ADIEUX A MES LECTEURS DES EAUX-BONNES
Ici l’auteur s’est pris la tête à deux mains ; comme il fait chaud, et que la fenêtre de son cabinet est ouverte, les voisins ont dû croire qu’il composait des vers, ou bien qu’il dormait. On pouvait s’y tromper; car plus d’une fois en voulant faire l’un, on fait l’autre. Et pourtant le malheureux ne pensait pas du tout au sommeil, il n’avait pas non plus la moindre velléité de poésie. 11 ne composait pas; il interrogeait sa mémoire, il se creusait la tête pour s’assurer qu’il n’avait rien oublié de ce qui pourrait servir à votre amusement ou à votre instruction ; il voulait inventer quelque chose de touchant pour vous faire ses adieux, avant d’aller aux Eaux-Chaudes, porter ses conseils et les leçons de son expérience, dont certes il n’a point été avare envers vous.
Mais, en conscience, il n’a plus rien trouvé à vous dire, plus de recommandations à vous adresser ; il est tranquille sur les soins de votre santé et de vos plaisirs. Son œuvre avec vous est achevée ; missionnaire infatigable, il va faire entendre sa parole où sa parole pourra encore être utile.
Quand vous irez aux Eaux-Chaudes (c’est-là qu’on l’appelle et qu’il se rend de ce pas), vous l’y rencontrerez tout disposé à vous donner encore quelques consultations ; sans toutefois qu’il veuille établir, sur le terrain scientifique, une concurrence inconvenante avec le médecin-inspecteur.
Pic da Midi d’Ossau
AVANT-PBOPOS
Je VOUS avais quitté, cher lecteur, à l’entrée de la route nouvelle des Eaux-Chaudes.
Permettez-moi une fiction que justifient nos relations antérieures et l’intimité qu’a établie entre nous le commencement de notre voyage. Des guides, pénétrés de leur mérite, sachant qu’on ne peut se passer d’eux, premient quelquefois des licences de ce genre. Je vais les imiter. Je supposerai donc qu’au lieu de continuer votre route sans moi, vous avez préféré m’at-
tendre quelques instants à la bifurcation des deux routes.
Je vous remercie d’une attention à laquelle je suis sensible ; et comme la vie de ce monde doit toujours être un échange de bons pi’océdés, je vais tâcher que vous ne regrettiez pas le temps que je vous ai fait perdre.
Avant de nous remettre en marche, je sens plus que jamais le besoin de réclamer toute votre indulgence. La franchise est la plus belle, et peut-être la plus rare des qualités dans un auteur, surtout quand il faut qu’il avoue son insuffisance. Cet effort de modestie et de sincérité, qui coûte tant à certains écrivains, ne m’est pas pénible; j’ai, sur beaucoup de points qui me restent à traiter, des connaissances assez réelles pour ne pas hésiter à vous avouer que sur d’auü’es mon instruction n’est pas aussi solide.
Pendant dix ans de séjours dans les Pyrénées, séjours assez généralement commencés le 1®“' juin et terminés le l®' octobre, j’ai presque continuellement habité Bonnes, et je crois, pour me servir d’une locution familière, avoir prouvé que je connais ce village comme ma poche; que j’ai étudié ses eaux, ses mœurs, les ressources qu’il offre, de manière à pouvoir en parler. En revanche, jamais je ne suis resté aux Eaux-Ghaudes plus de deux ou trois jours de suite. Un intérêt pressant me rappelait à Bonnes ; mais, doué d’une santé vigoureuse, assez liant par’ caractère, grand marcheur, désireux de visiter ce que je ne connaissais pas, je me suis fait, aux Eaux-Chaude«,'des amis avec lesquels j’allais passer des journées entières. Tantôt nous nous promenions dans l’établissement, tantôt aux environs ; d’autres fois il nous arrivait de pousser au loin nos excursions, en chasseurs ou en simples touristes ; puis, je m’asse'yais aux tables particulières et aux tables d’hôte ; j’ai pu ainsi, nonseulement me faire une idée très-complète de la vie et des
EAUX-CIIAXJBES.
habitudes du pays, mais aussi acquérir des notions précises sur la topographie de cette contrée.
