IV. — PORTRAIT DU PEINTRE GUIRAUD
(Musée du Luxembourg.)
Bien qu'il affectionnât plus particulièrement la peinture décorative, Baudry a peint de nombreux portraits où il déploie sa science du dessin et sa virtuosité de coloriste.
II part donc pour TltaHe, et c'est là dans ce pays de la splendeur et de la grâce harmonieuses, qu'il trouvera définitivement sa voie, c'est là, qu'en restant un élève admirable, il deviendra aussi un admirable peintre.
Baudry arrive à Rome vers le milieu de janvier 1851, il s'y trouve en compagnie de plusieurs peintres : Lenepveu, Benouville, Boulanger, Bouguereau et Cabanel.
Il passe cinq années en Italie où il voyage et travaille avec une sorte de religion, de fiévreuse activité.
D'abord attiré par le Caravage, Baudry s'extasie devant Raphaël. Il s'écrie avec transport : " Et moi, obscur et inconnu, je viens augmenter le nombre des pèlerins qui vont, cherchant et baisant les traces de ce divin génie ... qu'il me fasse pour l'avenir l'aumône d'un seul denier de son trésor ".
A Florence, il s'initie à André del Sarto ;
Cimabuë et Gîotto le retiennent à Assise, le Pérugin le ravit à Pérouse, mais c^est le Corrège à Parme qui lui révèle une lumière et une sorte de radieuse magnificence qu'il fera merveilleusement siennes»
Des compositions exquises comme la Fortune et le jeune enfant, le Supplice d'une Vestale, commencent à fixer sa réputation. En même temps, Baudry se crée des amitiés sûres et précieuses, il se lie intimement avec son camarade Charles Garnier, il rencontre chez M"^® Cheuvreux et sa fille M"' Guillemin, G.-J. Ampère, poète et érudit, auteur de l'Histoire Romaine à Rome, qui lui inspire des sujets d'après Tantique comme la Soumission de Vercingétorix, la Mort de César, la Tête de Cicéron clouée aux rostres. Mais il se contente de les esquisser : il a besoin de donner cours à son imagination, à ses rêves de beauté symbolique, mythique, aérienne.
A Naples, en 1853, Edmond About, en pénétrant par une chaude matinée de juin dans une petite maison qui avait été un cabaret, fut mis par son guide, raconte-t-il plus tard, **en présence d'un petit homme brun aux yeux pétillants, aux cheveux d'un noir bleu, à la moustache frisée et retroussée. " C'était Baudry avec lequel il devait entretenir les relations les plus amicales et qu'il appela affectueusement : Paoliccio mio.
La Villa Médicis, d'abord sous la direction d'Alleux, puis sous celle de Schnetz auquel Baudry succédera à l'Institut, lui fut une demeure aimablement hospitalière. Travailleur acharné, il ne se contentait pas de copier avec une science consommée et enthousiaste des chefs-d'œuvre de maître et de découvrir, dans la fréquentation du grand, une grande et noble formule. Convaincu que l'artiste est coupable de ne pas vouloir s'instruire sans cesse, il se
nourrissait Tesprit des plus solides aliments intellectuels : Cicéron, Montaigne, Pascal.
Le Supplice d'une Vestale est sérieusement apprécié à son retour de Rome (mars 1856). Il écrit à son bienfaiteur Renard qu'on Tadmire, qu'on l'insulte, qu'on le vilipende et qu'on l'exalte : ** Je suis vieux d'expérience maintenant, je ne demande plus de compliments à tout le monde, et je sais même que certaines blessures honorent ". En réalité, il y était fort sensible, mais il n'ignorait pas que les artistes, à l'exemple des soldats, acquièrent la véritable gloire par les blessures autant que parles croix.
La Vestale lui est d'ailleurs achetée par le ministère d'Etat 6000 francs. Il paye des dettes, fait des dons à sa famille. Il a deux mille francs et plusieurs commandes qui lui permettent d'envisager l'avenir avec quelque sécurité.
Il s'installe alors, 8, rue des Beaux-Arts, et prend à sa charge son frère, Ambroise qui, ar-
chietcte éminent, conservera pour Paul, son frère aine, plus âgé de dix ans, une tendresse et une reconnaissance touchantes. Ils étaient capables de s'aimer et de se comprendre.
** C'est Paris qui donnera le coup de pied ou l'accolade " écrivait Baudry de Rome au sujet d'un de ses tableaux. Si le jeune artiste ne fut pas estimé d'abord à sa réelle valeur, il trouva du moins de fermes soutiens et des admirateurs déjà zélés.
