‹ Paul Bert au TonkinChapitre 12 sur 46 · IV. Laokay à Yunnam-fu · texte numérisé non relu

IV. Laokay à Yunnam-fu

1° De la mer à Laokay

2° De Laokay à Yunnam-fu

sports à dos de mu-

vigation à vapeur, et que le jour où leur outillage ou leur intérêt mieux entendu leur permettra de la faire remonter plus haut, ce jour-là, la route du Tonkin rencontrera une concurrence redoutable , et n’aura plus guère d’autre supériorité que le bon marché.

Le commerce français ne se fait pas la moindre idée de l’énorme trafic chinois. Aussi n’accordet-il pas à cette route, avec fous les avantages qui en découlent, l’importance qu’elle mérite. Mais ceux à qui il a été donné de voir même les petites communautés chinoises de Faï-Fo et d'Haïphong, à plus forte raison de Hong-Kong et Shanghaï, considèrent les Chinois et le commerce qu’ils développent tout autour d’eux comme

une force énorme, et voudraient assurer au

Tonkin le monopole du transit vers le Yunnam, et le haut Szuchouen. C’était là l’opinion de M. Paul Bert, que des rapports demandés à dix sources différentes avaient admirablement ren-

seigne.

Aussi le tarif qu’il proposait aux affaires étrangères était-il combiné pour ne pas décourager absolument le commerce étranger, sans nuire au commerce français. Les marchandises étaient divisées en trois catégories : 1° Toutes les marchandises françaises entraient en franchise, le

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PAUL RERT

Tonkin étant considéré comme une annexe de la France ; 2° toutes les marchandises étrangères, jugées susceptibles de ne faire aucune concurrence au commerce français (chinoises, indoues, etc.), acquittaient un droit d’environ 5 0/q ; 3° Toutes les autres marchandises étrangères étaient soumises au tarif général français, sauf deux sortes d'exceptions. D’une part, les marchandises destinées à la Chine et qui ne faisaient que transiter à travers le Tonkin, étaient frappées d’une taxe assez légère, de 5 0/q, si je me souviens bien ; d’autre part, les marchandises qui étaient jugées absolument indispensables à la colonie, et que notoirement l’industrie française produisait trop cher, n’étaient frappées que d’un droit variable, lequel ne dépassait pas 10 0/q.

Les droits qu’il proposait étaient d’ailleurs encore assez élevés (1), et il en résultait, comme il

(1) Il laissait après bien des hésitations soumis au tarif général notamment les produits ci-dessous : Inslruments d’optique, bière, bijouterie, bimbeloterie, bonneterie, bougies, chapeaux, coutellerie* couvertures de coton, épingles, farines, faïences, feutres, horlogerie, linge, imprimés, meubles, acier, cuivre, plomb, zinc, passementerie, pianos, plumés métalliques, porcelaines, quincaillerie, ferronnerie, serrurerie, chaudronnerie, tuyauterie, tabacs, couvertures de laine, tapis, ôtotfes d’ameublement, ganterie, draps, soies, bourrette, dentelles, verrerie, vins.

les faisait observer, d’énormes sacrifices pour le protectorat. « Ces sacrifices, ajoutait-il, ne sont pas, tant s’en faut, l’équivalent de ceux que s’est imposés la France pour le Tonkin. Mais le colon qui vient s’établir en un pays même chèrement conquis, admet difficilement que lui, particulier, doive, en quelque sorte par un paiement individuel, indemniser l’ensemble de la nation de ce qu’elle a dépensé en bloc et pour le compte de la masse, et ce qui n’est que justice lui semble une iniquité... Dans aucun cas, du reste, j’en ai la conviction, le désir de sauvegarder les intérêts des habitants français ou indigènes, ne m’a conduit à léser ceux du commerce français. »

Au fond, ces propositions déguisaient une conception, diflérente de celle qui prévaut en France, de l’organisation du commerce dans une colonie comme le Tonkin. Ce que veut la France, c’est que la colonie soit réservée exclusivement aux seuls produits de son industrie. Elle espère par là enrichir ses industriels. Si Ton analyse cette prétention, elle se résume à ceci : la conquête d’une colonie profitera à une partie de la nation qui, par répercussion et diffusion, fera peu à peu partager ses bénéfices à la nation tout entière. Et, dans la conception actuelle, cette partie de la nation est la classe des industriels.

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Mais cette conception est évidemment vicieuse ; nos industriels se plaignent, maintenant comme autrefois, d7etre, en dépit des droits protecteurs, battus dans nos propres colonies.

