‹ Paul Bert au TonkinChapitre 10 sur 46 · PAUL DELIT · texte numérisé non relu

PAUL DELIT

se réalisait pas, le chemin de fer qui doit être, au 1er juillet, adjugé de la mer à Hanoï serait très promptement poussé jusqu’à Laokai, et les produits du Yunnam, produits éminemment exportables, puisque sous un petit volume, ils représentent une grosse valeur, seraient apportés rapidement et économiquement jusqu’au littoral. Nous serions ainsi les premiers à amener une voie ferrée jusqu’à la frontière chinoise ; et si jamais la Chine permettait la construction de railways sur son territoire, une amorce sur notre ligne nous conduirait en quelques heures à Yunnam-Fu. Ce jour-là tout le commerce du Yunnara et même une partie de celui de Szuchouen passerait par le Tonkin.

Mais ne préjugeons pas de l’avenir. En nous en tenant au présent, nous voyons que le Tonkin offre aux produits du Yunnam la route la plus courte. Il faut maintenant nous efforcer d’y attirer le commerce. Et ce n’est pas une mince difficulté. Nous trouverons devant nous plus d’un obstacle.

Ces obstacles viendront de la répugnance, parfois inexplicable, de la Chine à entretenir avec les Européens des relations souvent très avantageuses ; de la jalousie vigilante de nos rivaux

AU TON Kl N

Européens ; et enfin de la résistance des man-

darins dont nos projets pourront gêner les combinaisons. Nos seuls, mais tout-puissants alliés, seront les commerçants chinois, les plus intelligents et les plus perspicaces du monde, qui vont, et finissent toujours, en dépit de tout, par arriver là où les appelle leur intérêt.

Actuellement on attend, d’un traité en cours do négociation, la solution de toutes les difficultés. C’est se leurrer. Ilsuffit, pour s’en rendre compte, de. connaître l’organisation en Chine du commerce et des institutions qui s’y rattachent, et que nos habitudes de probité administrative et de législation uniforme et inflexible ne nous laissent pas soupçonner.

La Chine s’est toujours défendue d’ouvrir son territoire aux commerçants étrangers. Il a fallu des années et des guerres répétées pour l’y décider. Aujourd’hui, une vingtaine de ports, soit maritimes, soit fluviaux (1), sont désignés

(1) Exactement, 21. Ce sont :

Niou-Tchouang, Tien-Tsin, Tcliefou, dans le golfe du Teheli ;

Chung— King, Ichang, Hankéou, Kiu-Kiang, AVuhu, Chin-Kiang- sur le Yang-Tse-Kiang ;

Shanghai, Ning-Po, Wencliéou, Foutchéou, Amoy, Swatow, Canton et Pakhoi sur le littoral, à l’est et au sud ;

Tam-Sui, Takao et Iielung, à Formose, Hoi-How, à H aï n an.

pour servir d’entrepôts au commerce international. Des négociants peuvent s’établir dans des « concessions, » et y posséder des magasins et des maisons d’habitation. Là, ils sont sous la protection de leurs consuls respectifs et des autorités chinoises, lesquelles, au moins dans ces villes cosmopolites, se sont le plus souvent, en présence des avantages qu’elles en retirent, peu à peu converties à nos idées d’échanges libres et pacifiques.

Dans les autres lieux les Européens n’ont pas le droit de fonder d’établissements définitifs ; mais grâce à des passeports individuels libéralement délivrés par les fonctionnaires chinois, ils peuvent y pénétrer et y séjourner pour les besoins du commerce.

Voilà pour les personnes. Quant aux marchandises, les règlements, au moins en apparence, s’inspirent des mêmes principes. L’exportation est libre. Sauf pour le riz et les céréales, etc., qui ne peuvent pas sortir de l’Empire, les produits, notamment la soie et le thé, sont amenés jusqu’aux ports ouverts , et paient à la sortie un droit de 2 à 11 0/q, suivant leur nature. A l’exportation, certains produits sont également interdits. Les autres, cotonnades, laines, métaux, opium, peuvent entrer, toujours par les ports

ouverts, moyennant des droits variant de 2 à 7 0/q.

