‹ Paul Bert au TonkinChapitre 14 sur 46 · V : v'vjl · texte numérisé non relu

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immédiate et complète d’un outillage industriel sans lequel on ne fera rien de grand et de durable, et fourni des situations très acceptables à cette foule d’émigrants enthousiastes qui, sauf l’argent, ont tout ce qu’il faut pour réussir. Ces sortes de grandes Compagnies, qui ont autrefois soulevé en Angleterre et surtout en Hollande bien des objections, ont pris, de nos jours, de nouvelles formes, et, comme par exemple la Compagnie anglaise de Batavia, rendu de grands services, tout en réalisant des bénéfices énormes. Mais, quelle que fût son ambition de faire vite et grand, M. Paul Bert ne pouvait, sur un programme aussi sommaire, prendre aucun engagement. Il attendit des propositions nouvelles, elles ne vinrent pas II fallut, comme il l’avait prévu, ne compter que sur soi-même.

Les dépenses du personnel nécessaire pour une si vaste possession, personnel des résidences et des administrations annexes, postes et télégraphes, douanes, travaux publics, enseignement etc, absorbaient, malgré tous ses efforts, une bonne partie du disponible. Il y avait à pourvoir aux frais de l’administration indigène ; le traité de 1881 prévoyait une légère contribution au roi (l’Annam, excédant des recettes sur les dépenses que la politique nous forçait de verser en tout

état de cause ; la Cochinchine attendait qu’on lui remboursât, comme créancière substituée, la dette de l'Ânnam à l’Espagne (i), dont le gage était les douanes du Tonkin ; il y avait enfin certains travaux absolument indispensables : travaux de voirie, travaux dans le port d’ Haïphong, travaux â Hué pour l’installation nouvelle des troupes, travaux à Hanoï et dans diverses villes, jiour loger certains services, etc., etc.

M. Paul Bert, je l’ai déjà dit, était bien résolu à ne pas tout suspendre faute d’argent. Sa passion d’économies cédait devant son besoin d’action. Son installation personnelle, soit chez lui, soit dans .ses bureaux, était misérable, et ce qu’on appelle à Paris le Palais de la Résidence générale d’ Hanoï, est une simple maison, comprenant deux pièces au rez-de-chaussée et trois au premier étage, très sommairement meublées, qui devaient suffire à lui et à toute sa famille. Mais content de peu pour lui-même, il tenait, pour beaucoup de raisons, à ne pas mendier aux agents du Protectorat le nécessaire et même le confortable. Les résidents, et les divers chefs de service devraient avoir de bons appointement avec des

Cette dette était, je crois, de2,290,000 f, environ ; en 1885 le versement fait à la Cochinchine par le Tonkin s’éleva à près de 400,000 francs (395,395,87).

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frais de représentation, et des logements respectables avec un mobilier suffisa it. Le personnel une fois pourvu, resterait à s’outiller pour la lutte économique et à s’armer pour une guerre d’ailleurs très improbable.

Pour l’année 1886, le problème à résoudre était en somme assez simple. La guerre et la marine avaient des dotations suffisantes. Mais en 1887, commençait un nouvel état de choses. Au lieu de 75 millions, la France n’en devait donner que 30, qui meme faillirent un moment se réduire à 28. Comment en quelques mois, combler un tel écart ?

M. Paul Bert eut recours à plusieurs procédés distincts : d abord créer des ressources dans le pays ; comme ces ressources seraient évidemment insuffisantes, réaliser des économies ; et enfin, faciliter les opérations du Trésor, soit en éloignant l’époque des paiements, soit en hâtant celle des rentrées.

Ces rentrées — j’en indiquerai plus loin le détail — ne devaient guère dépasser 12 à 15 millions. Joint à la subvention de la France, c’était au maximum 45 millions. Avec cela, l’ancienne organisation ne pouvait demeurer debout.

Je ne sais rien de plus cruel que cette besogne

de démolition et de reconstruction, conçue un peu à tâtons, conduite au pied levé, le plus souvent contre le gré de tous, et où l’exécuteur, il n’y a pas d’autre mot, ne recueillait au lieu de conseils et d’encouragements que des plaintes, des railleries, et des prédictions fâcheuses. La marine avait eu 40 millions (1), il fallait la réduire à 10; la g'uerre, 30, il fallait la réduire à 20. D'où bouleversement général, réduction des effectifs ; abolition de créations parfois infiniment précieuses ; objections pressantes des intéressés, et pour finir, récriminations de la population civile, qui voyait compromis et sa sécurité et l’écoulement de ses approvisionnements. Dans tout cela, le grand coupable était évidemment M. Paul Bert. Son crime avait consisté, en décembre 1885, à plaider la cause du Tonkin ; à la prendre en main en 1886 ; et sachant que, passé le chiffre de 30 millions, on n’arracherait pas un soü au Parlement, à rendre possible la continuation de l’occupation en mettant les dépenses en rapport avec les crédits. Heureusement quelques esprits impartiaux lui rendaient justice. Devant son cercueil, le général Mu nier proclamait qu’à l’armée il avait épargné la honte, et la Chambre de com-

(1) En fait, en 1886, elle ne dépensa guère plus de 30 millions, et son projet de budget pour 1887 était de 23.

mcrce d’Hanoï, qu’au commerce il avait épargné la ruine.

Le commerce, on ne saurait trop le répéter, avait, en 188G, une position critique. Pas encore assez de sécurité pour exploiter le pays et tenter de pénétrer au Yunnarn ; plus assez de troupes françaises pour borner son ambition à les approvisionner. En somme, une véritable stagnation des affaires. D’autre part, les moyens matériels augmentés en vue d’un accroissement prochain ; le fret de la navigation fluviale, tombant à rien ; crise générale, liquidation et faillites. Et avec cela, une administration pauvre qui disposait de ressources misérables.