Il ne saurait en être autrement. Pour des raisons que je ne saurais préciser, les produits de l'industrie française ne se vendent pas bien au Tonkin. Nos commerçants coloniaux ne parviennent pas à leur assurer parmi les populations indigènes un débit suffisant. Ils écoulent au contraire bien plus facilement les marchandises étrangères similaires. Qu’on interdise à ces commerçants par des droits prohibitifs ou protecteurs, le trafic de ces produits de l’étranger, et du même coup I on tarit la source la plus abondante de leurs profits. Ils se découragent, se ruinent, et quittent une branche de commerce si peu rémunératrice. L’industrie française, dont ils sont les intermédiaires obligés , n’a plus dès lors dans la colonie de représentants nationaux de ses produits. Leur ruine et leur disparition la frappent d’un coup terrible.

Ce sont ces résultats désastreux que M. Bert voulait conjurer. Commencez donc, disait-il, par enrichir vos commerçants des colonies... la communauté a intérêt à compter des citoyens riches, et prêts à toutes les libéralités ; et vous,

vous verrez ces commerçants, vos compatriotes, faire vos affaires en même temps que les leurs propres. Ils seront pour vous les meilleurs agents, les courtiers les plus habiles et les plus fidèles. Tous les renseignements, toutes les réformes vous viendront d’eux. Pas de grande industrie sans un commerce colonial florissant.

En attendant ces jours heureux, lui-même se faisait près des industriels le courtier, l’agent commercial, le bureau de renseignements. 11 leur indiquait quels produits avaient la faveur du consommateur, et quels modèles il fallait copier pour avoir une vente suivie. Il y apportait tous ses soins et toute sa vigilance. Il avait mis à la tête de ce service M. A. Amelin, ancien courtier, économiste distingué, esprit original et méthodique à la fois, qui, au lieu des rapports hebdomadaires destinés aux cartons, imagina les correspondances directes avec les diverses chambres de commerce de toute la France. Nulle innovation ne fut mieux accueillie. M. Paul Bert en surveilla personnellement les détails : c’était

l’infini (1).

(1) En octobre et novembre je relève les envois suivants : Tissus. Envois aux Chambres de commerce de :

Paris. — Articles ne paraissant pas avoir leurs similaires en France; couvertures colon cardé à filets, longueur

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On procédait par catégories : aujourd’hui les tissus, demains les cuirs, un autre jour la teinturerie, un autre les fils, etc. Des échantillons étaient levés dans les divers magasins, français, annamites, chinois, des principaux marchés du Tonkin. Un de ces échantillons était destiné au musée commercial de Hanoï ; le second à la chambre de Commerce de Paris ; le troisième à la Chambre de commerce directement intéressée à la fabrication de ces produits. Une notice en in-

lm80, largeur lm80, provenance indigène, valeur au détail à Hanoï 1 fr. 60 le mètre ; — couverture coton imprimée, lm70 sur 1 mètre, provenance anglaise, au détail, 3 fr. 20 pièce.

2 costumes coton pour hommes, 1 veston et un pantalon blanc; tissus de provenance anglaise, confection indigène ; au détail à Hanoï 9 fr. 85. etc., etc.

Lyon. — Soie brochée bleue, soies brodées noire et verte; satin noir; gaze rouge ; grenadine écrue ; taffetas noir, taffetas jaune ; marceline jaune, crêpe broché rouge, soie unie jaune, noire, écrue ; foulard, tusali, coussin brodé, fichu crêpe ; le tout , avec les mêmes détails de dimensions, provenance et prix.

Rouen. — Indienne rose; croisé bleu; andrinople; croisé coton glacé bleu et blanc ; oxford ; croisé imprimé ; cretonne imprimée ; calicot ; satin coton, foulard coton;

Lille. — Coutil matelas ; toile ; toile à carreaux; coutil ffl ; linge damassé, tapis jnte.

Roubaix. — Satin de Chine ; broché laine et coton ; alpacas glacé, damas laine; serge anglaise; armure laine.

Tarare. — Gaze; mousseline plumetis ; mousseline rayures satin ; tulle coton ; mousseline rouge.

cliquait, suivant le cas, la longueur, la largeur, la forme, la provenance, le prix courant, et le débit probable.

Malheureusement, ces envois étaient accompagnés de lettres, très sincères, trop peut-être, et qui révélaient la part, minime je l’ai déjà dit,

Reims. — Flanelle drap ; flanelle laine.

Troyes. — Tricot coton.

Orléans. — Couverture laine rouge.