Ce sont-là, tant à l’importation qu’à l’exportation, des droits tout à fait raisonnables, et qui grâce à l’administration très sage des douanes chinoises, dirigées par sir Robert Hart avec le concours aujourd'hui presque exclusif de compatriotes à lui, ont rapidement développé un trafic et des revenus importants. (1)

Mais ce tarif si libéral est presque complétément paralysé par l’institution des douanes intérieures. L’administration centrale n’a sur ces douanes intérieures aucun contrôle. Une fois payée à l’Empire la contribution due pour alimenter le budget général, la province garde, pour subvenir aux dépenses provinciales, aux besoins, aux caprices et aux appétits de ses hauts mandarins, le reste de ses revenus. Ces revenus, elle les demande, en grande partie, à des droits sur les marchandises, droits très variés, connus

Les recettes en 1885 ont été de 15 millions de taels. Ces chiffres ainsi que plusieurs des renseignements sur le commerce chinois sont empruntés à un remarquable travail du très regretté Haitce.

/ Cotonnades. . 32,000,000 taels (à 7 f. 70)

4 RdlLLc • • • • ,

f Métaux . . . 6,000,000

Exportation [ The ° * * * \ 65 millions de taels.

( Soie . . . . )

sous le nom générique de Lihin et qui sont ordinairement perçus aux frontières de chaque province, ou même de circonscriptions administratives moindres.

Ces droits varient non-seulement de province à province, mais dans la même province, au cours de la même année, ils varient dans leur quotité. Leur poids successif fait peu à peu monter à 30 ou 40 0/o un droit que le tarif des douanes impériales fixait à 3 ou 5 0/q. En l’absence de tout règlement, l’instabilité de ces taxes, leur taux sans cesvse remanié, découragent le commerce qui, par dessus tout, réclame la stabilité et a horreur de l’inconnu.

Les Anglais, depuis 30 ans, ont constamment protesté contre le droits de lihin , et cherché tous les moyens de les réduire et surtout de les déterminer d’une façon invariable. Ils ont voulu en faire dresser un tableau, qui serait publiquement affiché; ce tableau n’a jamais été dressé. Ils ont stipulé la possibilité pour les commerçants à chaque opération, de se racheter, par un droit unique payé aux douanes impériales, de tous les droits provinciaux : ce droit unique acquitté, les douanes locales n’en ont pas moins exigé le likin.

L’impossibilité de supprimer ou de faire déterminer les droits de likin, tant que les finances

chinoises garderont la même organisation, est bien reconnue. Une marchandise qui se serait, d’un coup, libérée près des douanes impériales des droits généraux et locaux, serait immédiatement mise à l’index par les mandarins des provinces. L’expérience en a déjà été faite. Et le commerce étranger, menacé de tout perdre, consent, de guerre lasse, à rester dans le statu quo( 1).

(1) Une seule nation, je l’ai déjà dit, a su sauvegarder près de la Chine sa dignité et son influence : c'est la Russie. En matière commerciale, elle a une situation dont on ne peut pas dire qu’elle soit privilégiée : elle est unique.

