicides. Ils prennent leur repas en commun, mais ils n'ont pas leurs femmes en commun. Ils sont revêtus d'un corps de chair, mais ils ne vivent point selon la chair. Ils vivent sur la terre, mais leur patrie est dans le ciel. Ils obéissent fidèlement aux lois qui sont établies, et sont eux-mêmes au-dessus des lois par la pureté et la sagesse de leurs mœurs. Ils aiment tous les hommes également, et le monde entier les persécute ; et pour tout dire enfin, ces hommes admirables sont dans le monde de la manière que l'àme est dans les corps. Elle y est comme répandue dans toutes les parties qui le composent, et les chrétiens sont dispersés dans toutes les villes du monde. Elle est dans le corps sans en tirer son origine, et ils sont dans le monde sans être du monde. L'âme, quoique invisible, habite un corps sensible, où elle est établie en sentinelle, comme dans une forteresse; les chrétiens sont aperçus des yeux pendant qu'ils séjournent dans le monde, mais leur cuUe et leur religion sont invisibles. La chair, sans avoir reçu aucune injure de la part de l'àme, lui livre une guerre continuelle, parce qu'elle met un frein à ses mouvements hcencieux et qu'ehe l'empêche de jouir des voluptés. Le monde, sans aucune raison, déteste et persécute les chrétiens, parce qu'ils combattent ses penchants criminels. L'âme aime le corps qui la combat, elle chérit ses membres toujours soulevés contre elle; les chrétiens n'ont que des sentiments d'amour pour ceux qui les accablent de haine.
0 La doctrine qu'ils ont reçue n'est pas de la terre. Ce n'est pas un tissu extravagant de mystères nés du caprice et de la fantaisie des hommes. Ce ne sont pas enfin de ces dogmes humains et peu durables, dont ils croient devoir prendre la défense jusqu'à les sceller de leur propre sang ; mais Dieu luimême, qui est tout-puissant, invisible aux yeux et qui a créé l'univers, épuisant son amour pour ses créatures, a fait descendre du ciel en terre sa vérité, qui n'est autre chose que son Verbe saint et incompréhensible ; il l'a envoyé parmi les hommes, et a voulu qu'il eût dans leur cœur une demeure fixe et permanente, non , comme quelques-uns pourraient faussement se l'imaginer, en députant aux hommes quelque ministre, quelque ambassadeur, quelque prince ou quelquesuns de ces esprits qui veillent à la conduite du monde ou qui président au gouvernement des choses célestes ; mais en leur envoyant Celui-même qui a donné l'être à toutes les créatures, par le ministère duquel il a formé les cieux et donné des bornes à la mer ; Celui-mème qui par sa puissance entretient l'harmonie et la concorde parmi tous les éléments ; Celui dont le soleil reçoit la loi pour remplir dans sa course certains espaces durant le jour ; Celui à qui la lune obéit, pour prêter son flambeau à la nuit ; Celui dont les astres reconnaissent la voix, pour suivi'e la lune dans sa course lumineuse ; Celui qui a arrangé toutes les créatures dans un certain ordre, qui leur a prescrit des bornes et des limites auquel obéissent les cieux, la terre, la mer, et tout ce qui est renfermé dans leur vaste enceinte, le feu, l'air, les abîmes, tout ce qui est au plus haut des cieux, dans les profondeurs de la terre ou au milieu des airs ; c'est enfin Celui-là même que Dieu a envoyé aux hommes, nou, comme on pourrait le croire, pour leur inspirer la terreur ou exercer sur eux un empire tyrannique, mais dans la seule vue de leur ouvrir l'inépuisable sein de sa bonté et de sa clémence, et comme un roi qui veut traiter avec des peuples leur envoie son fils, qui est l'héritier de son trône. Dieu a envoyé son Verbe comme étant Dieu lui-même ; il l'a fait descendre jusqu'à des hommes qui étaient l'objet de sa colère, pour les sauver, pour leur insinuer sa doctrine dans l'esprit et dans le cœur, et non pour les contraindre de s'y soumettre ; car la violence n'est point en Dieu. Il a envoyé son Verbe aux hommes comme le gage le plus précieux de son amour, pom*
SA ϻATR0L0G1E.
les rappeler à lui, et non pour les punir ; mais un jour il enverra de nouveau ce même Fils pour les juger et leur demander compte de l'usage qu'ils auront fait de tant de grâces ; et qui pourra soutenir sa présence ?
