GUIDES. — ANES. — CHEVAUX. — VOITURES
C’est ici que le chasseur peut prendre ses ébats ; il y trouvera de nombreuses occasions de faire un beau coup de fusil. Comme à mes compagnons des Eaux-Bonnes, si je lui interdis la chasse à l’ours pour des raisons qu’il trouvera déduites au chapitre qui porte ce titre ; en revanche , je l’invite fortement comme eux à faire la guerre aux isards. On peut dire que c’est ici la patrie de ce gibier des montagnes, car on voit, par bandes de 40 à 50,courir, sauter de rocher en rocher, l’isard, ce joli petit animal, tout à la fois chevreuil, chamois, et que Linné appelle antilope rupicarpa. Le coq de bruyère, la perdrix rouge, la perdrix blanche, s’y rencontrent fréquemment; il faut aller les chercher surtout aux pics d’Acizet, de Gazie et de Sesque. Dans une battue, il n’est pas rare de trouver un renard, un chat sauvage; quelquefois même, ainsi qu’il m’est arrivé, on est assez heureux pour apercevoir une biche, enfant égaré des forêts d’Aragon. — Wagram, Mac- Mahon, Larentie, de Ganay, et vous tous, illustres veneurs, nos doctes maîtres, ne vous indignez pas à l’idée d’une noble biche tombant sous un ignoble plomb ! La montagne n’est plus de votre domaine; vos coursiers rapides, vos anglo-bâtards, votre science, tout cela y serait impuissant. Aussi ce qui partout ailleurs passerait à juste titre pour une monstruosité, oser tirer sur un cerf, est ici de bonne guerre.
L’amateur de pêche peut exercer sa patience avec fruit
EAUX-CHADDES.
aux lacs d’Aule et d’Artouste, si abondants en truites, et dont Lanusse, notre connaissance des Eaux-Bonnes, jadis fermier, savait tirer de si bons profits; enfin, sur tout le cours du Gave de Gabas jusqu’à la Gase de Broussette.
Les guides de promenade ou de cbasse se paient k fr. par jour. Ils sont, en général, plus accommodants que ceux des Eaux-Bonnes ; beaucoup d’entre eux demeurent à Laruns, mais, quand on en a besoin, il se présente journellement vingt occasions de les faire prévenir. Pour les grandes courses, par exemple, pour l’ascension au Pic du Midi, sans vouloir diminuer le mérite des autres, je vous recommande particulièrement Biraben dit Jean-Dot, Biaise Laroque, Bertrand le Baigneur, Camy, Larouy, Granger. Ce sont de braves montagnards et des chasseurs intrépides.
Si vous avez quelques conseils à demander sur une longue excursion, sur une course peu connue, sur une ascension périlleuse (les jeunes gens n’ont pas tout vu, ils n’en savent pas assez ), allez trouver le père Barrés, Nestor des guides, maintenant propriétaire aux Eaux-Chaudes. C’est un homme bien précieux à consulter, et d’avance je suis sûr qu’il vous aidera avec empressement des conseils de sa longue expérience.
Tout ce que j’ai dit sur les chevaux, sur les voitures aux Eaux-Bonnes, s’applique aussi ici. Pour les prix, c’est quelques francs de plus ou de moins, selon votre talent à défendre votre bourse... Fi de pareilles misères. D’ailleurs, quand la dilîérence des localités amènerait quelques variantes dans les tarifs, cela ne vaudrait pas la peine que je prendrais à vous eiTlretenir. d’objets que j’ai déjà traités ailleurs et qui sont identiques, sauf de très-légères nuances.
Pour tout ce qui tient à une transaction financière, à une
vente, à une location, enfin toutes les fois qu’il s’agit d’argent, le caractère des habitants de ce coin de la vallée d’Ossau conserve le même cachet que celui de toute la vallée, et du Béarn entier. Ils savent parfaitement servir leurs intérêts sous les dehors d’une politesse et d’une affabilité rares chez des paysans. C’est peut-être cette habitude, que quant à moi je trouve de bon goût, et que je préfère à l’avidité chicanière et de mauvaise compagnie de certaines provinces de France, qui a donné lieu à cet injuste dicton patois, contre lequel je proteste : Lou Béarnès faus. et courtes.