Jusqu’à notre entrée en scène, seule des puissances européennes, elle était limitrophe de la Chine. Comme toutes les autres, elle jouit de l’entrée des ports cosmopolites : Canton, Shangaï, Hankow, etc. Mais de plus, en tant que territorialement voisine de la Chine, elle a, avec elle, dans toute la Mongolie demeurée chinoise, jusqu'à la grande muraille, un modus vivendi particulier. Outre qu'elle peut seule installer, dans presque toutes les villes de cette région, Ili, Tarbagatai, Nasligar, Ourga, Kobdo, Turfan, Uliassoutai, Khami, Urisintsi, Goutchen, et même Soutchéou, qui est dans la Chine proprement dite (traité de 1881, art. X) des consuls favorisés de mille façons (art. X et XI), elle a stipulé pour ses marchands le droit de s'établir à demeure dans toutes les localités de cette région, même là où il n’y a ni consul russe, ni autorités chinoises (art. XIT, XIII, XIV) et de faire par telle route qui leur plaira, le commerce d’importation et d’exportation franc et libre de tous droits (mêmes articles).

Cette situation exceptionnelle et, d’ailleurs, provisoire, (art. XII et XVI) a été déterminée par des raisons que, semble-t-il, nous aurions pu invoquer à notre tour. Que demandions-nous au Tonkin ? Nous demandions, eu somme, à pouvoir commercer avec une province spéciale (car le

C’est ainsi que, malgré dix traités solennels, le commerce de toutes les nations est sous le régime du bon plaisir. On peut juger, après cette reculade générale, dont la Chine est si orgueilleuse, de la difficulté que nous aurons à obtenir d’elle, par un traité de commerce avantageux, la modification de coutumes séculaires. Rien n’est

Ivouang-Si ne compte pas,) avec le Yunnam, province située à l’extrémité de l'Empire, sur laquelle l’autorité du gouvernement central est si relâchée que, dans nombre de circonscriptions, les administrateurs sont des chefs aborigènes, contrôlés seulement de haut et de loin par des mandarins chinois. N’est-ce pas là un état de choses identique à celui de la Mongolie et des autres yirovinces visées par le traité du 12 février 1881 ? Au Yunnam encore, comme dans la Mongolie, le commerce est peu développé ; le trafic avec l’étranger suit d’ailleurs, depuis longtemps, une route, le Yang-Tse-Kiang, qu’il lui faudra quelque temps pour désapprendre. On ne peut donc prévoir, au moins au début, des transactions si importantes qu’il fallût, en vue de droits problématiques, s’embarrasser de l’installation de bureaux de douanes. Pourquoi alors ne pas déclarer, comme on l’a fait pour la Mongolie, le commerce entre les deux pays libre de tous droits, jusqu'au jour où les affaires vaudront qu’on étudie un régime et un tarif spéciaux ?

Ce système aurait vraisemblablement été très avantageux et pour la Chine et pour le Tonkin. Nos négociateurs n’y ont peut-être pas songé. Dans le traité dont la presse a publié un projet qui paraissait ferme et qui semble actuellement remis en discussion, on prévoit une organisation de toutes pièces : bureaux de douanes, tarif spécial, routes et villes désignées à l’exclusion de toutes autres, etc. C’est toute une autre conception, qui peut d’ailleurs parfaitement se défendre.

plus difficile en tout temps que de négocier avec la Chine ; rien n’est plus difficile surtout dans le temps présent. Derrière les diplomates chinois, dont l’habileté, malheureusement trop connue de nous, ne sera jamais surpassée, se cachent des conseillers techniques dont la défiance ne sera jamais rassurée. Que nous demandions telle condition, elle sera soumise au directeur des douanes qui étudiera méticuleusement dans quelle mesure elle serait favorable au commerce français, et en conseillera le rejet si cette mesure lui semble excessive.

Nous aurons donc à montrer beaucoup de ténacité pendant les négociations ; et plus tard, pour l’exécution, beaucoup de fermeté.

