‹ Pau, Eaux-Bonnes, Eaux-ChaudesChapitre 40 sur 46 · DES EAUX-CHAUDES A PENTICOSA · texte numérisé non relu

DES EAUX-CHAUDES A PENTICOSA

Aux derniers les bons : voici une belle excursion, mais que j’interdis à ceux qui ne sont pas solides et robustes. 11 nous faudra passer par des chemins que les contrebandiers et les chèvres seuls fréquentent. Nous irons tantôt à pied, tantôt à cheval.D’ailleurs, pendant que nous serons à Penticosa, pour ne pas revenir par le même chemin (ce que j’ai en horreur), nous pousserons jusqu’à Cauterets, et de Cauterets nous reviendrons à Bonnes ou aux Eaux-Chaudes par la montagne. Ce n’est point tout à fait un tour de France, mais c’est une grande tournée dans les Pyrénées françaises et espagnoles. Pour l’exécuter, il faut auparavant diviser notre temps. De Bonnes ou des Eaux-Chaudes à Penticosa, une journée : visiter un peu le soir, en arrivant.

GRANDES PROMENADES

les bains, le lac, etc., etc. Le lendemain, compléter la promenade par une visite aux environs. Repartir ensuite pour. Cauterets, où l’on arrive facilement en huit heures. Séjourner un jour à Cauterets et visiter ce que le pays offre de curieux. Le quatrième jour, revenir à Bonnes ou aux Eaux- Chaudes, selon le point de départ choisi, en traversant le col de Torte. Cela fait, vous vous reposerez, et raconterez les détails de votre campagne à ceux qui ne vous auront pas accompagné, à celles qui auront pleuré votre absence.

Jusqu’à Gabas, je vous ai déjà tracé la route dans mon récit de l’ascension au Pic du Midi ; allez donc y consulter les instructions et les renseignements que j’y donne.

J’ai vu quelques touristes partir des Eaux-Chaudes ou de Bonnes au milieu de la journée, s’arrêter un instant à Gabas, et aller coucher dans la montagne, à la case de Broussette. C’est une combinaison qui n’a pas le sens commun ; le gîte y est pitoyable. Pourquoi, de gaieté de cœur, se préparer une mauvaise nuit? On la subit quand on y est forcé, mais on ne court pas après. Une nuit sans repos dispose mal pour une journée qui doit être fatigante; un mauvais souper et une pareille nuit, en voilà assez pour vous empêcher de jouir du beau voyage que vous allez faire.

Tâchez donc, si vous pouvez, de bien dîner à Bonnes ou aux Eaux-Chaudes; couchez-vous de bonne heure, dormez solidement ; 'et le lendemain à quatre heures du matin, frais, dispos, montez à cheval.

Donnez à vos montures une allure raisonnable mais soutenue jusqu’à Gabas ; quoique la route soit belle, que votre guide soit à cheval, ce qui est indispensable, ne galopez pas; ménagez vos chevaux, la journée sera rude, et sans cette précaution, ils pourraient fort bien, quelque bons qu’ils soient, se rebuter et vous laisser en chemin.

Certains itinéraires, véritables Mathieu Laênsberg, aussi trompeurs que ce vieux radoteur, vous disent ; la veille de votre départ, consultez le baromètre, examinez le soleil couchant ; s’il y a des nuages de tel côté, une barre rouge à l’horizon, si le vent souffle de l’est, différez. Sornettes que tout cela. La pluie de la veille est souvent l’avant-coureur du beau-temps. — Fiez-vous à votre étoile et à la grâce du ciel. —N’y a-t-il pas, d’ailleurs, un Dieu pour les voyageurs et pour les touristes ?

Ne nous arrêtons pas à Gabas ; nous n’avons pas de temps à perdre ; continuons à marcher tranquillement, mais pourtant sans nous amuser, jusqu’à la case de Broussette. Nous y déjeunerons avec les provisions dont nous aurons eu soin de nous munir. Pour le dessert, nous y trouverons certain fromage qu’on y fabrique, et qui n’est point à dédaigner; c’est le moins mauvais que j’aie mangé dans la montagne.

