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EXCURSION DANS LA VALLÉE D’ASPE

Une fort jolie course serait celle de Bonnes à Sarrance, en passant par Bilhères et la montagne du Benou. Peu d’étrangers ont l’idée de cette excursion, et pourtant on en rencontrerait difficilement de plus agréable. C’est un trajet fort pittoresque, dont l’aller et le retour peuvent s’exécuter en quarante-huit heures. On ferait connaissance avec une des plus belles vallées pyrénéennes, avec un pays fertile, original, etsi richement accidenté, que l’artiste devra y trouver, à chaque pas, les motifs d’inépuisables croquis.

Voici, en quelques mots, l’itinéraire à suivre ;

Au-dessus de Bielle, je vous ai fait remarquer ce village placé en amphithéâtre sur le versant de la montagne ; c’est Bilhères, situé dans une contrée tout à fait pastorale, couverte d’ombrages épais, où des ruisseaux entretiennent une constante fraîcheur et la plus vigoureuse végétation. Prenez ce sentier qui est sur la droite, et doit vous conduire sur les crêtes du Benou et de Marie-Blanque. Chemin faisant, vous rencontrerez de nombreuses bordes (granges isolées) qui s’élèvent au milieu des pâturages peuplés de bœufs et de brebis. Lorsque votre cavalcade sera parvenue à la région où s’échelonnent les forêts de sapins, vous éprouverez une première surprise à la vue d’un vaste plateau couvert d’une herbe fine, et qui fait à l’œil étonné l’effet d’une imm(!nse prairie aérienne de la plus grande beauté. Ces lieux qui, pendant l’hiver, sont quelquefois visités par les ours, ont été, de temps immémorial, un sujet de discorde entre les populations agrestes de Bilhères

CÜUHSES, EXCUltSIüNS.

(Ossau) et d’Escot (Aspe), placé sur le versant opposé. Les pasteurs de chacun de ces villages revendiquent pour leur bétail la possession des gras pâturages du Benou. Cette affaire est en litige depuis plus de deux siècles : il y a eu des procès sans nombre, des arrêts et des sentences, tantôt en faveur de l’un, tantôt à l’avantage de l’autre, ce qui n’empêche pas que la question soit restée indécise. Il est résulté de cet état de choses, que la justice ayant perdu son latin à mettre les parties d’accord , les Bilherois et les pasteurs d’Escot arrangent le différend à leur manière, c’est-à-dire qu’à certaines époques les uns assomment les autres, et vice versa.

Une fois le Benou traversé, vous êtes sur le sol de la vallée d’Aspe, et vous descendez par une rampe rapide à la fontaine d’Escot, établissement thermal cité par Bordeu. Là, vous ferez une halte pour laisser reposer vos chey:.ux et pour prendre vous-meme les rafraîchissements que cette marche assez pénible aura rendus nécessaires. Vous pourrez alors, en vous détournant de quelques pas sur la droite de la route, aller lire une authentique inscription romaine, gravée sur le roc par quelque lieutenant de Jules César. Puis vous remonterez à cheval, et vous admirerez cette nature âpre et sauvage, ce Gave qui bouillonne impétueusement , ces eaux vives qui s’échappent par toutes les fissures des rochers, ces ponts pittoresques jetés sur le torrent, en un mot, cette foule de scènes imposantes qui se pressent, se heurtent et vous éblouissent.

Nous voici à Sarrance ; ne nous y arrêtons que le temps d’aller faire notre oraison aux pieds de la madone que Louis XI, le terrible justicier de Plessis-lès-Tours, vint visiter au XV® siècle. On vous montrera la châsse où est enfermée cette vénérable statue, en laquelle on a généralement,

GKAlNÜliS PHOMENAUES.

dans le pays une foi aveugle. Elle guérit, dit-on, les possédés du démon et rend la fécondité aux femmes stériles. — Certains railleurs profanes expliquent cette dernière cure sans avoir besoin de recourir aux miracles. — Remarquez aussi, à l’entrée et à la sortie du village, ces chapelles où la naïveté de l’artiste a sculpté, d’une façon presque grotesque, les admirables scènes de la passion de Notre-Seigneur.

De Sarrance à Bedous, les gens du pays ne comptent qu’une lieue, laquelle pourtant peut se traduire au moins par huit kilomètres. Le septième franchi, vous apercevez la vallée d’Aspe du haut d’une colline. Quel magnifique tableau!

Bedous est une jolie petite ville assise à l’entrée d’un cirque tout entouré lui-même de hautes montagnes, traversé par une magnifique route qu’ombragent de beaux arbres, arrosé par deux Gaves et peuplé de sept villages ; tout cela compris sur une surface elliptique de quatre kilomètres de longueur sur trois de largeur. Là vous trouverez une excellente posada espagnole, portant le nom d’hôtel, ce qui ne veut pas dire que la chère y soit aussi succulente qu’aux Eaux-Bonnes, et surtout la propreté des appartements aussi recherchée ; mais il ne manque pas d’ailleurs dans cette petite cité, qui est la suzeraine du vallon aspois, de maisons particulières où l’on s’empressera de vous olîrir un gîte très-comfortable. Peu de pays sont, en effet, aussi hospitaliers que Bedous.

