ROUTE
ROUTE DE PAU A LOUVIE
.qu’elles auraient fait adoucir ce mauvais passage... C’est égal, allez toujours.
A droite, vous Voyez la promenade appelée la Basse- Plante ; plus loin, l’entrée du Parc. Je n’ai pas besoin d’en faire la description; car ou vous les avez déjà visités, ou
bien, d’après ce que j’en dirais, vous ne pourriez que vous en faire une idée imparfaite ; je supprime donc les détails inutiles. Vous passez ensuite sous un pont d’une élégante et simple architecture, qui relie de ce coté la partie haute et la partie basse de la ville, et qui sert de communication du Château au Parc.
A gauche, une petite place sur laquelle on aperçoit les ruines de l’ancienne Tour des monnaies, où se frappaient celles du Béarn : au fond se pavane l’antique et célèbre maison du maréchal de France Caumont de La Force ; elle
route de PA.U A LOU VIE.
est maintenant occupée par un maréchal ferrant. Je ne sms pas fâché de faire un peu d’érudition, et de vous apprendre que la petite place et l’îlot de maisons, que vous apercevez à votre gauche, faisaient autrefois partm du camp BataUlé ou Bataüles. C’était là que se vidaient les juqements de Dieu, jurisprudence facile et expeditive, qui tirait d’embarras le juge et mettait sa conscience en repos. Dans les occasions où il n’osait se prononcer, il avait la ressource de dire aux plaideurs : Assommez-vous, jugezvous vous-mêmes; la raison du plus fort est toujours la
meilleure. . , . ^
Il arrivait souvent qu’on préférait (et c’était admis) ne pas défendre sa cause soi-même. Dans ce cas, on trouvait a un prix raisonnable des avocats prêts à plaider à outrance a la pointe du fer, devant le tribunal siégeant en cottes d’armes et le casque en tête. Si ce mode de plaidoirie s’était continué jusqu’à nos jours, je suis assez tenté
de croire que le nombre des avocats serait moins grand.
Faudrait-il nous en plaindre?... Je vous le laisse a décider.
Aux archives de la préfecture, j’ai trouvé un compromis portant la date de 1080, et réglant les conditions d’un jugement-duel de cette nature, qui devait avoir heu par avocats-champions et décider sur une contestation existant entre Amatus, évêque d’Oloron, et l’évêque de Lescar.
Ce fut le 25 mai 1519 qu’eut lieu, pour la dernière fois à Pau, sur cette place, cette épreuve judiciaire en champ clos.
Mais nous sommes sur le pont de Jurançon, retournezvous et regardez encore une fois le pittoresque château de Henri IV.
Le Gave de Pau, qui coule sous le pont, commence son cours en tombant du haut du Marboré, où il forme, dans
ROUTE DE PAU A LOUVIE
le cirque de Gavarnie, une cascade de près de 1,200 pieds de hauteur. Grossi par plusieurs torrents, il quitte les Hautes-Pyrénées, traverse une partie de ce département, va se joindre au Gave d’Oloron, et tous deux réunis se jettent dans l’Adour, qui lui-même verse ses eaux dans l’Océan.
Cette rivière capricieuse laisse, dans les beaux jours d’été, son lit presque à sec, et au moment des grandes pluies, de la fonte des neiges, se gonfle subitement, renverse les digues qu’on lui oppose, et couvre de ses flots dévastateurs tout ce qui avoisine ses bords.
Le pont de Jurançon, sur lequel on passe, fut construit en 17/i8 pour remplacer celui dont on voit encore à gauche les piles, qui n’avait que des travées en bois, et dont l’existence remonte à la fondation du château. Le pont que vous traversez a sept arches ; il appartient moitié à la commune de Jurançon, moitié à la ville de Pau. Longtemps son peu de largeur fut l’objet des réclamations des habitants de la ville et des faubourgs ; le Conseil général a enfin délié les
cordons de la bourse. départementale, et les travaux
désirés sont aujourd’hui exécutés. Il a suffi, pour remédier aux inconvénients signalés, de simples corniches en fer qui supportent de chaque côté un plancher recouvert en bitume, formant trottoir pour les piétons.