Après une halte assez courte, nous remonterons à cheval.

Pour arriver au port d’Anéou, par lequel nous sortons de France et entrons en Espagne, le chemin n’est pas trop difficile; nous n’aurons pas à escalader à travers des quartiers de roc et à redescendre ensuite sur un versant rapide et presque impraticable, comme dans certaines autres passes. Pour me servir d’une expression juste, quoique triviale, il n’y a vi’aiment de tirage que pendant trois quarts d’heure environ.

Un jour viendra, il n’en faut pas douter, où on reliera la vallée de Thène, la belle Aragonaise, avecOssau la Française; je ne sais pourquoi on n’a pas encore eu cette idée, car c’est par là qu’on doit trouver le moins de difficultés, puisque la nature y présente moins d’obstacles.

Nous avons franchi le port d’Anéou ; la pente qui nous mène en Espagne est douce et facile.

366 GRANDES PROMENADES

A notre gauche, nous laissons Portalet et la fontaine de Gave; du même côté, nous admirons le mont Peyrelu; à quelque distance encore sur la gauche, le lac de ce nom, puis les pierres de Claude, passage que nous aurions pu prendre, et qui eût abrégé notre chemin, mais qui est bien plus pénible. A notre droite se dresse le mont Anéou; sous nos yeux se déploient de vastes pâturages animés par des troupeaux beaucoup plus nombreux que ceux de la vallee d’Ossau.

A l’endroit où les bases des deux monts* Anéou et Peyrelu se rapprochent, enfonçons-nous dans une espèce de canal étroit, qui livre passage au sentier que nous suivons.

Bientôt nous apercevons les eaux du Gaillego qui roule vers le Midi, La Romigua, prairie admirable de fraîcheur, ricbe en plantes curieuses, et en insectes nuancés des plus vives couleurs.

Sous vos yeux, à droite, se dessinent les montagnes que votre guide appellera les monts Rouges, et que nos voisins nomment, je crois, la Camu Rouge. On y exploite des mines de plomb.

En descendant, vous rencontrerez les premiers douaniers espagnols. Il y a quelques années, nous éprouvâmes de grandes difficultés pour l’introduction de nos chevaux, que nous voulions ensuite faire rentrer en France par le port de Marcadau, pour nous rendre à Cauterets. C’était le moment où la guerre civile, dans le plus fort de sa rage, désolait ce malheureux pays. Je ne sais si c’est à ce motif, et à la crainte que notre intention ne fût de fournir de chevaux la cavalerie de don Carlos , que nous dûmes toutes les tracasseries qu’on nous suscita. Vous êtes prévenu, prenez vos renseignements avant le départ, et mettez-vous en règle.

Côtoyons le Gaillego : déjà nous apercevons Saliente, premier village aragonais; nous passons devant la Venta de Segoaste et nous arrivons à Saliente.

Je n’ai ni la place, ni le loisir de vous faire la description de ce joli petit village espagnol. Pendant que vous laisserez

Saliente et le Moût Peyrelu.

reposer vos chevaux à la posada de Saliente et que vous vous ferez préparer une tasse de chocolat, comme vous n’en avez goûté de pareil ni chez Tortoni, ni au café de Foy visitez ce hameau ; son église petite, mais bien décorée, son buffet d’orgue, méritent votre attention; moyennant quelques pièces de monnaie, le sacristain vous fera voir son trésor et les ornements destinés aux cérémonies du culte; certaines cathédrales n’en possèdent pas d’aussi riches.

Vous serez frappé de l’aspect original que présenté ce premier village espagnol.

GRANDES PROMENADES

Du col d’Anéou à Saliente, il vous a fallu quatre heures de marche.