Droguerie et teinturerie.

que prenait la France dans les importations du Tonkin. ce J’ai le regret de vous apj3rendre, écrivait-il, i?ar exemple, au président de la Chambre de commerce de Reims, que tous ces échantillons ont été levés sur des pièces d’origine anglaise et allemande. J’ai tâché en vain d’en trouver d’origine française cela n’a pas été possible. » Ces révélations qui, je ne sais comment, reçurent une grande publicité, causèrent dans toute la région une véritable émotion. D’autres chambres de commerce recevaient des communications semblables. A toutes, M. Paul Bert exposait son embarras. J’aurais été heureux, leur disait -il, de vous réserver le marché du Tonkin ; mais comment le pourrais-je, alors que, pour certains produits, soit ignorance des goûts et des besoins du consommateur, soit cherté de votre fabrication, àj:>eine fournissez- vous 1/10 de l’importation totale ? Je ne puis donc que vous renseigner sur les types qui plaisent aux populations indigènes. Fabriquez-les à des prix abordables. Aussitôt que vous pourrez satisfaire non pas même aux besoins de toute la population, mais à une fraction de ces besoins, j’établirai sur les produits similaires étrangers des droits, comme vous les voulez, quasi prohibitifs, et vous serez les maîtres à la fois du marché du Tonkin et du Yunnam.

Jusque-là, des tarifs prohibitifs n’auraient d’autres effets que d’appauvrir la colonie sans vous enrichir vous-mêmes.

Les Chambres de commerce lui étaient toutes fort reconnaissantes de ces envois répétés et variés d’échantillons, avec les notices intelligentes qui les accompagnaient. « Enfin, lui écrivait l’une des sommités du commerce parisien, quelqu’un a trouvé la véritable méthode. Vous avez des titres à notre inaltérable gratitude. » Mais leur reconnaissance n’allait pas jusqu’à accepter ses théories douanières. Ils préféraient s’en tenir à l’application pure et simple du tarif général, et les Chambres leur ont récemment donné satisfaction (1). Toutefois le texte voté laisse une certaine latitude et ouvre la porte à de nombreuses exceptions. Je ne doute pas que ceux qui rédigeront le règlement de détail prévu par ce vote ne fassent^ à la forme près, triompher les idées de M. Paul Bert.

C’est qu’en effet le mal n’est pas aussi grand que les chiffres le font paraître. Dans les premiers mois de 1886, les importations montent à 22 millions de francs, dont seulement 4.600.000

(1) Chambre des députés. Séance du 18 février 1887. Le Sénat a ratifié.

pour la part de la France et de ses colonies : cela représente plus de 17 millions pour la part de l’étranger. De même les exportations s’élèvent à 7 millions, dont 1.400.000 pour la France et 5.300.000 pour l’étranger. Voilà ce que disent les statistiques ; et alors nos commerçants de gémir, et, s'appuyant sur les résultats partiels que leur montraient des lettres officielles, de dénoncer l’invasion anglaise et allemande. Mais ce que ne disent pas les statistiques c’est que sur les 17 millions d’importations et les 5.000.000 d’exportations étrangères, 12 au moins viennent et 4 sont à destination de la Chine. Or notre commerce no peut pas prendre ombrage de la Chine : elle s’adresse à des besoins que nous ne connaissons pas et que, même connus, nous ne pourrions pas satisfaire. Nos exigences extrêmes ne vont qu’à écarter de nos colonies les produits, similaires aux nôtres, de nos éternels concurrents, les Anglais et les Allemands.

Or, les doléances de M. Paul Bert aux Chambres de commerce, et le bruit qu’on en a fait, ont eu ceci de bon qu’elles ont réduit à ses justes proportions l’impor tance de cette concurrence si redoutée. Peu de temps après la lettre adressée à la Chambre de Reims, un homme considérable de cette région, orsrane autorisé de

ses concitoyens, écrivait à M. Paul Bert une lettre extrêmement curieuse, et qui jette un jour tout nouveau sur l’organisation du commerce en France. « Vous constatez, lui dit-il, dans votre lettre, que la plus grande partie des tissus exportés au Tonkin proviennent de fabrication anglaise ou allemande. Beaucoup de ces tissus peuvent en effet porter la marque anglaise, et se présenter sur le marché comme étant de fabrication anglaise. Mais en réalité ils sont de fabrication française et proviennent de Reims ou de la région.

« Par suite de l’abandon de nos colonies, de la négligence , cle Va pathie de nos commerçants, on a pris l’habitude de vendre nos tissus aux Anglais, qui, aidés par leur marine et leurs relations extérieures, les ont portés sur tous les marchés comme jDrovenant de leur fabrication.

» Je crains bien même qu’il n’en soit ainsi pour beaucoup de tissus qui semblent fabriqués par les Allemands.

» Ce mode d’opérer était et est encore bien plus facile pour nos fabricants et nos négociants, mais il est aussi moins fructueux. Votre lettre a ouvert bien des yeux et fait naître bien des regrets : d’une part, on voudrait profiter des avantages que vous allez faire aux tissus français ;

mais, d’autre part beaucoup sont lies avec leurs acheteurs anglais par des marchés et des traités.