Au fond, en nous plaçant uniquement au point de vue commercial, une seule chose importe : c’est que le Tonkin, route commerciale, conserve, comme tel, toute son utilité. Mais il ne faut pas éparpiller nos forces sur des stipulations sans importance : nous n’obtiendrions sur toutes que des conditions médiocres. Qu’on n’aille pas, par exemple, se préoccuper pour le moment du commerce par terre entre le Tonkin et les provinces chinoises non limitrophes. Vétilles. Ce n’est pas pour des opérations de ce genre que le commerce utilisera la route du Tonkin. S’il veut demander

ou envoyer des marchandises au Ivuei-Chou, au Huan, etc., il a d’autres voies à sa disposition. Les seules marchandises étrangères qu’il fera passer par leTonkin seront destinées au Ivouang- Si et au Yunnarn ou à l’extrême rigueur, au sud-ouest du Szu-Chouen ; et c’est du seul Yunnam qu’il tirera les produits indigènes à exporter. C’est pour cette double opération qu’il faut obtenir les meilleures conditions.

Dès à présent, en vertu du traité du 9 juin 1885, les conditions de l’importation au Kouang-Si et au Yunnarn par le Tonkin sont à peu près complètement déterminées ; les stipulations du futur traité do commerce n’y changeront ])as grand chose. L’article 6 de ce traité porte que les droits à l’entrée du Yunnarn et du Kouang-Si seront inférieurs à ceux que stipule le tarif actuel du commerce étranger. Ce seront donc des droits au maximum de 5 0/o ad valorem. Si les droits de transit que lèvera l’administration française n’étaient pas plus lourds, comme, une fois en règle avec les douanes impériales, les marchandises n’auront guère, sur le faible parcours qui sépare du Tonkin les centres commerciaux du Yunnarn, à redouter de taxes locales, l’importation par le Tonkin aurait un bel avenir.

Les droits d’exportation doivent également,

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aux termes du même article, être inférieurs à ceux que stipule le tarif actuel du commerce étranger. Mais ici les conditions changent, et il faut prévoir le cas où, après avoir acquitté ce droit d’exportation, les produits tirés du Yunnam auraient encore à se présenter devant des douanes chinoises. Ces produits, une fois au Tonkin, seront destinés à la consommation locale, ou à l’Europe ou à la Chine. Par exemple, dans les provinces chinoises de T Ouest, il existe des usines où l’on travaille les métaux. Rien de surprenant que ces métaux leur soient fournis par les mines du Yunnam. Seulement, au lieu de passer par l’interminable route du Yang Tsé, qui demande au moins 80 jours et le long de laquelle plus d’un droit de likin peut, aux frontières de chaque province, venir s’abattre sur eux, les minerais suivront le Fleuve-Rouge jusqu’à Haïphong pour y être transbordés à destination de Shanghaï ou de Foutchéou. Là, la douane chinoise les attend et, après avoir perçu un droit d’exportation à la sortie du Yunnam, leur demande un droit d’importation à leur entrée dans le Fo-Kien ou le Tche-Kiang. Quel sera ce droit?

Évidemment, si dans toute cette négociation nous n’avions affaire qu’à des Chinois, amis de

leur pays, nous nous entendrions facilement. Ils consentiraient à ne mettre sur ees produits, à la sortie et à l’entréo, que des droits minimes ; ils ne les forceraient pas à prendre la dispendieuse route du Yang-Tsé ; le commerce en serait plus riche et le Trésor impérial aussi. Mais les mandarins de l’intérieur, bénéficiaires des taxes locales, sont là qui veillent ; à côté d’eux les conseillers techniques, fonctionnaires chinois, mais enfants d’un pays rival de la France ; il n’en faut pas tant pour que le diplomate chinois, peu porté naturellement aux concessions bénévoles, surélève de tant pour cent le droit proposé. Et voilà le traité en détresse. Eh bien, il est indispensable que ces marchandises, dans les conditions que j’ai dites, obtiennent un traitement privilégié. C’est là un point capital sur lequel il ne nous faut pas céder. Mieux vaudrait ne pas signer de traité. Car ce traité, les Chinois, à coup sûr, nous le présenteront comme une concession qui leur aura coûté beaucoup ; ils en prendront texte pour repousser à l’avenir, pendant longtemps, nos demandes les plus raisonnables : encore faut-il qu’en fait ils nous aient concédé quelque chose.

