ROUTE DE
A LOUVIE.
choses. Ils ne font qu’imiter Tours pour ses pruneaux, Soissons pour ses haricots.
La route à droite du pont mène à Oloron.
Si vous commencez à avoir faim, et si vous voulez dîner à cinq heures à Bonnes ou aux Eaux-Chaudes, faites-vous descendre avant le relais actuel, à l’Hôtel des Pyrénées, qui vous tend les bras et vous ouvre ses portes bien larges. Demandez deux côtelettes ou une omelette, des rognons à la brochette, des truites fraîches; le Carême du lieu les accommode d’une manière satisfaisante. Seulement il a la
mauvaise habitude de saler un peu ses plats. sur la
carte.
Nous allons nous trouver bientôt au cœur de la Vallée d’Ossau, nous allons l’avoir à droite, à gauche, devant, derrière; il est bon que je vous donne quelques notions générales sur ce pays que vous habiterez un mois, peut-
être plus. Jé vais donc vous donner un chapitre spécial
sur les usages, les mœurs, les coutumes des Ossalois. Je'ne vous engage pas à ne pas le lire ; bien au contraire ; car il contient des détails que je crois neufs et curieux. Mais comme je veux qu’aidé de mon livre rien de ce qui est sur la route ne vous échappe, pour éviter de vous distraire de cette occupation pleine d’intérêt, différez la lecture de ce chapitre important qui peut se faire indifféremment à un moment ou à un autre. Passez pour l’instant toute cette partie, et retrouvez-moi à la sortie de Louvie où je vous attends ; car après avoir tracé l’historique guerrier, pastoral, religieux de la Vallée, je lue remettrai en route avec vous.
ii.49 !«•(
■t?.^4ïl |Bqq-u& gJi
f ^.r;»?J\i(l||S'' §yf>;fi-
,./-iv;>4, h- '
•; .. .vV•-.^•?\■è'V'! ■ !-■•■;
1 ->| apitlj ii 4
‘ '' - ; ' ; ‘ io • • i.mk>M
i:'r . ; . .■/ ■ {Jîfi^iwnî-^IM'U
, mopp^.mwp
«i.sntMii. wjtwvsM
ky^. .jo-^aridi aaKï^ëao^î*!^ .
^ siigpQiT«ân‘*tO»iîîtoiïûiÆ;i#wl^ i-oij i*fi ü ÿ«*i
R-, sial ' ,
î)i«h.Tfcib wl««^â«éiï? -^wx}./.^Ÿîiidpà (üîo,?. w ftJüoj.
vôU^îiaWd
:uirierij-.ffîhfft‘rj bomi vo-fit «riiqe bbo ;8b(i
pus de nv':; ;J'';''ri.''.U'H
os| ]■«!>! - ^ ' ■'
svTiiilaïjpj^ 4p qu’iis'iÿfeà
I fi..;Jrti^ «(*niV?ra fi>»i J
ÜiiÉiéÉi
légende : Ossau et Béam, Vive la Yacca ! C’était une allusion aux combats que se livraient les taureaux et les ours dans les pâturages élevés des montagnes.
Antiquités Romaines. — Les archéologues ne trouveront dans la vallée d’Ossau presqu’aucune trace du pas-
VALLEE D'OSSATJ.