* Néanmoins, depuis votre lettre, le public commerçant et la presse locale s'occupent de la question... On parle de syndicats qui se fonderaient pour l’exportation directe aux lieux de consommation... Tout cela n’est pas encore mûr, mais mûrira. On vous saura gré d’avoir éclairé nos négociants » .

M. Paul Bert ne se contentait pas de les éclairer. 11 venait de toucher du doigt ce que lui et bien d’autres soupçonnaient depuis longtemps ; ce que M. de Brazza proclamait récemment encore, c’est que l’industrie française, égale ou même supérieure, dans certaines parties, à l’industrie étrangère, était mal servie parle commerce français. C’était la vieille querelle du commerce et do l'industrie qui se présentait sous un jour nouveau. J'ai déjà dit que M. Paul Bert avait pris parti dans la question. Pour lui, les commerçants sont les hommes d’affaires , les agents de l’industrie ; si vous vouiez garder une forte industrie, ayez de bons commerçants. A quoi bon fabriquer à merveille, si l’on ne vend pas ? Laissez le commerce aller de l’avant, grandir, devenir fort et riche ; il sera le guide et l’éducateur de l’industrie qu’il

enrichira avec lui. C’est cette opinion qui avait dominé la rédaction de son tarif douanier.

En attendant, puisque le commerce était la base première de toutes les opérations, il s’efforçait d’attirer au Tonkin des commerçants de premier choix. J’ai dit qu’à son arrivée il avait été frappé de la valeur exceptionnelle de ceux qui étaient avant lui.

Mais ici encore, il ne faudrait pas grossir les faits et s’illusionner à plaisir. Parmi ces commerçants, tous n’étaient pas d’égal mérite. A côté d’hommes ayant la pratique et le goût du commerce, connaissant le milieu où ils venaient opérer et sûrs de la méthode à y appliquer, il y avait encore, malgré les liquidations forcées et de subites disparitions, plus d’un aventurier ignorant, plus d’un apprenti démuni d’argent. Et, à juger par le nombre des demandes de passage gratuit adressées au ministère de la marine, il se préparait une exode de gens sans aptitudes déterminées, qui allaient débarquer au Tonkin pour y chercher fortune.

M. Paul Bert redoutait un peu ces nouveaux colons. Chacun d’eux était presque sûrement pour son budget une bouche à nourrir, et au bout de peu de temps, un passager à rapatrier en France,

aux frais du Protectorat. Loin de faciliter au hasard leur venue, il demandait à l’administration métropolitaine, qui, depuis sa mort, en a été blâmée injustement, de n’accorder jamais de passages gratuits avant de s’être assurée de l’état de fortune et de santé des émigrants.

Bien mieux, il s’adressait personnellement à la presse, et priait le plus répandu des journaux français de bien avertir le public des conditions de la colonisation du commerce au Tonkin (1). a Ceux qui veulent venir ici, disait-il, sont des gens ou bien sans capitaux ou possédant un modeste avoir qu’ils espèrent au moins décupler. Us s’imaginent trouver au Tonkin le pendant de l’Algérie. Rien n’est plus inexact. Le Tonkin est un pays très peuplé, et peuplé de gens extrêmement travailleurs et industrieux... Ceux» qui veulent entrer en concurrence avec les Annamites comme travailleurs, avec les Chinois comme commerçants au détail, ceux-là s’engagent dans une lutte où ils sont à peu près sûrs d’être battus... Il n’y a que deux sortes de Français qui puissent réussir ici : 1° les gros capitalistes ; 2° les artisans, exerçant des professions encore mal connues des asiatiques : mécaniciens,

(1) Voir aux Annexes , lettre O, une lettre au Petit Journal.

fondeurs, contre-maîtres de certaines industries. Mais pour ceux-là l'heure n’est pas encore venue. »

Il s’efforçait ainsi de grossir par de bonnes recrues le groupe excellent de la première heure et dans ce but, il prenait spontanément les mesures les mieux appropriées soit pour développer les relations entre le Tonkin et la métropole, soit pour favoriser sur place les entreprises commerciales.

A Hanoï, toutes les lettres émanant des commerçants français étaient renvoyées à un bureau compétent. On étudiait la demande, et on recueillait les éléments d’une réponse. Si cette réponse pouvait, au lieu d’un particulier, intéresser une classe toute entière de citoyens, on lui donnait, par les soins du ministère du commerce, une large publicité. Et, comme contrepartie, dans le journal quasi-officiel de la Résidence générale, on insérait régulièrement les noms et les adresses des maisons françaises qui désiraient être représentées au Tonkin ou y nouer des relations d’affaires.