Ces relations amicales, intimes même, avec les baigneurs aussi bien qu’avec les habitants (hôteliers ou guides) des Eaux-Chaudes, m’en ont assez appris pour que j’ose vous servir de cicerone. Je vous devais pourtant, je me devais à moi-même, de m’expliquer franchement, et de me faire excuser si je ne déployais pas pour les Eaux-Chaudes cette sûreté d’allure que vous avez pu remarquer dans ma manière de traiter tout ce qui a rapport aux Eaux-Bonnes.
J’ai la conscience d’avoir fait de mon mieux, grâce aux renseignements les plus sûrs, puisés aux mejlleureâ sources. Beaucoup de mes confrères ont tracé des itinéraires, publié des guides de voyage, et certes ils ne pourraient justifier d’autant de titres à la confiance de leurs lecteurs. Tout en écrivant ces lignes, je faisais machinalement dans ma tête le ca;lcul que voici ; je suis resté en dix ans, à Bonnes, environ mille jours; j’allais bien une fois au moins par semaine, pour ne pas dire deux, voir mes amis des Eaux-Chaudes. J’ai donc visité ce pays à peu près cent quatre-vingts fois. J’en ai hien vu assez, ce me semble, pour avoir le droit de vous y servir de guide.
Après ce petit préambule, dans lequel il me paraît que j’ai su allier une légitime assurance à une modestie assez rare de notre temps, remettons-nous en route.
Nouvelle route. — La route que nous allons suivre, au moins sur un quart de son parcours, c’est-à-dire depuis son origine jusqu’au pont Crabe, le premier que nous rencontrerons sur notre droite, est un bienfait tout récent, et cependant aussi longtemps attendu que désiré. Elle a remplacé cette côte terrible, dite du ffouraf, contre laquelle venaient se briser jadis les forces des pauvres chevaux
EAUX-CHAtlDES.
Chargés de vous hisser aux Eaux-Chaudes. Ce n’est pas une raison, parce que l’ancienne route est aujourd’hui délaissée par les voitures, pour que je la passe tout à faitsous silence; j’aurai soin au contraire de vous en dire quelques mots lorsque nous l’aurons rejointe au pont Crabé. Elle en vaut ma foi bien la peine encore, et je vous engage à la parcoulir un jour à cheval dans une de vos promenades, ne fût-ce que pour admirer la belle vue de la vallée d’Ossau qu’on a du haut de la côte, et faire une prière pour les êtres chers à votre cœur, à la modeste chapelle. Les travaux que la voie nouvelle a nécessités, les dépenses que sa construction a entraînées, ont été considérables ; les premières études seules avalent coûté plus de 20,000 fr. Si les miraculeux tours de force que les chemins de fer ont fait exécuter en France dans ces dernières années, ne nous avaient pas tous un peu blasés sur l’audace de certains travaux d’art, j aurais belle vraiment à vous arrêter avec moi dans cette gorge longtemps réputée inaccessible, et dont il était donné cependant à nos modernes Annibal des ponts et chaussées de nous ouvrir l’entrée ; je vous ferais remarquer les fondations gigantesques des murs de soutènement, le nombre incalculable des trous de mine qui sillonnent les roches basaltiques, et la hardiesse de ces arcades à profil en courbe sur lesquelles court la chaussée pendant plus de cent mètres. Mais l’air qu’on respire ici, même en plein été est froid comme celui de la Sibérie, et je craindrais qu’en vous retenant trop longtemps le vent qui souffle à travers la montagne ne vous rendit... malade.
Risquez seulement par la portière de votre voiture un rapide coup d’œil ; puis, une fois que vous aurez jugé l’ensemble du tableau, reportez-vous pour les détails au dessin que voici. Cette reproduction du lieu, que je vous garantis
EALX-CHAUDES.
exacte, m’a coûté à moi un rhume heureusement guéri
ensuite par la source de Bonnes; c’est assez de victime comme cela. En définitive, il n’y a pas de spectacle, quelque
eaux-chaudes.
pndiose qu’il soit, qui vaille ce qu’on appelle d’ordinaire, je ne sais trop pourquoi : une bonne fluxion de poitrine.
Ancienne route. — Souffrez maintenant que nous retournions quelque peu en arrière. Montons, en sortant de Laruns, l’ancienne route des Eaux-Chaudes que l’œil, peu familiarisé maintenant avec les pentes fantastiques des anciennes routes pyrénéennes, prendrait pour une échelle appliquée au flanc de la montagne. Afin d’aller plus vite et de rejoindre plus tôt le pont Crabé où la nouvelle route se soude à l’ancienne, je' vous supposerai à cheval • un quart d’heure vous suffira alors pour atteindre le point culminant de la côte dite du Hourat (en béarnais, le trou, le précipice).