A ces commerçants si éprouvés, à ces travailleurs de la première heure, le budget ne permettait d'offrir que des paroles banales de sympathie et d’encouragement. M. Paul Bert chercha autre chose. Certains travaux s’imposaient : au lieu de les faire exécuter par l’État, il résolut — ce qui était d’ailleurs tout à fait conforme à ses opinions déjà anciennes — de les concéder à des particuliers. Les Messageries fluviales, les magasins généraux et l’arsenal civil d’Haïphong, et plus tard l’exploitation des mines, la construction des ponts, des chemins de fer et du réseau télégraphique devaient

tions.

Tout cela n’allait pas sans de grandes difficultés. D’autres difficultés, plus grandes encore, l’attendaient dans la réorganisation de l’armée et de la marine. Cette réorganisation devait lui procurer cette réduction de 30 millions sans laquelle, j’y insiste, l’équilibre du budget et peut-être le maintien de notre occupation était impossible. La question présentait des difficultés inouïes, et que seuls peuvent soupçonner ceux qui y ont été mêlés (1). Maintenir l’organisation actuelle, c’était le déficit assuré. En la changeant, il n’était plus que probable.

Jusqu’à l’année 1887 les dépenses de la guerre et de la marine^ incombant au Tonkin, ne comportaient en effet que l’entretien des hommes et du matériel ; et encore, au moins à partir d’une certaine époque, elles n,e comportaient que l’excès de ces dépenses sur les dépenses normales d’Europe. L’entretien d’un homme coûte je suppose 1,000 francs en France et 2,000 au Tonkin : la part du Tonkin dans cette dépense n’était

(1) Il fut remarquablement secondé clans cette délicate besogne par MM. Luce, capitaine d’artillerie, et Deles— champs, lieutenant de vaisseau.

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que de 1,000 francs. Toute réduction de l’effectif amenait donc une économie. Mais à partir de 1887, à ces dépenses d’entretien allaient s’ajouter les frais de premier établissement, jusqu'alors supportés par le budget normal de la guerre. Les troupes, venues avec le corps expéditionnaire, avaient naturellement reçu rhabilleraient, l’équipement, l’armement, etc. Le jour où elles passaient au service exclusif du Tonkin, la France reprenait son matériel et son équipement ; l’achat d’un équipement et d’un matériel neufs était infiniment coûteux. Que devenaient alors les prétendues économies ?

Si le budget de la France eût connu encore les excédants de 1875 à 1881, les arrangements eussent été bien faciles. On eût cédé gratuitement au Protectorat tout ce matériel de premier établissement. Il y a dans nos arsenaux des équipements et des armes de réforme qui, insuffisants aujourd’hui pour une armée européenne, sont exactement ce qui convient en Indo-Chiné. On eût puisé dans ces approvisionnements, presque sans compter. De même, avec quelques modifications, pour la marine. Malheureusement les temps étaient durs, et les ministères respectifs, bonnes personnes en temps d’abondance, étaient avec la disette devenus très avares. En sorte qu’il fallait

tout payer. Et les négociations ne portèrent que sur le mode et la date des paiements.

M. Paul Bert, en vue do ménager son budget, distinguait le matériel nécessaire en deux classes : l°Tout ce qui appartient aux approvisionnements généraux de la France ; 2° Tout ce qui a été spécialement prévu, bâti, acheté pour le Tonkin. Cette deuxième catégorie, il en contestait absolument la propriété aux départements soit de la guerre, soit de la marine. Dans l'intention des Chambres, elle avait été destinée au Tonkin, et gérée à ce titre par le ministère de qui le Tonkin relevait. Aujourd’hui, ce ministère était celui des affaires étrangères, qui devait naturellement la céder sans indemnité. Au contraire, le matériel de la première catégorie aj:>partient incontestablement aux ministères de la guerre et de la marine. Ces départements le vendraient au Tonkin qui les paierait, suivant les cas, soit au comptant soit à terme, surtout à terme. 11 lui serait à cet effet ouvert un compte, où l’on inscrirait à son débit les fournitures en nature. Cela vaudrait mieux à tous égards que d’absorber en frais de premier établissement une grosse partie do la subvention annuelle, à peine suffisante pour les dépenses courantes.

Telles étaient les propositions faites à ces mi-

nistères, et qui 'vraisemblablement, si M. Paul Bert eût vécu, auraient, sauf peut-être quelques modifications, été acceptées. Je ne sais ce qu’il en est advenu.

Mais la question du matériel de guerre était facile en comparaison de celles de l’effectif et do la composition de l’armée du Protectorat. Dès le premier jour il était évident que le corps expéditionnaire, qui, sans les corps accessoires comprenait, même après sa réduction, (avril 1886) 15,000 Européens et 20,000 indigènes, ne pouvait être conservé en entier avec un budget de 20,000,000. Il fallait le diminuer. On avait beau se débattre : les chiffres étaient là, impitoyables. Et justement, à ce moment, la pacification ne faisait pas les progrès qu’on avait espérés. Le Delta était vaguement troublé. 11 y avait des agressions, des surprises, entraînant morts d’hommes. Des officiers y avaient succombé. Les militaires, attristés à bon droit, et dont l’irritation même pouvait se comprendre, imputaient le tout en bloc au régime civil. Depuis, disaient-ils, qu’ils n’avaient plus lés communications directes avec les autorités annamites, ils n’étaient plus prévenus des mouvements des pirates, et les surprises se multipliaient. C’est très possible. Les Annamites, si fins, n’avaient pas dû être sans remarquer