Les Chinois, dans leurs négociations avec les Européens, ont toujours su tirer un excellent

parti des dispositions d’esprit spéciales à notre race. La passion de défini que nous portons dans tout, et qui nous fait une nécessité de ce qui n’est qu’une facilité, le besoin de savoir d’avance et de façon certaine quelles conditions seront faites pendant tant de temps, en tel lieu, à telles personnes et à tels produits ; ces sentiments, que le Chinois comprend mais qu’il ne partage pas, lui, l’homme des conceptions osées et des entreprises hasardeuses, il les exploite d’une façon prodigieusement adroite. Tant pour la détermination des lieux, tant pour l’élaboration du tarif, tant pour la liste des marchandises. Après ces retenues de toutes sortes, il est le maître du contrat. Le malheureux Européen se débat. Le Chinois, pour l’achever, traîne en longueur : un jour, il promet la réponse ferme pour le lendemain ; le lendemain, il a dû télégraphier à Londres, à Shanghaï ou ailleurs, puis au dernier moment il a fallu consulter les mandarins provinciaux. Le Tsong- li-yamen intervient ; on discute sur la forme des mois, après avoir des semaines discuté sur le fonds ; les jours passent, puis les semaines et les mois : le gouvernement européen insiste près de son plénipotentiaire, qui, talonné par ses affaires personnelles, lassé par la solitude, se décourage et prête l’oreille à

PAUL EERT

une soi-disant conciliation. Ce jour-là, il est battu. Tout le monde connaît ce manège, et tout le monde en est dupe et victime.

Pour négocier convenablement avec la Chine, il y faut un agent à demeure, qui ne soit ni impatient du succès ni impatienté par la lenteur chinoise, et à qui son gouvernement aura laissé des années , s’il le faut, pour mener à bien sa négociation. Le détachement apparent que ces conditions premières lui permettent d’affecter, les circonstances sans cesse modifiées de la politique, les rivalités et les luttes d’influence qui donnent successivement à chaque puissance la position de grande favorite, tout cela permettra au diplomate d'obtenir, à un moment donné, ce que les instances obstinées et même les menaces eussent vainement tenté d’enlever. Et ceci n’est point de la fantaisie. C’est tout simplement de la politique basée sur l’expérience d’autrui.

1 1 no faut donc pas négliger le traité actuellement en cours de négociation ; mais fine faut pas trop son occuper. Il viendra à son heure. Au surplus, ce n’est pas l’absence de traité qui empêche le développement du commerce entre le Tonkin et la Chine, c’est l’absence do sécurité. Le jour où le Tonkin sera parfaitement sûr, le commerce prendra son essor. C’est affaire de travaux pu-

blics, de chemins de fer, de bonne politique et de temps.

Le traité sera le couronnement. Il aura une double utilité ; et ni Tune ni l’autre n’est, je crois, celle qu’on en attend actuellement. Il fixera les étrangers sur les conditions futures du commerce par le Tonkin , et mettra un terme à tant de compétitions chimériques , à coup sûr, mais qui laissent à notre établissement une fâcheuse apparence de non définitif. En second lieu, il édifiera sur les intentions du gouvernement central, les mandarins qui, jusque dans ces provinces reculées, se règlent sur Pékin ou Tien-Tsin, et leur permettra de venir franchement à notre première invitation, comme le leur conseilleraient leur intérêt et leurs désirs propres.

Mais une fois le traité signé, promulgué, et exécuté, notre commerce et ceux qui le dirigent ne devront pas oublier deux choses. La première c’est que les mandarins n’accourront pas spontanément nous faire leurs offres de services. Il sera bon de stimuler et de précipiter leurs bonnes intentions. Si la France peut obtenir, sans réciprocité, d’installer des consuls au Yunnam, ces consuls devront être les intermédiaires complaisants et actifs de ces négociations privées.