» Tels sont les chrétiens, ces hommes admirables dont on s'est formé une idée si odieuse. On les expose tous les jours à la rage et à la fureur des bêtes pour les obliger de renoncer à la foi de leur Dieu, et ils triomphent de tous les tourments qu'on met en usage pour vaincre leur fermeté généreuse. Ne voyez-vous pas au contraire que plus vous en immolez à votre haine, plus leur nombre s'augmente ? Ces prodiges de constance sont au-dessus de toutes les forces humaines ; ce sont des effets merveilleux de la puissance de Dieu et des preuves incontestables qu'il est venu sur la terre. Quel homme en effet pourrait s'élever jusqu'à la connaissance de l'Etre suprême avant qu'il se fût manifesté d'une manière sensible ? et la droite raison peut-elle se croire satisfaite par les opinions vaines et ridicules de ces faux sages du monde, dont les uns ont fait un Dieu du feu qui doit un jour les dévorer, les autres ont composé son idée de l'eau, plusieurs enfin de divers éléments auxquels il a donné l'être par sa puissance? Cependant, si quelqu'une de ces opinions pouvait être admise comme véritable, ces savants du siècle pouvaient également avancer de toutes les choses créées qu'elles étaient Dieu même ; mais tous ces discours ne sont que des mensonges et des impostures, dont se servaient les philosophes pour séduire et tromper le monde ; car aucun homme n'a jamais vu Dieu et ne l'a jamais connu; mais il s'est manifesté lui-même, et s'est manifesté par la foi, à laquelle seule il est donné de le voir.
» Dans son éternité, il a conçu un dessein aussi sublime qu'ineffable, au-dessus de toutes les pensées humaines, et ne l'a communiqué qu'à son Fils.
» Dans ce long espace de siècles qui avait précédé, il nous avait laissé errer au gré de nos désirs et de nos passions, qui nous tenaient plongé dans un abîme profond de désordres et de voluptés monstrueuses, non que Dieu put se plaire à nous voir ainsi marcher dans les voies de l'iniquité, mais il tolérait nos égarements ; et bien loin d'approuver ce temps où régnait le crime et l'injustice, il créait un esprit de justice, afin qu'après nous être convaincus nous-mêmes par une longue et
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LA LETTRE A DIOGNÈTE. 8o
funeste expérience de rimpuissance et de l'inutilité de nos propres œuvres, que nous étions indignes de la vie, dans ces jours de salut Dieu nous la fit mériter par sa bonté. Lors donc que nous étions parvenus au comble de la malice et do la corruption, que nous ne devions attendre que la mort et les supplices éternels, comme la juste récompense de nos crimes, et qu'enfin on ne pouvait plus douter que nous ne touchassions au temps que Dieu avait marqué dans sa sagesse pour exercer sa bonté envers les hommes et faire éclater sur eux la toutepuissance de sa grâce, comment peut-on concevoir qu'il n'ait écouté en notre faveur que cet amour immense qu'il a pour nous ; qu'après nous avoir rejetés il ne nous ait pas rendus les justes victimes de sa haine et de son courroux, qu'il n'ait pas conservé le souvenir de nos fautes et de nos égarements, mais qu'au contraire il les ait supportés, et que contre les hommes rebelles il n'ait employé d'autres armes que sa douceur et sa patience, jusqu'à nous faire annoncer par ses prophètes qu'il s'était chargé de nos langueurs et de nos péchés ? En effet, il a livré pour nous son propre Fils comme le prix de notre rédemption ; il a livré le Saint pour ceux qui vivaient sans loi au gré de leurs désirs; Celui qui était sans tache pour les méchants; le Juste pour les injustes; Celui qui était incorruptible pour des créatures sujettes à la corruption ; Celui enfin qui par sa nature possédait l'immortahté, pour des hommes mortels.
» 0 changement heureux! 6 artifice impénétrable des richesses de sa miséricorde, ô bienfait qui surpasse toute attente, que l'iniquité de plusieurs soit comme absorbée et anéantie en la personne d'un seul juste.
» Si donc, mon cher Diognète, vous sentez en vous un désir ardent de vous soumettre au joug de la foi, et que vous ayez le bonheur de l'embrasser, vous devez commencer par connaître Dieu le Père, car il a aimé les hommes.
» Après que vous aurez connu Dieu le Père, l'auteur de tant de bienfaits , quels torrents de délices vont inonder votre cœur! Alors, quoique esclave d'un corps mortel, vous comprendrez que du haut du ciel Dieu gouverne le monde par des lois invisibles ; les mystères de sa sagesse se dévoileront à vos yeux, vous en parlerez le langage, et vous ne vous sentirez pas moins pénétré d'amour que frappé d'admiration pour ces
chrétiens généreux toujours prêts à sceller de leur propre sang la foi qu'ils ont reçue de Dieu. Bientôt le monde s'avilira à vos yeux; vous en condamnerez l'erreur et l'imposture, dès que vous serez devenu capable de soupirer après cette véritable vie dont on ne jouit que dans le ciel.
» Ce ne sont point de ces opinions chimériques et au-dessus de la raison que j'avance ici; disciple des apôtres, j'ai appris dans leur école à instruire les nations, et je publie les mystères qu'ils m'ont enseignés à ceux qui se sont rendus dignes d'être les disciples de la vérité.
