LA VIE DE L'ARTISTE
En parlant de la naissance de Baudry dans ses Peintres du siècle, Jules Breton, qui le connut dès sa studieuse jeunesse, cite avec à propos l'une de ses plus jolies toiles : La Fortune et l'enfant.
Il serait excessif de dire que cette déesse ca-
i8 PAUL BAUDRY
pricieuse daigna précisément sourire à la naissance de Paul-Jacques-Aimé Baudry, le 7 novembre 1828, dans la petite ville pittoresque de la Roche-sur- Yon qui s'appelait alors Napoléon-Vendée et qui s'est montrée fière à juste titre de cet illustre artiste.
Baudry appartenait à une famille de condition modeste, mais où Ton pratiquait simplement les plus austères vertus. Son père, Jacques Baudry, originaire de la Sarthe, après avoir été gardien de moutons, était devenu sabotier en forêt. Caractère grave et silencieux, il apparaît comme une sorte de stoïcien d'un autre temps. Le peintre qui eut les relations les plus aristocratiques ne renia jamais cette humble origine. En envoyant un jour à quelque Altesse Royale une épreuve d'un dessin destiné à orner les billets de banque, il écrivait fièrement : " Aujourd'hui, c'est le fils du sabotier qui signe la monnaie de France ".
Le père de Baudry était, suivant les heureuses expressions d'Edmond About, un simple artisan, mais de ceux qui composent le fond résistant de la nation : patriote acharné, lecteur insatiable, chanteur, pêcheur, marcheur, " amoureux de grand air, paysagiste inconcient."
L'artiste nous l'a d'ailleurs représenté dans sa redingote des dimanches, alors qu'il montre sa mère émue et simple sous le bonnet des paysannes de Cholet. Née Françoise Le Comte, fille d'un royaliste fanatique, elle descendait, rapporte M. Charles Ephrussi qui a consacré à Paul Baudry un ouvrage plein de fervente admiration et d'importants documents, d'une bonne famille bourgeoise, les Bruchet. Un de ses ancêtres, Jean Bouchet (1475-1550) fut un écrivain fort estimé de Rabelais.
Le ménage eut treize enfants dont six vécurent. Paul était le troisième d'entre eux.
Il devait conserver toute sa vie un amour profond pour le pays natal et pour sa famille, doter ses sœurs et adopter pour ainsi dire son frère Ambroise. C'est là, comme le remarque Henri Delabôrde qui a célébré dignement la mémoire de Baudry, Tun des traits caractéristiques de sa physionomie morale.
Il ne reçut d'abord qu'une instruction primaire. Mais il se passionnait pour l'histoire de France. A douze ans, la lecture de la vie de Jeanne d'Arc lui fut une révélation. Il applaudissait aux faits et gestes des héros en dévorant, avec l'enthousiasme fébrile de l'adolescence, les Victoires et Conquêtes OU les Fastes de la Monarchie française.
Écolier zélé, il reçut à l'occasion du mariage du duc d'Orléans un livret de caisse d'épargne, mais il manifesta bientôt des aptitudes particulières pour la musique et le dessin.
Son père le confia à un violoniste distingué,
Ernest Depas; comme Ingres et comme Delacroix, Baudry joua du violon. Il fut ménétrier de village. Petit, les cheveux noirs, les yeux ardents, le jeune Paul grimpait sur l'estrade à Saint-Gilles, à Mouilleron-le-Captif ou à Nieul-le-Dolent pour mettre un peu d'aise dans le ménage.
Un dessin de lui-même, qui date de 1844, nous le montre à seize ans, tout songeur, grave comme son père. Depas ne lui avait pas donné un enseignement suivi; il entra chez un peintre nommé Antoine Sartoris, Piémontais d'origine, qui était professeur aux cours de la Ville et qui eut le grand mérite de distinguer une vocation naissante, de donner au jeune homme tous les moyens possibles pour recevoir une bienfaisante éducation artistique et faire son chemin dans le monde.
Baudry, dont le caractère fut toujours à la
hauteur du talent, ne devait jamais oublier Tappui généreux et dévoué de son premier maître. Déjà célèbre, il ne craindra pas de s'intituler " élève de M. Sartôris ". Enfant, ne s'était-il pas écrié devant un tableau de son professeur : " Moi aussi, je veux faire cela, je veux être peintre "?
Il commence par dessiner les soldats de la garnison ; Tabbé Duclos, vicaire de la ville, lui paye 15 francs son portrait; il peint une enseigne pour un bureau de tabac de Melle.
Ces premiers essais lui valurent une réelle notoriété parmi la jeunesse de sa ville natale. Sartôris intéressa au sort de son protégé le receveur des contributions directes. Renard et le préfet du département, Gauja, qui Taccueillit dans sa famille avec une bienveillance dont le peintre conserva un souvenir de gratitude profondément ému. Sa correspondance en fait foi.
m. — LA VISION DE SAINT HUBERT.
(Musée de Chantilly.)
La légende, célèbre en vénerie, de Saint Hubert fut exécutée par Baudry pour décorer une des salles du château de Chantilly. On doit admirer, dans ce tableau, avec quel art et quelle sûre compréhension de l'effet, le peintre a su disposer cette difficile composition.
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Lorsque le jeune Paul reçut de la ville une pension de six cents francs pour achever ses études à Paris après trois années d'apprentissage chez Sartoris, M""' Gauja lui dit : ** Ne changez pas ". Et il ne changea pas. Il resta fidèle à ses affections reconnaissantes.
