‹ Paul BaudryChapitre 6 sur 8 · VI. — LE PETIT SAINT JEAN-BAPTISTE · texte numérisé non relu

VI. — LE PETIT SAINT JEAN-BAPTISTE

(Musée d'Amiens.)

Ce tableau, si plein de charme et de délicatesse, est un des chefs-d'œuvre de Baudry. Il rappelle les compositions les plus gracieuses de la grande Renaissance italienne.

moirés et ruisselants, les prunelles glauques, les lèvres cornalines, la ligne harmonieuse du corps, la finesse de la chair rose et bleutée sont d'un maître. Comme la Source dans l'œuvre d'Ingres, la Perle et la Vague est essentielle dans l'œuvre de Baudry. Cette toile supporte la comparaison avec ses plus ravissantes Vénus, avec ses Èves et ses Psychés les plus exquises.

Baudry, comme portraitiste, fut et reste éminent. Peintre savant aux hautes préoccupations philosophiques, il excelle à pénétrer les traits distinctifs des êtres, le visage ; il fixe avec intensité le caractère dominant des corps et des âmes.

C'est ainsi qu'en fils attendri il montre ses parents, ** ces deux têtes campagnardes, graves, honnêtes, au regard droit, aux lèvres serrées, auxquels une longue vie conjugale a donné une sorte d'identité physique et morale '* (Georges Lafenestre).

Avec quelle sobriété presque émouvante il représente son frère Ambroise ou son ami About ! Le sourire de M^^® Denière, la fraîcheur de M°^^ Boselli, la gravité hautaine de Guizot prennent, dans ces portraits de Baudry, une valeur générale, comme l'expression méditative du visage de Beulé. Quelle allure magistrale aussi dans son chaleureux et réfléchi Charles Garnier OU dans son superbe Général comte de Palikao, appuyé sur un cheval alezan, le type de Tofficier supérieur du deuxième Empire !

Mais c'est principalement comme décorateur que Paul Baudry doit s'imposer à la fervente admiration de tous, en particulier au Foyer de rOpéra et à la Cour de Cassation.

M. Emile Bergerat en décrivant avec art les trente et quelques compositions de Baudry qui forment le vaste poème pictural du Nouvel Opéra affirmait avec raison que par cette

œuvre énorme l'artiste s'était élevé d'un bond aux plus hauts sommets.

Nous nous contenterons d'en rappeler les thèmes essentiels. Son plafond central demeure un splendide modèle de peinture monumentale. Il a une longueur de I3",45 sur une hauteur de 4'^,30. Les génies devant une balustrade assistent au triomphe de l'esprit sur la matière. La poésie habillée de pourpre, couronnée d'or, conduit l'harmonie et la mélodie en robe verte.

Les plafonds suivants qui ont chacun une hauteur de 5",75 et une longueur de 4",20, sont consacrés à la Tragédie et à la Comédie,

On admire dans la Tragédie avec les figures pathétiques de la Fureur ^t ûeV Épouvante, avec les attitudes émouvantes de la Pitié et de la Compassion l'effet produit parla juxtaposition de deux tons violents comme le noir et le rouge habilement rehaussés de violet.

La Comédie est d'une fantaisie et d'un charme

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parfaits : on voit Thalie démasquant un faune en lui arrachant la peau de lion dont il est recouvert. Un génie lance un trait sur Timposteur. L'amour s'envole vers Tinfini.

Dans les voussures on voit vivre d'une intense vie mythologique, et cependant moderne, par la puissance du symbole ce que M. C. Renard, dans son étude sur ces peintures, appelle les annales légendaires de la musique et de la poésie.

C'est, d'une part, le Parnasse. De l'autre, ce sont les Poètes civilisateurs. Chacune de ces compositions a une longueur de 9%6o sur une hauteur de 4", 10.

Précédé d'Eros, Apollon sort de son char éclatant. Tandis que les Heures détellent ses coursiers, les Grâces lui présentent la flèche et la lyre ; Clio l'invite à écouter les Muses. A ce concert. Mercure convie Meyerbeer, Rossini, Herold, Auber, Boïeldieu, Méhul, et Mozart

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qui s'entretient avec Erato. Dans un coin de ce Parnasse, Baudry s'est représenté en compagnie de son frère Ambroise et de Charles Garnies.