» C'est dans cette vue que Dieu le Père a envoyé son Verbe afin qu'il se manifestât au monde. Ce Yerbe, quoique méprisé et rejeté des Juifs, a été prêché par les apôtres et cru par les nations. C'est ce Fils de Dieu qui était dès le commencement, qui dans le temps a paru sur la terre, qui s'engendre continuellement dans le cœur des saints, qui a toujours été et ne cessera jamais d'être le Fils de Dieu ; ce Fils qui a fait la richesse de l'Eglise, qui l'a inondée de ses trésors, et par lequel la grâce, répandue dans les justes avec abondance, reçoit chaque jour de nouveaux accroissements.
» C'est de cette grâce que vous apprendrez ce que vous devez savoir, et si vous ne lacontristez pas, elle vous instruira dans le temps que lui prescrira sa sagesse, et par le ministère de ceux qu'elle voudra choisir.
») Lorsque vous lirez ces vérités sublimes et que vous les approfondirez avec l'ardeur qui leur est due, vous comprendrez ce que Dieu accorde à ceux qui l'aiment avec un cœur droit et sincère. Vous qui, par l'eflusion de sa grâce, êtes devenu ce paradis de délices, et qui, par une heureuse fécondité, avez fait germer en vous cet arbre de vie qui produit toute sorte de fruits. C'est dans ce lieu de délices qu'ont été mis l'arbre de la science et celui de la vie. Le premier est la source de la sagesse et de l'intelligence, et il n'y a que l'esprit d'indépendance et de révolte qui puisse nous priver d'un si grand bien. On ne doit point trouver d'obscurité dans ce que disent les Ecritures, que Dieu en créant le monde avait mis au milieu du paradis terrestre l'arbre de vie, voulant nous apprendre que, par le secours de l'arbre de la science, nous pouvions obtenir la vie dont nos premiers pères avaient été privés par l'imposture et la séduction du serpent, en pimition de l'abus
et du mépris qu'ils en firent ; car la vie ne peut subsister sans la science, et la science nous expose au péril lorsqu'elle ne marche point à la lueur de la véritable vie. C'est pour cette raison que ces deux arbres lurent plantés l'un auprès de l'autre, et c'est pourquoi l'Apôtre, en parlant de la science qui n'a pour objet que des connaissances humaines et stériles, sans être fondée sur l'amour de la loi, ajoute ces paroles : ... La science enfle, mais la charité édifie.
» Remplissez donc votre cœur de cette science, et cherchez les sources de la vie dans les paroles dictées par la vérité même. Si vous vous attachez à cet arbre, et que vous soyez empressé de vous nourrir de ce qu'il produit. Dieu comblera sans cesse vos désirs, et vous fera recueillir ces fruits, sur lesquels le serpent ne porte point sa dent venimeuse, où l'imposture n'ose étendre la main, et que la malheureuse Eve ne peut corrompre, et, lorsqu'enfm le voile sera entièrement levé de dessus vos yeux, quelle suite de mystères ne découvrirez-vous pas? Une Vierge reconnue pour Mère de Dieu ; un Dieu sauveur donné aux hommes ; des apôtres fidèles , ministres de son FAangile, remphs d'intelligence; cette Pàque mystique du Seigneur substituée à celle qui n'en était que l'om^bre, et célébrée avec la pompe qui lui convient ; les saints triomphant dans les tran.sports de leur joie, et puisant l'intelligence de ces mystères dans le sein du Verbe même, par lequel Dieu le Père est giorilié. Que la gloire lui en soit rendue dans tous les siècles. Ainsi-soit-il. »
Quoique l'auteur soit inconnu, sa doctrine et la manière dont il la présente montreraient sulfisamment, quand même il ne le dirait pas, qu'il était disciple des apôtres (ch. xi) ; car, à l'exemple des autres Pères apostoliques, il appuie sa démonstration sur des textes de lAncien et du Nouveau Testament, et surtout sur saint Jean et saint Paul, qu'il commente sans les citer textuellement.
Sa langue, pure et fleurie, prouve, selon la remarque de Photius', qu'il était maître de son style ; son récit, admirablement coordonné, est relevé par des transitions habiles et par des antithèses frappantes.
Les condamnations à mort de chrétiens, auxquelles il fait
< Photius, Bibiiolh., cod. 1:23.
de fréquentes allusions, donnent lieu de présumer que notre lettre a été écrite sous le règne de Trajan (98-117).
Cette lettre est la première apologie chrétienne qui ait été opposée au paganisme et au judaïsme. Indiquons maintenant les ressources qu'elle offre à la patrologie pour la démonstration du dogme catholique.
Vérités importantes contenues dans FEpître à Diognète.
1. Aucun homme ne possède de lui-même la parfaite connaissance de Dieu ; on ne l'obtient que par la révélation divine du Verbe (ch. v et vm). « Nous ne sommes point parvenus à cette doctrine par la réflexion ou par la recherche d'hommes curieux, car quel est Ihomme qui sût ce que c'est que Dieu avant que lui-même fût venu? Ou bien partageriez-vous peutêtre les opinions vaines et insensées de ces philosophes qui se contredisent mutuellement, dont quelques-uns soutiennent que Dieu est un feu, d'autres de l'eau, d'autres encore que c'est un des éléments que Dieu a créés? » Du reste, quand les hommes ont dû embrasser la religion divine, la connaissance chez eux a dû marcher de pair avec la conduite ; car il n'y a point de vie sans connaissance, et il n y a point de connaissance solide sans vie véritalde : ce qui suffirait à le prouver, c'est que, dans le paradis, « l'arbre de la science et l'arbre de vie étaient l'un à côté de l'autre » ^ch. xn).