Cependant, comme il faut qu’on trouve à redire à tout, que l’on fronde sur tout, quelques esprits chagrins ont prétendu que les garde-fous étaient trop faibles et ne rassuraient pas assez les yeux. Je ne sais pas si cela pouvait être mieux, mais je trouve que c’est fort bien, et je m’en contente.
Mendiants. — Si vous vous trouvez malheureusement sur cette route un lundi, je vous plains ; c’est le jour du
ROUTE DE PAU A LOUVIE
marché à Pau , et avec la population laborieuse, qui vient des villages voisins vendre ou échanger ses produits à la ville, pullulent aussi les mendiants à partir du pont de Jurançon. C’est là que commence leur domaine, la mendicité étant défendue dans la ville. Cette nuée de soi-disant pauvres, dont un, entre autres, est accusé d’avoir donné à sa fille 10,000 fr. de dot, étale, pour émouvoir la pitié, la charité des passants, la série la plus variée, la plus hideuse de toutes les infirmités dont puisse être affligée l’espèce humaine. C’est leur grand jour de recette qu’ils se gardent bien d’oublier, et pour lequel ils arrivent en foule de tous les coins du département.
Quant à moi, qui n’ai pourtant pas, je m’en vante, le cœur dur, l’effet que me produit cette exhibition dégoûtante de plaies, de monstruosités, est de me faire détourner les yeux et d’étouffer ma charité. Je me dis, en effet, que ces gens, s’ils sont nécessiteux, peuvent se retirer dans les hospices, dans les maisons de secours qui leur sont ouvertes , mais qu’ils aiment mieux faire le commerce lucratif de leurs infirmités. Je désire donc que vous passiez ici un autre jour que le lundi, pour que vous n’ayez pas sous les yeux ce scandaleux négoce, que l’autorité, si elle le peut, devrait bien faire cesser.
Vin de Jurançon.— Continuons notre route entre deux rangées de maisons qui dépendent du village de Jurançon, dont la plus forte partie s’étend à droite, et est couronnée par des coteaux sur lesquels on récolte ce vin de Jurançon, immortalisé par Henri IV. En retournant à Paris, emportezen une vingtaine de bouteilles, que vous trouverez vieux et en excellente qualité, chez Labourdette, place de la Halle. Il est peu connu à Paris, et pourtant, quand il est bon et de bonne année, il fait un agréable vin d’entremets.
route de
,U A LOUVIE.
Je serais un barbare de ne pas dire un mot du vin de Gaye, qui se récolte à vingt minutes de chemin, sur votre droite. La vigne qui produit ce nectar, autrefois réservé, pour la table de nos princes, était, dit la chronique, gardée du temps de Henri IV par des sentinelles, afin qu’aucune grappe n’en fut détournée. Cette précaution n’était pas, et ne serait peut-être pas superflue encore aujourd’hui, puisqu’on recueille à peine, chaque année, un tonneau de ce vin précieux qui se vend en demi-bouteille au prix de dix francs.
Croix du Prince. — Lorsque le rang des maisons de gauche finit, vous arrivez à un carrefour. Là vous voyez un quinconce d’arbres, sous lesquels vous remarquerez une haute croix de bois. Cet endroit est appelé la Croix du Prince. Voici l’origine de ce nom : Quand Louis XIII vint en Béarn pour y rétablir le catholicisme, il fit relever toutes les.croix qui avaient été abattues, entre autres, celle qui existait à ce carrefour, et avait eu le sort commun. Le Roi, en allant se promener à cheval,, avec les seigneurs de sa cour, et passant devant cette croix, mit pied à terre et s agenouilla près de ce signe de la foi, nouvellement restauré. Depuis lors, cet endroit prit et conserva le nom de Carrefour de la Croix du Prince.