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certaines dissidences entre civils et militaires, et en profitaient pour tromper les uns et les autres. Mais la vraie cause de ces troubles et de ces sur- ') prises n’était pas là. Je me rappelle qu’à peine arrivé à Hanoï, allant faire visite à Mgr Puginier, je l’entendis, avec un profond étonnement, me prédire tout ce qui arriva quelques mois plus tard. « On se remue beaucoup, me dit-il; des avis sûrs m’annoncent qu’il y aura des mouvements cet été. Je no prétends pas que ce soit une véritable révolte, je ne le crois pas. Mais nous devons nous attendre à une grosse agitation ». Et cela ne manqua pas. Les causes véritables en étaient la réduction des effectifs, et le contre-coup des événements du Nge-An et du Than-IIoa. Et si l’on pouvait avoir des doutes à cet

I égard, l’agitation croissant dans le Delta, à mesure que les rebelles, chassés du Sud et du Centre de l’Annam, étaient acculés au Nord, vers la frontière méridionale du Tonkin, suffirait seule à les dissiper.

Ainsi la pacification était incomplète ; les troubles s’accentuaient ou tout au moins se perpétuaient; et c’était ce moment là qu’on choisissait pour bouleverser et diminuer les forces militaires. A quoi songeait donc le Résident général ? Simplement à ceci : que s’il gardait l’ef-

fectif actuel, il ne pourrait pas le payer. Cet argument dispensait des autres.

Et ce n’était pas une question sur laquelle on put méditer à loisir. Chaque jour rapprochait do cette date fatale du 1er janvier 1887, à partir de de laquelle on n’avait plus que 20 millions pour la guerre, et 10 millions pour la marine. Il fallait au plus tôt aviser.

Nulle opération ne fut plus sérieusement étudiée que celle-là. Si l'on fouillait dans les cartons du ministère, on trouverait, à coup sûr, au moins dix rapports d’importance majeure envoyés par M. Paul Bert sur ce grave sujet : réorganisation de l’armée et de la marine. Dès le mois d’avril, il s’en était ému, et jusqu’au dernier jour il n’a cessé de s’en occuper.

La marine avait joué un très grand rôle. Sur mer et dans les fleuves, elle avait été l’auxiliaire de tous les instants : transport des troupes, service d’exploration et de reconnaissance, diversions ou attaques de front, tout lui était occasion de donner. Pour cela, elle employait un matériel énorme. La division ne comprenait pas moins de 18 navires de mer de toutes les catégories, et de 27 navires de rivières. Le budget ne permettait de conserver en armement que six ou huit navires de mer, et que douze ou quatorze

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navires de rivières. Les autres seraient ou renvoyés en France, ou rattachés à la station de Chine, ou désarmés. Les effectifs seraient notablement diminués.. Le budget pour 1887 se tiendrait dans les limites voulues.

L'armée de terre (1) comprenait à peu près

15.000 Eurropéens et 20,000 indigènes. Sur ce nombre un peu plus de 3,000 Européens et 4 à

5.000 indigènes étaient en Annam. La politique qu’on allait suivre clans ce pays rendrait bientôt disponible une grande partie des Européens : quant aux indigènes, ils étaient payés sur le Trésor du roi cTAnnam. Le Tonkin se trouvait ainsi avoir 11 à 12,000 soldats européens et 15 à 16,000 indigènes. Le tout, avec les services accessoires et les frais d installation, entraînait une dépense d’à peu près 30 millions.

Pour ramener ce chiffre à celui de 20 millions que permettait le budget de 1887, sans trop diminuer notre force militaire, M. Paul Bert proposait de créer une armée du Protectorat, armée mixte qui se recruterait par ses moyens propres, et dans laquelle, en attendant, l’on utiliserait les éléments existants. L’effectif actuel serait progressivement réduit à 20,000 hommes, 8,000 Eu-

(1) J’enj>lobe dans sou effectif, les troupes relevant de la marine.

ropéens et 12,000 indigènes. Dans ce chiffre de 20,000 hommes, seraient compris toutes les armes et tous les services : infanterie mixte, infanterie exclusivement européenne, artillerie exclusivement européenne, etc. (1). L’unité tactique et administrative serait le bataillon (2) mixte à 3 compagnies, 1 européenne et 2 indigènes^). Les dépenses totales s’élèveraient approximativement, la première année, à 19,500,000 fr. et les années suivantes à 18 millions (4).

Ces 20,000 hommes n’étaient pas cependant les seules forces armées que prévoyait le projet de M. Paul Bert. Il organisait encore des milices provinciales.

Ces milices ont été violemment attaquées et do plusieurs côtés. Avant même l’arrivée de M. Paul Bert, le choix, comme résident supérieur, do M. Vial, qui dans une brochure toute récente

(1) Voir aux Pièces justificatives , lettre U, le tableau sommaire de la composition et des effectifs de l'armée.

(2) Voir aux Pièces justificatives , lettre V, l’exposé des motifs qui ont amené M. Paul Bert à préférer le bataillon mixte à la compagnie mixte, et à adopter ce bataillon comme unité tactique et administrative.

(3) Voir aux Pièces justificatives , lettre W, le tableau d'effectif et de solde de ces bataillons et de ses diverses compagnies.