2. Divinité de Jésus-Christ. « Jésus-Christ, le fils propre et unique " de Dieu (ï^io;, uo-joyi-jr,;}, le -Verbe « immortel » (àSâva-o:), ch. IX, inacccssible à la raison humaine (àTrcoivd/îTo?), le Fils du Dieu tout-puissant et invisible, est élevé de beaucoup au-dessus des anges (ch. vn, viii) ; c'est lui qui a créé le monde, qui le gouverne et qui un jour le jugera (ch. ix).
3. Incarnation du Fils de Dieu. '( Celui qui existe depuis le comm-encement de toute éternité) est maintenant apparu ; il s'est montré au monde sous une forme visible et accessible, et a révélé à ses apôtres les mystères de Dieu» (ch. xi). Outre cet enseignement siu'naturel, l'incarnation avait encore pour but de nous procurer la rémission de nos péchés par le sacrifice de la croix. Le Fils de Dieu était seul capable d'eflacer par un sacrifice expiatoire la dette contractée par l'humanité tout entière, Ev Tivt (îtx«tw5i;vaf, iîvv«7Ôv tovç àvripLoy: "■^/^«î zaî àTîêîtç, ch. IX.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LA LETTRE A lilOGNÈTE. 89
4. Le chapitre vi traite, avec beaucoup de précision et dans un magnifique langage, de l'essence de la nature humaine, de la dualité des éléments et de l'immortalité de l'àme. « Tout en habitant dans le corps, l'àme n'est point du corps ; tout en y étant enfermée, ce n'en est pas moins elle qui maintient l'unité du corps {T\tvé/ji). L'âme, invisible et immortelle, réside dans une tente périssable. L'àme se perfectionne quand elle est mal servie par la nourriture et la boisson ; de même que les chrétiens visités par les persécutions se multiplient journellement. » Au chapitre x, l'auteur mentionne les prérogatives que Ihomme a reçues de Dieu, de pi'éféreuce à toutes les autres créatures. « Dieu lui a donné la raison et l'intelligence, Vjyov xat voOv, l'empire sur toutes les créatures ; il a donné à son corps une attitude droite, il l'a créé à son image et destiné pour le ciel. »
5. A propos de la justification et de la grâce sanctifiante, l'auteur enseigne qu'elle opère deux choses : elle détruit le péché et confère la sanctification intérieure , parce que le Yerbe, saint et incompréhensible, se lève dans le cœur des fidèles, s'y affermit (ch. vu), renaît continuellement dans leurs âmes (ch. xi) et les inonde d'une joie surabondante (ch. vi, tîvoî ot'ci nlr.p'j>f)r,<7S7z'y.i //y.pi;]. Cousolanto doctrine, qui arrache à l'auteur cette exclamation : « 0 changement admirable et mystère incompréhensible (ch. ix) ! » Quant aux hommes vicieux qui n'auront pas été justifiés par le Christ, l'auteur leur prédit à la fin du chapitre x un éternel châtiment M/j zo «twvtov, et non plus seulement TTûo zb TzpoTy.o'.ipov).
6. L'Eglise, contrairement aux hérésies qui n'ont ni consistance ni limites, ofîre seule une règle de conduite sûre et certaine; elle seule conserve la croyance de l'Evangile et la tradition des apôtres, pai-c.e qu'elle esl seule accompagnée de la grâce (ch. xi). C'est ainsi qu'elle se montre le continuateur de Jésus-Christ, qui est venu au monde f< plein de grâce et de vérité. »
7. Le dessein que Dieu avait conçu de toute éternité, mais dont l'accomplissement, plein de sagesse et d'amom*, n'a eu lieu que dans la suite des temps, le plan divin de la rédemption de l'humanité, révèle de la façon la plus admirable que Dieu est amour par nature, «; Tr;ç 'jntpoai.yio-j'nn: 'j)i/av9ow-i«î lûv.
OLyÔLTro (ch. IX).
On voit aussi, par le développement de ces différentes doctrines, que l'auteur s'efforçait visiblement d'imiter, en les fondant ensemble, le style et les idées de saint Paul el de saint Jean. Sa conclusion nous en fournit une nouvelle preuve (ch. xn) ; en disant qu'il faut unir la pratique à la science pour être en mesure de bien comprendre la révélation, il rappelle saint Jean, vu, 17; il fait souvenir de saint Paul lorsqu'il se répand en effusion de joie sur la conversion d'un grand nombre de païens'.
§ 19. Le « l'astenr v de Hrrnias (vers iOO ou loO).