Ce fut avec une sorte de déchirement rempli néanmoins de junéviles espérances que Baudry quitta sa famille, ses amis, ses chères forêts où il associait la nature à ses rêveries d'adolescent méditatif, pieux et sauvage.
** Je me rappellerai éternellement, écrit Baudry, la nuit de mon départ, cette nuit froide et pluvieuse qui m'a emporté dans sa tristesse et dans son obscurité ; en passant devant la statue de Travot, je me suis juré, la main sur la poitrine, avec exaltation, de revenir homme et avec du talent. "
Comme l'observe Meissonier, il s'était juré d'avoir du talent, il a eu du génie.
Cest en septembre 1848 que Baudry devint pensionnaire de sa ville natale. Elle lui allouait 600 francs par an. Cette somme fut légèrement augmentée par la suite.
On aime à se tigurer les débuts de ce garçon de 16 ou 17 ans dans la capitale dont il se proposait de conquérir peu à peu les suffrages par un labeur patient, obstiné.
Le fils du sabotier apparut un jour, grêle sombre, un peu farouche avec sa " face de corbeau " et ses habits rapiécés dans Tatelier de Drolling, 11 rue de Sèvres.
Il sut très vite se faire respecter et aimer de ses camarades au nombre desquels il faut compter Marguerie, Merson, Henner et Chaplin.
Baudry s'était installé dans une mansarde, 79, rue du Four Saint-Germain. D'abord, il se sent dépaysé, solitaire dans Ténorme Paris, devant les toits. Puis, l'énergie de sa race et
de sa vaillante nature le soutient dans la lutte, le conduit vers la victoire.
Il a équilibré son maigre budget. Son loyer annuel n'est que de 70 francs, mais il y a les frais d'études qui sont considérables pour sa pauvre bourse. N'importe! Il dîne avec deux sous de pommes de terre frites et deux sous de pain. Il passe ses matinées à l'atelier, ses après-midi au musée. Le soir, il rêve devant les lucarnes en fumant des cigarettes, aux chefs-d'œuvre qu'il a vus et à ceux qu'il a la ferme volonté d'accomplir.
'* Si Dieu me protège, écrit-il dans une de ses admirables lettres à ses chers parents (1846), j'aurai du talent et un nom. Je le sens au sentiment que j'éprouve devant un chef-d'œuvre; dans ces moments, la contemplation du sublime me pénètre etmefait battre le cœur. Espérons".
Cette volonté si ardente le soutient, lui permet de résister à toutes les privations.
M. Jules Claretie, dans l'excellente étude qu'il consacrait naguère à Baudry, racontait la jolie anecdote suivante : Le 25 d'un mois d'hiver, Baudry demande à emprunter à un camarade d'atelier plus fortuné que lui la somme considérable de trois francs.
— Prends cent sous.
— Non, dit-il, je me connais! Si je les prenais, je serais capable de les dépenser.
Ces petites difficultés matérielles ne l'empêchaient point de se distinguer et de se mettre bientôt au premier rang parmi les élèves de l'atelier Drblling. Le " patron ", cœur chaud sous une enveloppe un peu rude, n'avait pas tardé à le distinguer, à le soutenir. Et le " Costeau", devint dansle jargon des jeunes peintres, " le Petit Napoléon " ou la " Sultane favorite ". Reçu deuxième à l'École des Beaux-Arts en 1846, Baudry redouble d'efforts et l'année suivante il entre en loge. C'est, comme il l'écrit.
un grand pas, mais ce n'est que le premier. Et il obtient, avec la Mort de Vitellius, où il révèle de rares qualités, le deuxième grand prix.
Ce succès appelle l'attention sur lui, l'arrache à l'obscurité. Il offre Vitellius à sa ville natale, se loge dans un petit appartement de la place Saint-Germain-des-Prés. M. Charles Ephrussi qui a donné de curieux détails sur cette époque de son existence raconte qu'il porte au Montde-Piété sa médaille d'or et qu'il en reçoit 85 fr. Il s'instruit, et bien que le col blanc, au dire d'un jeune peintre qui savait être un écrivain pittoresque, lui ^*guillotinelesoreilles" il va dans le monde où il apprend vite à tenir sa place.
Il la tient également parmi ses camarades qui applaudissent volontiers à sa jeune renommée. ** Baudry était autrefois, écrit Jules Breton, un garçon silencieux, aimant la solitude, s'isolant par une froide réserve, même au miheu de ses condisciples dont il était le point
de mire, car la plupart cherchaient à Timiter. Il avait la tête énergique, au haie pâle des dominateurs, cependant l'empire qu'il exerçait était absolument involontaire. Nous lui reconnaissions une supériorité. Nous l'appelions le petit grand homme ".
Après avoir pris part à la Révolution de 1848, Baudry renonce à la politique pour se livrer de nouveau tout entier à la peinture. Il a quelque temps rintention d'évoquer avec vigueur des scènes historiques et vendéennes, mais c'est vers l'antiquité qu'il tourne encore ses regards. Du reste, il doit se conformer aux exigences de l'École. En 1850, avec un sujet qui l'enchante, emprunté au thème bien connu de Rhadamiste et Zendie il est grand prix de Rome.
Baudry, choyé, fêté, s'abandonne à l'ivresse de ce beau et légitime triomphe avant de reprendre ses études et ses travaux avec une énergie fortifiée par la renommée naissante.