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PROMENADES

Je commencé par vous engager à lire le chapitre consacré aux promenades, grottes et cascades des Eaux-Bonnes. Vous êtes en excellentes relations avec cette voisine; allez donc, pour vous distraire et prendre de l’exercice, lui faire de fréquentes visites. Soyez sûr qu’on vous y accueillera avec empressement, et que vous trouverez plus d’un ami prêt à vous faire les honneurs du pays.

J’espère que vous agirez avec la même courtoisie envers vos voisins quand, d’après mes instructions, ils viendront vous dire un petit bonjour et vous prier de leur servir de guide dans les environs. Je me suis étudié à établir entre vous une douce intimité et Une réciprocité, dont mutuellement vous vous trouverez bien.

Promenoir. — C’est ainsi que j’appellerai la petite promenade plantée d’arbres qui est au bout du village, et sur laquelle s’étale une des façades de l’hôtel Baudot. Modeste, et tranquille, elle sera la favorite des malades qui craignent la fatigue, des convalescents et des paralytiques. Elle est

EÀUX-CHAUDES.

assez étendue pour que vous y preniez un exercice modéré. Des bancs nombreux permettent de ménager vos forces. Autant l’ombre impénétrable des arbres la rend agréable et salutaire pendant les journées chaudes, et lorsque le soleil est brûlant, autant elle est perfide et doit vous inspirer une légitime défiance quand le temps est couvert et humide. N’en usez jamais après cinq ou six heures; la fraîcheur du Gave la rend dangereuse le soir. J’ai entendu donner à cet emplacement les noms de promenade Henri IV, du Château, de Bussy. Je n’ai pu retrouver ni son extrait de naissance, ni son acte de baptême.

Promenade d’Argout. — Pont d’Enfer. Cascade de Goust. — Au bout du promenoir, prenez la route de Gabas. Ai’rivé au pont d’Enfer, jetez un coup d’œil sur le gouffre effrayant creusé sous vos pas. Si vous avez la tête faible, et que vous craigniez le vertige, ne cherchez pas cependant à faire violence à votre nature. J’ai vu des hommes pleins d’énergie ne pouvoir, sans frémir, regarder le torrent roulant à une profondeur aussi considérable, tant l’horreur du vide est, chez certaines personnes, un sentiment invincible. Contentez-vous, dans ce cas, de contempler de I autre côté du pont cette scène imposante.

A votre droite et en travers du torrent, à plus de vingt mètres au-dessus de l’eau, semblable à un énorme serpent couché au soleil, dort un sapin, géant de la montagne, jeté, je ne sais comment, sur les deux rives du Gave. 11 a été il y a quelques années, pour un de mes amis, l’occasion de la plus téméraire tentative. Grand faiseur d’exercices gymnastiques, intrépide et présomptueux élève du colonel Amoros, il attachait un amour-propre, souvent exagéré, à cette science dans laquelle, il faut l’avouer, il excellait. En passant, avec quelques compagnons venus des

Eaux-Bonnes, nous admirions le spectacle magnifiquement horrible de ce pont suspendu entre le ciel ét l’eau, et l’un de

Le Pont d’Enfer.

nous même ne cherchait pas à dissimuler l’espèce de terreur instinctive qu’il éprouvait rien qu’à regarder le goulfre, du haut du pont sur lequel nous étions placés. Accoutumé par une longue pratique à se jouer du vide, notre ami G. R., artiste, et, en cette qualité, plus que tout autre glorieux.

