EFFETS ET NATURE DES EAUX-BONNES
Plein de reconnaissance pour ces sources, plein de foi dans leur efficacité, j’aurais voulu, dans ce petit livre bien futile, leur élever un monument durable et digne d’elles. J’eusse été fier que d’autres, écrivant après moi plus sérieusement sur le pays, empruntassent à cet opuscule éphémère ce chapitre spécial, dont la reproduction n’est point interdite comme celle des feuilletons de MM. tels et tels. Pour arriver à ce but, désolé de mon incapacité en pareille matière, je m’étais adressé au docteur Darralde à qui, malheureusement pour vous comme pour mol, ses occupations n’ont pas permis de me venir en aide. Réduit à mes propres forces, soutenu par ma bonne volonté, par mon désir de faire le moins mal possible, je me suis mis à l’œuvre, et il ne me reste plus qu’à réclamer l’indulgence du lecteur. Après ce préambule, j’entre en matière.
EAUX-BONNKS.
Je ne suis pas médecin. Guidé par un intérêt puissant, je j suis venu à Bonnes bien des fois .pour la santé d’une personne qui m’est chère. J’y restais depuis le 1" juin jusqu’au l®'' octobre. Pendant ces longs séjours, j’ai beaucoup inter- ] rogé; j’ai observé, étudié et comparé. Je ne fais pas de ' science. Doué d’une mémoire fidèle, je reproduirai tout | simplement ce que j’ai recueilli de la bouche d’hommes spéciaux, ce que j’ai remarqué moi-même de saillant sur la vertu et les effets de ces eaux.
Elles sont souveraines dans les affections de la poitrine au i premier, souvent au second degré. Chez les malades au troisième degré, elles hâtent le dénoûment inévitable.
Le changement d’air, la pureté du climat, la distraction, aident à la guérison : mais il est incontestable que les Eaux- Bonnes, à part ces conditions favorables, qu’on peut appeler morales, agissent par leur principe même physiquement sur les poumons et les autres organes intérieurs. J’en citerai une preuve irrécusable. On voit, tous les ans, amener des chevaux attaqués d’un commencement de pousse; après un mois de traitement par l’eau sulfureuse, ils partent souvent parfaitement guéris.
Puissantes dans les maladies chroniques, dans celles aiguës elles opèrent quelquefois des guérisons inattendues.. Trop souvent votre médecin habituel, surtout pour les maladies de poitrine, ne se décide à vous envoyer à deux cents lieues que quand les inquiétudes de votre famille, de vos amis, commandent cette ressource extrême. Parfois ceux ([ui avaientcru vous dire un dernier adieu, hommes de l’art, • parents, sont tout surpris de vous voir revenir auprès d’eux, sinon guéri tout à fait, du moins délivré des symptômes j morbides qui les avaient épouvantés. . j
Dans les affections catarrhales, appelées vulgairement (
rhumes, elles ont une influence irrésistible. Leur manière d’agir, dans ce cas, est d’exciter une petite fièvre, qui mûrit promptement la maladie, et amène l’expectoration.
J’ai lu dans une Histoire du Béarn, que l’épouse de Roger V, comte de Foix, guérit aux Eaux-Bonnes, avec la boisson et les bains, d’une perte considérable survenue après une couche laborieuse et qui avait fait désespérer de sa vie.
Les Eaux-Bonnes procurent souvent l’expulsion de corps étrangers cachés dans le tissu des chairs; le mécanisme de leur action est ici le même que dans la résolution et la suppuration.
Elles ont produit des résultats merveilleux dans la carie des os.
Des fistules lacrymales ont été guéries par elles en peu de temps.
Des personnes menacées d’opération de la fistule au fondement ont été guéries radicalement, au moyen de ces eaux, en injections et en boisson, sans avoir recours à l’opération. J’ai cité cette observation, sur la foi d’un médecin distingué, qui m’a dit avoir obtenu des Eaux-Bonnes, ainsi employées, un succès complet dans le cas que je signale. Je suis pourtant forcé d’avouer qu’un de mes bons amis en a fait sur lui-même l’épreuve, et que, malgré sa consciencieuse persévérance à user de ce remède, il a été malheureusement payé pour n’y pas croire.
Un jeune officier avait eu, en duel, le poumon percé d’un coup d’épée ; il crachait le pus et le sang ; en six semaines il fut guéri.
Ce qu’on nomme des vapeurs influe dans presque toutes les maladies du sexe ; ce sont des spasmes particuliers, des convulsions, qui donnent aux humeurs des mouvements
irréguliers. Les Eaux-Bonnes rétablissent la paix et l’équilibre nécessaires. Il est facile d’en conclure qu’elles conviennent à plusieurs maladies des femmes. Ces maladies ne sont souvent que des vapeurs qui savent se déguiser, et prendre certaines apparences trompeuses.
On les emploie avec succès contre l’asthme, les pâles couleurs, les rhumatismes et toutes sortes d’obstructions. Elles guérissent les écrouelles, qui ne sont que des obstructions dans certains ordres de vaisseaux. Alors les eaux ont l’effet de diviser et de délayer, de ne pas trop animer ni relâcher.
Un enfant de quatorze ans, appartenant à une famille puissante, était atteint d’bumeurs froides, qui avaient envahi une des jambes avec tant de violence, qu’on eut un moment la crainte d’être obligé de pratiquer l’amputation. Venu avec sa mère, frappée d’une maladie de poitrine à laquelle elle a succombé plus tard, il éprouva, pendant la saison de 1840, des bains et des douches, une amélioration si sensible, que lorsqu’il quitta Bonnes, il pouvait monter à cheval.