sage, du séjour des Romains da:ns les Pyrénées ; quoiqu’il soit constant qu’ils ont connu et apprécié les elfets salutaires des Eaux-Bonnes, des Eaux-Chaudes, et même qu’ils y ont fondé quelques établissements ; Pline le naturaliste et autres : en font foi : il ne s’agit que d’expliquer certains passages un peu obscurs, je l’avoue, et prêtant à la controverse; mais on le sait, ces montagnes ont été habitées par les descendants de ces Gantabres qui résistèrent si longtemps au joug des Romains. Peuples sauvages, attachés à leur sol qu’ils ne quittèrent jamais, ils mirent une sorte de fanatisme patriotique à laisser dépérir d’abord, ensuite à détruire, à anéantir jusque dans leurs ruines les travaux exécutés par les Romains à quelques sources minérales. Ils ont été ingénieux dans leur haine destructive des signes de leur servitude passagère, car c’est à peine si par hasard, et à de bienlongs intervalles, quelques fouilles remettent aujour des fragments mutilés d’architecture romaine. Il faut donc que l’amateur d’antiquités donne une autre direction à ses recherches; il faut qu’il se rejette sur les monuments des XIV® et XV® siècles. Marguerite, sœur de François I®^ reine de Navarre et souveraine du Béarn, fut la première à faire sortir les eaux de la vallée de l’oubli où elles languissaient. C’est donc à retrouver, à étudier les monuments de cette époque et de quelques temps antérieurs, que l’archéologue pourra faire servir ses explorations. J’ai jugé à propos d’écrire sur l’archéologie de la vallée un chapitre spécial. Les nombreuses digressions auxquelles il eût fallu me livrer pour ne rien omettre d’important auraient ralenti la marche de mon récit. J’engage mes lecteurs à le consulter ; il leur fournira matière à quelques excursions intéressantes.
Voici ce que j’écrivais d’instinct, dans ma première édition, car rien ne confirmait alors mon opinion sur le séjour
VALLÉE D’OSSAÜ.
des Romains dans la vallée d’Ossau. Depuis, la découverte des mosaïques deiBielle, dont je vous parlerai plus loin, m’a donné compléteiïiènt raison.
Il n’existe en quelque sorte pas d’histoire de la vallée d’Ossau : on sait seulement que, jusqu’en 1100, elle obéissait à des vicomtes héréditaires. A partir de cette époque eut lieu la fusion de la vallée avec le Béarn, sous le gouvernement du même souverain. Dans les divers écrivains qui ont parlé de ce pays, on ne trouve, pendant les xiv®, xv* et xvi» siècles, qu’une longue série de discussions précédées ou suivies de colfeTons sariglàntes entre les Ossalois et leurs voisins usurpateurs, au sujet de la propriété encore aujourd’hui litigieuse des Landes du Pont-Long, jadis du domaine exclusif de la vallée d’Ossau. Une bulle du pape Jean, duxiiU siècle, dont l’original est aux archives, ordonnant une trêve à la guerre existante alors entre Ossau et ses voisins, prouve que les souverains pontifes jugèrent quelquefois à propos d’intervenir dans ces sanglantes querelles.
Toute cette histoire est fort obscure et embrouillée; pour l’étranger qui ne fait que passer elle olîre peu d’intérêt.
On compte maintenant dans la vallée de 16 à 17,000 habitants.
Au lieu de ces populations paisibles et beaucoup moins nombreuses qui l’occupent aujourd’hui, c’était jadis un peuple remuant, avide, pillard, qui, de temps à autre, juscju’au xvn' siècle, se précipitait sur les villes de Pau, de Lescar, de Morlàas, ravageant tout et remportant dans sa vallée et ses montagnes le produit de ses rapines.
C’était dans l’État une puissance redoutable et redoutée.
De l’important ouvrage publié par MM. Mazure et J. Hatoulet, sur les Fors du Béarn, j’extrais, sous la rubrique
VALLÉE B’OSSAÜ.
17, art. 33, un arrêt de la Cour Majour qui « ouïes les rai- « sons du seigneur disant que les gens de la terre d Ossau « sont sortis en armes et corps d’armée et enseignes déployées « sur le Pont-Long et autres lieux de la terre du Béarn, et « qu’ils y ont commis excès de tous genres, tels que meurtres, c plaies , incendies, pour raisons desquels par leur for ils (( sont tenus de donner des gages.