Dans les Poètes civilisateurs, Homère célèbre les dieux, Hésiode enseigne les lois de travail aux laboureurs, Achille conduit les héros.

Puis, la musique est symbolisée, magnifiée sous ses formes diverses. Musique guerrière : l'assaut où s'entretuent des guerriers nus dans une mêlée formidable à laquelle préside la déesse rouge dont le vêtement écarlate, suivant les jolies expressions de M. Emile Bergerat, ensanglante le ciel. Musique pastorale : les bergers aux mœurs antiques. Musique religieuse : le Rêve de Sainte Cécile qu'on a reproché à Baudry comme en contradiction avec un ensemble mystique et païen. Musique apaisant la douleur : Satil et David. Musique apaisant la mort : Orphée et Eurydice.

La Danse est également et avec raison poétisée par les thèmes célèbres et renouvelés par le génie de Baudry : Jupiter et les Corybantes;Salomé, une Salomé, cruelle et mystérieusement redoutable, devant Hérode; Orphée et les Ménades.

Huit panneaux sont consacrés aux Muses.

Baudry en s'inspirant de la tradition, les a cependant modernisées, en reproduisant les traits de quelques femmes célèbres de son temps.

Enfin, Finvention des instruments de musique est glorifiée par des Enfants, dans des médaillons. Théophile Gautier préférait ces Enfants de Baudry à ceux du Corrège qui, à Parme au couvent de Saint-Paul, décorent la salle des Bains de Diane. Chaque pays a ses instruments. La Grèce a la lyre et la syringe, TEgypte la sestre et la harpe, la France le fifre, le clairon et le tambour, etc..

vu. — DIANE AU REPOS.

(Musée de Chantilly.)

Baudry aimait peindre les sujets mythologiques qui se prêtent si bien à la décoration et où il pouvait s'abandonner librement à son goût des chairs blondes, des lumières vibrantes et des couleurs chaudes.

Telle est cette œuvre immense qui fait tant de gloire à notre école du dix-neuvième siècle. Elle faillit être compromise par les exhalaisons de gaz. Georges Berger signalait ce danger dans les Débats et Baudry tremblait à cette pensée. ** Je serais à l'Opéra comme une hirondelle dans le ciel sans ce ver rongeur hydrogène-sulfure ". La lumière électrique fut installée en 1885. Mais si le péril est conjuré, l'éclairage n'en demeure pas moins assez défectueux.

Dans sa belle décoration dé la Cour de Cassation, Baudry s'est efforcé, tout en conservant la noblesse classique, de rajeunir des symboles démodés. Il n'a pas craint de conserver dans ce cadre austère toutes les séductions enchanteresses de sa palette. " Je ne sais pas, disait-il spirituellement, de meilleure manière de glorifier la Loi pour un peintre qui n'est tenu d'être ni un légiste, ni un pédant, que

de la rendre agréable et de lui conquérir des

amoureux. "

Baudry représente donc la Loi qui doit sévir, mais qui sévit à regret. Elle siège devant le frontispice d'un temple, elle commande à la Jurisprudence. La Justice et TÉquité veillent dans les airs. L'Autorité est représentée par un magistrat qui salue la Loi. Il est assisté par la Force couchée sur un lion et protégeant un enfant endormi, l'innocence.

Ces ouvrages d'une si haute maîtrise, en avivant le regret que nous avons de ne point posséder la Jeanne d'Arc qu'il rêvait ne doivent point nous faire oublier des compositions savantes comme la Vision de Saint Hubert, à Chantilly, où, à l'aide de nombreux documents archéologiques des plus curieux, il fait revivre l'art pittoresque des Primitifs, les plafonds lumineux des Noces de Psyché^ opalines, argentées et rosées, ou cet autre et complet chef-

d'œuvre, l'Enlèvement de Psyché oùy dans un ciel matinal, Zéphyr semble nous ouvrir les routes de rinfini en même temps qu'il guide Mercure enlevant Psyché, à travers l'azur, dans sa robe améthiste (1884, Chantilly).

C'est cette sensation d'être transporté dans un monde idéal que nous laisse en somme toute l'œuvre décorative d'un artiste qui, à l'invitation de ses maîtres italiens, s'était consacré entièrement à la tendre et sublime expression de la beauté consolatrice.

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