se moqua impitoyablement des frayeurs de notre camarade." (I — Je vous parie, nous dit-il, qu’à califourchon sur ce terrible sapin, je traverse le torrent. Pourquoi ne le ferais-je pas, puisque, comme on nous l’a dit, le premier guide venu l’essaiera pour 50 centimes? Moi, je suis plus généreux, et je vais vous donner ce spectacle gratis. » On ne peut empêcher un fou de faire une folie ; ce vieil axiome fort sage reçut une nouvelle consécration. Malgré nos prières, G. R... ne voulut jamais démordre de son insensé projet (il croyait son amour-propre engagé à exécuter cette téméraire bravade); et un instant après il descendait le long du rocher, escaladait la terrible poutre, s’y asseyait, puis, s’aidant de ses pieds et de ses mains, il traversait le torrent au milieu de nos terreurs, sous nos yeux, devant nous qui le regardions, sans respiration et sans voix. Arrivé à l’autre extrémité, le roc ne lui permettant pas de l’aborder et de remonter, il se retournait, et par le même chemin revenait au point de départ. Non, je l’avoue, jamais je n’eus le cœur aussi serré, jamais en moi le sang ne se retira aussi violemment, jamais mes artères ne battirent avec autant de force, et pourtant, lui, calme, heureux de cette prouesse, il accourait tout souriant, nous demandant si nous voulions qu’il recommençât ce jeu d’enfant, mais cette fois, tout debout et sans balancier. Vous devez juger si nous frémîmes à cette pi’oposition qu’il était bien capable d’exécuter. Heureusement, un autre objet vint le distraire et donner un autre cours à ses idées. — Si vous m’en croyez, ne vous amusez pas à cet exercice gj'mnastique pour lequel, quant à moi, je n’ai aucune espèce de goût, et dans lequel je ne serais nullement.tenté de vous accompagner.

Passons donc ce terrible pont. Dans le cas où vous auriez de bonnes jambes, nous pourrions bien aller un peu sur la

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route de Gabas; mais pour aujourd’hui, bornons-nous à tourner à droite, traversons un petit pont sur lequel nous nous arrêterons et admirerons, malgré le bruit effrayant qu’elle produit, une cascade magnifique dont l’eau fait mouvoir un petit moulin, qui semble se cacher là tout honteux. G est excès de modestie de sa part, car, au milieu de 1 eau il est du plus joli effet. Si vous avez des crayons, SI vous savez vous en servir un peu mieux que certains barbouilleurs de ma connaissance, qui, l’on ne sait pourquoi, marchent toujours armés d’un album, dessinez cette vue qui me plaît singulièrement. — N’ayez pas peur ; Dieu a dit à ce torrent : « Tu n’iras pas plus loin; » et il se brise à vos pieds sans même les mouiller. Il se venge bien quelquefois quand le vent souffle, en vous couvrant d’une légère poussière fine, fraîche et humide, qui pourtant, je vous assure, lorsqu’il fait chaud, n’est pas sans charme. Un peu plus loin , ayez le pied sûr, ou demandez le secours d’une main amie, car le chemin se faufile sur des quartiers de roc inégaux et glissants, circonstance qui se représentera plusieurs fois dans votre promenade, ce qui dénote, comme chez la voisine des Eaux-Bonnes, une grande incurie de la part de 1 autorité pour le bien-être et l’agrément des baigneurs. Avec 100 fr., je me chargerais de faire disparaître tous les obstacles qui, dans différents endroits, rendent le chemin fatigant , dangereux même ; de faire rétablir le parapet en bois qui défendait jadis les promeneurs contre une chute possible dans le torrent. Et pourtant, voilà trois saisons que je vois le chemin et lé parapet dans le même état de dégradation. Si j’étais condamné à demeurer aux Eaux-Chaudes, SI j’avais des enfants avec moi, je ne voudrais sous aucun prétexte qu’ils allassent jouer sur une pareille promenade. Cependant c’est celle qui a toutes les sympathies des bai-

.UX-CIIAÜDlîS.

gneurs des Eaux-Chaudes. Je le crois bien, puisque après la grande route, ils n’en ont pas d’autres. Faute de grives, on prend des merles.