« Ouïes les raisons des jurais de la terre d'Ossau, disant (( et afflrmant le contraire et être exempts d’en donner;
« Juge la cour majour, que les dites gens d’Ossau sont te- (( nues de donner des gages au seigneur pour les méfaits et « excès allégués, et qui pourraient avoir lieu dorénavant.^ »
Cet arrêt justifie ce que j’ai dit des Ossalois d autrefois, qu’ils étaient fort sujets à caution, et enclins à piller, à rançonner les gens. J’aime à croire, pour votre bourse, que chez ceux d’aujourd’hui s’est complètement effacée cette fâcheuse habitude de leurs ancêtres.
Agriculture. —■ L’extrême division de la propriété a tué à tout jamais la culture dans la vallée d’Ossau. Pour un petit champ, pour une minime exploitation, pas d’amélioration possible; c’est le retour insensible à l’état de nature. Pour vous, qui avez admiré les ingénieux instruments, les belles, riches et savantes cultures du nord, vous ne pourrez voir sans un sentiment de pitié l’Ossalois labourer son champ avec un morceau de bois, garni d’une espèce de lame de couteau, et attelé à la queue de maigres et chétives vaches. Le champ suffit au travail, à la subsistance de la famille, n’en demandez pas davantage : n’appelez pas le progrès qui, du reste, ne saurait venir. De nouvelles méthodes les arracheraient à une routine qu’ils chérissent; quant à des instruments perfectionnés, la modicité de leur patrimoine leur en interdit l’achat et l’usage. Aussi, dans
,LÉE D’OSSAU.
toute la vallée, sauf quelques rares exceptions, ne verrezvous que des champs de maïs, la plus improductive des céréales, et des prairies dont la nature fait tous les frais.
Vous vous étonnerez peut-être de ne pas apercevoir un seul de ces troupeaux, unique richesse de ce pauvre pays. Mais déjà avant votre arrivée, aux premiers jours de printemps, ils sont partis, et pendant que les montagnes paraissent encore couvertes de leur manteau d’hiver, d’immenses troupeaux de vaches, de moutons, paissent dans de gras pâturages, sur les plateaux intermédiaires dont le soleil a fait fondre les neiges.
Allez sur la montagne, et vous verrez avec plaisir l’administration d’un troupeau de hrebis. Après avoir suivi pendant le jour un vaste parcours, elles viennent chaque soir appoi’ter au cwyala ou cabane le tribut de leurs mamelles. Le lait est un des importants produits du troupeau : une chaudière que chaque pasteur porte avec lui sert à le convertir en fromage. Quant à la manière de faire le beurre usitée sur la montagne, elle est des plus simples ; dans la peau d’un mouton bien cousue, on dépose la crème, on l’agite de haut en bas, jusqu’à ce que le beurre en sorte arrondi comme une boule.
Je souhaite que vous rencontriez sur votre chemin, si vous arrivez avant que la saison soit avancée, une de ces émigrations de nombreux troupeaux qui quittent la plaine ou la vallée pour retourner dans les montagnes chercher leur pâture d’été. Vous verriez tout l’attirail du campement : la chaudière, la batterie de cuisine, portées parle baudet, qui marche en tête de la caravane. Puis viennent les béliers aux clochettes retentissantes, les chiens de haute taille, doux, inoffensifs avec les hommes, plein de courage contre le loup, contre l’ours. Ce n’est pas le chien de berger du nord.
VALLÉE D’OSSAU.
actif, vigilant, toujours courant. Le chien des Pyrénées semble indifférent à ce qui se passe autour de lui ; son métier n’est pas de conduire, de surveiller la marche ; presqu’endormi dans la plaine, il attend pour s’éveiller le moment du danger, et alors, croyez-m’en, il s’acquittera courageusement de son rôle de protecteur, de défenseur du troupeau.
Les bestiaux de la vallée commencent à monter au pacage dans les premiers jours de juin, et y restent jusqu’à la fin d’octobre.
Le nombre est évalué à environ 60 à 65,000 têtes de toute espèce. Chaque pasteur garde séparément ses brebis et les vaches spécialement destinées à la reproduction. Les bestiaux destinés aux travaux de l’agriculture, sont réunis en commun sur un même point et surveillés par des gardiens que choisissent et paient les communes. Les chevaux et juments sont placés dans des prairies à part et livrés à eux-mêmes. Chaque particulier va de loin en loin voir les siens, et ramener au centre des pâturages ceux qui s’en écartenl. Les bestiaux ainsi divisés parcourent successivement toutes les parties du territoire communal.
