‹ Pau, Eaux-Bonnes, Eaux-ChaudesChapitre 30 sur 46 · GROTTE DES EAUX-CHAUDES · texte numérisé non relu

GROTTE DES EAUX-CHAUDES

II s’agit aujourd’hui d’une excursion célèbre à juste titre, que les plus indifférents, les plus paresseux même, ne sauraient se dispenser de faire ; nous allons à la grotte des Eaux-Chaudes. Cette promenade a l’heureux privilège d’être populaire au dernier point, et d’exciter, plus que toute autre, la sympathie du public. C’est pour l’étranger quelque chose comme la cascade de Saint-Cloud pour le Parisien; et, vous le savez, il n’est pas un bourgeois de la capitale, un gamin, un employé, une bonne d’enfant, une portière du Marais, qui ne puissent se vanter de l’avoir vue au moins une fois dans leur vie.

Faisons comme les autres. — Nous sommes aux Eaux- Chaudes, invitons même quelques amis et voisins des Eaux-Bonnes, à venir déjeuner sans cérémonie avec nous. Plus on est, plus on rit; et ma foi, dans notre triste séjour, il n’y a pas de mal à l’ire une fois par hasard : ces heureuses occasions ne se présentent pas déjà si souvent.

Nous voilà tous à cheval, quoique la distance permette très-bien d’entreprendre cette course à pied ; mais la côte est dure, et le chemin irrégulièrement pavé par la nature.

EAÜX-CHAtJDES. 305

en cailloux roulés 'qui se font sentir un peu vivement, malgré de fortes chaussures; le soleil darde sur nos têtes qu’aucun arbre ne protège, l’ascension équestre sera donc la moins chaude et la moins fatigante.

Cette route n’offre d’autres difficultés que la roideur de la pente, et vos chevaux de montagne la gravissent en se jouant. Pendant les trois quarts d’heure que vous emploierez à arriver au pied de la Grotte , vous jouirez de points de vue ravissants, soit que vos yeux se portent sur les cimes majestueuses qui se dressent au midi, soit que vous abaissiez vos regards sur la route de Gabas (en meme temps celle d’Espagne) qui, long serpent blanc, rampe à vos pieds, à une profondeur considérable, en suivant toutes les sinuosités du Gave.

Nous passerons à gué quelques petits torrents, qui, descendant de la montagne, traversent le sentier que nous parcourons, et n’offrent aucune espèce de danger; pourtant les cavaliers feront bien de mettre pied à terre, et pour enlever aux dames jusqu’au moindre prétexte de crainte, de conduire leurs chevaux à la bride, en passant eux-mêmes sur des quartiers de rochers disposés à cet effet. Les chevaux des hommes, abandonnés à eux-mêmes, suivront le gros de la caravane; ils sont accoutumés à cette manœuvre.

En arrivant près de la fameuse grotte, nous quitterons tous nos montures; elles seront confiées à quelques enfants des Eaux-Chaudes dont on se sera fait accompagner. Nous sommes sous l’ombrage de vieux arbres, il fait doux et frais; arrêtons-nous ; laissons se dissiper la légère moiteur que notre chaude ascension aura certainement provoquée. Puis après un repos d’un quart d’heure, ou d’une demiheure, tous indistinctement, valides et invalides, nous nous

envelopperons le col d’une bonne craVate de laine ou de soie, et protégerons en même temps notre bouche avec notre mouchoir. Les dames jetteront sur leurs épaules un châle qu’avant de quitter les Eaux-Chaudes elles auront eu la précaution de faire attacher à l’arçon de leur selle.

Un violent courant d’air s’échappe de la grotte, et le torrent qui coule dans ses cavités imprime à la température intérieure un froid glacial qui, si on s’y exposait sans précaution, serait extrêmement dangereux. Avec un peu de prudence, c’est-à-dire en se reposant avant de s’y engager, en n’y entrant que bien couvert, on évitera cette brusque transition dont quelques personnes ont signalé les funestes elfets, mais dont heureusement je n’ai pas vu d’exemples pendant les fréquentes visites que j’y ai faites en nombreuse société.

Mais, je le répète, si par un amour-propre mal entendu, par bravade, on négligeait les mesures de sûreté que j’indique, et qui sont bien simples, on s’exposerait de gaieté de cœur à des dangers certains.

