PROMENADE DE BONNES AUX EAUX-CHAUDES
PAR EA MONTAaNE (BT VICB-VERSA)
Je conseille cette grande promenade aux amateurs de beaux sites, de vues sauvages et grandioses, pourvu qu’avec ce goût, la nature leur ait donné de bonnes jambes et de la vigueur, ce qui n’arrive pas toujours, car nous voyons des gourmands qui ont un estomac pitoyable.
Si donc vous êtes en état de marcher quatre heures durant, sans qu’on soit obligé de vous porter, ou de vous laisser en route, allez faire une petite visite à vos amis des Eaux-Chaudes ; allez même déjeuner avec eux, je vous garantis que vous ne manquerez pas d’appétit en arrivant. Mais cette fois passons par la montagne, abandonnons la grande route qui est sans cesse la même, et que nous connaissons par cœur.
Fidèle à ma monomanie de précautions, je vous engage ici encore à prendre un guide. Si ce n’est pas indispensable, cela ne peut pas nuire. N’allez pas conclure de mes recommandations réitérées de ne pas vous embarquer dans des chemins aussi difficiles sans avoir avec vous un guide, que cette estimable corporation m’offre au jour de l’an une bourse de jetons, comme c’est d’usage à Paris dans certaines administrations ; qu’elle m’envoie des peaux d’ours ou des quartiers d’isard ; sur ma parole, il n’en est rien. Vous me jugez le cœur trop bien placé pour accepter d’eux autre chose que des égards, des procédés et une franche reconnaissance. Aussi, quand je vous dis : Prenez Erterle, Lanusse ou Maucort, mettez-vous bien dans la tête qu’il faut que quelqu’un vous accompagne et vons montre la route; je
GRANDES PROMENADES
n’ai jamais en vue que l’intérêt de vos plaisirs et celui de votre sécurité.
Pour aller aux Eaux-Chaudes, partez donc avec un guide, afin de ne pas vous égarer, ce qui, je vous assure, surtout dans ces parages, est infiniment désagréable ; demandez plutôtà M.N...,avocat de Paris, qui, dans la saison del855, parti crânement tout seul à cinq heures du matin, pour l’excursion que nous allons faire, croyait arriver aux Eaux- Chaudes vers dix heures et y déjeuner. Il se trompa quand il eut quitté Gourzy ; il prit à gauche, au lieu de tourner à droite, et dut encore s’estimer bien heureux d’atteindre Gabas à sept heures du soir, après avoir cru un instant qu’il lui faudrait passer la nuit dans la montagne.
Gravissez jusqu’au point le plus élevé de la promenade Jacqueminot, que je cite souvent parce qu’elle mène à tout. De cet endroit à la cabane de Lagas, vous mettrez une heure et demie ; vous prendrez à droite un sentier assez mauvais, vous arriverez au sommet de Gourzy, ensuite à la cabane du même nom ; puis, pour descendre aux Eaux- Chaudes, vous trouverez un autre sentier à demi tracé. C’est en somme une promenade de quatre heures, sans compter le temps d’arrêt obligé au col de Gourzy.
Les dames bien portantes pourront la tenter par un beau temps ; qu’elles n’en fassent pas cependant leur ordinaire, car elle est longue et fatigante. On la parcourt à cheval sans danger dans toute son étendue. C’est de cette manière seulement que je voudrais vous lavoir entreprendre, car alors la fatigue de la course ne viendra pas contre-balancer le plaisir qu’on aura pu y trouver.
Si vous avez fait la route à cheval, vous laisserez reposer vos montures aux Eaux-Chaudes. Ceux qui aurontexécuté la traversée à pied, loueront un cheval pour revenir parle che-
min habituel. Les dames pourront envoyer d’avance une voiture qui les attendra, et leur évitera la course des deux lieues qui séparent les Eaux-Chaudes de Bonnes.
Ce passage à vol d’oiseau par la montagne abrège la distance et demande pourtant bien plus de temps que le trajet par la grande route; ce qui prouve suffisamment qu’en toutes choses les voies détournées et les chemins de traverse ne sont pas ceux par lesquels on arrive le plus vite.