Il existe à Laruns d’anciennes archives, mais elles ne donnent aucun renseignement sur l’époque de la fondation du bourg et ne signalent aucun fait historique ayant quelque importance.
L’étendue territoriale de Laruns est d’environ cinq lieues de long sur deux lieues de large : la plus grande partie en communaux. Dans cette contenance sont comprises les montagnes générales appartenant à toute la vallée, et administrées par une commission syndicale. La vallée est, en outre, propriétaire d’une grande partie des landes du Pont-
VALLÉE D’OSSATI.
Long, aux environs de Pau, où elle envoie pacager ses bestiaux l’hiver. Le droit de pacage sur les montagnes se perçoit d’après des états de taxes établis par les conseils municipaux, et approuvés par le préfet. Les prix varient suivant les besoins des communes entre un et deux francs par vache, jument ou dix brebis.
Aucune commune de la vallée n’a de revenu fixe ; toutes leurs ressources proviennent des droits de pacage et de la vente des bois. La commune de Laruns qui, à l’exemple de ses autres sœurs de la vallée, ne retirait jusqu ici de ses coupes qu’un revenu insignifiant, commence enfin, depuis 2 ans, à y trouver des ressources sérieüses. C’est à 1 initiative de son maire, M. Cazaux, qu’est dû cet heureux résultat.
Désireux d’apporter au pays qu’il administre des améliorations trop longtemps différées, sûr en même temps de trouver bientôt dans le produit de ses richesses forestières les fonds nécessaires à leur réalisation, il a provoqué la mise en vente de coupes extraordinaires dont les quantités se sont élevées à plus de 50,000 stères et dont le prix a atteint déjà 100,000 francs.
A la suite de ces adjudications, une des compagnies concessionnaires vient d’installer dans les montagnes de Laruns et de Gabas, siège de ses opérations, un système tout nouveau pour le pays, emprunté aux exploitations de la Forêt-Noire et des Vosges : c’est le schlittage. Une description de ces pittoresques et fantastiques escaliers, le long desquels des hommes aguerris descendent des sapins et des hêtres d’une longueur énorme, ne vous donnerait certainement qu’une idée très-imparfaite du curieux spectacle qui vous attend sur les lieux mêmes. Aussi ne le tenterai-je pas. Allez visiter les chantiers de la société Boura, et si vous ne craignez pas une ascension un peu longue, que du reste
VALLÉE D’OSSAÜ,
VOUS pourrez parfaitement exécuter à cheval, je vous promets par avance une belle et très-intéressante promenade.
Mœurs et Coutumes.— Je n’entreprendrai pas de vous peindre les mœurs de la vallée : beaucoup l’ont essayé, et après avoir lu ce qu’ils ont publié à ce sujet, j’en ai été médiocrement satisfait. Je trouve que tous ceux qui en ont parlé ne les ont en général jugées que sur un aperçu superficiel, et, soit en bien ou en mal, toujours avec exagération. Presque tous ont commis la faute de se faire une opinion d’après ce qu’ils en voient pendant leur court séjour. Ils ont eu le tort de ne faire porter leurs observations que sur ceux desOssalois et des Ossaloises, qui, demi-paysans, demicitadins, triste milieu entre la nature sauvage et la vicieuse civilisation, viennent, pendant la saison des eaux, échanger, louer, vendre tout, oui, tout ce qu’ils ont, pour un peu d’or. Quant à moi, je pense que dans la vallée d’Ossau, on ne vaut ni plus ni moins que partout ailleurs; que là rien ne tranche fortement avec les mœurs des autres parties de la France. On y trouve des vices et des vertus, du désintéressement à côté d’une avidité cupide. Aussi, à chaque instant, sur les routes, rencontrez-vous de jeunes, grandes et belles filles qui, par instinct, sans besoin, presque sans y penser, vous demandent l’aumône, en vous présentant une fleur; triste pendant des bouquets de violettes du boulevard des Italiens, du petit balai des Alsaciennes; et jusqu’aux enfants qui ne connaissent qu’une unique phrase de français, qu’ils répètent continuellement: Unpetitsou, s’il vous plaît.