Regardez à votre droite ce joli village qui paraît si propre et si élégant : c’est Osse, commune dont la population est demi-protestante, demi-catholique. Les uns vont au prêche, les autres à l’église : vivant contraste avec les habitants de la vallée voisine, chez lesquels se sont efiacés jusqu’aux

derniers vestiges du protestantisme. Un peu plus loin, sur la même ligne, voici Athas, dont les forêts de sapins ont été longtemps exploitées par la marine royale; ensuite Léez, qui est adossé au rocher d’Esquit, porte méridionale de la vallée.

A la gauche de Bedous est son annexe le hameau d’Orcun ; sur cette colline, devant vous, c’est .Touers, entouré de vignes et de champs de maïs ; enfin, à l’extrémité du

Une rue d'Accoiis.

vallon, Accous, ancienne bourgade romaine connue autrefois sous le nom d’Aspa-Luca. Là est né Despourrins, le ïihulle des pasteurs, auquel les montagnards et la reconnaissance des Béarnais ont élevé, avec le concours d’un compatriote-roi, de Bernadette, un gracieux monument qui

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s’harmonise parfaitement avec le paysage, et ressort trèsbien sur le monticule où on l’a placé.

Cette vallée fut autrefois une petite république. Les populations soumises par la suite à une redevance envers les vicomtes béarnais finirent par être incorporées à la couronne de Navarre. Elles sont laborieuses et intelligentes, mais peu adonnées à l’industrie; leur seule occupation est la culture des terres. Le sol est très-fertile. On trouve, dans le trajet de Bedous à Accous, deux sources minérales. L’une, celle de Suberlaché, sulfureuse et ferrugineuse tout à la fois, fait, dit.Bordeu, des cures merveilleuses dans des maladies internes et externes, pour les rhumatismes, pour l’estomac, et toutes sortes de maladies chroniques où il est besoin de réparer le baume du sang, son huile, sa lymphe ; jargon prétentieux de la médecine d’autrefois, qui s’était conservé par tradition, et dont les spirituelles épigrammes de Molière elles-mêmes n’avaient pas eu raison.

11 est à regretter qu’on n’ait pas songé encore à créer là un établissement de bains.

La route qui sépare le vallon en deux est celle d’Aragon: c’est le chemin que durent prendre vraisemblablement, ainsi que le prouve du reste l’inscription d’Escot, les légions romaines lorsqu’elles pénétrèrent dans le nord de l’Espagne. C’est la route que suivirent aussi les Sarrasins lorsqu’ils vinrent à la suite d’Abdérame se faire massacrer dans les plaines de Tours. Napoléon avait ordonné d’effectuer l’ouverture de cette communication enti’e la France et l’Espagne, car elle abrège de beaucoup le trajet d’une capitale à l’autre.

Si vous sortez du bassin de Bedous pour visiter les autres points de la vallée, vous trouverez, après avoir dépassé le pont d’Esquit, les villages de Cette-Eygun, d’Etsaut, de

Borce et celui d’ Urdos, dernière commune française sur le chemin de Jaca. Avant d’arriver à Urdos, vous remarquerez sur la route un vieux fort appelé Pourtalet, qui coupe le terrain, au pied d’un rocher de schistes argileux très-élevé, parallèle à un autre qui s’élève sur la rive opposée du Gave, et au centre duquel est taillé un chemin d’une hardiesse effrayante. Tous ces lieux sont fort curieux et ont une physionomie exceptionnelle, sans aucun rapport avec les sites ossalois. Au delà d’Urdos, la route de.Saragosse gravit jusqu’au hourg espagnol de Camfranc, où Ton trouve le premier poteau de la douane péninsulaire, et des sentiers par où passent de longues fdes de mulets transportant les laines de Ségovie dans les magasins des négociants d’Oloron. Les forges de M. d’Ahel, et le lazaret établi en 1823 lors du cordon sanitaire, sont des points qui méritent une. station de quelques instants.

Je passe forcément sous silence une foule d’autres endroits, que vous ne pourriez visiter qu’en prolongeant votre séjour dans la vallée d’Aspe.

Tels sont Aydius, village par lequel les gens du pays descendent quelquefois à pied à Laruns; Lescun et sa belle cascade, le lac d’Estaës, la carrière d’albâtre, les marbrières, les mines de fer et de cuivré, etc. La rapidité de cette nomenclature de lieux m’empêche aussi de vous décrire les sites du pays qui, nulle part, ne sont plus beaux, plus vierges de tout contact de l’homme, plus saisissants et plus grandioses.

Essayez ce pèlerinage; et vous verrez par vous-même combien d’ailleurs toute description serait au-dessous de la réalité.

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