Voir les Prolégoinènes dans Cotelier, t. I, p. 73-74; dans Gallandi, t. I, ch. II ; dans Héfelé et Dressel, edit. 2". Hilgenfeld, Hermœ Pastor, grœce e codic. Sin. et Lips., Scriptorumqiie eccles. excerptis coUatis versionibus latina utraque et cethiopica, etc., restituit, commentario critic. et annot. m$friixit,Li[)s., t866. On peut consulter aussi les ouvrages allemand.s de Gaab, Zahn et Mayer.
Les plus anciens auteurs ecclésiastiques , saint Irénée , Clément d'Alexandrie, etc., parlent de ce livre remarquable avec un grand respect. Origène dit qu'il est « fort utile, p valde utilis, et le « croit même divinement inspiré, » et, ut pulo, divinitiis inspirata, tout en remarquant ailleurs qu'il n'est pas généralement reçu et qui! est méprisé de quelquesuns. Saint Athanase recommandait la seconde partie (les commandements) pour l'enseignement catéchélique. Eusèbe et saint -Jérôme ne le jugent pas favoralilement ; saint Jérôme assure que de son temps il était à peu près inconnu des Latins'. La première rédaction a été faite en grec; mais, de nos jours, .si l'on excepte quelque» fragments, il n'existe plus qu'en une ancienne tiaduclion latine. Une seconde Aversion latine , plus étendue que la première , a été trouvée par Dressel dans la bibliothèque du Vatican et publiée dans son édition des Pères apostoliques. Quant au texte grec récemment produit par le grec Simonides. i^el habile falsilîcateur de
' fio/rt., XI, 30, 36. — ^ heu., Adv. hseren., lib., IV, c. xx; Clem. Alex., Sirom., lib. I, c. xvii et xxix; lib. I, c i, ix et xii; Terlull , De orat., c. XII ; De pudlc, c. x et xx; Oiig-, Hoin. viii in Num., Nom. x m Jos., ef çsepe : Euseb., Hi$l. eccl., lib. 111. cap. ni et xxv: Hieron , Cntal.,c. x: cf. Gallandi. î. I, p. Sl-58.
LES PÈRES APOSTOLIQUES. — LE PASTEIR DE HERMAS. 9i
documents, et édité à Leipsig par Dindorf et Aiiger, Tischendorf crut d'abord que ce n'était qu'une traduction du latin provenant, sauf les additions de Simonides, du quatorzième siècle. Ce texte a été réimprimé dans l'édition des Pères apostoliques de Dressel (Lips., 1857) avec les éclaircissements de Tischendorf. Mais lorsque ïischendorf eut découvert lui-même, dans le Codex sinaiticus, l'original grec du premier livre tout entier, et du second livre depuis le chapitre i" jusqu'au chapitre iv, il modifia son opinion et déclara que le texte de Simonides émanait réellement du texte original, mais qu'il contenait des altérations dues sans doute aux travaux exécutés sur ce livre pendant le moyen âge'. En i860, d'Abbadie en publia une traduction éthiopienne. Nous avons donc du Pasteur cinq recensions qui ouvrent un vaste champ à la critique. Hilgenfeld, dans son édition, reprenant tous ces matériaux, les a compaiés et passés au creuset de la critique. — Yoy. le docteur Nolte dans la Revue tliéol. de Vienne, 1860.
Origène, Eusèbe, saint Jérôme et d'autres écrivains ecclésiastiques présument que l'auteur du Pasteur est ce même Hermas dont il est question dans l'Epître de saint Paul aux Romains, xvi, li ; l'auteur lui-même se donne pour un contemporain du pape saint Clément : « Vous ferez deux copies de ce livre, dit-il ; vous enverrez l'une à Clément et l'autre à Graple (ime diaconesse); Clément l'enverra à d'autres villes. car cela rentre dans son ministère^. » Cependant des raisons intrinsèques et extrinsèques nous portent à croire quil est dû à la plume d'un jeune Hermas, frère du pape Pie I" (Ii2-157), vers le milieu du deuxième siècle, comme M. Héfelé* a essayé de le démontrer d'après des données fournies par le Fragmentuni de canone Muratorium et d'après la seconde lettre de Pie 1" à Juste, évêque de Vienne '". Suivant cette opinion, le second Hermas, usant d'une pieuse fraude, aurait rédigé son livre sous le nom du premier, ce qui s'accorde assez peu avec l'alTection que l'auteur témoigne pour le troisième commandement : <' Aime la vérité et que la vérité seule sorte de ta bouche » 'Mandat. III).