Costumes. — Quant au costume, qui tend à s’effacer tous les jours et céder la place aux habits de la ville, le voici tel qu’il était général autrefois, tel que, résistant aux révolutions de la mode, il a été conservé comme tradition par quelques fidèles.
VALLÉE D’OSSAU.
line ou de toile, en forme de calotte, retient les cheveux et s’attache sous le menton, laissant passer par derrière de longues tresses qui tombent sur les épaules ; la taille est serrée dans un joli corset, ordinairement noir, mais dont le devant est revêtu de soie ou de velours cramoisi. J’ai vu aussi des corsets rouges bordés.de ruban bleu ou jaune; sur le col repose un fichu de soie ou de mousseline peinte, dont les pointes se cachent dans le corset, laissant passer entre elles les bouts de ruban de fil blanc qui forme coulisse, et serre la chemise autour de la gorge. Les manches du corsage sont assez courtes. Deux jupes noires d’étoffe de laine couvrent la partie inférieure du corps. Elles sont l’une et l’autre divisées en plis symétriques égaux et plats dans toute leur circonférence; mais celle de dessus est relevée à la hauteur des genoux, et va s’agrafer derrière la taille. Elle est bordée dans toute son ampleur d’un large ruban bleu, qui, en suivant les dessins de tous ces plis, forme le trait le plus saillant du costume; cette jupe supérieure ainsi relevée simule un peu sur les hanches les paniers de l’ancien régime, et contribue à faire paraître la taille plus fine. Un long tablier de mousseline blanche unie ou brochée, avec falbalas, recouvre, chez les élé- ;gantes, les jupes; sur le tablier lui-même descëndent, jusqu’à terre, les deux bouts d’une longue et large ceinture jaune, aux dessins brochés. Enfin des bas blancs, d’une laine fine, se collent sur les jambes, et, au lieu de suivre le pied dans le soulier, ils s’arrêtent au cou-de-pied et s’évasent au moyen d’une cannelure à cotes.
Le type fi'ingant de ce costume ossalois était celui que portait la belle Annette, autrefois baigneuse à Bonnes. Les dames, dont elle était l’enfant gâté, aimaient, par de riches et fréquents cadeaux, à parer ce beau type montagnard,
VALLÉE D’OSSAU.
qui, il faut l’avouer, prêtait et se prêtait merveilleusement à ces innocents caprices. Mais la naïade a été remplacée d’abord, près de la source bienfaisante, par un employé de l’autre sexe, puis ensuite, divinité déchue, elle est descendue au rang des simples mortelles en épousant un brave ouvrier de Laruns, et elle est morte, il y a deux ans, à peu près oubliée de tous.
Mes belles et jeunes lectrices, vous me saurez gré de tous les détails dans lesquels je suis entré ; vous les mettrez à profit, je n’en doute pas ; et plus tard, quand vous serez de retour dans la capitale, ils serviront à vos plaisirs. ,
Je n’ai pas besoin de vous dire qu’il ne faut pas peindre nos montagnardes en pied. Vous n’en trouverez pas une qui ait une jolie jambe ; la fatigue, les rudes travaux des champs, ont déformé, dénaturé de bonne heure ce qui, chez beaucoup d’entre vous, est un chef-d’œuvre.
Les femmes âgées ne portent ni le jupon bordé et relevé, ni le tablier blanc, ni la ceinture jaune, et elles remplacent le capulet rouge par la cape de laine blanche à capuchon pointu, chamarré de broderies noires. Cette cape est courte et d’un effet vraiment étrange. Quant au costume des hommes, qui ont conservé dans son intégrité le type ossalois, il est encore plus noble et plus distingué, que celui des femmes.