Haras. — A gauche, vous apercevez une route qui conduit au château de Gélos, dont vous avez dû remarquer la façade imposante et régulière de la terrasse de la Place Royale ; il fut construit en 178Û par le baron de Duplàa, président de la chambre des comptes au Parlement de Navarre. Jouissant d’une immense fortune, il avait fait de cette propriété, pour lui et ses nombreux amis, un lieu de délices, un vrai château de Cocagne. .En 1808, Napoléon et Joséphine, revenant de Bayonne, y séjournèrent vingt-
ROUTE DE PAU A LOUVIE
quatre heures. L’Empereur fit alors transférer à Gélos le haras de Pau, qui a continué jusqu’aujourd’hui à y être établi. Le département avait acheté des héritiers Duplâa ce domaine en 1817.
On me pardonnera cette digression hors de mon chemin ; je ne l’ai faite que dans l’intérêt de mes lecteurs, amateurs de chevaux qui, s’il ne sont pas trop pressés, feront bien de se faire conduire à Gélos, moyennant un léger pourboire, par leur postillon ou leur cocher; en moins d’une heure, ils seront allés, revenus, et auront visité cet établissement tenu d’une manière remarquable par M. Dupont, son directeur. Nous nous sommes amusés, tâchons de rattraper le temps perdu : passons vite devant deux petites tourelles à gauche, elle font partie de la propriété du baron Bernadotte, neveu du roi de Suède. A droite plusieurs petites maisons ayant l’aspect des cottages anglais, portent sur un écriteau pendu à leur grille, les mots : maisons garnies.
Un peu plus loin, voici l’ancienne habitation du général Larrieu, dans laquelle le propriétaire actuel fait exécuter des travaux de terrassement considérables, destinés à donner du château la vue de la route et vice versâ. A côté, à moitié cachée dans le feuillage, est une demeure plus pittoresque encore, qu’un glorieux défenseur de la Pologne éleva jadis en cet endroit au retour de la désastreuse tentative de 1830.
Pont d’Oli. — A cinq minutes plus loin, vous traversez un petit pont sous lequel, changeant son cours, vient passer pour aller à un quart de lieue de là, se jeter dans le Gave de Pau, le ruisseau, la rivière, le torrent du Néez, car il est tout cela.
On a donné, m’a-t-on dit, à ce pont le nom béarnais d’Oli
route de PAU A EOUVIE.
(soit d’huile) parce qu’en cet endroit, l’eau est si calme, si unie, qu’elle semble une rivière d’huile.
Je signale avec intention le passage du Néez de votre gauche à votre droite, car il vaut bien la peine que vous vous en occupiez, puisque, pendant trois lieues, il ne cessera de couler coquettement, pour embellir et charmer votre route.
Astous. -Passons au kilomètre.-Un peu plusloin, à droite en amphitéâtre, la propriété des Astous, à laquelle on arrive par une magnifique allée d’arbres. Le propri aire, ou le département, je ne sais lequel, a eu l’ingénieuse idee de faire établir en cet endroit un long trottoir, toujours sec, sur lequel, au moindre rayon du soleil d’hiver, viennent chercher de la chaleur et une promenade facile, les malades que le docteur des eaux force à rester à Pau. Les habitants de la ville, je ne comprends pas pourquoi, n’y viennent jamais. Regardez bien en passant ce trottoir, car plus d un de vous, chers lecteurs, en fera sa petite Provence \hiyev
^Îlques pas plus loin, toujours du même côté, jetez un nouveau regard sur le coteau, et vous apercevrez la jolie habitation récemment construite par M. de Moncy.
Au lieu de la belle route que l’on parcourt, et que ce pays doit à Mégret d’Étigny, intendant du Béarn en 1751 le chemin partait, en sortant de Pau, de l’ancien pont dont je vous ai fait remarquer dans le Gave les arches ruinées ; elle prenait à gauche, suivait la crête du coteau sur lequel se dessine une maison de campagne qu’on aperçoit et qu on appelle auindalos; puis elle descendait à 7 kilomètres de Pau, dan la vallée de Gan, où vous entrerez bientôt, après avoir gravi une côte assez dure située à la borne. La route que vous suivez actuellement, et qui est plantée d’arbres, notait alors qu’un terrain marécageux, que le Néez, votre guide de gau-
route de PAU A LOUVIE. 35
che, si aimable, si sage aujourd’hui, inondait en toute saison et rendait impraticable.
