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ASCENSION AU PIC DU GER

Arrière les petites promenades, les visites aux cascades ou aux prairies! Gramont, Montagne-Verte, Goust, cachezvous, nous allons présenter nos hommages à votre seigneur et maître, au Pic du Ger ! Mais il ne me faut que des gens bien portants, au pied sûr, au jarret ferme; car le conseil municipal n’a pas eu l’attention de faire établir des hospices sur la route que nous allons parcourir, et je ne veux pas de traînards avec moi, je ne saurais qu’en faire. Pas de buveurs d’eau, boisson qui ne soutient pas et creuse Testomac; je n’emmène avec moi que ceux qui, pour prévenir des défaillances et des faiblesses, n’ont pas peur d’un petit verre, souvent répété, de rhum ou d’eau de feu.

A quatre heures du matin, le rendez-vous est devant l’établissement. Buvons une goutte, allumons un cigare, cela chasse le brouillard. En marche !

Partons le bâton ferré à la main, car par mon chemin on ne va pas à cheval. Passons devant la source froide, remontons le torrent de la Soude, enfonçons-nous dans la goi’ge. Esterle marche devant nous; dans cette ascension il est bon d’être en compagnie ; souvent un peu d’aide

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fait grand bien ; d’ailleurs, il y a au bout du ravin de Lacoume un vilain endroit où je ne puis jamais me reconnaître, et je ne veux pas vous égarer. Que diraient, en effet, vos pai’ents et amis?... tandis qu’avec un guide, de bonnes jambes et du courage, vous n’avez rien à craindre. Nous arrivons à la fontaine de Gesque ; trois cents pas après, entrons à droite dans la forêt de sapins : nous voici à Lasquindetes. Depuis deux heures nous sommes en route, arrêtons-nous. C’est un excellent poste dans une chasse aux isards ; il est rare qu’il n’en vienne pas quelques-uns sauter là, et s’y faii’e tuer.

Une demi-heure après, nous sommes à la cabane de Ger.

Nous y trouvons des troupeaux nombreux et des pasteurs : nous buvons, non pas une tasse, mais une jatte de lait, et peu de temps après nous arrivons au pied du Pic de Cape-

ran (ce qui en patois veut dire curb ou bonnet de cure ), parce qü’il finit en pointe (rapprochement de nom avec le capucin du Mont-Dore).

Au pied du pic, nous trouvons une source renommée par l’abondance et la limpidité de son eau.

Encore un peu de courage, deux heures de marche à peu près, et nous sommes arrivés au sommet ; nous avons dompté le Ger. Nos pieds foulent l’extrémité de sa pointe; autour de nous noti’e vue domine tout ; elle n’est arrêtée que par l’aiguille du Pic du Midi d’Ossau contre laquelle elle va se briser. Dans les montagnes comme dans la vie du monde, vous avez beau vous élever, il y a encore quelque chose au-dessus de vous. De la prudence, compagnons de mon ascension, au point d’élévation où nous sommes parvenus il faut nous bien tenir, le vent a prise sur nous, il pourrait nous renverser; prenons garde aux vertiges. Le séjour de la vallée offre moins de dangers^

Je vous ai bien promis et je me suis promis à moi-même de ne pas faire de descriptions. Cependant il est bon que, puisque vous avez pris la peine de monter si longtemps et si haut, vous sachiez un peu ce que vous apercevez à vos pieds et tout autour de vous. Aussi, le plus simplement possible, avec le moins de mots que je pourrai, je veux essayer de vous faire l’explication du magnifique panorama qui s’offre à vos yeux.

De la crête calcaire du Pic du Ger, la vue est admirable. Au midi, les perspectives désolées des pôles ; au nord, la verdure, les moissons, la vie enfin. — L’œil plonge sur les ruines épouvantables d’Amontat, de Sourinée où le lac de Las-Anglas donne naissance au Valentin, de Pennameda, du Gabisous; plus bas, sur les pâturages de Gourette, de Herrere, sur la vallée d’Asson qui commence au pied du