Les jeunes gens portent un gilet-veste écarlate; en-dessous, un gilet en molleton blanc, à larges revers, qui laisse voir la chemise blanche plissée et serrée au col par trois petits boutons rapprochés ; une culotte courte de drap ordinairement brun ou même de velours noir, avec des poches à revers garnis de galons dorés. Pour jarretières des cordons en soie de diverses couleurs, terminés par des glands. Sur la chemise une épingle à verroteries pendantes. Les bas blancs en
VALLÉE D’OSSAU.
laine ont la même forme sur le pied que ceux des femmes.
Ils portent le soulier en cuir ordinaire, ou des sandales en j fd garnies de bandelettes noires ou rouges qui se croisent i sur le pied. Les cheveux coupés presque ras sur le devant ■ de la tête, flottent sur le col, et sont accompagnés du berret béarnais brun, que je n’ai pas besoin de décrire, car il a fait le tour du monde. Vous rencontrerez des berrets rouges, bleus et d’autres couleurs ; c’est une dérogation à la fidélité du costume, qui exige qu’il soit brun. j
En général pourtant, la couleur nationale, celle de pré- ; dilection, est le rouge, adopté pour la veste, pour la ceinture qui se roule autour des reins, et qui est en laine. C’est i un drapeau rouge qui guidait les montagnards armés en : guerre. Ceci nous donnera peut-être l’explication de la mode adoptée pour les parapluies, qui tous, sauf quelques exceptions, sont recouverts d’une étoffe rouge, ce qui produit un singulier elfet.
Les pasteurs, qui restent six mois de l’année sur la montagne, portent la culotte courte, la veste brune, et, pour se garantir du froid, des injures de l’air, marchent toujours avec une ample et chaude cape de laine blanche ou brune. Leurs pieds sont chaussés d’énormes sabots pointus, dont l’extrémité se recourbe, à l’imitation des sabots chinois, et qui sont ornés de dessins formés par des clous de laiton.
Travaux. — Ne vous étonnez pas en voyant les femmes occupées dans la vallée d’Ossau aux travaux des champs, i aux ouvrages réservés partout ailleurs aux hommes et faisant l’office de laboureur, de maçon. Personne ici n’est oisif; aussi à chacun sa tâche. Pendant que les femmes rempla- ; cent les hommes, ceux-ci dans la montagne, exclusivement i' pâtres et bergers, stationnent avec leurs vaches ou leurs j brebis, sur le sommet des pics, luttent contre les éléments
vallée D’OSSAU.
et défendent leurs troupeaux des animaux carnassiers. Malgré donc ce renversement apparent de travaux, c’est encore aux femmes que sont échues les tâches les plus douces, les moins pénibles.
Chants, musique, danse. — Quelques touristes écrivains, sans doute encore sous le charme du souvenir des bergers de Virgile et de Théocrite, se sont plu à représenter les pasteurs d’Ossau se réunissant sur les montagnes pour chanter les vers du grand poète de leur pays, de Despourrins. 11 vaut mieux voir ainsi que ne pas voir du tout ; mais ceux qui font des Ossalois une seconde édition des Tytires et des Mélibées, ne sont pas allés, je vous le promets, sur le Gers, sur les flancs du Pic du midi ; là, ils les auraient entendus, seuls, car rarement ils se réunissent, chantant sur un ton triste, traînant, des couplets tronqués, sans rimes ni raison, espèces de complaintes, dans le genre de celle du Juif errant... Ou bien, ils les auraient trouvés occupés peu poétiquement à tricoter des bas de laine, ou à préparer, le plus salement du monde, le fromage le plus fade, le plus détestable qu’on puisse imaginer. 11 y a loin de là à Estelle et Némorin. Je m’attends qu’on va me jeter la pierre, me traiter de profane, d’esprit morose et chagrin. Je ne suis rien de tout cela; je suis simplement véridique, et le sang-froid, la franchise, quand il en faut, valent bien mieux qu’un enthousiasme continuel et outré. D’ailleurs, nous avons assez à admirer de belles choses, nous avons sous les yeux assez de grandiose, de sublime, pour qu il ne soit pas nécessaire de nous monter sans cesse l’imagination à propos de rien. Se poser toujours en admirateur fanatique, comme certains voyageurs, c’est le plus sûr moyen de mal voir, de mal juger, et de faire douter de la sincérité de tout ce que l’on dit.