(1) Voir aux Pièces justificatives lettre X, le tableau de la solde de présence des officiers des divers grades; et lettre Y le tableau des dépenses approximatives.

s’était posé en partisan résolu et exclusif des milices (1), avait éveillé, je n’ose pas dire spontanément, les craintes de la colonie française au Tonkin, et les commerçants dans leur première adresse au Résident général, crurent devoir in-

(1) « Ils (les notables de village) redoutaient l'intervention directe de nos soldats ou de nos auxiliaires indigènes, exposés parfois à traiter en pays conquis les localités où s’étaient produits des desordres. Combien de fois, aux premiers jours de la conquête dans ces pays si peu connus, dont nos soldats ignoraient la lang'ue et les usages, a— t-on laissé passer des rebelles à côté de nous et a-t-on frappé des innocents au lieu des coupables ! Souvent aussi un village situé loin de nous s'est trouvé à la merci des pirates, a été obligé de se soumetti e à leurs ordres et a été puni ensuite pour une connivence à laquelle il n’avait pu se soustraire ! Dos rigueurs et des méprises semblables ont dû se reproduire au Tonkin et nous aliéner bien des sympathies.

» Pour éviter des erreurs si douloureuses et si regrettables, les notables du village furent chargés de la police du pa^s, sous les ordres directs de quelques officiers français qui remplacèrent les anciens préfets annamites.

» C est avec le concours des milices indigènes que ces notables, dirigés et surveillés par des officiers français, faisaient la police du pays.,. Ces milices réorganisées suivant la loi et la coutume annamites étaient beaucoup moins coûteuses et servaient plus efficacement qu’aucune autre troupe pour le maintien de la tranquillité.

» Nous pensons que l’on a commis une faute et une imprudence en cherchant (au Tonkin) à les remplacer par des corps de troupes indigènes complètement organisés à l’européenne. Ce s derniers, plus solides dans une guerre régulière, n étant plus astreints à l’obéissance envers les auto— îités de leurs villages, deviennent rapidement étrangers aux populations rurales ; ils n’ont plus la vie de famille et sont disposés au désordre en dehors de leur service. Personne no

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sister sur les mérites des tirailleurs tonkinois dont on craignait la suppression (1).

M. Paul Bert n’y songeait pas. Un des premiers

répond plus de leur fidélité ; à un moment donné, ayant une une instruction militaire plus complète, s'ils venaient à se tourner contre nous, ils seraient des auxiliaires redoutables des rebelles. Il est donc prudent de restreindre le nombre de ces troupes indigènes, qui sont, d’ailleurs, coûteuses.

(M. Vial est un ancien capitaine de frégate , ancien aiclede-camp de l'amiral la Grandière).

(1) « La sécurité, disait leur orateur, vous nous l’apportez par la pacification que vous allez compléter. Dans notre opinion commune, laissez— nous vous le dire, elle tiendra beaucoup, puisqu’on nous dispute notre armée, un peu prématurément peut-être, au développement des bataillons de ces petits tirailleurs indigènes qui ont si vaillamment défendu le drapeau français, mêlant leur sang à celui de notre héroïque armée. »

M. Paul Bert leur répondit : « Ai-je besoin de vous dire, que je partage entièrement votre confiance dans les bataillons de tirailleurs tonkinois?... On vous a trompés sur mes intentions. Si les recrues tonkinoises ont pu, après quelques mois seulement d’entraînement militaire, affronter le feu, de quels résultats ne deviendront— elles pas capables, lorsque la durée du service et l’engrenage de la discipline auront développé toutes les vertus qui sont en elles » ?

Ceci se passait en avril. A la fin de septembre, son sentiment n’avait pas changé. « Est-ce dire, comme quelques personnes m’en ont prêté gratuitement l’intention, qu il faille supprimer les tirailleurs et les remplacer par les milices ? Un tel projet serait tout simplement absurde. Car, ou bien les miliciens ne seraient que des tirailleurs sous un autre n<.m, ou bien nous laisserions toarber de nos mains l’arme la plus sérieuse que noi/s ayons aujourd’hui pour la défense des frontières et les opérations purement militaires. »

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en France, il avait préconisé l’armement des indigènes, et, en janvier 1885, dans un discours prononce à Lyon, il avait indiqué quel rôle considérable il leur réservait (1).

Mais la réduction de l’effectif européen et le rôle nouveau qui en résultait pour les tirailleurs tonkinois, lui paraissaient commander la création de milices. Il en avait d’ailleurs trouvé le principe dans un arrêté du général War net (11 février). Aux termes de cet arrêté, elles devaient comprendre 1100 hommes par grandes, et 700par petites provinces, au total avec les milices du territoire du My-Duc et celles des Résidences 12,000 hommes, et former soit les gardes civiles provinciales , à la disposition des mandarins soit les gardes civiles des résidents . C’étaient, à pou près, l’effectif et le rôle que prévoyait l’arrêté définitif de M. Paul Bert.

Il prit en effet plusieurs arrêtés successifs. A l’origine (juin), il commence par donner 100 miliciens à chaque résident et vice-résident. Son

(1) « Il est hors de doute que si l'on eût suivi les excellentes traditions de Garnier en 1873, si l'on eût armé les populations du Tonkin, comme avait fait Hautefeuille pour la province de Ninli-Biuli, nous aurions aujourd'hui 50 à 60 mille indigènes en armes qui feraient la police^ détruiraient les pirates , et laisseraient toute liberté à nos troupes pour combattre les réguliers Chinois. »

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intention était de former graduellement les milices, pour permettre à la fois de les expérimenter et do les mieux recruter. Plus tard, il prévit près de chaque résident une compagnie d’élite ; plus tard enfin, il porta l’effectif des milices à

15.000 hommes. Mais ce chiffre de 15,000, développement maximum de l’institution, ne fut jamais, à beaucoup près, atteint. L’organisation marchait très lentement. A son retour de Hué (fin de septembre), quand il songea à pacifier le Than Iloa par les moyens qui avaient si bien réussi au Binli Thuan (1), il no trouva nulle part les milices au complet ; le total des hommes levés et équipés ne dépassait pas 5,000 hommes (2).