De plus, cet autein" postérieur, en découvrant aussi naïve-
' Gazelle unlcerselle, i859, p. 1788. — ' Vision H, c. iv. — ' Tiibing. Iheol. Quarl.-Srhrift, 1839, p. 169-177. — * Recension du Ponleur de Her-^ itias, par Jachraann. Leipsi^f, 1838.
ment sa propre imposture, en disant qu'il écrivait pour Clément, évêque de Rome, mort depuis cinquante ans, Visio?! II, ch. IV, aurait enlevé à son livre tout crédit et toute autorité. Gaab, au contraire, prétend « que le contenu de notre Pasteur est tout autre que celui du livre attribué au pape Pie I", » et il s'est appliqué à sauvegarder la première tradition relative à la paternité du Hermas apostolique, en écartant les nombreuses objections tirées du contenu de l'ouvrage '. Après lui, Zalin entreprit, avec de nouveaux matériaux et des raisons encore plus convaincantes, surtout en invoquant la ressemblance qui existe entre la persécution de l'Eglise dépeinte dans le livre avec la persécution de Domitien (depuis 93), de prouver que le Pasteur avait été rédigé à la fin du premier siècle, et d'expliquer l'opposition partielle que ce livre a rencontrée en Orient et en Occident. Les quelques détails que nous avons de sa vie nous sont fournis par son livre même. Esclave grec, son premier maître l'emmena à Rome dans la maison « d'une certaine Rhode. » Après son affrancliissement, il parvint à la richesse par des entreprises heureuses, sinon toujours loyales {Précepte m), et négligea l'éducation des enfants que lui procura un mariage mal assorti. Ceux-ci en vinrent jusqu'à accuser leurs parents chrétiens devant l'autorité païenne, menèrent une vie de désordre et commirent toutes sortes de méfaits. Hermas devint-il prêtre dans la suite, plusieurs en doutent et on ne peut l'établir sûrement d'après ces paroles qui terminent la deuxième vision : « Tu bras ce livre aux prêtres qui gouvernent l'Eglise de cette ville. » Ce fut sur les bords du Tibre et le long de la route de Campanie que lui furent communiquées les vLsions rapportées dans son livre, avec les exhortations à faire pénitence, à persévérer dans la justice et la sainteté, à montrer dans les périls une foi inébranlable. L'ange de la pénitence lui apparaît d'abord sous la forme d'un berger (livre II, proœm.), et lui donne sur la vie morale des conseils qu'il rapporte fidèlement dans son livre. S'il a donné à ces visions le titre de Pasteur, îioiy-ri-j, c'est parce que fange s'est révélé à lui sous les dehors d'un berger. Le premier et le deuxième livre offrent de l'analogie avec YApocabjpse, cependant le côté moral y prédo-
■• Voyez la recension de Jacbmann, le Pasteur de Hermas. Tubiugue. Leipsig, 1838. Gaab. loc. cit., p. 5i et suiv.
mine, surtout vers la fm (X" Similit.j; on pourrait même pom' ce motif considérer ce livre comme le premier traité de morale chi'étienne. L'auteur exhorte les fidèles tombés dans le relâchement à revenir à des mœurs plus austères, et il invoque à l'appui de ses conseils les révélations qu'il a reçues sur l'imminence de la persécution et sur le prochain avènement de Jésus-Christ pour juger le monde.
Dans les quatre visions qui composent le premier livre, Hermas en prière voit le ciel s'ouvrir et aperçoit une femme, qui commence par lui faire des reproches. Elle lui rappelle , dans la première vision, qu'il l'avait vue quand elle se baignait dans le Tibre et lui avait tendu la main pour l'aider à sortir de l'eau, qu'il avait ouvert son cœur à de coupables désirs : que c'était là un péché de la part d'un homme juste et que Dieu en était irrité, ainsi que de son amour déréglé pour ses enfants, qu'il ne corrigeait point. Elle renouvelle le même reproche dans la seconde vision et l'avertit en outre de réprimer l'intempérance de la langue de sa femme. Elle les exhorte tous à faire pénitence, car le temps accordé aux justes pour expier leurs fautes est fixé. «. Tu avertiras donc ceux qui gouvernent l'Eglise de marcher dans les sentiers de la justice, afin que, revêtus d'une gloire éclatante, ils reçoivent l'effet des promesses dans toute leur plénitude. »
Dans la troisième vision , cette femme lui montre une grande tour que l'on bâtit sur les eaux avec des pierres carrées et tout éclatantes de lumière; elle est construite par six jeunes hommes, et plusieurs milliers d'autres apportent des pierres. « Cette tour que tu vois bâtir, c'est moi-même, l'Eghse » (eh. m). Sur la demande réitérée de Hermas, elle lui en explique les diverses parties.
Dans la quatrième vision, Hermas aperçoit un tourbillon de poussière, et dans ce tourbillon une bête énorme qui vomit de sa gueule des sauterelles de feu. Il n'échappe au danger qu'en s'armant de la foi et en s'exposant hardiment à cette bête. .( Va, lui dit la femme, raconter aux élus les merveUles que le Seigneur a opérées en ta faveur; dis-leur que cette bête est la figure des tribulations qui doivent leur arriver ; Si vous vous disposez à la soutenir, vous pourrez en sortir sains et saufs. >^ Cette fois, l'Eghse n'apparaît plus comme une matrone, mais comme une fiancée (ch. ii), qui explique à
Hermas le sens des quatre couleurs, noire, rouge, jaune et blanche, qu'on voyait sur la tête de la bête.