Gan. — Nous avons laissé derrière nous le 7® kdomètre. et nous apercevons la ville de Gan: ne riez pas, je vous répète la ville de Gan; nous y entrons. Suivant l’usage, votre cocher va faii-e souffler ses chevaux et se rafraîchir avec un verre de vin blanc du pays, qui n’est vraiment pas mauvais. Pendant que vous regarderez ce qu’est Gan aujourd’hui, et que vous ne trouverez qu’un bourg assez étendu, je vais vous dire ce qu il a été.
Gan était une des treize villes du vieux Béarn. Elle était entourée de murailles, et, en récompense des exploits.de ses habitants, on lui avait donné le titre de vdle, qu’elle a conservé : grand bien lui fasse. Oh! vanité des vanités, et tout est vanité 1
Cujas. — C’est là, si j’en crois la chronique, qu’est né l’illustre Cujas, interprète du droit romain, que dans notre heureux temps d’insouciante jeunesse, ingrats, nous osions, en faisant un mauvais jeu de mots, appeler l’indigeste. Je n’ai pu vérifier s’il était lui-niême, ou si sa famille seulement était originaire de Gan. J’ai trouvé dans les archives de cette ville, à l’époque où il vivait, les noms de beaucoup de Cujas. 11 m’a été impossible pourtant de m’assurer avec certitude de l’exactitude du fait que j’avance et que j’ai entendu quelquefois contester.
Marca. — Cette ville a vu naître aussi, en 1594, Pierre de Marca, l’historien du Béarn, à 21 ans, membre du conseil souverain du Béarn, plus tard, président du Parlement de Pau. Après la mort de sa femme, il fut nommé éVêque de Couserans, puis intendant général de la Catalogne, en 1652, archevêque de Toulouse, enfin archevêque de Paris, par suite de la démission du cardinal de Retz.
En passant, sortez la tête hors de votre voiture; vous la reconnaîtrez à une tourelle gothiciue qui la fait distinguer.
Si vous pouviez vous arrêter quelques instants, vous verriez au-dessus de la porte d’entrée une inscription avec la date de 1635, puis des armoiries sculptées sur la muraille, des croisées à vitraux antiques, et quelques meneaux artistement ouvragés.
36 ROUTE UE PAU A LOUVIE
La maison où est né Pierre de Marca est située à l’angle gauche de la grande place, au milieu de laquelle est construite la halle de Gan.
route de PAU A LOUVIE.
On aperçoit à droite, après avoir dépassé la place, une habitation de chétive apparence. C’est là que demeurait le capitaine Darrac, bourgeois de Gan, anobli par Henri IV,
pour être venu, disent les lettres patentes, pendant que ce prince faisait campagne contre le duc de Mercœur, le joindre en Bretagne, avec une compagnie de cent beaux gendarmes, levés et équipés à Gan à ses frais.
En traversant Gan, vous avez laissé à droite une belle route macadamisée ; elle mène à Oloron.
Bains de Gan. — Plus loin, après la dernière maison du village, à droite, vous voyez une avenue assez bien entre-
route de
,U A LOUVIE.
tenue par la commune. Elle conduit à la fontaine, à la source, à l’établissement, je ne sais comment dire-, adoptons la locution usitée dans le pays, aux Bains de Gan. La piscine est enfermée dans une petite construction d assez bon goût, et dans le style romain ; mais la date de 1748, incrustée à la clef de la voûte, trahit son origine plus récente. Le conseil municipal fait les efforts les plus louables pour ressusciter ces eaux et leur rendre la vogue qu’elles ont eue du temps de Bordeu, qui lem’ reconnaît certaines vertus, entre autres dans les obstructions, les tumeui’s et la gravelle... La commune a fait planter depuis longtemps, et entretient avec soin autour de l’établissement, une jolie promenade, dans un site pittoresque ; elle n’attend plus que les baigneurs. En dix minutes vous aurez visité l’établissement et serez revenu à votre voiture.