Pour arriver au village de Penticosa, vous emploierez deux heures.

Sur votre route, vous laisserez à droite et à gauche Lanus, assez fort hameau, et d’autres moins considérables, tels que El-Puyo, Escarille et Saint-Denis.

Vous admirerez la magnifique vallée de Thène, tout en regrettant que le chemin que vous suivrez soit si étroit et si pénible.

Bientôt vous arrivez à Penticosa (village), dont vous visiterez l’église ; c’est toujours, en Espagne, le monument qui doit attirer vos regards. Vous trouverez à ce petit bourg une physionomie qui tranche nettement avec celle de nos villages français. La teinte sombre des maisons, la rareté, l’exiguïté mauresque des fenêtres, ses rues tortueuses et étroites, vous révéleront tout de suite ses habitudes et sa nationalité étrangères.

Réservez la fin de vos forces et de votre courage pour arriver de cet endroit jusqu’aux bains; ce sera, en quelque sorte, l’instant le plus rude de votre voyage. La route est montueuse et escarpée ; dans l’hiver, ce passage est aussi dangereux que celui des ports dans la montagne. 11 faut une heure et demie pour aller de Penticosa aux bains.

Mais déjà la riche vallée de Thène a disparu ; vous êtes engagé dans un sentier tracé au sein d’une gorge affreuse, sur le bord d’un torrent, sous une espèce de voûte de noirs rochers qui ne justifie que trop son nom d'El-Escalar.

Ne vous découragez pas cependant; comme au coup de sifflet du machiniste de l’Opéra, l’aspect désolé, désert, sauvage, de cet horrible défilé, va être à l’instant remplacé par un spectacle magique.

Sous VOS yeux apparaissent les bains de Penticosa et le paysage qui les encadre. Vos fatigues sont oubliées. — Cinq grandes bâtisses, échelonnées en amphithéâtre, forment cet établissement; il est assis sur le bord d’un vaste lac d’azur, au milieu d’un immense cirque qu’entourent de belles et hautes montagnes.

Bains de Penticosa.

. Votre premier soin sera de descendre aux Thermes; prenez les chambres qu’on vous offrira ; d’autres sont arrivés avant vous, et nécessairement ont dû choisir ; d’ailleurs, pour une nuit ou deux, et surtout en voyage, il ne faut pas être difficile. Quelquefois, ce qui est rare, tout est envahi ; et j’ai failli un jour être obligé de retourner au village chercher un gîte. Mais là, comme partout ailleurs, la vue de certain métal attendrit les cœurs les plus durs, et si vous ne vous montrez pas par trop novice, vous êtes toujours sûr d’être logé. Vous trouverez encore une hospitalité non pas merveilleuse, mais très-convenable chez don José

Juan Toila, au prix de 3 ou 4 fr. pour le lit et de h fr. 75 c. pour la nourriture, laquelle comprend un dîner à une heure, un souper à neuf heures, et deux sortes de collation, à neuf heures le matin et à quatre heures le soir. Je n’ai pas besoin d’ajouter qu’à tous ces repas le chocolat joue naturellement le principal rôle.

Il va sans dire que vos guides se sont chargés d’héberger vos chevaux; recommandez-leur bien ces pauvres bêtes; quelques touristes, ne songeant pas au lendemain, ont le défaut de penser aux hommes, et d’ouhiier les animaux... Qui donc les portera ensuite, si les montures ne trouvent pas, elles aussi, à réparer leurs forces ?

Faites préparer votre dîner, et, dans le cas où le long et pénible voyage que vous venez d’accomplir vous aurait mis sur les dents, sans façon couchez-vous, et tâchez de vous bien reposer. La journée suivante, si vous ne séjournez pas" à Penticosa, ne sera pas encore trop douce. Dans tous les cas, vous pouvez ne repartjr pour Cautei’ets, le lendemain matin, que vers huit ou neuf heures. Le temps ne vous manquera donc pas pour-visiter en détail l’établissement, y prendre un bain espagnol, étudier les costumes, le régime des malades, et faire sur le lac une promenade, dans la charmante qacelle qui est toujours là à votre disposition.