Laissez-moi constater ici le même progrès qu’à Bonnes, il s’agit de l’introduction des ânes. Combien de pauvres malades, que le cheval aurait pu fatiguer, et dont la lugubre chaise à porteurs eût attristé les promenades, qui maintenant peuvent entreprendre, sans fatigue et sans crainte, ces petites courses, qu’au commencement d’un traitement ils ne doivent même pas risquer à pied. A la bonne heure, voilà une véritable amélioration ; et comme elles sont, hélas! bien rares, je me permets d’encadrer celle-ci dans une bordure d’éloges.
Mais puisque j’ai parlé d’améliorations, il en est une autre encore à vous signaler; et vraiment il est opportun de la constater ici, car si j’en crois le bruit public, elle est menacée de disparaître bientôt devant l’insuccès. Je veux parler de l’établissement d’un omnibus entre les Eaux- Chaudes et Bonnes. Établi en 1855 par M. Baudot, que l’on est toujours sûr de trouver à la tête du progrès dans cette localité, ce service a été plus tard cédé par lui à un autre industriel, qui lutte depuis deux ans avec courage, mais qui succombera peut-être, si l’autorité locale, mieux éclairée sur les vrais intérêts des deux établissements, ne vient pas
EAUX-CHAUl
à son secours par une modique subvention. Semez et vous recueillei’ez, dit le proverbe. Allons, messieurs de Laruns, de Bonnes et desEaux-Chaudes, mettez-le en pratique : une petite allocation donnée sur vos budgets communaux, et l’entreprise que je signale à votre bienveillant intérêt est sauvée : bien mieux que cela, elle se développera, et du courant journalier qui s’établira forcément entre les Eaux- Cbaudes et Bonnes, naîtra pour chacun une source de produits chaque année grandissante.
Boutiques. — Marchands. — Je dois vous arrêter en passant devant deux petits magasins qui, je l’espère, auront votre visite pendant votre séjour : l’un est celui de Sanchette le fils, où vous trouverez, avec des costumes et des étoffes du pays, des échantillons de tous les marbres des Pyrénées; l’autre est celui de Béterous, jolie librairie à laquelle est joint un café, le seul delà localité.
Je n’aurais eu garde d’oublier la boutique du facétieux barbier de la route de Gabas et son enseigne ; mais c’est en vain que je les ai cherchés cette année, l’un et l’autre avaient disparu. Pour que vous puissiez juger au moins de son talent poétique, lisez ces deux vers que ce rival de Figaro avait écrits à sa porte, et qui, durant tant d’années, firent le bonheur des baigneurs, sinon la fortune du pauvre diable :
Le ciseau d’Atropos tait frémir la nature;
Le mien^ moins rigoureux, çmiiellit la figure.
Vous voyez, par l’énumération que je viens d’enfairé' combien est restreint, aux Eaux-Chaudes, le nombre dés industriels qui y tiennent boutique. Car, en vérité, je ne puis sérieusement faire entrer en ligne de compte les quelques étalages éphémères qui, sousle péristyle de l’établissement, vous offrent des caleçons de bain, des cravaches et des fouets.
à côté des chapelets de buis de la montagne. Par bonheur, vous savez déjà toutes les ressources que présentent les Eaux-Bonnes, et vous pourrez toujours réaliser avant le soir le souhait fait le matin. Il vous suffira pour cela de pousser un temps de galop jusqu’à Bonnes, et d’y venir vous-même faire votre emplette, si vous ne préférez en charger le conducteur de l’omnibus.
Feux follets. — La nuit, lorsque la journée a été chaude, quand l’air est calme, que tout dort, on voit voltigeant, courant, glissant, s’échapper de l’établissement à travers les murs, par les portes, les-fenêtres, de petites flammes qui vivent un instant, et vont mourir dans le Gave ou sur les rochers. Ne croyez pas, comme nos bons aïeux, à la sorcellerie, aux enchantements, aux esprits ; il n’y en a pas aux Eaux-Chaudes. Ce sont des feux follets; c’est le bitume et le soufre qui se dégagent des sources et s’enflamment à l’air.