La seconde — et malheureusement il est déjà

trop tard, mais on peut toujours défaire par une loi ce qu’une loi a fait — c’est qu’ayant par do longs efforts conquis la route commerciale vers le Yunnam, et, par de lentes et habiles négociations su la conserver et la mettre en valeur, nous ne devons pas nous-mêmes, au moment d’en recueillir les bénéfices, la fermer au commerce de toutes les nations. C’était là une des préoccupations les plus vives de M. Paul Bert. Après avoir, durant plusieurs mois, envoyé coup sur coup, au sujet des négociations commerciales, des dépêches qui prouvent une pénétration singulière, il s’efforçait de donner aux douanes et au régime douanier une organisation nouvelle qui faciliterait le commerce local, et tout en y réservant à la France une part prépondérante, augmenterait la valeur du Tonkin comme pays de transit.

L’organisation des douanes comporte deux questions : celle du personnel et des formalités douanières, et celle du tarif.

Quand M. Paul Bert arriva au Tonkin, le personnel était emprunté à deux éléments ; une partie, les hauts fonctionnaires, et, sauf exceptions, l’élite, provenait des cadres métropolitains ; l’autre, les auxiliaires, venait de l’armée, ordinairement des sous-ofïiciers libérables. Quant au ta-

rif douanier en vigueur il était spécial au Tonkin et d’ailleurs tout à fait provisoire. Il no comprenait que des droits a d valorem : 2 1/2 0/q sur les marchandises françaises ; 5 0/q sur les marchandises étrangères.

Cette organisation qui, pendant la guerre, avait donné de bons résultats et procuré au Trésor, en 1885, des recettes de 2 millions de francs, était aujourd’hui insuffisante.

Le personnel si intelligent et si zélé qu’il fût, se trouvait en face d’une besogne peu familière. Même les métropolitains, comme on disait, empruntés le plus souvent aux postes frontières, surtout aux ports de la Méditerranée et del’Océan, étaient mal préparés pour opérer en Extrême- Orient. Le tarif en vigueur n’eût-il compris que des droits spécifiques, leur tâche eût encore été délicate. En effet, à côté des marchandises importées d’Europe ou d’Amérique, il en venait, en quantités bien plus grandes, de la Chine, de Singapour, de Saigon ; et parmi elles, une foule qui, destinées uniquement aux besoins des indigènes, étaient absolument inconnues de gens qui n’avaient guère quitté l’Europe ou l’Algérie. De là, un certain embarras pour dire à quelle classe elles appartenaient et quels droits elles devaient acquitter. Cet embarras devenait une difficulté

PA.TJL BERT

presque insoluble avec un tarif ad valorem ; il fallait alors savoir non-seulement reconnaître mais encore estimer les marchandises. Or le commerce chinois a des catégories de produits qui nous sont absolument inconnus, tels que par exemple les médecines. Les plantes médi- , cinales, et quelques-unes, comme le gien-seng, très estimées, varient de valeur à l’infini. Certaines substances, comme les griffes de tigres, les yeux de crocodiles, les cornes de cerf, etc., sont des médicaments très chers. Il y a trois qualités dans les nids d’hirondelles, et doux dans les ailerons de requins. Bien mieux, la mode ou larareté, deux éléments qui, en ces matières, échappent le plus souvent à l’appréciation d’un Européen, donnent à des produits, identiques à nos yeux, des valeurs extraordinairement variables. Un morceau de cannelle, par exemple, qui affecte certaines formes et atteint certain poids se vend au poids de l’or. Comment un agent, tiré du port de Brest ou même de Marseille, aurait-il été au courant de ces distinctions si intéressantes pour le Trésor ?