L’organisation des milices portait ainsi à

35.000 hommes les forces du Tonkin (3). Ce serait une véritable armée, commandée par un général de brigade ou de division, sous les ordres

(1) Voyez au début du chapitre suivant.

(2) L’arrêté du général Warnet prévoyait que les gardes des Résidents recevraient des carabines de gendarmerie modèle 1879; et les gardes civiles provinciales des fusils modèles 1842, provisoirement dans la proportion de 170 par grande province et 80 par petite. Cela faisait en tout 2225 fusils, dont 700 à tir rapide.

(3) L’arrêté du général Warnet (février) prévoyait, sans compter les troupes européennes, 20,000 (au maximum) tirailleurs, 12,000 miliciens, 4,000 hommes de trams, au total 36,000 indigènes.

directs du Résident général. « J’ai cherché ainsi, disait M. Paul Bert, à constituer en Indo-Chino une force militaire intimement liée au gouvernement du Protectorat à tous les points de vue. La création d’une armée coloniale, séparée complètement de l’armée métropolitaine et fonctionnant indépendamment d’elle, sans jamais gêner le système delà mobilisation en vue d’une guerre européenne, s’est imposée depuis longtemps, et surtout depuis la dernière guerre avec la Chine, à tous les esprits qui se préoccupent de l’avenir colonial de notre pays. L’organisation de l’armée du Protectorat de l’Annam et du Tonkin sera un grand pas fait dans la voie de la reconstitution de l’Empire colonial de la France. »

Cette armée comprenait donc trois éléments. Les forces européennes et les tirailleurs tonkinois, fondus dans les bataillons mixtes, et les milices. Voici comment M. Paul Bert entendait pour l’avenir le fonctionnement de ces divers éléments.

« Conserver dans le Delta, dans quelques garnisons bien choisies au point do vue de l’hygiène et delà facilité des communications, les troupes européennes... Les garder là, tranquilles, en ne leur demandant que quelques excursions aussi nécessaires à leur santé qu’à leur -instruction ;

ne pas les compromettre clans les petites aventures qui, pendant bien longtemps encore, seront très fréquentes dans les régions frontières. Les conserver comme une réserve, en inspirant d’elles, de leur supériorité, la terreur respectueuse, le prestige quasi-s iperstitieux dont les Anglais ont su entourer leurs troupes européennes dans l’Inde. Lesoldat européen devient ainsi, pour les populations, suivant l’expression un peu vive des Anglais eux-mêmes, un « Animal of war », d'autant plus redoutable qu’on ne l’a pas vu à l’œuvre et que nul n’a pu mesurer sa puissance. C'est cet admirable prestige que nous possédions, dans ce pays, jusqu’à ces dernières années, où il explique tant d’actes ; il n’est pas impossible de le reconstituer à la condition d’isoler le soldat européen.

« En second lieu, comme auxiliaire de la troupe européenne, conserver le tirailleur tonkinois. Celui-ci, compris dans les bataillons mixtes, sera chargé de la partie active de ces petites opérations militaires que le voisinage de la Chine entretiendra presque indéfiniment, et aussi de la poursuite des bandes importantes d’origine annamite, venant soit des frontières de l’Annam proprement dit, soit des régions montagneuses d’accès difficile. Au besoin il devra former le

noyau des colonnes qu'il pourrait être nécessaire d’envoyer au loin dans les douze provinces de l’Annam du sud.

« Enfin la milice, gardienne de la tranquillité publique, dans les riches provinces pacifiées du Delta, avec ses compagnies d’élite, immédiatement dans la main des résidents, avec des postes placés en partie auprès des mandarins annamites, mais toujours sous la direction de l'autorité française ; véritable garde nationale, bien armée, parce que la guerre avec la Chine et les petites aventures qui durent encore ont appris aux Annamites la valeur véritable des armes, et parce que dans les plus petites bandes de pirates, on trouve toujours des fusils Winchester et Mauser; mais sans cadres, sans instruction militaire véritable, capable seulement d’assurer l’ordre, do réprimer les crimes, de faire la garde et la police dans les villes et les villages, de surveiller et de protéger les trams, etc.

« En résumé, la police, la garde du pays aux milices ; les opérations pénibles aux frontières et dans les régions régulièrement troublées aux tirailleurs tonkinois ; la grande influence morale, « l’action de présence » aux Européens.

» Pas de conflit possible, ni entre ces troupes, ni entre les autorités qui les commandent... Il

n’y a ici, le décret du 27 janvier le dit clairement, qu’une autorité : celle du résident général. Suivant les circonstances, elle met en jeu des moyens d’action proportionnés aux difficultés à résoudre.

» Sous ses ordres, sont placés, d’une part, les résidents qui commandent aux forces de police (milices); d’autre part, le chef militaire qui commando aux troupes (Européens et tirailleurs tonkinois). Celui-ci ne doit, c’est encore le décret qui le dit , engager aucune action militaire sans l’assentiment du résident général.