Le deuxième livre renferme douze commandements (mandata), que l'auteur a également reçus de l'ange de la pénitence. Ces commandements ont pour objet : i . la croyance en Dieu; 2. la .simplicité, l'innocence, l'aumône; 3. la fuite du mensonge et la pénitence imposée à Hermas pour expier sa dissimulation ; 4. la chasteté et la fidélité conjugale; 5. l'égalité d'humeur et la patience ; 6. le bon ange et le mauvais ange; 7. la crainte de Dieu; 8. la continence; 9.1a confiance en Dieu; iO. la tristesse du cœur, sœur du doute et de la colère ; 1 1 . l'esprit du monde et l'esprit de Dieu ; d2. la répression des mauvais désirs et l'accomplissement des préceptes divins.
Le troisième livre contient dix similitudes, dont la plupart, comme les paraboles de l'Evangile, sont rendues sensibles par des comparaisons empruntées à la vigne, à l'ormeau, aux arbres pendant l'hiver et l'été, aux saules, aux rochers, à une tour, etc. Cependant la neuvième et la dixième ne sont point des similitudes ; la neuvième n'est que la répétition plus développée de la vision troisième, où l'achèvement de l'Eghse est figuré par la construction d'une tour. La dixième, après avoir insisté encore sur la nécessité d'accomplir les préceptes divins, contient cet avertissement adressé à Hermas : « Remplis généreusement le ministère que je t'ai confié, annonce à tous les hommes les merveilles de Dieu, et Dieu t'assistera de sa grâce. »
Ces dernières indications, de même que certains indices contenus soit dans l'original grec du manuscrit sinaïtique, à la fin des visions, soit dans la version latine du Vatican, avant la dixième similitude, montrent suffisamment combien l'ancienne division du livre est défectueuse. Mieux vaudrait, comme le manuscrit du Sinai, insérer dans le premier livre la cinquième vision, où figure l'apparition de l'ange. On étendrait ensuite le second livre jusqu'à la huitième similitude, pour ne commencer le troisième qu'avec la neuvième similitude, qui débute ainsi : << Après que j'eus écrit les préceptes de ce pasteur, messager de la pénitence, il vint à moi, et me dit*, » etc.
1 Cf. Dressel, Pair, apost.; Proleg., p. xu el 443.
L'origine et le but de ce livre ont donné lieu aux opinions les plus hétérogènes. Selon quelques-uns, Thiersch, Hilgenfeld, le Pasteur aurait une origine et une tendance judaïques; selon d'autres, une tendance à la fois païenne et chrétienne; selon Borner et Bauer, « le Pasienr serait le précurseur du montanisme ; selon Cotelier, Héfelé et d'autres, il en serait l'adversaire, et l'auteur n'aurait pris la forme de révélation qu'afln de combattre plus efficacement les révélations hétérodoxes des prophétesses de Montan. Le Pasteur, s'il faut en croire Cotelier, aurait été le boulevard de la foi catholique en face de l'opiniâtreté de Montan, propugnacidum fidei calhoUc3B adversus Montani duritinm. Cependant, comme la polémique de l'auteur n'est pas dirigée contre le rigorisme de Montan touchant le martyre et le jeune, Hagemann a essayé de donner à son livre une portée plus générale : ce ne serait pas lui seulement, mais encore tous les fidèles déchus, que l'auleiu' aurait voulu exciter au repentir de leurs fautes et à la pénitence. Pour donner plus de force à .sa parole, plus de poids à ses révélations, Hermas les aurait revêtues d'une forme apocalyptique, à la manière des prophéties sibyllines, des prétendues révélations divines des hérétiques Valentin et Marcus, et un peu plus tard des montanistes. Les circonstances extérieures qui auraient donné lieu à cet écrit seraient les événements de l'époque, et surtout la famine horrible qui avait éclaté sous Anlonin le Pieux, la destruction du cirque romain, im violent tremblement de terre, les ravages exercés par un débordement du Tibre. Ce sont là, aux yeux de Hermas, autant de signes avant-coureurs de la dernière et affreuse persécution, qu'il dépeint aussi, et des temps qui précéderont immédiatement la seconde arrivée de Jésus-Christ.
D'autres, tels que Uhlhorn, Gaab et Zahn, ont considéré cet ouvrage comme un reste de ce ministère prophétique qui, au temps des apôtres, n'était attaché à aucune fonction et à aucun état particulier, bien qu'il faille toujours se méfier de toute forme prophétique qui s'écarte de la forme usitée sous l'Ancien et sous le Nouveau Testament.
Malgré cette divergence de sentiments, le Pasteur, presque aussi étendu que tous les éci-its des Pères apostoliques pris ensemble, n'en demeure pas moins une des plus remarquables productions de la littératui'e chrétienne au deuxième
siècle, à raison de sa haute antiquité, ou du moins à cause des renseignements nombreux et précis qu'on y trouve sur la croyance, les mœurs et la discipline de l'Eglise romaine. Le côté pratique y prédomine sans doute, et ressort avec beaucoup phis de netteté que l'enseignement dogmatique ; mais il ne faut pas oublier qu'il s'agit ici d'une exhortation à la pénitence.