Il en résultait, sans aucune faute imputable au personnel, des évasions sérieuses. Les agents étaient ordinairement forcés d’accepter, sans discussion, les déclarations des marchands im-

portateurs. L’administration n’avait pas, comme en France, le droit de préemption ; il lui fallait ordonner des expertises, les experts d’aujourd’hui devant être les parties de demain ; en désespoir de cause, elle prenait, lassée de toutes les fraudes qu’elle sentait sans les pouvoir prouver, quelque mesure vexatoire et forcément inefficace.

M. Paul Bert eût bientôt aperçu et le mal et le vice d’où il provenait. Et il imagina d’appeler à la tête de ce service, un haut fonctionnaire français des douanes chinoises, M. Emile Rocher, pour introduire au Tonkin une organisation comme celle qui donne en Chine de si excellents résultats, et former à son école des fonctionnaires, et surtout des vérificateurs.

Le commerce du Tonkin applaudit beaucoup a cette mesure. On savait que M. Rocher apporterait l’esprit libéral et conciliant qui prévaut dans l’administration similaire chinoise. On attendait beaucoup de sa grande expérience du commerce de l’Extrême-Orient, de sa connaissance minutieuse duYunnam et de ses ressources. Il arrivait avec une devise presque célèbre : des douanes commerciales, pas de douanes fiscales. Ce choix, avec ce qu’on en augurait, fut tout à fait populaire.

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Ce n'est pas seulement le commerce, c’est le Trésor qui y gagnait. Au commencement de 1886, tous les errements que j'ai signalés se produisaient encore. Dans le mois de janvier, notamment, tel bateau apportait une cargaison de marchandises chinoises que les importateurs évaluaient à 208,000 francs, et que plus tard on reconnut en valoir 250,000. C'était une différence de 42,000, qui, au tarif de 5 0/q, a entraîné pour le Trésor une perte de 2,100 francs. Ces erreurs, souvent répétées, ont enlevé au Trésor, en deux ans, un million de recettes.

La nouvelle administration obtint tout de suite des résultats, je dirais presque merveilleux, si le commerçant chinois n’était pas le plus docile et le plus respectueux qui soit de l’autorité. Dès que les importateurs virent que les nouveaux examineurs connaissaient à un sou près la valeur des mille articles de leur commerce, ils acceptèrent, sans mot dire, les rectifications de chiffres imposées, et j:>eu à peu prirent l’habitude de déclarations plus voisines de la vérité. En une semaine, sur cinq bateaux venant de Chine, les importateurs subirent, sans contester, des redressements d’environ 90,000 f . , soit pour l'État 4,500 de boni .C’est cette vigilance et cette compétence qui permirent aux douanes, en dépit de toutes les

causes de diminution de recettes, de verser en 1886, nets de tous frais, environ 2,500,000 francs.

En même temps que la réforme du personnel celle du tarif. Le tarif en vigueur n’avait pas donné toute satisfaction, ou du moins n’avait pas satisfait tout le monde. Celui, quel qu’il soit, qui décida de fixer les droits d’entrée à 2 1/2 0/q sur les produits français et à 5 0/q sur les autres, celui-là avait une idée très juste et une exacte appréciation des besoins et des intérêts d’une colonie naissante. Il avait voulu, tout en donnant à l’industrie française un léger avantage, ne pas écraser les nouveaux colons.

Et d’autre part, en laissant, avec ces droits si légers, le commerce suivre sa marche naturelle, il préparait à l’Administration des bases statistiques très sûres pour l’élaboration ultérieure, s’il y avait lieu, d’un tarif plus étudié. C’est, à peu de chose près, ce que fait la Chine dans les provinces de Mongolie, où elle pratique, à l’égard des sujets russes, le libre échange absolu.

Le Tonkin ne s’était pas mal trouvé de ce tarif : les colons européens, le gouvernement lui-même, représenté par le corps expéditionnaire, robuste consommateur, avaient pu s’y procurer toutes choses à bon compte, peut-être même en certains cas, à meilleur compte qu’en France. Quant aux

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