Une fois entré, vous vous apercevrez à peine de l’abaissement de la température, et vous pourrez admirer sans crainte un des plus beaux spectacles des Pyrénées. Ici encore, je ne saurais trop le dire, je n’essaierai pas de décrire, je n’en ai ni le talent ni la prétention ; je vous engagerai seulement à contempler la majestueuse élévation de ces arcades qui donnent à cette grotte quelque chose de l’aspect d’une cathédrale gothique. Une circonstance particulière et foz’t rare la l’end encore plus curieuse ; c’est ce torrent impétueux qui, à l’intérieur, en borde le côté gauche, et augmente par le bruit de ses eaux l’émotion qu’on éprouve en entrant sous ces sombres voûtes. Le Gave souterrain s’échappe ensuite et va, en tombant.

former une belle cascade qu’on aperçoit de la route de Gabas.

La profondeur de cette grotte n’est pas connue ; le tor- 'rent en fei’me le passage sous l’un de ses arceaux, et aucun des nombreux montagnards que j’ai été à même de consulter sur ce point, ne s’est vanté d’avoir remonté le cours du fleuve pour s’assurer où il commençait, et où finissait la grotte.

Vos guides auront emporté de la paille, des torches, même des chandelles. Au moyen de ces divers éclairages, vous aurez une idée peut-être incomplète, mais pourtant satisfaisante, du développement et de la beauté de cette caverne, que décorent de magnifiques stalactites représentant des piliers, des colonnes et des chapiteaux de tous les ordres. Puisse la gracieuse surprise qui nous fut faite jadis être renouvelée pour vous !

Ce jour-là, par les soins d’un aimable et galant habitué des Eaux-Bonnes, la grotte s’est trouvée, comme par enchantement, éclairée de je ne sais combien de flammes du Bengale de toutes couleurs. Certainement je ne verrai jamais un coup d’œil aussi féerique; jamais l’Opéra, avec ses décors, ses machines et ses feux, ne m’offrira un spectacle si près du merveilleux.

A défaut de flammes du Bengale, contentez-vous de feux de paille et de chandelles. Votre imagination suppléera à ce qui vous manquera de lumière.

Permettez-moi encore un petit conseil. Défiez-vous de quelques fâcheux donneurs d’avis qui voudront vous entraîner dans un certain endroit, d’où ils prétendront que vous devrez voir beaucoup mieux; vous ne verrez rien de plus, et il vous faudra, pour y arriver, passer sur une poutre ronde et glissante, jetée sur le torrent qui, à la vérité, n’a

EAUX-CHA.UDES.

pas de profondeur; mais infailliblement vous salirez vos gants contre les parois humides de la grotte, et vous risquerez, si vous faites un faux pas, de vous mouiller les pieds. Remerciez donc ces maladroits conseillers, et n’allez' pas plus loin que le dernier rocher, sec et solide, d’où vous embrasserez tout ce que l’on peut découvrir, lorsqu’on ne veut pas essayer de remonter, à travers les anfractuosités du rocher, le torrent jusqu’à sa source.

Après un séjour que vous ne prolongerez pas avec excès et inutilement, sous ces voûtes dont la température humide pourrait vous saisir à la longue, vous éprouverez une agréable sensation de bien-être en revoyant la clarté du jour, et en respirant l’air pur et réchauffant du dehors.

Voilà ce que j’écrivais, il y a dix ans, sur la grotte des Eaux-Chaudes. Pendant les saisons de 1855 et 1856, je l’avais visitée à diverses reprises et je n’y avais trouvé aucune espèce de changement dénaturé à être signalé. L’an dernier encore j’avais entendu parler de projets d’amélioration, et notamment de la rectification du chemin qui y conduit. Mes scrupules consciencieux de guide fidèle m’ont engagé, avant de terminer cette nouvelle édition, à prendre sur les lieux des informations au sujet de ce qu’on avait pu faire depuis mon départ. Voici ce que me mande un habitant des Eaux- Chaudes. Je vous donne copie de sa lettre, sans y rien ajouter, sans en rien retrancher. Toutefois, je ne garantis pas la parfaite exactitude de tout ce qu’il me dit; mon homme est du pays, et, vous le savez, chaque propriétaire a la faiblesse de vanter le vin de son cru.

« Cette belle grotte que tant d’étrangers visitent chaque « année devenait de jour en jour d’un accès plus difficile,

« par le défaut d’entretien et par la dégradation du sentier « qui y conduit. La grotte elle-même n’était praticable que

EATJX-CHAUDES.