A Penticosa, on n’a pas donné, comme ailleurs , aux sources des noms vagues, et au moyen desquels on ne saisit ni la nature ni l’etfet des eaux. On n’y trouve point le bain du Salut, celui du Trésor, etc., etc. Les noms y sont tous significatifs, et il n’est pas besoin d’un médecin pour guider les malades dans le choix qu’ils doivent faire parmi ces diverses sources.

La plus sulfureuse est renfermée dans un bel édifice

qu’on appelle Casa de las Herpes ( Maison des Dartres ) ; une autre se noinnie Bain de l’Estomac ; la troisième, la plus fréquentée, est une simple fontaine, la Fontaine de la rate ou du foie.

■ A la bonne heure, on sait au moins à quoi s’en tenir. A la source del Higado, la dernière, les teints jaunes, les figures plombées, indiquent, de reste, une altération des viscères. Je n’ai pas eu le courage de faire porter mes observations sur les malades de la Casa de las Herpes. Autant aux Eaux-Bonnes on se sent pris d’ûn intérêt doux et compatissant pour ces jeunes fleurs à demi courbées qui, sous les atteintes mortelles de la cruelle phthisie, conservent tous les attraits mélancoliques d’une jolie figure, autant à Penticosa on frémit, avec un instinct d’horreur et de répulsion , à la vue de ces infirmités qui se lisent en traits hideux, et laissent sur le visage d’affreuses traces de leur passage. Dieu vous garde d’être obligé d’aller vous loger à la Casa de las Herpes !

Arrangez donc vos courses et votre séjour à Penticosa de manière à quitter le pays et à être à cheval à neuf heures au plus tard, pour vous rendre à Cauterets par le port de Marcadau.

Je pourrais fort bien vous tracer aussi cette route en détail ; mais vous avez un guide avec vous. Il suffit donc que je vous indique brièvement les distances et les lieux dignes d’attirer votre attention, à partir de l’établissement thermal espagnol jusqu’à Cauterets.

De Penticosa-les-Bains au Marcadau, comptez sur une heure et demie de route. On est obligé de faire à pied une partie de la rude montée qui mène au Marcadau ; vous traversez ensuite le port de Cauterets et laissez à votre droite le lac de Gérétils.

GRANDES PROMENADES

Du port aux cabanes de Marcadau, vous mettrez deux heures un quart, en traversant le torrent de Fonfry, la vallée de Rivière, le ruisseau de Combalès ou Cambalès, en laissant à votre droite la montagne de Péterneilles, et à votre gauche le pic de la Pène-d’Aragon.

Des cabanes du Marcadau au pont d’Espagne, il faut une heure et demie. Vous verrez à votre droite le pic de Gaube; à votre gauche les campagnes de Gayan; vous pourrez faire une halte à la délicieuse plaine que vous trouvez au milieu de la forêt. Tantôt à droite, tantôt à gauche, coule le gave de Gaube, alimenté par le fameux lac de ce nom.

Du pont d’Espagne, vous atteindrez Cauterets en deux heures et demie, sans avoir oublié de visiter en route la cascade du Cerizet justement célèbre.

Après une station d’un jour au moins à Cauterets, où vous trouverez à employer fort agréablement votre temps, il ne vous.restera plus qu’à regagner les Eaux-Bonnes ou les Eaux-Ghaudes. J’ai déjà tracé le voyage de Bonnes à Cauterets par le col de Torte ; je n’ai pas envie de me répéter. Vous retournerez donc tout bonnement ma relation, et, en la consultant de la queue à la tête, vous y trouverez mentionné tout ce que vous devez rencontrer de curieux dans ce trajet.

Page 1