A gaucbe, sur le bord,même du Néez, s’élèvent de longs et vastes bâtiments dont l’aspect rappelle les belles filatures de l’Alsace. Cet établissement, fondé il y a quelques années par des négociants de Bordeaux, appartient aujourd’hui à MM. Fourcade et Mérillon, de Pau. 11 sert à la filatui’e du lin. .
Derrière, pittoresquement assis sur le haut d’un monticule isolé, se détache un gracieux petit castel, de style gothique, qui, si nous en croyons la chronique locale peutêtre un peu trop maligne, s’éleva en quelques mois pour abriter une belle étrangère, qu’un caprice de lord avait conduite en ces lieux, qu’un autre caprice en a bientôt éloignée. Aujourd’hui, château et filature sont aux mêmes propriétaires.
Tout-y-Croît. — Le terrain sur lequel est construite la filature, ainsi que ceux environnants, faisaient partie de la métairie de His, dépendant du domaine de Tout-y-Croît,
lUTE DE PAU A LOUVIE.
que la reine Jeanne donna à son médecin Arnaud de Casaux, moyennant une rente annuelle de deux linottes, qu’il était, aux termes de l’acte de concession, obligé d’apporter tous les premier janvier au château, dans une cage d’osier. La donation et le domaine sont restés ; mais la redevance et les linottes se sont envolées.
Rives du Néez.—Pendant deux lieues, je n’ai plus rien à signaler. Je ne pourrais que vous faire une pompeuse et fade description, qui serait bien au-dessous de la réalité, des sites délicieux que vous allez parcourir sur les bords accidentés et enchanteurs du Néez. Fermez votre livre. Maître de votre temps, livré à vous-même, laissez votre imagination aller au gré de ses caprices, et jouissez avec recueillement du charme, de la fraîcheur ravissante de cette route, véritable jardin anglais. Abandonnez-vous mollement aux rêveries, aux douces pensées qui vous viendront à l’âme, jusqu’à ce que la route tournant à gauche, vous traversiez un petit pont et soyez arrivé au village de Rébénac.
Rébénac.— Ici votre postillon, conducteur ou voiturin, laissera souffler et reposer ses chevaux ; car, pour arriver à Louvie-Juzon, où vous en changerez, il faut continuellement monter, quelquefois d’une manière insensible, souvent par des pentes rudes et pénibles. S’il fait chaud, descendez de voiture, et sous la halle, à gauche, respirez le frais. N’avez-vous pris, avant de quitter Pau, qu’une tasse de thé ou de café ? votre appétit, éveillé par la vivacité de l’air, ne peut-il vous conduire jusqu’au relais, encore distant d’une bonne heure au moins? demandez au maître de l’hôtel un biscuit et un petit verre de vin de Yic-Büh. S’il en a encore de celui dont il m’a servi une fois, vous apaiserez agréablement les murmures de votre estomac.
route de PAU A LOUVIE.
et lui permettrez de patienter. Puis, retournant quatre pas en arrière, placez-vous sur le pont que vous avez traversé en arrivant au village. Le Néez, que vous avez eu constamment à votre gauche jusqu’à présent, et que vous allez côtoyer à droite, s’y précipite d’une façon assez pitto¬
resque.
A gauche, sur la place, on aperçoit la route départementale qui établit une communication entre Oloron et Nay, jolie ville manufacturière ; en entrant dans le village, vous avez laissé à droite la partie qui mène à Oloron et va s’embrancher à celle que je vous ai déjà fait remarquer dans Gan. La jonction de ces deux bras s’opère à une lieue sur les hauteurs de Bel-Air, endroit assez mal famé autrefois, et qu’on appelait la forêt de Bondy du Béarn.
C’est à Nay, à k lieues environ de Rébénac, que se fabriquent presque tous les berrets du pays. On en exporte meme jusqu’aux États-Unis.