11 est encore intéressant par les indications qu'il fournit sur les livres qui composaient le canon du Nouveau Testament. Hermas connaissait les Evangiles selon saint Jean, saint Matthieu et saint Marc, la première Epître de saint Jean et son Apocalypse, les deux Epîtres de saint Pierre, TEpître de saint Jacques, les Epîtres de saint Paul aux Corinthiens, aux Ephésiens et aux Hébreux. Les dernières et vastes recherches de Hagemann, Gaab et Zahn sont sur bien des points peu favorables à notre livre. Mais on ne peut nier que si la forme en est souvent choquante, il règne dans l'ensemble un esprit vraiment religieux et une grande austérité morale.
Doctrine contenue dans le Pasteur de Hermas ' .
l. En théologie, Hermas place en première hgne la doctrine de l'unité de Dieu, qu'il accentue vivement : « Je crois avant tout qu'il existe un Dieu qui a tout créé, tout ordonné et tout tiré du néant. 11 renferme tout en lui-même et possède seul l'immensité de l'être ; l'esprit n'est pas plus capable de le comprendre que la parole de le définir » (Mandat. I).
11 enseigne également la pluralité des personnes divines. S'il dit dans la cinquième Similitude (ch. vi i que le Père a créé et achevé toutes choses, dans la neuvième Similitude (c. xn), il distingue nettement entre le Fils et le Père : « Le Fils subsiste avant toutes les créatures, et quand il s'agit de tirer le monde du néant, il assistait au conseil de son Père. » C'est aussi la parole du Fils qui a fondé l'Eglise, laquelle n'a qu'un esprit , qu'un corps , qu'une couleur. 11 l'a rachetée par ses souffrances, et c'est pour cela que Dieu l'a exalté {Simil. V, c. VI j. Quant au Saint-Esprit, sa distinction d'avec
< Cf. Lumper, Hisloria critica, t. I ; Dorner, de la Personne de Jésus- Christ, 2' éd.; Kikûm, Doctrine, dogm. et orthodoxie du Pasteur, dans le Programme du collège Auyustiniamiin de Gaesdonck.
le Père et le Fils n'est pas aussi bien marquée, bien qu'il ne soit pas difficile de la reconnaître. D'après la cinquième Similitude, le Saint-Esprit serait associé aux conseils du Père avec le Christ. Mais, lorsque l'auteur dit de « l'esprit saint » (Mand. Xel XI) et de « l'esprit de Dieu, » qu'il opère diversement dans les fidèles, qu'il leur donne la conviction qu'une vertu divine aide l'homme à vaincre le monde, il n'est pas croyable, comme le veut Mœhler et d'autres avec lui, qu'il ait entendu désigner la troisième personne de la sainte ïiinité. D'autre part, ces paroles que nous lisons dans la Similitude V, c. V : « Le Fils est le Saint-Esprit, » Filius autem Spiritus sancttis est, ne tendent pas à confondre ces deux personnes divines, ni à les représenter comme identiques ; ces termes désignent simplement la nature divine du Christ, de même que ^oO/o;, serviteur, désigne sa nature humaine. Nous ignorons, du reste, si ce passage est authentique, car il manque dans le manuscrit latin du Vatican et dans le texte grec de Simonides ; peut-être n'cst-il qu'une simple glose sur la Similitude V, c. vr, ou sur la Similitude IV, c. i. Saint Paul lui-même emploie le terme TrvtOaa, « esprit, » dans le même sens {Héô)\, IX, 1-4 ; Rom., i, 4 ; / Tim., m, 16).
2. Sur la personne du Christ et sur son œuvre, Hermas est exactement conforme aux textes de la Bible relatifs à ce sujet. D'après ce qui été dit plus haut (Similit. V et IX), le Christ est vraiment Dieu, 7rv£û7.a t6 âytov, aussi bien que le Père, et vraiment homme, Sc-'Ao; et (rûpl, comme il est dit avec plus de précision encore dans la Similitude IX, c. xii : « Le Fils de Dieu est la pierre et la porte; la pierre est ancienne, parce que le Fils de Dieu subsiste avant toute créature, et qu'il assistait aux conseils de son Père lors de la création du monde; la porte est récente, parce qu'on ne l'a vue que dans les derniers temps, afin que ceux qui doivent être sauvés entrent par cette porte dans le royaume de Dieu. » Cette porte, comme on le voit, figure l'avènement de Jésus-Christ en tant qu'homme. Dieu, en paraissant sur la terre, se proposait « de soufi'rir pour effacer les péchés des hommes, de leur moutrer le chemin de la vie en leur donnant la loi qu'il avait reçue de son Père, et de nous encourager par l'exemple d'une vie agréable à Dieu » [Similit. V, c. vi).