Il prélude à son œuvre immense de décorateur en peignant pour le salon de M. Guillemin, rue Laferrière, seize enfants symbolisant les Saisonsj puis il travaille pour le baron Gustave de Rothschild. Des portraits comme ceux de la comtesse de Manoir, de la baronne de Berckheim, du baron de Vilgruy, ceux de Léon Gérard et de Beulé surtout établissent sa notorité dans le monde, dans les sociétés les plus riches et les plus élégantes.
Ces portraits datent de 1857. Cette année est décisive dans la carrière de Baudry, puisqu'il offre encore, au Salon, à Tadmiration du public, outre la Fortune et l'enfant et le Supplice d'une Vestale, le ravissant Saint Jean-Baptiste et la magnifique Léda. Une médaille de i" classe récompense de si nobles efforts, un si digne acharnement dans la poursuite du beau, du vrai dans ce qu'il a de plus élevé et de plus délicat.
Tout en brossant les portraits achevés de personnages comme Guizot, comme le comte de Balleray ou la comtesse de Labédôyère, ou comme Madeleine Brohan (1860) et Jane Cisler (1862), Baudry décore l'hôtel d'Achille Fould. Il est le peintre des ciels d'azur, des chairs laiteuses, des chevelures dorées, 1 evocateur attendri de divinités resplendissantes, de Vénus, de Diane, de Cybèle ou d'Amphi» trite. Il risque même de s'affadir en accusant un système avec la Madeleine pénitente,
mais les Villes d'Italie, pour l'hôtel du duc de Galliera, sont de la même époque.
En 1865, sa Charlotte Corday, si belle et si pathétique lui vaut un rappel de la médaille de I'' classe et la croix de la Légion d'Honneur. Du reste, l'histoire lui convient moins que la mythologie où il peut célébrer avec une voluptueuse ardeur toutes les suavités de l'allégorie.
L'année suivante, la Perle et la vague met Baudry hors de pair. Il apparaît désormais comme le peintre-poète de la femme. Cependant son ambition est toujours plus haute. Il ne vise ni la fortune, ni les honneurs, mais la gloire la plus pure, acquise au prix de l'effort le plus considérable.
Aussi quelle joie fut la sienne lorsqu*il apprit en 1864 par son ami Charles Garnier qu'il serait chargé de la décoration du Foyer de l'Opéra. Entreprise énorme, colossale, digne de son
pinceau aux gammes claires, éthérées, digne de son énergie comme de sa large inspiration philosophique.
Baudry se prépare à donner ses forces pour l'accomplissement intégral d'une œuvre qui doit préserver son nom de Toubli. Le maître, sûr de sa forme et de sa couleur, ne se sent pas suffisamment en possession de tous les secrets ardus de la monumentale composition décorative.
Cest pourquoi il se rend à Rome, il s'installe à la Chapelle Sixtine Où il grimpe sur des échafaudages, s'arme de lorgnettes et copie Michel-Ange, non pas avec ce parti-pris du gigantesque, du titanesque qui a dénaturé tant d'autres reproductions, mais suivant la sompteuse majesté de son modèle. Cela ne ^'empêche point d'accuser sa manière, inspirée de celle du Corrège, dans de vastes toiles comme Diane chassant l'Amour,
Dans la chambre turque aménagée pour Horace Vernet qu'on met à sa disposition dans la Villa Médicis, il ne songe qu'à ses peintures de l'Opéra. *^ Je marche dans le foyer de l'Opéra de l'avenir, écrit-il, où se voit un peuple de charmantes femmes, de beaux jeunes gens jouant et chantant dans l'azur. "
C'est en août 1865 que Baudry reçut la commande officielle. La décoration du plafond et des voussures, dans le splendide hôtel de comte Henckel de Donnersmack aux Champs-Elysées, lui sert encore de préparation à l'œuvre qui devient la grande affaire de sa vie et à laquelle il consacre, avec un désintéressement qui a fait l'admiration de tous, dix années de son existence.
Désormais, il s'absorbe dans cette tâche, sans prendre souci de sa santé, ni des avantages matériels. Dans l'hiver de 1867-68, il copie au Kensington-Museum les cartons de
Raphaël. Une excursion en Espagne le met en présence de Vélasquez qui le frappe, sans l'arrêter longtemps.