Pendant la saison de 18/i3, on découvrit une source d eau thermale à Rébénac, et ce fut d’une manière assez singulière. Des pêcheurs de truites éprouvaient, chaque fois qu’ils arrivaient à un certain point du lit du ruisseau, une sensation assez vive de chaleur. Ils avaient même pris l’habitude de venir en cet endroit réchauffer leurs membres refroidis par les eaux des autres parties du ruisseau. Des personnes qui avaient eu connaissance de ce phénomène en recherchèrent la cause. Elles ne tardèrent pas à se convaincre qu’un source d’eau thermale existait dans le ht et sous les eaux du Néez, à trente pas environ de la route impériale qui traverse le village. Cette découverte donna bientôt l’éveil à quelques industriels, et des propositions furent faites à la commune en vue d’une concession. Cependant rien encore n’a été exécuté. Sur le bord de la route, se dresse à gauche
ROUTK DE PAU A LOUVIE.
une sorte de vaste maison qui sur sa façade étale orgueilleusement l’inscription suivante : Bains minéraux du pjcfontame de Marie. Du village de Rébénac où vous êtes arrêté, est issue la famille de Bitaubé, chassée et forcée de s’exiler par la révocation de l’édit de Nantes. Vous vous souvenez sans doute de son poëme de Joseph et de sa traduction à’Homère. Le beau château que vous apercevez à votre droite, au milieu de vastes prairies, porte le nom de Bitaubé.
Vos chevaux ont fini de souffler ; quittons Rébénac, qui à sa sortie vous montre ses nombreux moulins, sa papeterie, la distillerie du sieur Garos, de Bayonne, où l’on fait d’excellente eau de cédrat, que je vous prie de ne pas confondre avec tant de liqueurs bâtardes, de drogues, de vrais poisons qu’on a soin de déguiser sous les noms les plus pompeux ou les plus barbares. A quelque distance de là, et un peu avant le 18-= kilomètre, nous arrivons aux sources du Néez dont vous avez suivi le cours depuis votre^ départ de Pau. Le cocher que vous aurez prévenu à Rébénac, et peut-être de lui-même, sans que vous ayez pris cette précaution, vous y arrêtera. A trente pas de la route, à droite, vous pourrez contempler, sous un massif d’arbres, ces deux sources, dont une semble jaillir du rocher même, et l’autre, à côté, sort avec impétuosité et en bouillonnant de la terre, si forte, si volumineuse, qu’à sa naissance même elle fait mouvoir des usines. Plusieurs personnes, dans les lumières desquelles j’ai foi, m’ont assuré que c’était un véritable puits artésien naturel. A l’appui de cette opinion, elles citent une particularité qu’offrent ces sources ; celle de participer à toutes les crues et tous les décroissements du Gave de Pau dont elles sont séparées pourtant par une distance de plus de cinq lieues ; ce qui prouverait que les sources et le
ROUTE DE PAU A LOUVIË
Gave sont alimentés par la même nappe d’eau souterraine, dont le réservoir est inconnu. Ce phénomène que présente la source du Néez lui est commun avec la source du Loiret, laquelle subit en partie les variations du niveau de la Loire, et que l’on considère généralement comme un puits artésien naturel.
Au-dessus de la source, une grotte a été découverte en 1853 : sa longueur est de 160 mètres et sa hauteur de k mètres à peu près. Elle avait, nous dit-on, d’assez belles stalactites à l’origine, mais il paraît que l’admiration des touristes ne s’est pas bornée à les contempler, et l’on accuse, à tort peut-être, nos voisins d’outre-mer d’avoir transporté en grande partie chez eux et dans leurs petits musées particuliers ces beaux produits géologiques. Je voudrais croire sur ce point à l’innocence des touristes anglais. Et cependant cette manie des souvenirs vivants, qui est un des traits bien saillants du caractère britannique, leur a fait commettre tant de crimes artistiques que je n’oserais pas les disculper ici tout à fait. Involontairement ce petit acte de vandalisme qu’on leur reproche à Rébénac me rappelle l’enlèvement barbare des marbres du Parthénon, la Grèce dépouillée par un noble lord d’une de ses plus inestimables richesses, et en même temps la leçon sévère donnée par Byron à ses compatriotes, dans son Pèlerinage de Child-Harold.