A Paris, on faisait connaître les désiderata de la colonie. Sans vouloir engager la responsabilité du gouvernement, on indiquait les professions qui auraient chance de réussite. Enfin on s’occupait d’installer un centre de renseignements

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PAUL R E R T

exacts et impartiaux pour tous ceux qui, désirant s’établir au Tonkin ou y faire des affaires, ne savent où trouver des informations précises. Au moment où M. Lockroy recevait de M. Théry, après une mission à Londres, un rapport qui proclamait l’incontestable utilité des Agences générales des colonies, M. Paul Bert de son côté, et sans entente avec le ministère, proposait la création à Paris d’un agent commercial du Tonkin, agent du Protectorat et de lui seul, mais agent reconnu et abouché avec le ministère, chargé de centraliser tous les renseignements statistiques, commerciaux, financiers, et de délivrera toute demande des informations d’autant plus sûres et moins suspectes qu’elles seraient absolument désintéressées.

Enfin, il décidait — mesure dont les effets immédiats permettraient d’attendre les résultats lointains de toutes ces créations — d’ouvrir à Hanoï, au commencement de janvier 1887, une exposition des produits de l’Annam et du Tonkin, de la France et de ses colonies et des pays soumis au Protectorat français (1). 11 faisait au commerce cette proposition un peu timidement ; non qu il doutât de son efficacité, mais les défi) t oit- aux Pièces justificatives, lettre P, l’arrêté d'organisation.

AU TON K IN

lais étaient bien courts. On n’avait pas pu y sono'or avant de s’être assuré une sécurité relative

l’hiver était la seule saison favorable ; les fêtes du Tet en février, l’humidité en mars et avril, la chaleur revenue en mai imposaient le mois de janvier, et c’est, bien qu’il en fût question dès le mois de juillet, seulement à la fin d’août que la décision était définitivement arrêtée.

M. Paul Bert n’a pas pu voir l’accueil qu’elle reçut. Officiellement au moins, on n’en connaît pas encore les suites. Mais on sait que l’espace jugé primitivement suffisant pour recevoir les produits exposés, était dix fois trop exig-u ; qu’il fallut l’étendre indéfiniment et absorber tous les environs immédiats du Camp des lettrés ; que les indigènes d’abord un peu étonnés, y ont fait affluer leurs meubles précieux, leurs étoffes, leurs produits agricoles, et se préparent à une exposition du travail, où ils opéreront devant les visiteurs ; enfin que la Cochinchine et la France ont répondu à l’appel avec tant d’empressement qu’après un bateau-transport, il en a fallu un second et même un troisième. Au commerce maintenant de tirer parti de cette tentative si heureuse et très applaudie de nos rivaux (1).

(1) « Les Français viennent d'adopter un plan très ingénieux qui est d’ouvrir une exposition où s’étaleront tous

Au Tonkin, et indépendamment de toutes relations avec la métropole, il aidait le commerce local de toutes ses forces. Il lui donnait, par la création de Chambres de commerce dans les principaux centres, le sentiment de la solidarité et le moyen de se faire entendre dans les questions qui le concernent ; et, de fait, il le consulta à diverses reprises. Il s’efforçait de faciliter le trafic avec le haut fleuve en créant dos convois réguliers, escortés par des troupes de protection contre les pirates. Il faisait dresser dans chaque province la liste des marchés indigènes avec leurs dates, et signalait aux négociants les occasions où ils pourraient écouler leurs produits (1). Enfin pour

les produits des manufactures françaises. Au moyeu de modèles, de dessins et des objets eux-mêmes, ils espèrent faire connaître aux Chinois leurs différentes industries. C’est un procédé coûteux, mais qui peut rapporter à la longue ; et c’est un enseignement dont les manufacturiers anglais devraient bien prendre à cœur de faire leur protît. ?> {North China Daily News, juillet 1886).

(1) Hanoï, 12 octobre 1886.

Monsieur ue Président de la. Chambre de Commerce (d’Hanoï et d’Haïphong.)

Monsieur le Président,

« J’ai l’honneur d’appeler votre attention sur le fait suivant : /

» Les examens des lettrés vont attirer à Nam-Dinh depuis le 18 octobre jusqu’au 20 novembre environ 8000 lettrés.

AU T O N K 1 N

leur assurer des affaires et par suite des bénéfices, autant que par esprit d’économie, il s’imposait

de ne faire exécuter par l’Etat aucuns travaux que les particuliers fussent susceptibles d’entreprendre.

C’est ainsi que l’administration avait remis son rôle de voiturier public à une Compagnie privée qui, moyennant une subvention raisonnable, transportait, à prix convenu, le personnel et le matériel, aussi bien pour l’État que pour les particuliers. De même l’imprimerie du Protectorat avait été louée à un industriel qui exécuterait, suivant un tarif fixé, les commandes de l’administration. De même encore, les docks d’Haïpbong, dont les douanes auraient désiré avoir la direction, étaient concédées à une Société.