Là encore, les mêmes précautions hygiéniques que je vous ai recommandé de prendre dans la gorge que traverse la nouvelle route sont impérieusement indiquées. Relevez donc le collet de votre habit et placez sur votre bouche un mouchoir ou un cache-nez.
Admirez ce travail prodigieux de l’homme : arrêté par le roc qui se dressait devant lui, comme pour lui fermer le passage, ne croyez pas qu’il ait cherché à tourner l’obstacle : vous le voyez, il s’est attaqué aux flancs du rocher, il 1 a tranché dans toute sa hauteur, ainsi que les paladins pourfendaient autrefois leurs ennemis d’un coup de leur bonne épée. Admirez vite cependant; car on éprouve subitement un froid pénétrant, qu’entretiennent sans cesse, même dans les jours les plus chauds de l’été, la neige, les glaciers, et le vent, qui, de Gabas, vient avec violence se précipiter dans la vallée d’Ossau.
A votre gauche, dans une petite niche bien simple, la statue de la Vierge appelle une de vos prières. Heureux du jour, SI vous n’avez plus rien à demander au ciel, vous
EAUX-CHAüDES.
avez au moins à le remercier, et on remercie Dieu en le priant. Mais surtout, esprits forts, gardez-vous d’un sourire de pitié en voyant humblement agenouillé aux pieds de la Madone, l’Espagnol à la stature de géant, qu’on croirait taillé dans l’acier. Ce n’est pas toujours comme vous, par une belle matinée, qu’il passe le Hourat : plus d’une fois.
alors qu’il traversait cette gorge pour retourner dans son Espagne, au delà des monts couverts de neige, auprès de sa femme et de ses enfants, l’orage mugissait sur sa tête ; plein de foi dans le secours de la Vierge, il lui demandait d’apaiser la tourmente, de détourner de sa route les torrents et les avalanches, et de le conduire sain et sauf jusqu’à sa cabane hospitalière. Tant de fois exaucé dans sa
prière au moment du péril, croyez-vous que dans les heureux jours il oublie sa protectrice? Non, jamais; parle soleil comme par la neige, humble de cœur, il redit son invocation : Sainte Vierge, assistez-^ous, et dèlivrez-nous du mal ! — Passant, priez aussi, ou pleurez sur vos croyances perdues !
Quelques écrivains modernes, sur la foi d’auteurs anciens, ont parlé d’inscriptions gravées sur le rocher, et existantes encore en cet endroit; c’est ainsi qu’on se trompe, et qu’on trompe les autres, en ne vérifiant pas ce qu’on avance. Toutes ces inscriptions ont disparu alors qu’on a fait sauter les rochers pour ouvrir la route, et il y a longtemps de cela. Au surplus, n’eût été l’ancienneté de leur date, je vous promets qu’il n’y aurait pas à regretter beaucoup la perte de ces inscriptions ; c’étaient des madrigaux des plus fades et des plus pitoyables. Une d’elles en latin, écrite en l’honneur du passage de Catherine de Navarre dans ces lieux, a été traduite par Th. Bordeu ; je la reproduirai pour qu’on ne m’accuse pas de trop de sévérité dans l’appréciation que j’en ai faite. — Ce sont Jes rochers qui parlent :
« Arrête-toi, passant !
« Admire ce que tu ne vois pas, et regarde des choses (( que tu dois admirer ; nous ne sommes que des rochers, (( et cependant nous parlons ; la nature nous a donné l’être, « et la princesse Catherine nous a fait parler ; nous l’avons (1 vue lisant ce que tu lis ; nous avons ouï ce qu’elle disait ; « nous l’avons soutenue. Ne sommes-nous pas heureux, « passant, de l’avoir vue, quoique nous n’ayons pas des « yeux ? Heureux toi-même de ne l’avoir pas vue ! Nous (( étions morts, et nous avons été animés. Toi, voyageur.
(( tu serais devenu pierre. Les Muses ont érigé ce monu- « ment à Catherine, princesse des Français-Navarrais, qui « passait ici l’an 1591. »
Les injures du temps n’ayant pas respecté cètte inscription à la louange de Catherine, messire de Gassion la fit restaurer sur marhre en 1646, en l’accompagnant d’une autre dans le même style. Toutes deux, comme je l’ai dit tout à l’heure, n’existent plus aujourd’hui.