Tout en réfléchissant sur le mystère que présente la source du Néez et sur l’ingénieuse solution que je lui donne, vous atteignez lentement le village de Sévignac, après avoir gravi le coteau, couvert de fraîches prairies, sur le haut duquel il est assis.
De ce plateau, à gauche, la vue domine la vallée du Néez ; à droite, la partie inférieure, de la vallée d’Ossau. Ici finit celle du Néez et commence celle d’Ossau.
ROUTE DE PAU A LODVIE
Sévignac. — Sévignac possède deux petites sources minérales ; l’une est sulfureuse, l’autre ferrugineuse ; les habitants s’en servent quelquefois pour des tumeurs et des ulcères. Ces sources sont inconnues aux étrangers. Peutêtre plus tard auront-elles la vogue à leur tour comme leurs heureuses voisines. On cite plusieurs cures qu’on y a obtenues.
De la hauteur de Sévignac, vous allez descendre par une côte rapide, longue et taillée en spirale. Faites enrayer malgré l’opposition de certains cochers à cette mesure de sûreté; quelques accidents, arrivés en cet endroit, doivent vous engager à ne pas la négliger. Pendant ce temps d’arrêt, de l’espèce de belvéder sur lequel vous êtes placé, remarquez le magnifique panorama qui se déroule à vos yeux ; au milieu de l’immense rideau de montagnes qui ferme l’horizon, se dresse le Pic du Midi, d’Ossau, ou de Pau, remarquable par sa forme bifurquée, par sa masse, son isolement et sa hauteur. A droite, avant de descendre la côte, voici le château de Sévignac, à M. Bataille : il domine toute la vallée et jouit, sans contredit, d’un des plus beaux panoramas du monde.
Arudy. — Arudy se présente dans le fond avec sa vieille tour noire; c’est le chef-lieu du canton.
La maison, je devrais dire- le château qui domine le village d’Arudy, est la propriété de M. Pommé. C’est là qu’il habite pendant l’hiver. Vous le trouverez l’été aux Eaux-Bonnes, où il vous offrira l’hospitalité dans un des hôtels dont il est propriétaire, et qui comptent parmi les plus comfortables de ce pays. Croyez-m’en, si la Faculté vous ordonne, après la saison des eaux, un séjour dans les Pyrénées, et que vous ne teniez pas trop aux plaisirs de la société de Pau, vous pourriez fort bien prendre vos quay-
44 ROUTE DE PAU A LOUVIE
tiers d’hiver dans sa maison d’Ârudy. Placée dans une excellente position, au midi, assez éloignée des montagnes, abritée des vents du nord, bien distribuée, meublée avec élégance, elle vous offrira, à des prix beaucoup plus modérés qu’à Pau, une résidence aussi saine qu’agréable. Au besoin, vous trouverez, comme ressources de société, quelques familles anglaises qui sont dans l’habitude de passer l’hiver à Arudy.
Bescat, plus à droite, ensuite Buzy.
Buzy. — Pendant que j’y suis et que je parle de Buzy, dont il ne sera probablement plus question dans ce livre, je dois vous signaler un objet assez curieux que vous de- ; vrez visiter en allant, pendant votre séjour aux eaux, à la grotte d’Izeste. Ce sera le moyen de faire d’une pierre deux coups. Voici ce dont il s’agit : sur le haut de la côte | qui sépare Buzy du vallon d’Arudy, à deux cents pas environ, sur la droite de la grande route, près du sentier qui, avant d’arriver au village, conduit à Lasseubetat, on voit un énorme bloc de granit posé horizontalement sur sept pierres placées verticalement; la partie inférieure de ce bloc, qui est tournée vers le sol et sous laquelle il existe une assez vaste cavité, présente une teinte rougeâtre. L aspect de ce monument, évidemment de main d’homme, rappelle les dolmens que l’on trouve en Bretagne et annoncerait la présence des druides dans cette partie des Pyrénées.