VALLÉE D’OSSAU,
Sans aller jusque sur la montagne, voulez-vous avoir une idée du chant des Ossalois? écoutez-les un jour de fête, quand jeunes gens et jeunes fdles, venus des villages voisins, retournent chez eux. Ils se sépai’ent en deux bandes, se tenant les uns par la taille, les autres par le col. La première troupe fait en silence environ vingt-cinq pas, pendant que l’arrière-garde chante à l’unisson la première phrase d’un couplet ; l’avant-garde alors s’arrête, chante la deuxième phrase, et attend que l’arrière-garde ait rejoint, puis se remet en marche pendant que les derniers arrivés chantent la troisième phrase, et ainsi de suite jusqu’à ce qu’ils aient atteint leur village. Ce chant, ainsi alterné en marchant, s’appelle dans le pays passe-carr'ere.
Le petit dessin que vous avez trouvé plus haut vous représente la scène que j’ai essayé de vous décrire ici.
Ces diverses strophes sont entrecoupées A'arènilhets, cris sauvages et perçants, particuliers aux montagnards, et que les hommes poussent par intervalles, à la grande joie de leurs compagnes; ce qui, certes, prouve qu’elles ont le i tympan de l’oreille solide. j
Pendant plusieurs séjours que nous avons faits dans les ! montagnes, nous n’avons pas entendu d’autres chants ; | il faut en vérité être bien disposé à s’extasier devant tout | ce qui est nouveauté, pour trouver du charme à cette ■ étrange harmonie, dont le rhythme lent et monotone conviendrait mieux à une marche funèbre qu’à un joyeux retour de fête. Il est cependant dans ces montagnes un chant aussi populaire que le Rule Britannia pour les insulaires du Royaume-Uni, c’est celui du berger malheureux ; j’ai voulu que vous pussiez juger vous-même du talent de Despourrins, son auteur, et je vous donne ici tout à la fois paroles et musique.
VALI.KE U'OSSAU.
VALLÉE D’OSSAU.
LOU BERYÉ MALHUROUS
La haut sus las mountagnes, ù Pastou malhurous, Ségut aü pè d’û haü, négat dé plous,
Sounyabe aü cambia nnen dé sas amous.
Cô leüyé, cô boulatye, disé l’infourtunat,
La tendresse et l’amou qui t'ey pourtat,
Soun aco lous rébuts qu’ey méritât ?
Despuch qué tu fréquentes la yen dé counditiou. Qu’as prés ù tà haut bôL qué ma maysou,
N’ey prou haute enta tu d’ù cabirou.
Tas oüilles dab las mies, nous dégnen plus mescla ; Touns superbes moutous, despuch ença,
Nou s’approcben deüs més, qu’en taüs tuma.
Dé richesses mé passi, d’aiinons, dé qualitat;
You nou soy qu’ù Pastou, més nou n’y a nad Qué nous surpassi touts, en amistat.
Encouère qoé sioï praübé, déns moun pétit estât, Qu’aïmi mey moun berret tout espélat,
Qué nou pas lou plus bèt chapeü bourdat.
Las richesses deü moundé nou bèn qué da turmen ; Et lou plus bèt Seignou, dab soun aryen,
Noun bau pas lou Pastou qui biü counten.
Adiü cô dé tygresse, Pastoure cbéns amou,
Cambia, bà pots cambia dé serbidou :
Yamey noun trouberas û taü coum you.
VALLÉE D’OSSAU.