(t dans le tiers à peu près de son étendue, et jamais elle (( n’avait été explorée dans toutes ses parties, à cause du (( torrent qui en sillonne le sol, et qui, dans certains en- (( droits, en occupe toute la largeur. Cette année, au retour « du beau temps, des travaux importants viennent d’y être « exécutés. A l’extérieur, on a rectifié le sentier en quelques « points où il était trop rapide, et l’on a jeté des ponts sur « les ravins qui le traversent. On a élargi certaines rampes « trop étroites, on a garni de garde-fous les passages dan- « gereux. A l’intérieur aussi, quinze ponts ont été établis « sur le torrent pour permettre l’exploration entière de la c( grotte. La grotte est maintenant fermée, les personnes « qui voudront la visiter devront s’adresser à Larqué, pro- « priétaire et guide aux Eaux-Chaudes, lequel la tient à bail « à raison de 700 fr. par an. »

J’approuve pour ma part l’autorisation donnée à Larqué de fermer la grotte, ouverte jusqu’à présent à tout venant, et de percevoir un péage des visiteurs, en échange du droit qu’il paie à la commune, mais c’est à la condition que le public en aura pour son argent, que si on le fait payer, du moins on ne le fera pas crier en le rançonnant trop fort, et de plus qu’on facilitera consciencieusement, par tous les travaux nécessaires, l’accès et la visite de ladite grotte.

Carrières de marbre de Cabas. — Une intéressante promenade à faire, c’est la visite aux carrières de marbre de Gabas. A cheval, ce sera pour les baigneurs des Eaux- Chaudes une course intéressante et peu fatigante.

A l’entrée du vallon de Brousset (trois lieues environ audessus des Eaux-Chaùdes), existe une immense couche de marbre blanc, qui avait jusqu’à présent échappé aux recherches de nos géologues. Ce marbre a été mis en exploi-

EADX-CHADDES.

tation dans le courant de l’année 1842, et les premiers blocs extraits ont servi à la construction du piédestal de la statue de Henri IV, inaugurée à Pau l’année suivante. La carrière ouverte sur ce point se présente par bancs d’un volume incalculable. Elle est actuellement exploitée par MM. Cazaux. Successivement visitée par des artistes et des savants, il a été reconnu qu’elle renferme un marbre d’un grain fin et saccbaroïde, propre à l’exécution de toute espèce d’ouvrages de sculpture et d’arcbitecture. L’amélioration graduelle de la matière à mesure que l’on approche des couches inférieures, ne laisse pas de doutes sur la pos.sibilité d’obtenir sur ce point, et en peu d’années, tout ce que l’art du statuaire ou de l’architecte pourra réclamer. Des blocs et des colonnes de la plus belle dimension en ont déjà été extraits et offerts au gouvernement qui peut seul, par des encouragements bien entendus, donner à cette exploitation un développement qui intéresse au plus haut point les arts et l’industrie nationale.

Depuis plusieurs siècles déjà, la France est tributaire de l’Italie pour cette matière précieuse ; ne serait-il pas aussi juste de la part du gouvernement qu’avantageux pour le pays, d’encourager des travaux dont le résultat pourrait nous affranchir de ce tribut en tout ou en partie, surtout lorsque notre commerce n’y trouve aucune compensation ; car le duché de Carrara ne prend absolument rien chez nous en échange de ses marhi’es? Une protection déclarée, et des commandes du gouvernement feraient insensiblement disparaître des préventions injustes, inspirées ou exploitées par les Italiens, et colportées ou répétées la plupart du temps par des hommes entièrement étrangers à cette matière. La statue de Cincinnatus, au jardin des Tuileries ; celle de Talma, au péristyle du Théâtre-Français ;

EAUX-GHA.UDES.

celle de saint Augustin, à la Madeleine ; entin, celle de Blanche de Castille, au Musée de Versailles, toutes exécutées en marbre des Pyrénées, répondent victorieusement aux détracteurs de nos marbres , et probvent qu’il dépend de nous de prendre sur notre propre sol ce que nous allons chercher à chers deniers à l’étranger. Ajoutons que la faible concurrence faite jusqu’à ce jour aux marbres d’Italie par les exploitants français, a déjà eu pour résultat d’abaisser déplus d’un tiers le prix de ces marbres qui remonteraient à l’ancien taux, si nos exploitaüons continuaient à languir, ou venaient à être abandonnées.

Page 1