Officier de la légion d'honneur en 1868, il est nommé en 1870 membre de l'Institut sans avoir posé sa candidature. Mais attristé par la mort de ses parents, il prolonge son séjour en Italie où il soigne avec dévouement son ancien camarade, le sculpteur Gumery.
La nouvelle de la guerre le surprend à Venise. Il revient à Paris, s'enrôle comme volontaire dans les compagnies de marche, et, ainsi que son frère Ambroise, accomplit son devoir en patriote sincère et ardent.
Accablé par les malheurs du pays, il ne peut reprendre aussitôt ses travaux, il accompagne About dont il fait un beau portrait en tenue de voyage à Arromanches et à Bordeaux.
Cependant il se remet à l'ouvrage en véritable héros. Il peint lui-même une superficie de
500 mètres carrés, 3 plafonds, 12 voussures, 10 dessus de portes et 8 panneauxintermédiaires.
Pour ne pas perdre de temps, Baudry s'est installé à l'Opéra dans les combles.
L'humidité de ces gros murs de pierre, dit Edmond About, était si pénétrante qu'il devait s'enrouler dans une couverture de laine avant de se glisser dans les draps, mais aussi il pouvait dès l'aube, comme les ouvriers de son ami Charles Garnier, continuer sa tâche.
** Tu ne te figures pas ce que j'y dépense de force physique ", disait Baudry à son ancien camarade Jules Breton.
Après tant de labeur, il dut se hâter encore à cause de l'incendie de la salle Lepelletier. Il écrivait alors à l'architecte de l'Opéra dans une lettre du 17 août 1874, citée par M. Charles Ephrussi : ^* Il y a six o u huit mois tu m'as demandé de finir mes travaux pour le mois d'août; je croyais la chose matériellement
impossible, je m'y suis mis et j'y ai même laissé ma santé; tu ne peux f imaginer les transes, les douleurs désespérées que m'a causées cet excès effroyable de travail ; j'ai cru deux fois que je ne l'achèverais pas, j'ai donc fait ce que tu appelais impossible. "
L'ensemble des peintures fut exposé pendant deux mois, en août-septembre 1874, à l'Ecole des Beaux-Arts et rapporta la somme de trente-quatre mille francs dont la majeure partie au profit de la Société de Secours des Artistes.
Cette œuvre considérable fit sensation, excita l'enthousiasme et la critique. " Celui-ci, écrivait Baudry à Emile Grimaud qui a publié des lettres inédites du peintre, voit le réalisme, celui-là le catholicisme, les autres leurs coteries variées. C'est le miroir à facettes qu'on nomme l'opinion publique mais qui ne réfléchit rien de durable et de vrai. "
En réalité, Paul Baudry qui ne s'était pas enrichi avait atteint cette gloire sans mélange qu'il rêvait depuis l'adolescence. La somme de 140000 francs répartie sur huit années de travail effectif ne dépassait guère les frais matériels d'une entreprise gigantesque. Il ne faut pas oublier non plus qu'on ne devait d'abord confier à Baudry que les voussures et les dessus de portes. Il se chargea des trois plafonds et des huit panneaux sans demander un supplément d'argent. Aussi, selon ses propres expressions, s'il s'était dévoué à la grande peinture, il avait la satisfaction de n'en avoir pas tiré de profit matériel. Beaucoup de gloire assurément, déclarait-il à Garnier, mais peu de chemises.
Courageusement, il accepte de nouveau les commandes, multiplie les portraits. Deux voyages en Egypte où son frère est architecte et en Grèce où il sanglote devant l'Acropole ne
le détournent pas de ses compositions allégoriques et décoratives.
Aussi Baudry se sent animé d'une flamme nouvelle lorsque le marquis de Chenneviéres, directeur des Beaux-Arts, lui demande de glorifier Jeanne d'Arc au Panthéon.
Ce projet séduit son cœur de patriote, son imagination d'historien pour qui la grandeur de la vérité s'enveloppe dans le mystère du symbole. Dans une lettre à Garnier, en 1877, il s'exprimait ainsi : " Je rassemble mes forces pour commencer cet automne Jeanne d'Arc. Dieu veuille me donner la grâce d'être à la hauteur d'un si beau sujet ". Baudry avait conçu une série de six compositions: Jeanne écoutant les voix. — Entrevue royale à Chinon. — La Victoire. — La Prison. — Le Martyre. — La Marche triomphale.
On vit cet artiste si consciencieux fouiller les archives, demeurer de longues heures le