En suivant ce sentier, après une matinée de pluie, lorsque le soleil se montre brillant et chaud, ne vous étonnez pas de voir sous vos pieds glisser avec coquetterie, ou dormir nonchalamment couchée, gracieusement enroulée sur elle-même, une gentille petite couleuvre. Je vous en supplie, respectez le sommeil de l’innocence, et n’allez pas, comme certains mauvais cœurs, assommer la pauvre bête inoffensive ; mon Dieu ! elle n’a pas pour vous de mauvaise intention; elle ne pique point et ne mord jamais. Garant dé l’humeur débonnaire de ce charmant reptile, que l’instinct de sa conservation et votre cruauté seuls rendent, avec raison, sauvage, qui pourtant ne demande qu’à aimer, et à s’attacher, je vous engage à faire plutôt comme M'‘® Sophie de R... Bravant cette antipathie absurde qu’on vous a inspirée pour des animaux sans méchanceté, elle avait, il y a trois ans, adopté une couleuvre qu’elle nourrissait avec du lait et de la mie de pain. Chien fidèle et reconnaissant, cette caressante petite bête venait à sa voix, se promenait, dormait même avec elle.... Je ne sais ce qu’elle est devenue quand sa bonne maîti’esse a quitté les Eaux-Chaudes : sans doute elle sera morte de douleur!

Réservez votre courroux pour cet animal immonde, dont la vue seule inspire une horreur insurmontable, pour le crapaud, bas, traînant, hypocrite, dont la bave salit les fleurs de la montagne. — Oh ! celui-là qui se permet d’envahir votre chemin, qui, après la pluie, semble sorti de terre et rampe à vos pieds, je vous l’abandonne : employez pour le détruire les pierres et les bâtons ; tous les moyens sont bons contre ce monstre dégoûtant.

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"lout en vous livrant à ces exécutions que j’approuve, vous arriverez au pont qui doit vous ramener au pied de rétablissement. C’est une idée assez singulière, je ne dirai pas ingénieuse, que de l’avoir peint en noir. Ce choix de couleur fait honneur à l’artiste qui a exécuté, et à l’autorité qui a ordonné ; n’a-t-on pas voulu par hasard mettre le pont en harmonie avec l’aspect sombre des objets qui l’environnent ?

C’est absolument comme à l’entrée de l’administration des pompes funèbres de Paris, où portes, fenêtres, barrières, sont peintes en noir ; mais au moins est-ce de circonstance. — Autre idée que je me permets d’improuver: afin d’empêcher de traverser le pont à cheval, on a établi aux deux extrémités ce qu’on appelle, je crois, un tourniquet. C’est fort bien; mais je ne sais sur quel squelette on a pris la mesure de ce passage une fois trop étroit. Il n’est pas rare, dans la saison des eaux, de voir en action une caricature qui tapissa longtemps les étalages des marchands d’estampes, et amusa les badauds de Paris. Elle représentait un gros insnlaire engagé dans un des défunts tourniquets du pont des Arts, ne pouvant ni avancer ni reculer, et appelant à son secours un passant charitable.

On a donné à la petite promenade que nous venons de parcourir le nom de d’Argout, en souvenir de deux voyages que cet homme d’État fit aux Eaux-Chaudes. Pendant ses courts séjours, il s’enquit avec sollicitude des besoins de cette localité, et de retour à Paris, il prouva, parles allocations de fonds qu’il lui fit obtenir, qu’il n’avait pas oublié ses promesses. Heureux les pays qui reçoivent de pareils hôtes ! Des bienfaits et des services ne manquent jamais de rappeler leur passage.

Goust. —Vous tous des Eaux-Chaudes, venez avec moi :

mettons en réquisition les chevaux et les ânes s’il le faut; il n’y a que de sottes gens, il n’y a pas de sottes montures. D’ailleurs, pourquoi ce qui est presque de mode à , Montmorency, près Paris, serait-il ridicule ici ? Prenez donc tous les quadrupèdes qui pourront vous porter, et suivezmoi. Ce que j’ai à vous montrer est si frais, si gracieux, et fait un tel contraste avec votre noir séjour, que je veux que tout te monde m’accompagne ; s’il n’y a pas de montures, les forts iront à pied, et nous hisserons les impotents, les rhumatisants, sur les plus paisibles de nos coursiers ; béquilles, cannes et bâtons seront attachés sur le devant des selles; venez, venez, messieurs et mesdames, on ne paie qu’en sortant. C’est fort dangereux pour le banquiste, mais vous serez si contents tous, que je suis fort tranquille sur le résultat de la recette.