Ces diverses opérations, les premières, depuis la paix, avaient été assez vivement menées et

Ces lettrés sont, à l’ordinaire, de familles aisées, et, par leurs goûts et leurs besoins autant que par la nouveauté de la situation, peuvent être tentés par beaucoup de nos produits.

J’ai cru bon de vous signaler la tenue de ces examens, afin que les négociants de tout genre de votre ville puissent, s’ils le jugent bon, envoyer à Nam-Dinh ceux de leurs produits (produits alimentaires, étoffes diverses, parfumerie, papeterie, articles de Paris, montres, bimbeloterie) etc... qu'ils croiront pouvoir y être écoulés. »

P A. TJ L BËHT

conclues pour que seuls les Français établis au Tonkin pussent y prendre part. Il avait paru équitable d’offrir des avantages aux maisons qui avaient eu confiance, dès le premier jour, dans le Tonkin et y avaient fondé de grands établissements (l). C’était une des mille formes que prenait la vigilante sollicitude de M. Paul Bert pour le commerce.

Cette sollicitude toutefois n’allait pas jusqu’à la tutelle autoritaire. Il pensait, avec raison, que c’est par la seule liberté que prospère le commerce, et se refusait le droit d’intervenir dans certaines questions essentielles, sans y avoir été spécialement invité.

Bien avant sa venue, et encore après son arrivée, il y avait au Tonkin une question très discutée, et qui passionnait les esprits, c’était celle du port en eau profonde. Haïphong, où sont les principaux commerçants et les établissements de la marine, est séparé de la haute mer par deux barres , que recouvrent seulement 4m50 d’eau à marée basse, et à marée haute, 5m75. La marine voudrait un port où pussent pénétrer ses grands bateaux calant 7in et 7,n50 ; le commerce, sauf évidemment les habitants d’Haïphong que

(1) Voir aux Pièces justificatives , lettre Q, une note adressée à ce sujet au Journal des Débats et au Temps.

divers intérêts poussent à défendre leur ville, se plaint que tout navire d’un tirant d’eau supérieur à 5m75 doive aller s’alléger en baie d’Along et attendre, en cas de morte eau, deux ou trois jours avant de franchir la barre. L’un et l’autre assurent que Haïphong ne donne ni sécurité ni facilité. M. Paul Bert devant qui on portait de nouveau le débat, estimait qu’il n’avait rien à y voir. Si la marine, disait-il, veut un port do guerre, qu’elle le fasse où bon lui semble. Le Tonkin n’en a pas les moyens par lui-même. Si le commerce condamne Haïpliong, qu’il me le dise clairement ; qu’il me désigne le point a occuper ; qu’il l’occupe d’abord, et me signale les travaux à y exécuter. Mais tant qu’il se cantonne à Haïphong, tant que les nouveaux venus continuent à grossir l’agglomération ancienne, tant que les opposants ne m’adressent que des plaintes vagues, je ne puis prendre sur moi de rien changer au présent état de choses. Et, en agissant ainsi, en évitant une agitation longue et stérile, il avait la conviction d’être encore une fois utile au commerce.

Ce n’est pas d’ailleurs seulement par des mesures spéciales et des moyens techniques qu’il prétendait lui venir en aide. Surtout au Tonkin

où tout colon, au moins jusqu’à présent, est un négociant, tout ce qui tend à développer la richesse publique contribue à enrichir le commerce. Aussi est-ce à l’instigation ou aux applaudissements des commerçants qu’il prenait ou proposait nulle mesures d’intérêt général. Je suis forcé de me contenter d’une énumération hâtive, mais elles ne sont ni moins intéressantes ni moins bien conçues que d’autres étudiées à loisir. Les voici un peu au hasard : création de commissions municipales dans les diverses villes du Tonkin, pour l’élaboration, d’accord avec l'administration, notamment de plans de travaux et de voirie ; projet complet d’organisation judiciaire, remédiant, autant que possible, aux graves inconvénients de la juridiction consulaire dans un pays où il y a un millier de justiciables français, et créant un tribunal d’appel à Hanoï au lieu de Saigon ; études et essais d’application de l'acte Torrens pour suppléer, en l’améliorant, le régime hypothécaire français ; organisation des postes et des trams ; projet confiant à une Compagnie la construction et l'entretien des lignes télégraphiques ; arrêté instituant des commissions pour la révision des titres de propriété ; création de monts de piété ; adjudications de marchés et abattoirs : faculté sollicitée

et obtenue du ministre de la guerre, pour les jeunes gens habitant le Tonkin, d’y faire soit leur service militaire normal, soit leur volontariat 5 enfin diverses autres mesures, sur lesquelles il convient de donner de brèves explications.