» Dans chaque province, par conséquent, le choses sont aussi claires et aussi nettes, les attributions aussi bien définies que dans un département de France, où le Préfet, par les municipalités, a sous la main la police, le général commandant la subdivision donnant des ordres aux troupes. »

Voilà comment M. Paul Bert comprenait cette armée du Protectorat qui lui permettrait de concilier, du moins il l’espérait, les nécessités de la sécurité et celles du budget. Ç’avait été pour lui une besogne ardue et ingrate. Toutefois, il était ainsi parvenu à réduire, pour 1887, à 30 millions, les dépenses de la marine et de la guerre qui en

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1886 s’étaient élevées au double (l). Ces 30 millions étaient assurés par la subvention de la France au Tonkin. Restait maintenant à trouver les ressources nécessaires au fonctionnement des services civils.

Ces ressources, on les demanderait à divers impôts ou prévus par la législation annamite ou créés par nous.

(1) Il paraît vraisemblable que la mort de M. Paul Bert aura empêché même le commencement d’exécution qui, peu à peu, devait acheminer à la parfaite réalisation de ces mesures. Les effectifs, au moins de l’armée de terre, seront donc plus considérables que ne le prévoyait le budget de 1887, d’autant plus que la mauvaise volonté évidente du vice-roi de Canton et les déplorables événements de Monkay nous ont obligés à un certain déploiement de forces sur la frontière.

Il ne s’ensuit pas toutefois que le budget soit forcément en déficit. D’un côté, les ressources locales, calculées avec une prudence excessive, donneront probablement un excédant qu’on pourra appliquer aux besoins de la guerre ; et d’un autre côté, la part de la France dans le Trésor d’Annam servira à y payer une partie des dépenses militaires et certains travaux publies. (Sur l’importance et l'affectation de ce Trésor voir aux Pièces jzislificatives, lettre Z.)

Enfin, à la suite des événements de juilLet 1S85, l’armée française s’était emparée d’une énorme quantité de canons de bronze, dont la valeur vénale au poids est au moins de 6 à 700,000 francs. Et M. Paul Bert avait obtenu du roi et du Comat, en échange de l’abrogation de la convention du 30 juillet, la cession gratuite de ces canons, dont le prix serait consacré à la construction, dans le Mang-ka (partie N.-E. de la citadelle de Hué) d’une caserne, et d’un hôpital suffisants pour une garnison de 5 à 600 hommes.

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Les impôts annamites ne furent pas modifiés dans leur assiette. C’étaient d’abord l’impôt foncier, puis l’impôt personnel, et enfin diverses taxes sur les alambics, la soie, le papier, etc. Le paiement s’en faisait, suivant les lois annamites, soit en argent, soit en nature. Un arrêté de M. Bert avait rendu facultative la conversion en argent de tout impôt en nature ; la population avait accepté avec empressement cette faculté offerte. On pouvait donc prévoir que l’immense majorité des impôts serait payée en argent, que produiraient-ils ? Le temps avait manqué pour établir des statistiques nouvelles ; on s’était reporté à celles qu’avait, l'année précédente, fournies le Kinh-Luoc, quitte à les majorer, s’il y avait lieu, d’une certaine fraction. En fixant comme pour 1886, le rachat de la portion payable en nature à 70 cents par hoc (76 litres) do paddy, on arrivait à un produit brut de 6,500,000 fr. , majoré pour 1887, de 1 million.

C'était peu: Les impôts se trouvaient ainsi donner beaucoup moins qu’en Cochinchine, avec une population au moins cinq fois plus considérable. On n’avait pas toutefois cru pouvoir demander plus à des populations appauvries par des années de guerre, et soumises encore au pillage des pirates et des bandes chinoises et à certaines réquisitions.

Après les impôts de la législation annamite, ceux de la législation française.

Un arreté .du général de Courcy (12 décembre 1885) avait créé un certain nombre d’impôts directs : impôt foncier européen, impôt des patentes impôt décapitation, et des taxes assimilées aux contributions directes : taxes sur les voitures publiques et sur les barques. Un arrêté de M. Paul Bert du 9 septembre 1886 modifiait le taux de l’impôt foncier sur les terrains urbains (1) ; un autre, du 22 juin 1886 mettait une taxe sur les livrets d’employés asiatiques. De ces créations, on espérait en 1887 retirer : de l’impôt foncier européen, 30,000 francs; des patentes, 180,000 ; de l’impôt de capitation, 100,000 ; des taxes sur les voitures, 5,000, sur les barques 40,000 , et sur les livrets 5,000.

Le remaniement de l’impôt foncier européen sur les terrains urbains, avait donné lieu à une protestation courtoise, mais extrêmement curieuse, de la part de Mgr Puginicr. La Mission est le plus grand propriétaire foncier d’Hanoï, et, dans les villes de province, elle possède encore des établissements importants. Le taux de l’impôt nouveau, quoiquefortmodéré (maisons en maçonnerie

(1) V. aus pièces justificatives , lettre A-A, le taux, de cet impôt foncier sur les diverses catégories de propriétés.

sans étage, 6 centimes ; en bois, 2 centimes; ter rains non construits ni cultivés 1 centime, par mètre superficiel) constituait pour elle une certaine charge. Mgr Puginier demandait que les propriétés foncières do la mission fussent, au point de vue de l’impôt, classées dans une catégorie spéciale, et soumises à un taux moins élevé que les propriétés des Européens. Moi, disait-il, je suis bien sujet français, mais je suis évêque d’une mission annamite. Les biens sont effectivement à mon nom, mais ils ne sont pas à moi, je n’en pourrais pas disposer dans un intérêt privé; ils sont à la mission annamite, et doivent comme tels être classés dans une autre catégorie que les biens des Européens. M. Paul Bert ne crut pas devoir se rendre à ces raisons. Endroit, la distinction était bien subtile ; et d’autre part, ces propriétés étaient de véritables biens de main-morte qui ne donnaient lieu à aucune transaction, et n’avaient à acquitter aucun des droits de chancellerie, lesquels étaient plus élevés que le taux de l’impôt foncier.