Je ne vous ai pas encore dit où nous allons ; c’est àCoust, petit village posé sur le plateau du premier contre-fort de Besse, plateau qui autrefois était un lac. Charmante petite colonie en miniature, assise sur une terrasse de verdure à laquelle nous arriverons par un chemin en zigzag assez facile pour la montagne, et tout bordé d’arbres. A1,800 pieds au-dessus des Eaux-Chaudes, nous trouverons un petit État composé de 70 habitants, tous parents, cousins, alliés; administré par une espèce de conseil des anciens, qui décide souverainement sur toutes les contestations ; que l’on rassemble, et qui prononce quand un habitant de la vallée vient demander en mariage une des filles de la république. Espèce de petite principauté indépendante, dans le genre de certains duchés de la confédération, moins un budget et une liste civile ; elle fournit aussi à peu près tous les ans son homme au contingent cantonal. !

Vous prendrez plaisir à voir tous ces petits chalets en-

EAUX-GHAUüES.

tourés de riches prairies, de champs soigneusement cultivés. Là, on ne vous demandera pas l’aumône ; car tous travaillent et le vice est inconnu ; on vous offrira au contraire avec cordialité une tasse de lait pur et frais. Enfants perdus dans les nuages, séparés par un espace immense de la population de la vallée, ils ont quelquefois besoin des secours de l’art et de ceux de la religion ; jamais ils ne leur manquent'; mais par un touchant accord, par un contrat tacite, on vient chercher à Laruns tout ce qu’il n’est pas indispensable de porter à Goust. Pour un baptême, l’enfant va sur les bras de sa marraine ; pour un mariage, les époux ont de bonnes jambes; pour un décès, le cimetière est à Laruns. C’est là qu’on va demander le baptême, le mariage, et les prières pour le grand et dernier voyage. Mais quand l’hiver, au milieu de la nuit, le fils vient dire au prêtre : « Ma mère est bien mal, elle voudrait vous voir, monsieur le curé, » il ne se fait pas prier, le fervent apôtre; il quitte son lit, chausse ses sabots de montagne, et s’enveloppe dans sa cape brune ; puis il enfourche son pauvre cheval, comme lui cependant fatigué des courses de la journée, et guidé dans le brouillard, par le fanal que porte l’enfant, il vient, après une route longue et pénible, s’asseoir au chevet de la malade, lui rendre l’espérance et le courage, ou bien aider une âme à monter au ciel. Souvent il y trouve un autre ministre de charité qui l’a précédé dans ce séjour de deuil, c’est le docteur; et ces deux médecins du corps et de l’âme, après avoir rempli leur angélique mission, retournent ensemble à leur humble demeure, où les attendent de nouvelles fatigues et de nouveaux devoirs.

Lumières de la science, flambeaux de la médecine, pontifes qui portez la mitre ou la tiare, que vous êtes peu de

chose auprès de ce médecin et de ce curé de campagne ! Mais là où le cœur est simple, où l’air est vif et pur, on

vit longtemps; on ne meurt pas, on s’éteint ! Aussi dans cette petite population, trouverez-vous trois ou quatre centenaires; et ce n’est pas d’aujourd’hui seulement que Goust offre ces phénomènes presqu’inconnus dans nos

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grandes villes, puisque Henri IV faisait à un vieillard né dans ce hameau, en 1482, une pension viagère dont j’ai vu le titre, et qui ne s’éteignit qu’en 1605.

En redescendant aux Eaux-Chaudes, quand après avoir quitté Goust vous rappellerez vos souvenirs de la journée, vous aurez beaucoup à raconter à ceux qui, trop faibles ou trop insouciants, ne seront pas venus avec vous visiter ce petit nid d’oiseaux étrangers.

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