GRANDES PROMENADES

Col-de-Torte, et va se perdre près des coteaux qui entourent Nay. De cet observatoire, on distingue les villes, de Pau, cachée en partie par la pointe de la montagne de Lou-Rey près Louvie, de Tarbes et les plaines du département du Gers ; au pied du Gabisous, les riches prairies d’Azun fermées par les hautes montagnes de Cauterets; plus loin, le noir Vignemale. Au midi, toute lahaute chaîne se déploie, c’est le glacier de Costerillon, Pene d’Aragon et Arieu-Grand ; plus près, Som-de-Seoube, élevé de 1,600 toises, et dont le lac d’Artouste baigne les contre-forts ; Arious, Anéou, les forêts de Broussette,^ le géant fourchu d’Ossau le Pic du Midi, Aule, le Gol des Moines, et plus loin les pics d’Aspe, de Bernèze, d’Anie, les vallons du pays basque et de la Soûle ; au pied du Ger, l’œil ne distingue que des blocs amoncelés et des tapis de neige ; la verdure se montre seulement aux pâturages d’Anouillas, etde Baloure; au delà la vue embrasse les Eaux-Bonnes et la riante vallée d’Ossau, parsemée de villages et traversée par son Gave.

En temps d’arrêt aussi bien qu’en marche, nous avons employé six heures. Nous reviendrons en cinq heures par Anouillas, la gorge de Baloure, et nous arriverons aux Eaux-Bonnes par Lacoume. Ainsi, l’ascension du Pic du Ger n’est plus, par la route que je vous ai tracée, qu’une course ordinaire, quoique pénible et longue. Le curieux qui la tentera ne regrettera pas sa peine à l’aspect des majestueuses solitudes qui le précèdent, et du spectacle que lui offrira sa cime élevée.

Peut-être ai-je écorché quelques noms; mais je n’entends pas le patois de la montagne, et malgré ma précaution de faire répéter dix fois à mon guide, d’inscrire à l’instant même sur mon carnet, les mots dont je n’ai pu vérifier l’exactitude nulle part, j’ai dû, je le crains, commettre

COUUSES, EXCUllSIONS.

quelques erreurs; j’ai bien pu adopter involontairement l’orthographe de M. Marie qui consiste, comme vous le savez, à écrire les mots ainsi qu’on les prononce. Je réclame donc d’avance l’indulgence des montagnards lettrés qui, dans ce chapitre, trouveraient des balourdises par trop fortes.

11 y a un autre chemin pour gravir le pic du Ger ; il est plus long et exige près de sept heures, mais on peut aller à cheval pendant cinq heures environ : c’est la promenade Jacqueminot, la fontaine de Lagas, les passes de Bréca, le plateau d’Anouillas, celui de Cardoua, ainsi nommé en Béarnais à cause d’un vaste champ de chardons qu’on y trouve. Vous devrez quitter vos montui’es à la cabane du Ger.

Pour redescendre à cheval, il n’y a pas d’autre chemin que celui qu’on a pris en montant.

Malgré les difficultés et les fatigues de cette ascension, deux héroïnes l’ont tentée pendant la saison de 1850. Pour éterniser le souvenir de ce beau fait d’armes féminin, elles ont inscrit leur nom sur le sommet du pic. Ces dames étaient à Bonnes pour' leur santé ! — La plaisanterie n est pas mauvaise.

Depuis deux ans environ, cette excursion, qui autrefois semblait hérissée de dangers, a perdu, je ne sais trop comment, beaucoup de son terrible prestige. 11 n’est plus rare de voir des amateurs isolés, des sociétés entières même, exécuter l’ascension au Pic du Ger, et en revenir presque frais et dispos; tant il est vrai que nous sommes tous en ce monde de vrais moutons qui sautons, quand et où un autre a sauté avant nous. Aussi, comme ce voyage aéiien a la chance d’être tout à fait à la mode en 1859, je dois, en cicerone consciencieux, vous indiquer une manière plus neuve, plus piquante de l’entreprendre et dont se régalent les gourmets en ce genre : c’est l’ascension nochirne au

GRANDES ÏROMENADES.

Pic du Ger. Animé que je suis de l’unique désir de vous être utile, je mets ici de côté l’amour-propre de l’auteur qui, pour sa mauvaise prose, redoute toujours le voisinage d’un confrère beaucoup plus fort que lui, et je vous donne, sans hésiter, la relation de cette expédition que nous exécutâmes il y a quelques années : le récit, dû à la plume d’un de mes amis, qui m’accompagnait dans cette excursion, en fut publié alors dans une revue littéraire du département.

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