Parmi les projets que M. Bert avait soumis au ministère figurait un projet de règlement minier. Ce règlement avait été étudié en conseil de Protectorat. Il laissait — et je me souviens que le conseil avait été unanime à vouloir cette disposition — il laissait au Résident général la plus grande latitude, pour décider comment, à quelles conditions, avec quel périmètre maximum, etc., les mines seraient ou concédées ou adjugées. Le conseil se rendait très bien compte de la difficulté de faire des adjudications régulières sur cahier des charges à peu près uniforme. Telle mine est dans le haut Tonkin, dans une région infestée de pirates ; un chef annamite en demande la concession pendant 10 ans, offrant cette annuité singulière : la pacification de la région environnante. Fallait-il le refuser ? Et ce n’était pas absolument une exception. La province de Quang-Yen, où se trouvent presque toutes les mines de charbon, est une des plus troublées. Des bandes chinoises, qui trouvent un refuge facile dans les montagnes de Dong-Trieu, la dé-

soient depuis des années. Cette situation troublée écartait forcément les prétendants sérieux. Les autres étaient le plus souvent parfaitement insolvables, et ne prendraient part aux adjudications que pour revendre leurs droits une fois obtenus.

Et cependant il semblait urgent d’exploiter les mines. D’abord, on pouvait en obtenir la sécurité de la province. A Lang-son, le commandant Scrvières, agacé par une bande chinoise, avait imaginé de négocier avec elle et de lui donner du travail. Marché conclu : il eut 700 coolies d’excellente composition, qu’il employa à porter les bagages de la colonne dirigée contre les chinois de Caobang. On pouvait obtenir un résultat semblable autour de Quang-Aen. Ensuite, et malgré l’état troublé du pays, l’exploitation développerait singulièrement la richesse publique, et il semblait pénible et ridicule, alors qu'on était si à court de ressources, de laisser dormir improductifs de véritables trésors. C’étaient toutes ces considérations qui avaient amené le Conseil à l’unanimité à ne pas entraver l’administration par des règlements stricts, et à laisser au Résident général, sous sa responsabilité, une liberté presque illimitée. Liberté dangereuse, qui devait, s’il en usait jamais (la

mort l’empêcha de passer à l’exécution) attirer sur le Résident bien des calomnies. Mais outre que M. Paul Bert y était de longue date accoutumé, il ne se fût pas embarrassé de quelques attaques pour faire ce qu'il eût jugé utile à son pays.

Cette même et unique préoccupation du bien public lui avait inspiré une autre création dont il n’eût j:>as le temps de voir les heureuses conséquences : le Comité permanent agricole , industriel et commercial. Il aurait désiré, avant de créer ce comité, réunir quelques savants de diverses spécialités , pour visiter le Tonkin en tous sens, dresser le catalogue de ses richesses naturelles, et indiquer, pour les exploiter, les perfectionnements possibles, que le Comité aurait ensuite étudiés de plus près et d’une façon plus pratique. Les chefs et la plupart des membres de cette mission étaient déjà désignés. Mais l’argent manquait; la France n’était pas

disposée à payer cette mission, et M. Paul Bert,

quelques résultats qu’il s’en promît, n’osait en prélever les frais sur un budget d’un équilibre douteux. Il y renonça.

Pour y suppléer, dans la mesure du possible, il utilisa toutes les bonnes volontés individuelles. Il fit. appel au Muséum d’histoire naturelle et à

M. Frémy ; à l’école de sériculture de Montpellier et à M. Pasteur ; aux missionnaires, à un naturaliste bien connu alors au Tonkin, M. Balansa, et enfin à nos consuls, aux Sociétés savantes et aux administrations des pays voisins : Singapour, Batavia, Ilong-Ivong'. Tous se mirent gracieusement à sa disposition : les uns firent des envois de plantes et de graines de vers à soie ; les autres, des recherches dans la flore du Tonkin ou des essais d’acclimatation. Quant au comité permanent , il était chargé, à titre de corps consultatif, de préparer les solutions de questions intéressant le Tonkin (lj.

Les corps de ce genre sont condamnés à végéter : celui-ci vécut et rendit d’éminents services. Il avait été bien recruté. Outre les spécial listes qui abondaient parmi les fonctionnaires et surtout parmi les officiers, il comprenait des personnes attachées au Tonkin à perpétuelle demeure : quatre négociants français, trois missionnaires dont Monseigneur Puginier, un agriculteur , trois négociants annamites et trois négociants chinois.