Maintenant que vous avez admiré la belle hon’eur de ce passage, descendons la montagne par une route jadis bien entretenue, mais dont l’état actuel laisse beaucoup à désirer. Examinez ce chemin créé pendant la mémorable administration de M. Détigny, intendant général du Béarn. Long et solide balcon, suspendu sur le précipice, on le regardait alors comme un des travaux d’art les plus remarquables en ce genre de toutes les Pyrénées. De nos jours, cependant, on a fait aussi bien, disons-le hardiment, on a fait mieux. Écoutez aussi les bruits du torrent qui, à deux cents pieds au-dessous de vous, se précipite avec un fracas comparable aux roulements du tonnerre. Devant vous s’allonge, entre deux murs de montagnes à pic, la vallée des Eaux-Chaudes, dont on n’aperçoit pas encore le village. Le paysage a beau être empreint d’une certaine poésie sauvage, je crains fort que la première impression qu’il vous causera ne soit pas très-favorable. Et d’avance, je veux bien vous accorder que le vestibule de votre nouvelle habitation n’est pas précisément gracieux.
Sur ce chemin, quoique la pente en soit rapide, il y a cependant sécurité entière pour le voyageur, défendu qu’il est d’un côté par la montagne, et de l’autre par les parapets en maçonnerie, qui le protègent contre une chute, au bout de laquelle il serait bien sûr de ne pas souffi’ir long-
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temps. Pendant que vous avancez sans crainte vers ces sources où vous retrouverez la santé, sachez ce qu’était autrefois la route que vous parcourez. Aujourd’hui abandonnée pour uhe voie presque plane, elle passa cependant longtemps comme un progrès énorme, comparée à l’état général de la viabilité entre Pau et les Eaux-Ghaudes. J’emprunte à un ouvrage publié il y a plus d’un siècle les détails de ce périlleux voyage :
« On descend de cette hauteur par des escaliers étroits, (( qui vont en serpentant, et dont une partie est creusée « dans le roc. On ne peut sans frissonner envisager à ses (( côtés l’abîme dans lequel le moindre faux pas vous ferait « rouler. Après plusieurs contours, croyant arriver au fond, (I on se trouve encore sur la croupe d’une montagne au « pied de laquelle est le torrent, dont les flots font un « bruit à fendre la tête. Cependant, on côtoie cette mon- « tagne, on suit un tout petit sentier où deux personnes (( ne peuvent pas passer de front ; on profite de temps en « temps d’un mur que l’on a construit du côté du Gave, « et que l’on traverse enfin pour arriver au lieu des Eaux, « où il faut tout faire porter, lits et vivres ; à peine vous « fournit-on le bois qui ne devrait pas manquer, ce <( semble. »
Voilà donc quel était le chemin des Eaux-Chaudes, il y a un siècle, pour ne pas remonter au temps où Marguerite de Navarre, Jeanne d’Albret, Catherine, sœur d’Henri IV, femmes courageuses s’il en fut, venaient y faire de fréquentes excursions, par partie de plaisir et pour y mener joyeuse vie.
Vous comprenez bien quelle était la disposition des lieux. A partir du Hourat, on descendait un escalier, et quel escalier, bon Dieu! sans parapets, à deux cents pieds au-dessus
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du torrent. On arrivait au fond du gouffre, à l’endroit où est le pont sur lequel nous allons passer, au bas de la côte ; puis le voyageur trouvait un sentier étroit, longeant le bord du Gave coulant à sa gauche, qu’il devait suivre, au risque de se rompre cent fois le cou, et qu’il traversait en face des Eaux-Chaudes. Plus tard, les nombreux accidents arrivés dans ce terrible défilé, donnèrent l’idée de renoncer au sentier primitif, d’en pratiquer un nouveau, et de jeter un pont, remplacé depuis par celui qui subsiste encore aujourd’hui. Ce pont, alors composé de deux longues poutres, appuyées d’une rive à l’autre, sans gardefous, fut appelé Crabe, du patois chèvres, parce qu’il ne convenait qu’à cet animal au pied léger, et aux montagnards au pied plus sûr encore.
