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Chapitre VII

Les Finances. — Economies sur les services civils et militaires. — Budget de 1887.

Ces ressources, j'ai déjà dit ce qu’elles étaient. La loi de crédit attribuait, pour l’année 1886, au service du Tonkin, 75 millions, dont 40 afférents à la marine, 30 à la guerre et 5 aux services publics.

La marine, avec ses quarante millions, pouvait parer à tout, et même réaliser des économies. Les 30 millions de la guerre semblaient bien strictement calculés : l’administration devait se heurter à plus d’une difficulté, la moindre réduction compromettrait l’équilibre. Je me souviens qu’avant même notre arrivée, le général Warnet télégraphiait en termes pressants à M. Paul Bert pour le prier de faire rétablir un crédit de 1,800,000 gravement menacé; et plu-

sieurs fois il fallut emprunter de menues sommes aux services civils pour les affecter aux dépenses militaires. Quant au crédit de 5 millions pour les services civils, c’était tout simplement dérisoire. Cinq millions, dont plus d’un quart était déjà dépensé (8 avril), pouvaient, à l’extrême rigueur, suffire, même dans un pays grand comme la moitié de la France, quand il s’agissait uniquement de vivre au jour le jour; quand la grosse affaire était la guerre, et que l’administration civile constituait encore un service accessoire, chargé seulement de liquider au mieux les affaires nées de la guerre ou malgré elle, plutôt qu’une organisation sérieuse et pratique. combinée en vue d’encourager les transactions hésitantes, et de développer un commerce naissant. Mais maintenant qu’au régime militaire, on faisait, à tort ou à raison, succéder le régime civil, les obligations naturelles de ce régime et de légitimes espérances qu’il était interdit de décourager, allaient entraîner de bien autres dépenses, et exiger de bien autres ressources.

Certes M. Paul Bert rencontra sur sa route bien des obstacles. Pour doter le Tonkin des organes multiples d’un gouvernement, il déploya à un degré incroyable l’ingéniosité, la patience et

la rectitude d’esprit. Mais nulle partie de sa tâche ne fut si ardue que l’élaboration et l’exécution, avec un budget minuscule, d’un programme suffisant, et que la préparation, pour un temps prochain, de moyens financiers proportionnés à des besoins toujours grandissants. Cette question d’argent fut pour lui une véritable inquiétude. Nulle mesure ne le laissait satisfait entièrement, où le Trésor était intéressé. Quand il fut assuré de n’avoir pas compromis l’équilibre du budget de 1886, il trembla pour celui de 1887. Il savait en effet que les Chambres n’accorderaient pas un centime au-delà du chiffre de 30 millions sur lequel les partis semblaient d’accord pour fixer la subvention au Tonkin; et tous ceux qui vécurent autour de lui ont pu, en vingt occasions différentes, constater que les projets les plus sages et les plus chers étaient différés, pour peu que la réalisation lui en parût trop dispendieuse.

Peu d’hommes lui ont été plus sympathiques que le colonel, aujourd’hui général Brissaud. Je me souviens qu’un jour, à Haï-Duong, le colonel lui faisait voir quels services incontestables rendrait à l’œuvre de la pacification une chaloupe à très faible tirant d’eau, pouvant au premier signal remorquer deux ou trois sampans, et transporter par tous les fonds avec moins de

dépense et do fracas que les canonnières actuelles, une cinquantaine d’hommes jusqu’au centre des pirates. La démonstration était saisissante, et M. Paul Bert, promettait formellement la chaloupe demandée. Un mois plus tard, je partais pour Hong-Kong, et dans le memento de voyage que je lui soumettais, je faisais figurer la commande de cette chaloupe. Il la raya. Et comme je m’en étonnais : « Sans doute, dit-il, elle serait utile. Mais, nous avons ici vingt chaloupes qui, à la rigueur, peuvent encore servir ; et à tout prendre, même pour ce pays qu’ils dévastent, les pirates ne sont qu’un grave ennui ; le déficit serait une ruine. »

Cette opinion qu’il manifesta en toutes circonstances, il l’avait déjà en France. Même dans ces jours où, esquissant devant nous, en larges tabeaux, ses plans logiques et grandioses, il nous donnait de ces joies impatientes qui se répandent en projets infinis, même alors il avait coutume de dire : « Oui, oui, tout ira bien, si l’argent ne nous fait pas défaut. »

Toutefois, ces craintes si bien fondées no le poussaient pas, comme il arrive, aux expédients. Dans les quelques jours de sa nomination à son départ, il reçut plus d’une proposition bien tentante, au moins d’apparence. Il eut le courage de

AU TOJNKIN

résister à toutes, persuadé qu’un contrat signé par lui, dans son ignorance relative des ressources du Tonkin, ne pourrait lui réserver que regrets et déceptions.

A cette époque, on parlait beaucoup d’un emprunt. Les courtiers ordinaires affluèrent. En général, leurs conditions étaient inacceptables. Le taux était trop élevé ; on voulait la garantie de la France ; et les seuls dont les prétentions se conciliaient avec notre pénurie, étaient plus riches en belles paroles qu’en capitaux disponibles.

Une proposition, bien autrement sérieuse et séduisante, était celle d’une nouvelle Compagnie des Indes qui, avec un capital considérable, se proposait de mettre en valeur, et pour son compte et pour celui du gouvernement, les richesses naturelles du Tonkin. Son programme était trop vaste et ses prétentions très exagérées (1). II n’eût pas été possible, avant de longues études, de prendre une décision qui devait, pendant des années, lier le sort du Tonkin à celui de cette Compagnie. Mais, du moins il y avait là matière à discussion ; la Bociété se serait chargée des grandes entreprises, elle aurait aidé à la création

Ù) Voir aux Pièces justificatives, lettre T, une note résumant les désidérata de la Société.

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