Contributions directes et taxes assimilées ne devaient pas ensemble donner plus de 400,000 fr. maigre résultat ! Heureusement, on aurait les recettes des contributions indirectes, des postes et télégraphes, etc. Le produit des postes et télé-

AU TON Kl N

graphes était évalué à 255,000 francs ; les droits de chancellerie, la vente d’objets mobiliers, les produits des domaines, à 160,000; enfin les contributions indirectes à 6,500,000 francs.

Ces contributions indirectes avaient donné lieu à bien des mécomptes. Les auteurs les plus autorisés, basant leurs calculs sur les résultats de Cocliinchine, en attendaient les millions par douzaines, notamment de la ferme de l’alcool et de la ferme de l’opium. J’ai déjà dit que la création du monopole du débit de l’alcool avait paru prématurée. Quant à la ferme de l'opium, jusqu’à ce jour on n’a pu parvenir à l’établir.

Comme tout le monde, M. Paul Bert avait espéré retirer de celte ferme plusieurs millions. Et à peine entré en fonctions, il avait annoncé qu’elle serait adjugée vers le 15 juillet. Une grande publicité avait été faite à Hong-Kong, Singapour, Saïgon. Personne ne vint. La mise à prix était de 5 millions ; les offres indirectes faites à la Résidence générale ne dépassèrent pas un million.

M. Paul Bert attribua toujours cet échec à une clause, connue du public, du traité de commerce avec la Chine, laquelle aurait interdit l’exportation au Tonkin de l’opium du Y unnam. Je crois qu’il se trompait. Depuis longtemps, il ne

fait doute pour personne que cette clause ne figurera pas dans le traité, et que le gouvernement chinois n’y attache nulle importance. Cependant aucune proposition n’est venue, et rien ne prouve qu’une nouvelle adjudication doive mieux réussir. Les causes véritables de cet échec sont le défaut de sécurité au Tonkirt et la mauvaise préparation de l’affaire. L’adjudication avait été mal lancée. En présence d’une situation difficile et troublée, il eût fallu faire sonder les Chinois de Hong-Kong, s’aboucher avec eux, les amener au Tonkin et leur montrer ce que nous y avions déjà réalisé de progrès de toutes sortes. Peut-être, on eût, avec cette méthode, obtenu v ce qu’on demandait.

L’échec de la ferme de l’opium fit chercher d'autres combinaisons. En premier lieu, on abaissa considérablement les droits à l’entrée sur l’opium. Ces droits étaient jusqu’alors de 2,500 francs par picul, sur l’opium de l’Inde, et de 1760, sur celui du Yunnam. A ce taux, la fraude était un des métiers les plus lucratifs. Elle se faisait d’ailleurs sur une vaste échelle. Certaines maisons y avaient gagné, dit-on, dé 50 à 100,000 fr. par an. L’administration ne pouvait établir une surveillance efficace. Les rares procès-verbaux donnaient lieu à des amendes de

30 et 40,000 francs, réduites bientôt, à l'amiable* à 50 francs. Les boules d’opium saisies et vendues d’office par les douanes atteignaient des prix exagérés. Chacun voulait en avoir une, portant l’estampille officielle, qu’il garderait précieusement , crainte de visites domiciliaires . M. Paul Bert tenta de décourager les fraudeurs. Les droits furent brusquement diminués de 2,500 à 780 sur l'opium de l’Inde et de 1760 à 550 francs sur celui du Yunnam. L’effet de cette décision fut magique. Immédiatement la contrebande cessa. Les droits sur l’importation de l’opium figuraient, aux mois précédents pour 5 ou 6,000 francs, et dans toute l’année 1885, n’avaient pas dépassé 170,000 fr. Dans les deux mois d’août et de septembre qui suivirent l'arrêté nouveau, les recettes s’élevèrent à 200,000 fr.

Ce n’est pas à dire que la fraude eût désarmé. Il lui fallait seulement le temps de préparer do nouveaux tarifs qui pussent lutter avec ceux do l’administration. Elle s’y essaya non sans succès, et les recettes de novembre et décembre en souffrirent. Mais le coup lui avait été fatal. Une dernière mesure fut essayée en vue de la ruiner. La vente et la préparation de l’opium à fumer furent interdites sur tout le territoire de la ville de Hanoï. Le monopole en était réservé aux per-

PAUL B EUT

sonnes munies clc licences. Ces licences étaient de deux catégories ; le prix en était, pour la première, fixe et déterminé par un tableau (1) ; pour la seconde, convenu de gré à gré ou établi par une adjudication. Ces licences étaient mensuelles, et elles ne pouvaient être délivrées qu’à un Annamite ou à un Chinois dûment inscrit. L’expérience réussit, et l’auteur du projet, le vicerésident Ch. Leproux fut chargé de rappliquer dans les autres villes.

C’était là d’ailleurs une organisation provisoire. 11 était hors de doute qu’elle ne valait, au point de vue fiscal, ni la ferme, ni — chose bien plus dangereuse — la régie; mais elle fournissait des ressources importantes, et elle permettait d’attendre le moment propice pour des institutions plus fructueuses.

Si la ferme de l’opium n’avait pu s’établir, il n’en était pas de même de la ferme des jeux. Des adjudications avaient été annoncées pour le monopole de cette ferme dans chaque province.

(I) (La piastre à 4 fr. 20.)

cl as - es

licences

mensuelles.

classes

licences

mensuelles.

Ira

150 piastres.