Prises en boisson, elles ont guéri des flux hémorroïdaux considérables.
Je ne sache pas qu’on les emploie pour les maladies de la pierre, et pourtant j’ai vu expérimenter de plonger dans une certaine quantité d’Eaux-Bonnes différents calculs, extraits de la vessie après l’opération. On les avait pesés avant de les mettre dans l’eau, et au bout d’un séjour de quelque temps, ils avaient perdu de leur poids et de leur volume. Il est facile de tirer une conséquence de ce fait.
Ces eaux ne sont pas purgatives; au contraire, elles constipent quelquefois. Elles ont une vertu diurétique. Elles donnent beaucoup d’activité au pouls, font suer plus
OU moins, causent souvent des insomnies, dont il ne faut pas se préoccuper, car c’est un symptôme souvent favorable de leur heureuse influence.
Comme nous l’avons dit en commençant, si les Eaux- Bonnes embrassent dans leur guérison une vaste série de maladies, il n’y a pas de doute que la phthisie ou pulmonie au premier, quelquefois au deuxième degi’é, ne soient de toutes les affections celles dans lesquelles elles produisent les résultats les plus incontestables, les plus incontestés ; c’est à la condition, toutefois, qu’on n’aura pas trop ajourné le voyage à ces sources, lorsqu’on est menacé de devenir poitrinaire. Souvent elles arrêtent les progrès de la phthisie du larynx; aussi une longue expérience en a-t-elle fait la source de prédilection des gi’ands parleurs de la tribune, de la chaire et du barreau.
Il est bien temps de terminer ce chapitre auquel nous avons donné trop d’extension, puisque, comme nous l’avons déclaré, nous ne sommes pas médecin, et que nous avons seulement voulu présenter un abrégé d’observations recueillies avec une attention sérieuse et un soin des plus scrupuleux. Finissons donc en quelques mots.
Ces eaux sont onctueuses, grasses et douces. Elles sentent les œufs cuits, et non les œufs couvés, ce qui, pour moi, est une différence notable. J’ai vu certaines personnes aimer l’odeur qu’elles répandent, et qui se fait sentir au loin. Le goût n’en est pas désagréable, on s’y accoutume facilement; il est doux, aiguisé d’un petit montant légèrement vineux et sucré, qui désaltère et enlève la pesanteur et le fade de l’eau commune, chaude au même degré.
On est bien revenu du préjugé, souvent fatal, de les prendre à grandes doses. Quoique plusieurs auteurs aient avancé que la plus faible était de trois à quatre verres par
EABX-BONNES.
jour; quoique Bçrdeu cite un individu, qui, sans en être incommodé, en avalait cinquante verres dans la même journée, de nos jours, on a tout à fait proscrit cette ancienne et dangeureuse méthode. La plus forte dose qu’on ordonne est de trois à quatre verres d’eau pure par jour; et quand la maladie est un peu avancée, on ne l’administre que par cuillei’ées, quelquefois en la coupant avec du lait, des infusions de violette, de tilleul, de coquelicot, ou seulement avec du sirop de gomme.
Vous qui n’êtes dans ce pays que comme amateur, croyez-m’en, ne vous amusez pas à prendre les Eaux- Bonnes sans nécessité, par bravade, ou sous prétexte de prévenir une maladie qui n’a pas du tout l’intention de venir vous visiter. Sur des tempéraments robustes, ce traitement intempestif produit souvent des effets singuliers, quelquefois funestes; pour payer mon tribut à cette manie assez fréquente, dont je vous engage à vous défier, moi qui ne me souviens pas d’avoir fait gagner personnellement un écu à un médecin, je' crus faire une prouesse en prenant tous les jours trois verres de la source. Je ne fus pas longtemps à m’apercevoir que je faisais une sottise. La nuit, et au moment où les chaleurs de juillet étaient, pour tous, insupportables, je me sentais grelotter : en vain mon hôte faisait-il garnir mon lit de toutes les couvertures de laine de sa maison, que la température le forçait à reléguer dans les armoires, je gelais ; j’allais, je crois, tourner en glaçon, quand, rencontrant le docteur dans la rue, je lui expliquai les symptômes que j’éprouvais. 11 me dit qu’il avait déjà vu plusieurs exemples de cet effet des eaux, prises sans raison, sur des organisations vigoureuses et nerveuses; il me conseilla d’en rester là de mon sot traitement; ce que je me hâtai de faire. Huit jours après, j’avais réformé suc-
cessivement mes cinq ou six couvertures d’emprunt, et je m’en tenais au simple drap de mon lit.
Je venais de terminer ce chapitre quand j’eus la bonne fortune de recevoir lés notes suivantes écrites par un de mes amis, le docteur P...., membre de l’Académie, et qui a fait des eaux minérales une étude approfondie.
En me communiquant ce petit traité sur les eaux sulfureuses des Pyrénées, il m’a prié de n’en pas nommer l’auteur. Je respecte sa modestie tant soit peu outrée, ses scrupules exagérés ; mais je ne saurais pourtant m’empêcher de le remercier, au nom de mes lecteurs et au mien, de la manière toute bienveillante avec laquelle il a suppléé à mon insuffisance.