M. Paul Bert en fut nommé d’acclamation président d’honneur; et empiétant sur les attributions

(1) Voir aux Pièces justificatives , lettre R, l’arrêté consti-

du président effectif, il s’installa au fauteuil, et, digne héritier des grands secrétaires perpétuels, repêcha une institution qui, dès la première séance, menaçait de sombrer. En un tour de main la besogne fut distribuée. Coup sur coup, nomination de diverses commissions chargées d’étudier : la première, l’élevage du bétail; la deuxième, l’amélioration et la propagation de la race chevaline indigène; la troisième, l'élevage des vers à soie, et, questions connexes, la culture du mûrier, le perfectionnement des procédés de dévidage; la quatrième, h acclimatation, dans des jardins d’essais, de plantes empruntées aux pays voisins, Singapour, Manille, Java; la cinquième, enfin, de préparer l’exposition.

Ce fut une merveille de précision et de sûreté scientifiques. Chacun fut enchanté de travailler sous un tel directeur. Les Commissions se mirent d’urgence à la besogne, et trois d’entre elles déposèrent, avant la fin de l’année, des rapports très bien faits, très pertinents et contenant des conclusions pratiques. L’activité et le zèle du grand chef s’étaient communiqués à tous.

Au reste cette activité, Cette dépense immodérée de soi-même, et tout ce qu’elles produisaient de fécond et d’heureux pour le Tonkin, le commerce lui en était profondément reconnaissant.

Les relations, si je puis ainsi dire, des commerçants du Tonkin avec M. Bcrt, ont eu, je l’ai déjà indiqué, des phases très variables. Sa grande réputation et l’impatience de voir fonctionner un régime civil dont on attendait beaucoup, le rendaient, avant son arrivée, tout à fait populaire. Cette popularité, qui ne reposait pas sur l’expérience, ne dura guère. Beaucoup de circonstances contribuèrent à la diminuer.

A peine débarqué, chacun était venu lui apporter l’expression do ses doléances ou de ses désirs. Chacun voulait une indemnité, une commande ou une concession. Celui-ci établissait, pour réclamer des dommages et intérêts, une distinction subtile entre un fait de guerre et une erreur de stratégie; celui-là, j:>our obtenir des terrains, prétendait exproprier les indigènes. A côté de ces demandes, beaucoup d’autres très justes et très raisonnables. M. Paul Bert ajourna en bloc sa réponse à toutes : ce retard ne satisfît personne.

C'est qu’en effet le Tonkin subissait en ce moment une véritable crise commerciale, dont j’ai déjà expliqué la cause. La diminution du corps expéditionnaire réduisait à peu de choses les affaires avec l’administration. On se trouvait maintenant en face de la situation toute nue; il fallait,

se suffire avec les ressources normales du Tonkin, et comme le défaut de sécurité en empêchait l’exploitation régulière, beaucoup regrettaient le régime militaire qui, lui au moins, assurait des consommateurs nombreux et dispensait les commerçants de se préoccuper aussi vivement des progrès de la pacification.

Mais peu à peu les mesures excellentes précédemment rapportées, qui toutes étaient déterminées, on le savait, par la passion du bien public, amenèrent une détente ; à la froideur succédèrent l’intérêt, puis la confiance et enfin une véritable sympathie et une profonde gratitude .

Vers le milieu d’octobre, à l’occasion de l’inauguration d’une des créations les plus populaires deM. Paul Bcrt, les Correspondances fluviales, la Chambre de commerce de Hanoï prit l’initiative d’un banquet, offert à lui et à ses collaborateurs.

L’inauguration n’était que le prétexte : la raison vraie était le désir qu’avait le commerce de Hanoï de lui dire tout haut sa vive reconnaissance de tout ce qu’il avait fait pour la prospérité du Protectorat. Le président de la Chambre de Commerce sut, en forts bons termes, exprimer le sentiment général, et M. Paul Bcrt fit en ré-

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p on sc un de ses meilleurs discours (1). Les Français, toujours amoureux de beau langage, écoutaient charmés. (Je n’était pas que la forme de ce discours qui était pour leur plaire. « Vous prétendez, disait-il, que vous me devez quelque reconnaissance. La seule chose peut-être dont il faille me louer c’est que j’ai confiance en vous et dans le pays que j’administre. Vous dites que j’ai lait beaucoup; je ferais bien plus encore. Mais, bêlas, je suis léger d’argent. Et, pour répondre à vos vœux par des vœux aussi sincères, je vous souhaite après moi un administrateur aussi dévoué, mais plus riche. »

^ Et les assistants applaudissaient à tout rompre. C est qu ils avaient conscience qu’on ne pouvait

en effet faire davantage avec moins de ressources.

(1) Voir aux Pièces justificatives, lettre S, le texte de ce discours, et les revendications du commerce de Hanoï.

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