Vous croyez peut-être que je vous fais une description fantastiquement effrayante ; que j’exagère à plaisir les périls auxquels s’exposait la charmante reine de Navarre, femme si frêle et si mignonne ; si c’était de bon ton, et si je n’étais un homme à qui on doit ajouter foi quand il affirme, je vous engagerais ma parole d’honneur de la sincérité de tout ce que je vous rapporte, ce dont, au surplus, vous pouvez vous assurer en lisant le récit que Palma Cayet, lecteur de Henri IV, nous a laissé de son voyage aux Eaux-Chaudes.
Si vous me demandez comment faisaient les femmes, comment les malades eux-mêmes pouvaient surmonter de pareils obstacles, quels étaient alors les moyens de transport , je vais vous le dire ; car, pour votre instruction, sans vouloir m’en faire un mérite, j’ai compulsé plus de livres, brochures, documents, manuscrits, qu’il n’en faudrait pour écrire sur le pays que vous allez parcourir un gros ouvrage en deux volumes grand in-octavo, édition compacte.
EADX-CHAUDl
Pour faire cette traversée, on prenait à Laruns de « grandes, fortes et belles Ossaloises qui », dit un vieil auteur, (( emportent sur le col tous ceux qui se pi’ésentent. » Elles passaient sans rien craindre, dans les endroits dont j’ai parlé, tant il est vrai que l’habitude rend tout aisé.
Depuis que le chemin a été rendu praticable aux voitures, jé ne sais si les grandes et belles Ossaloises consentiraient , comme autrefois leurs aïeules, à emporter sur le col quiconque se présenterait. J’engage ceux de mes lecteurs qui veulent faire une étude approfondie des usages du pays, à s’en assurer : ils m’obligeront de vouloir bien informer mon éditeur du résultat de leurs démarches. Ce serait, en elfet, un renseignement précieux à consigner dans ma prochaine édition, pour ceux qui craignent le mouvement de la voiture ou la fatigue du cheval, et surtout pour les touristes qui aimeraient à se suspendre au col des jolies filles de la vallée. •
Pont Crabé. — Nous voici arrivés à l’endroit où nous avions, pour un moment, quitté la route nouvelle ; le chemin, maintenant, est uni et presque plat; vous le parcourrez rapidement; vingt minutes au plus suffiront à votre cocher pour vous conduire à l’entrée des Eaux- Chaudes. Je n’ai rien de curieux à vous signaler pendant ce trajet, je me contenterai donc d’appeler votre attention sur le côté vraiment pittoresque de cette nature sauvage qui ne manquerait pas d’un certain charme, selon moi, si elle n’avait peut-être en même temps le défaut d’apporter à l’âme une vague tristesse.
EAÜX-CHAUDES.
Chapelle.— A Bonnes le village finit, ici il commence par la chapelle ; sa position avancée semble rappeler aux malades qu’avant de recourir à la vertu des eaux, il est d’abord quelque chose de- plus puissant dont ils doivent implorer le secours. La baguette de Moïse, l’bomme de Dieu, faisait jaillir du rocher l’eau qui devait désaltérer les Hébreux ; le ciel ici fait sortir d'un rocher la source qui, s’il l’a décidé dans sa miséricorde, vous rendra la santé.
Cette petite chapelle est d’un style simple et sans ornements; elle est desservie par le curé de Laruns; surtout pendant la dernière saison des eaux, on trouve aux Eaux-Chaudes, pour la célébration des messes, les mêmes ressources qu’à Bonnes, grâce aux nombreux ecclésiastiques de la province, qui y viennent au moment des vacances. L’église est assez grande aujourd’hui pour les fidèles, dans cet endroit fréquenté de pi’éférence par les Anglais du culte réformé. Plus tard, quand des constructions nouvelles, et le comfortable des hôtels que l’industrie ne manquera pas de bâtir, attireront un plus grand nombre d’étrangers, cette chapelle deviendra bien vile insuffisante comme celle de Bonnes. Voilà dans deux localités le même inconvénient que je signale, ce qui me fait croire, que soit MM. du conseil général, en votant les fonds, soit MM. les architectes, en dressant leurs plans, avaient eu, à tort, peu de foi dans l’avenir de l’établissement, ou dans la piété des fidèles.