Justice à qui de droit.— Police des Eaux-Chaudes.
— Au moment où ce qui existe maintenant va bientôt cesser d’être, au moment où les souvenirs etlesnoms anciens vont tomber peut-être avec ce qui les rappelle encore, pour céder la place à de nouvelles constructions qui porteront de nouveaux noms, qu’il me soit permis de revenir un instant sur le passé, et de payer, le dernier peut-être, un . juste hommage à d’éminents services.
En compulsant de vieux documents, relatifs aux Eauxéliaudes, le nom du chevalier de Maucor s’est présenté à ifles yeux, à tout instant, pendant une des périodes de résurrection de cet établissement ; car, à plusieurs reprises, il a eu sa barbarie et sa-renaissance. Capitaine réformé du régiment royal Cantabre, le chevalier fut, par ordonnance rendue à Compiègnele 15 août 1763, nommé com-
mandant dans la vallée d’Ossau pour y (c maintenir le bon « ordre en tout temps,, et principalement pendant la sab (I son des Eaux, dites Eaux-Chaudes et Bonnes ».
Depuis ce moment jusqu’au jour où la révolution brisa cette utile institution en même temps que bien d’autres, c’est-à-dire pendant l’espace de vingt-six ans, le chevalier de Maucor se voua tout entier à la prospérité des Eaux- Chaudes.
C’est en grande partie à lui que l’on doit les premières constructions sous lesquelles se sont si longtemps abritées les sources, et qui, à cette époque, remplacèrent les affreux cloaques dans lesquels elles venaient se perdre et croupir.
Dans des lettres de M. de Choiseul alors ministre, de M. de L’Hôpital, du duc de Gramont, du maréchal de Mouchy, de l’intendant général de Laboullays, les plus grands éloges sont donnés au chevalier de Maucor pour les services nombreux qu’il a rendus, et qu’il rend tous les jours aux Eaux-Chaudes. Dans une entre autres, écrite en 1782, j’ai lu, et j’en extrais ces lignes :
<( On se souviendra éternellement que votre zèle pour « l’humanité a substitué des maisons commodes à de mau- « vaises et malsaines cabanes, pour y recueillir les infirmes « qui viennent y chercher la cure de leurs maux.Seu¬
il lement, je vous en prie, ne vous ruinez pas dans tous les Il travaux que vous y faites exécuter avec tant de désinté- « ressement.’ »
Je ne connais en aucune façon la famille du chevalier de Maucor, mais ma conscience me fait un devoir de rendre hommage à la mémoire d’un homme dont on peut dire., d’après les titres irrécusables que j’ai eus dans les mains, qu’il fut véritablement le bienfaiteur, presque le fondateur des Eaux-Chaudes.
Dans des temps déjà bien éloignés, les malades et les touristes étaient, à ce qu’il paraît, gens beaucoup plus tapageurs et querelleurs que nous ; les routes, dans la vallée, étaient moins sûres qu’aujourd’hui ; en 1785, les deux compagnies détachées du régiment de Cambrésis pour
« assurer la tranquillité aux Eaux-Bonnes et aux Eauxci Chaudes, a pour rendre les chemins libres, avaient fort à faire. Une volumineuse correspondance, de nombreux procès-verbaux dressés contre les turbulents et les malfaiteurs en font foi; à diverses reprises même, on fut obligé de requérir un supplément de force armée pour le maintien de l’ordre.
Je VOUS donne ici le fac-similé d’un croquis de l’époque, représentant le poste qui, pendant l’été de 1785, gardait le défilé du Hourat.
Aujourd’hui, c’est à peine si quelques rares gendarmes, détachés de brigades éloignées, viennent, à de longs intervalles, faire une tournée qui suffit pour assurer la tranquillité.
Ce contraste entre nos mœurs d’aujourd’hui et celles de nos pères n’est pas à leur honneur.— Ils étaient donc des diables, et nous sommes des moutons !