Jusqu’ici, aucun monument authentique de cette nature n’a été remarqué ou signalé, que je sache, dans aucune contrée en deçà de la Loire. Avis à vous, messieurs les archéologues ; voici l’occasion de vous exercer !...
Après cette digression, je vais continuer mon explication.
A gauche, Meyrac et le coteau qui cache Sainte-Colome.
route de PAU A LOUVIE.
En face de vous, Louvie-Juzon. A droite de Louvie, Izeste; dans le lointain et au-dessus, la montagne qui recèle la grotte d’Izeste ou d’Espalungue. Je vous en parlerai plus tard avec détail.
Izeste. — Dans ce village est né, en 1722, d’une famille de jurisconsultes et d’illustres médecins, Théophile de Bordeu, qu’on peut appeler le restaurateur des eaux minéi’ales d’Ossau ; sans lui peut-être n’y seriez-vous pas venu pour y retrouver la santé, car depuis longtemps elles étaient abandonnées, oubliées, mortes ; c’est lui qui les a ressuscitées.
Meyrac.— Dans cette espèce de nid d’oiseau que je vous ' li montré à gauche, est née, dit M. le comte Casimir d’An-
ROUTE DE PAU A LODVIE
gosse, dans sa notice sur la vallée, la noble demoiselle de Meyrac, fille du seigneur du lieu qui, célèbre par son goût pour les armes, fut l’héroïne d’un roman historique du xvu® siècle, intitulé l'Héroïne mousquetaire. J’ai trouvé dans un manuscrit du temps un portrait d’elle, dont vous venez de voir la reproduction aussi exacte que fidèle.
Quel bizarre rapprochement, quelle sage prévoyance du ciel, d’avoir placé sur la rive gauche du Gave, un homme pour guérir les horions, les coups que distribuait, les blessures que faisait une jeune fille sur la rive droite !
Au bas de la descente de Sévignac, on s’aiTête et on désenraie au moulin de Meyrac. Là, vous vous apercevez que sur un long espace à votre gauche la route a été taillée dans le roc ; les trous de sonde et les vestiges de la poudre, que garde encore le rocher, l’indiquent suffisamment.
Que de tonneaux de vinaigre il eût fallu employer ici, si, comme Annibal, on eût été forcé de faire dissoudre les quartiers de rocs que la poudre a renversés !
Louvie-Juzon. — Bientôt chassé, poussé sur un plan incliné, on traverse Louvie-Juzon, village long, étroit, que l’administration devrait faire aligner et élargir : car pendant la saison des eaux, quand les voitures particulières, les voitures publiques, les rouliers se croisent à tout instant, le passage est vraiment dangereux dans ce village sinueux, dans cette espèce de ruelle, où deux voitures peuvent à peine passer de front, et où il est impossible d’apercevoir à quinze pas devant soi. Ceux qui viennent dans la vallée d’Ossau chercher la santé, laissent dans le département assez d’argent pour qu’on tâche de leur éviter le désagrément de se rompre les membres avant d’arriver.
Gave d’Ossau. — A la sortie du village, vous passez le Gave d’Ossau, sur un pont assez étroit. Dans ce pays, on
route de PAU A EOUVIE.
ne fait rien avec largeur. C’est dans les eaux de ce torrent, qui, ici, a le développement et les allures d’une rivière, que l’on pêche en partie les truites qui figureront plus tard sur votre table. Elles y sont nombreuses, mais petites; il est rare d’en trouver qui soient un peu fortes : très-délicates, on a la ressource d’en manger davantage.
Vous qui aimez l’innocent et ennuyeux exercice de la pêche à la ligne (chacun son goût, ce n’est pas le mien.
et pourtant, je vous pardonne cette faiblesse), regardez ce vaste champ ouvert à vos prouesses ; vous pourrez à votre aise venir vous y escrimer. Je vous demanderai seulement la permission de ne pas vous accompagner.
Ancien relais. — Autrefois le relais de la poste et des diligences était à l’Hôtel des Pyrénées, en face du pont de Louvie-Juzon. Pendant qu’on changeait de chevaux, on