L’aspect des Eaux-Chaudes, comme celui du paysage, est triste et sauvage : ce petit groupe de maisons, généralement mal bâties, est peu élevé au-dessus du Gave. En-
EAUX-CllATJDES.
touré de hautes montagnes qui l’enserrent, il n’est ouvert qu’au S.-S.-E. et au N.-N.-O. Ce courant d’air devrait en. rendre le séjour froid et dangereux; pourtant, bizarrerie
Eutrée des Eaux-Chaudes.
de la nature, malgré les mauvaises conditions hygiéniques du site; on guérit force rhumes et rhumatismes ; et avec quelques précautions, il est rare qu’on en contracte aux Eaux-Chaudes.
La lumière n’y semble pas pure ; elle y arrive difficilement. La verdure de la montagne n’a pas, comme ailleurs, un aspect riant. Le vert foncé des hêtres, des buis, des sapins, qui surgissent en masse de tous côtés, et surtout le brun tournant au noir des contre-forts de Gourzy qui s’élèvent en barrière de rochers, haute de 1,000 toises, jettent une teinte mélancolique sur toute la nature envi-, ronnante.
EAÜX-CHAUDES.
Dans ce couloir long et étroit, pendant des journées entières, des brumes épaisses, qui semblent faire élection de domicile sur le Gave, interceptent la lumière et donnent à ce séjour l’aspect de l’empire des brouillards.
Je juge peut-être avec prévention et trop de rigueur cette localité, accoutumé que je suis aux dix lieues de pays qui toute l’année se développent sous mes yeux à Pau, m’inondant d’air et de clarté. Ce qui influence mes impressions, c’est peut-être aussi l’effet du contraste qu’offre le site des Eaux-Bonnes, qui, quoiqu’on pleines montagnes, présente pourtant un paysage riant, où la vue peut s’étendre sur les villages d’Aas, d’Âssouste, de Béost, et sur la vallée encore assez ouverte de Laruns.
Je fais cependant assez bon marché de mon opinion, qui, je le sais, n’est pas partagée par tous les voyageurs; et j’ai surtout contre moi les Anglais, admirateurs d’une nature abrupte et tourmentée : ils mettent le séjour des Eaux- Chaudes bien au-dessus de celui de Bonnes. Ce qu’ils aiment aux Eaux-Chaudes, c’est le caractère tranché de cette vie agi’este. Ils y viennent pour contempler les lacs, les neiges et les cimes déchirées. Ils éprouvent un charme puissant à parcourir ces chemins suspendus sur le bord des rochers, ces forets vierges de Cabas, ces cols qui nous séparent de l’Aragon.
Ont-ils si grand tort? Je n’ose, en vérité, me prononcer. D’ailleurs, le passage de la route d’Espagne donne un mouvement, offre un spectacle qui se renouvelle sans cesse et que ne connaît pas Bonnes. Les nombreux troupeaux de la vallée, les convois de mules, impriment, je le sais, aux Eaux-Chaudes, certain caractère étranger à Bonnes, livrée tout entière à son personnel quelque peu aristocratique et guindé. Ne disputons donc pas des goûts ni des couleurs ;
laissons chacun être de son avis ; qu’il me soit permis seulement de dire que j’ai une foi vive dans la vertu de ces eaux, puisqu’elles ont guéri du spleen quelques insulaires, lorsque mol, plus d’une fois, je me suis senti, à l’aspect de ce séjour, fort disposé à contracter cette affreuse maladie. En établissant un parallèle entre deux localités rivales, je me suis laissé aller à accorder une supériorité marquée aux Eaux-Bonnes ; je dois pourtant confesser qu’au temps où les princes de Béarn, les souverains et les reines de Navarre fréquentaient en partie de plaisir les Eaux-Chaudes, tous ces grands personnages faisaient fi des Eaux-Bonnes, où, comme l’écrivait la belle Passeuse, fille d’honneur de Catherine de Valois et maîtresse de Henri IV, la vie et la vue n’étaient pasjoyeuses à l’égal des Eaux-Chaudes.
Résumons-nous donc : pour les uns, c’est un magnifique pays; pour les autres, c’est le plus triste séjour auquel un malade puisse être condamné. Vous connaissez l’impression qu’il produit sur moi; je vous laisse maître de l’opinion que vous vous en formerez. Je serais désolé de l’influencer ; d’ailleurs, puisque vous devez y demeurer, y chercher la santé, votre intérêt vous fait une loi de voir la chose sous son beau côté.
Soit philosophie, soit raison, soit caprice, vous ferez comme les autres ; peut-être même, une fois installé, ne voudrez-vous plus quitter le pays ; en vérité, je vous le souhaite de tout mon cœur.