L'ŒUVRE DU PEINTRE
Dans ses premiers essais, docile à sa nature, le fils du sabotier paraît surtout soucieux de vigueur; il y avait de la brutalité dans la facture de son VitelUus. Ses jeunes camarades étaient frappés de son audace et de son énergie. Il semble destiné, au début, à produire des ouvrages dans le goût de l'Espagnolet ou du Caravage.
Mais il ne tarde pas à évoluer vers la douceur, vers la grâce, tout en s'efforçant de conserver la ferme et robuste netteté du dessin. La recherche de l'harmonie est visible dans Zénobie.
Son aptitude à magnifier les attitudes, les physionomies féminines s'y découvre, quoique insuffisamment dégagée de certaines règles conventionnelles. Il s'agissait, d'ailleurs, du concours pour le prix de Rome.
Si la Lutte de Jacob et de l'Ange se recommande par des qualités de force, la Fortune et le Jeune enfant (1853) est d'une inspiration, d'une poétique fraîcheur de sentiment et de couleur vénitiennes. On peut contempler au Musée du Luxembourg cette œuvre demeurée jeune. Une copie qui devait être vendue 500 francs à M"^® Champy par le jeune peintre fut acquise en 1882 par la maison Goupil au prix de 1 800 francs.
Le coloris, voilà, selon Eugène Guillaume, la faculté maîtresse de Baudry. Elle s'exerce dans le Supplice d'une Vestalcy qui malgré son charme, manque encore d'une véritable originalité (1856, Musée de Lille).
Déjà dans Primavera (1854), on avait pu admirer, outre l'heureux groupement des personnages d'un effet très décoratif, l'harmonie des nuances claires qui sera le triomphe de sa peinture.
Le poème éclatant ou suave des chairs d'enfants, des femmes éblouissantes est traité avec la plus délicieuse ampleur dans les Quatre Saisons, comme dans le beau Saint Jean-Baptiste et surtout dans Léda ou la blancheur rosée de la déesse s'unit à la blancheur immaculée du cygne, en une sorte de rayonnement pur (1857).
Si Amphitrite (1859), ^« Toilette de Vénus, le Petit Saint Jean (1860) méritent d'être considérés comme des chefs-d'œuvre de délicatesse, Baudry montre toutes ses qualités d'expression en un genre, qui n'est pas le sien, dans Charlotte Corday (1861, Musée de Nantes). Elle apparaît blanche, coiffée d'un chapeau de feutre en une robe à raies d'une vérité historique fort discu-
table, mais quelle grâce jusque dans cette grandeur sanglante ! " Cette tête pâle au regard fixe et comme médusée au milieu de son auréole de cheveux blonds se grave invinciblement dans la mémoire, écrivait Théophile Gautier, elle inspire l'effroi et Tamour ".
Cette séduction est plus éblouissante encore et s*impose délicieusement dans cette merveille qui s'appelle la Perle et la Vague (Salon de 1863). Servons-nous encore pour évoquer cette toile si poétique de la description colorée du poète des Émaux et Camées. " Une haute vague, semblable à un rideau d'émeraude frangé d'argent, cache l'horizon et la voûte céleste ; parmi les varechs et les fucus, les coquillages irisés d'opale, une jeune femme, fleur vivante de la mer, se dresse, pétrie d'écumes et de reflets, modelée par les houles : elle est vue de dos, une jambe repliée, le bras relevé comme une anse d'amphore, les blonds cheveux