AU TON Iv IN

Le succès avait dépassé toutes les prévisions. La ferme adjugée pour un an avait donné à Hanoï 180,000 francs, à Haïphong, 140,000 ; à Nam- Dinh, 100,000 ; à Bac-Ninh, 60,000 ; à Haï-Duong, 45,000, etc., au total 590,000; sans compter les licences que le fermier était tenu de prendre pour chaque maison de jeu. C’était au moins 700,000 francs. Le budget de 1887 n’a prévu de ce chef que 600,000. Il y a certainement lieu de majorer cette somme.

Mais en revanche peut-être a-t-on estimé trop haut les produits des douanes, de l’opium et do l’alcool, dont on attend, pour 1887, 5.800.000 fr.

Pour l’opium, j’ai exposé l’état de la question : Je ne crois pas que droits de douanes compris, il puisse, avec le système des licences, rapporter plus de 1 million. Quant à l’alcool, on avait tablé sur un remaniement, dans le premier semestre de 1887, des impôts sur la distillation. Je ne sais pas ce qui en adviendra.

Les douanes ont donné cette année 2.500.000 nets, c’est-à-dire 8. 000. 000 brut. L’évaluation de 3.800.000 n’est donc pas excessive. Mais, quand M. Paul Bort indiquait ce chiffre, il s’appuyait sur le tarif douanier qu’il avait proposé. Les marchandises françaises devaient, il est vrai, comme dans celui qu’ont voté les Chambres, en*

trer en franchise; mais les marchandises étrangères devaient payer des droits. Avec le nouveau tarif aussi elles doivent payer les droits; mais la vérité est qu’elles ne les paieront pas ; parce que ces droits trop élevés les éloigneront du Tonkin. Les importateurs n’auront plus même la ressource de les faire, comme actuellement, passer par Saïgoripour y prendre Y origine française. Et Saïgon y perdra comme le Tonkin. Seuls les produits chinois, que vraisemblablement on laissera soumis.au droit de 5 0/q, continueront à entrer dans nos ports. Mais ce commerce sera-til assez actif pour nous donner les 3.800.000 prévus ? A 5 0/o, cela représente un commerce spécial de 76.000.000 de francs. Et le commerce total on 1886, n’a pas dû dépasser 40 à 45 millions.

Ce qui toutefois pourrait augmenter les recettes c’est un droit récemment établi sur le sel. D’après des documents que je n’ai pas pu con trôler, il s’exportait, avant la guerre, des ports de Qui-Nhon, Vinli, Mankong, et Biuli-Dinh environ 12,000.000 piculs (le picul de sel est de 108 kilogrammes), dont 3.000.000 sur Macao, Hong-Kong et Singapour, et 7.500.000 sur le Tonkin. Vers le mois de septembre 1886, il fut créé un droit de 1.25 par picul sur le sel à destination de l’étranger, et de 1 franc à destination

du Topkin. On pourrait en attendre de grosses sommes, mais l’exportation a dû beaucoup diminuer. De plus, cet impôt n’était dans la pensée de M. Paul Bert qu’un essai, qu’on devrait arrêter pour peu que les populations en fussent mécontentes ou le commerce entravé. Les résultats, ni financiers ni politiques, ne m’en sont pas connus.

En somme, après ces divers remaniements ou création d’impôts, Los recettes s’élevaient, y compris la subvention, à 44.860.000 francs ; les dépenses à 44.758.230. L’excédant était d’un peu plus de 100.000 francs (1). Mais les dépenses de ce budget avaient été calculées largement ; les recettes au contraire assez strictement. Il était permis de le croire en solide équilibre.

Une dernière chose préoccupait M. Bert. Les recettes étaient assurées. Mais il était à prévoir que les nécessités de la dépenses pourraient momentanément excéder les recouvrements effee-

(1) Voir aux Pièces justificatives, lettre A-B, les tableaux sommaires des recertes et des dépenses.

Vers le mois d'octobre, M. Paul Bert avait demandé à M. le Gouverneur de la Cochiuchine un fonctionnaire des contributions indirectes (M Coqui) pour en étudier l'organisation sommaire auTonkin. Ce fonctionnaire présenta un projet qui donnait 1,606,000 piastres en recettes et 414,000 piastres en dépenses. Le rapport fut déposé à la lin d'octobre. Je ne crois pas qu’il y ait ôté donné suite.

J } im

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tues. Il fallait chercher les moyens de s’assurer, dans tous les cas, des réserves suffisantes par des opérations de trésorerie.

M. Paul Bert songea à demander le concours d’une banque, qui ferait des avances au Protectorat. Cette idée était si simple qu’elle vint à plusieurs personnes, et que des propositions simultanées lui furent faites par diverses maisons. Après étude, il donna la préférence à la Banque d’Indo-Chinc, et signa, sous réserve de ratification par l’administration centrale, un traité avec son représentant.

Aux termes de ce traité, dont je ne puis indiquer les clauses, la Banque ouvrait au Protectorat un compte courant, encaissait ses impôts, payait sur mandats, et faisait dans les résidences partie du service de la trésorerie. Le Protectorat était certain do pouvoir, à jour donné, faire, dans la limite de ses ressources, face à tous ses engagements. L œuvre dès lors était complète : les dépenses étaient ramenées à la somme que permettait les recettes, et les recettes mises, en temps opportun, à la disposition des ordonnateurs.

Cette organisation des finances du Protectorat avait coûté à M. Paul Bert bien des jours tristes et des nuits sans sommeil. Mais c’était la der-

nière des questions vitales. Après celle-là, il n’y avait plus qu’à surveiller le fonctionnement des divers organes, et, comme on dit en industrie, à prendre les brevets de perfectionnement.

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