PAUL DE RT
indigènes, ces droits modiques avaient passé pour eux inaperçus ; ils étaient infiniment moins lourds que les taxes irrégulières levées autrefois par les mandarins. Malheureusement, l’écart de 2 1/2 0/o que mettait ce tarif entre les produits étrangers et français, avait été tout-à-fait insuffisant à assurer à ceux-ci le monopole du marché. Les statistiques étaient écrasantes. En 1385 pour sept produits principaux, dont l’importation s’élevait à 11 millions, la part delà France n’était que de 1,500,000 francs. En 1886, mêmes constatations. Dans le mois d’octobre, par exemple, voici quelle était, dans l’importation des principaux produits, la proportion des produits français. Allumettes : 39,000 francs — nulle ; conserves,
100.000 — 50,000; bimbeloterie, 110,000 — 15,000; cotons filés, 470,000 — 4,640; cotonnades, 200,00 — 80,000 ; porcelaines, 62,500 — 1,500 ;huiles comestibles, 73,000 — 11,000; droguerie, 118,000 — 15,000; mercerie, bonneterie,
77.000 — 20,000; métaux, 92,000 — 15,000; papier, 51,000 — nulle.
Sur d’autres articles, et dans d’autres mois, la proportion se trouvait être plus favorable. Mais il en n’en était pas moins constant que le Tonkin était inondé des produits étrangers. Ce n’était pas en vue de cette invasion que la France l’avait
AU TONIvIN
si chèrement conquis; et le commerce et l’industrie demandaient à grands cris que l’on fît cesser cette pénible anomalie. M. Paul Bert, encore en France, fut assailli de réclamations, les unes tendant à l’adoption pure et simple du tarif général français ; les autres, d’un tarif plus protecteur.
Le courant d’opinion était très violent. M. Paul Bert était très embarrassé, on le serait à moins : les économistes les plus compétents ont en cette matière des opinions divergentes. M. Leroy - Beaulieu est pour l’établissement aux colonies de droits différentiels, que réprouve énergiquement M. de Molinari. M. Paul Bert allait ballotté de l’une à l’autre opinion ; libre échangiste, le matin, il était le soir protectionniste. Et, somme toute, je crois bien qu’au départ son opinion était celle-ci: en France, le libre-échange; aux colonies, la protection.
Mais quand il eut vu et étudié le pays qu’il devait gouverner, il évolua très lentement vers d’autres idées, et il arriva à formuler un système, encore protectionniste, mais déjà libéral à côté de ce qu’on avait réclamé de lui et de ce qu’il avait accepté.
Bien des raisons, d’ordre politique et économique, avaient déterminé cette réaction. Quelles
PA.UL BER T
que fussent ses sympathies pour le commerce, il avait à tenir compte d’autres intérêts que des siens.
Les indigènes soit consommateurs, soit intermédiaires, verraient évidemment avec déplaisir monter les prix des choses à leur usage. Ne fallait-il pas les ménager ? Les cotonnades, par exemple, et surtout les cotions yarns, les filés de coton, ont parmi eux un débit considérable. Les douanes, en 1885, ont constaté qu’il en était entré pour 8,000,000 de francs. Sur cette somme, la France n’en a fourni que pour 10,000. Pourquoi ? parce que la qualité courante est une marchandise extrêmement bon marché. Si bon marché que P Angleterre elle-même est distancée par Bombay (colonie anglaise). Pour que l’industrie cotonnière française pût avoir le monopole du marché, il était nécessaire, avec ses prix actuels, de mettre sur les similaires étrangers des droits exorbitants, 60 ou 80 0/o- Était-ce politique de le faire ? Et dans un moment où des ennemis subtils et acharnés exploitaient contre nous les plus minces griefs, devions-nous donner spontanément celui-là ?
Notre intérêt d’ailleurs ne nous commandait-il pas, indépendamment de toute autre préoccupation, d’avoir une politique douanière très libérale ? Le Tonkin n’est pas seulement un marché,
il est une route vers d’autres marchés : pourquoi ne chercherions-nous pas à l’exploiter à ce second point de vue? Pour cela, il n’y avait qu’à ouvrir toutes grandes les portes du Fleuve-Rouge. Les produits de tous les pays y passeraient en foule, au plus grand bénéfice du Trésor, des colons et des commerçants établis auTonkin, intermédiaires obligés de ce genre d’affaires. Évidemment, ce serait faciliter la tâche aux industriels étrangers, et les conduire par la main jusqu’à ces marchés qu’ils convoitaient depuis si longtemps. Mais étions-nous sûrs, avec l’application pure et simple du tarif général, de nous les réserver? Et si les étrangers allaient y pénétrer en dépit de nous, et par d’autres voies ? Si cette route si courte et si facile allait être inutile même pour nous ? Le tarif général français frappe certaines marchandises, très demandées dans ces régions, de taxes énormes. La bimbeloterie paie environ 630 francs la tonne ; la bonneterie 1,250; les couvertures de coton 680 ; de laine, 900 ; l’horlogerie, 520 ; le fer en planches et en barres 90 ; la poterie en fonte émaillée 150 ; les draps foulés ou non 1,800; le linge 2,500; certains tissus de coton, 3,000. Or, si longues et coûteuses que soient les routes, rivales de celle du Tonkin, il n’en est pas une seule qui ne permette aux
produits un tant soit peu précieux d’écliapper à ces tarifs quasi prohibitifs. La tonne de marchandises rendue à Yunnam-Fu a coûté, comme transport, depuis la mer par le Yang Tsé, environ 900 fr. ; par la rivière de Canton, environ 950 fr. ; par Bahmo 950 (1). Cela laisse encore une certaine marge. D’autant plus, nous ne devons pas l’oublier, que c’est le caprice des Chinois et non la nature des choses qui arrête à Chun-Iving la na-
(1) Les marchandises se transportent en ballots d'environ 00 kilos, un picul, formant chacun la charge d’un mulet, lequel coûte 1 fr. 80 à 2 fr. par jour.
Prix très approximatifs.
Transport d’une tonne de marchandises au Yunnam par la voie de :