‹ Paul Bert au TonkinChapitre 15 sur 46 · Chapitre VIII · texte numérisé non relu

Chapitre VIII

Résultats. — Maladie et Mort

Toute cette besogne, préparation des mesures pacificatrices, organisation des services civils, militaires et financiers, était achevée vers la fin de septembre ou le commencement d’octobre. C’était une première étape ; avant d’entreprendre la seconde, il fallait d’abord se rendre compte du chemin parcouru et des résultats atteints.

A notre arrivée, l’Annam, du Binh-Thuan au Than Hoa, était à feu et à sang ; la capitale était entre nos mains ; mais ses environs immédiats eux-mêmes n’étaient pas sûrs ; partout la révolte triomphait; nos rares garnisons étaient presque prisonnières ; nous n’avions pas d’amis, et Tentou-

rage même du roi, notre créature, ne nous était pas favorable. A la suite du premier voyage de M. Paul Bert à Hué, et des mesures bienveillantes qui l’avaient marqué (1), une première détente s’ôtait produite dans les esprits. Sauf certains membres du Comat, qui criaient à l’oppression des boudlaistes par les chrétiens, les hauts mandarins, se montraientplus traitables. L’expédition royale, premier signe extérieur de l’indépendance du roi, avait encore accentué ces bonnes dispositions. Ce n’était pas la fin de l’insurrection. « Bien habile, écrivait alors M. Paul Bert, qui pourrait en prédire le terme. » Mais c’était une première disjonction de ses forces jusque-là si compactes.

L'insurrection d’ailleurs semblait, depuis huit mois, avoir changé de caractère. Une expédition au Binh-Thuan et au Khan-IIoa, (2) celle du roi dans le Quang-Tri, enfin la création et la mise en ligne des chasseurs Annamites avaient peu à peu dégagé le Sud et le Centre, et déterminé vers le Nord une concentration des rebelles. Les provinces du Nge-An, du Hatinh et du Than-Hoa

(1) Voir sur cette matière, chapitre III ,politicp'ie do pacification en Annam.

(2) Voir sur ce point, une note complémentaire aux Pièces Justificatives lettre A-D.

étaient leur dernier boulevard (1). Ils y étaient solidement établis ; on le vit bien, quand plus tard, le général Brissaud dut les en déloger. Surtout, ils y possédaient une organisation, une hiérarchie qu’on ne retrouvait pas ailleurs. Visiblement, il y avait là un chef suprême, Thuyet ou un autre. Ce n’était plus l’anarchie ; c’était un pouvoir unique et obéi de tous. Quoiqu’on fût le chef, il s’appuyait sur le nom du roi Àm-Nghi. On résolut d’entrer en négociations avec Am- Nghi.

Am-Nghi n’était rien par lui-même. Condamné par Thuyet, ce colosse physique et moral, à mener dans la brousse une vie de périls et d’aventures, il était l’esclave d’un homme plus encore que d’une situation. Les nombreux mandarins qui se pressaient autour de lui avaient été ralliés à sa cause par Thuyet, de qui ils tenaient

(1) « A mes yeux, la situation des provinces du Nord et particulièrement du Than-Hoa doit nous préoccuper surtout. L’impoi tance de l’insurrection, son organisation, la richesse de la région, son importance politique comme origine de la famille royale, ses rapports, par les grands cours d’eau qui l’arrosent, avec le Laos qui offre un asile sûr au roi déchu, son voisinage du ïonkiu, tant par les riches plaines du Ninh-Binh que par les hautes régions de la Rivière-Noire où s’agitent des bandes de pillards, toutes ces raisons font que notre intérêt nous porte à nous efforcer de pacifier particulièrement d’abord cette région. » (Rapport de M. Paul Bert, 6 octobre 188(5),

AU T O N K r N

des titres et des situations considérables. Aussi semblait-il que, Thuyet vivant, aucuns pourparlers n’eussent chance d’aboutir. Et en ci‘fet, tout ce qu’avait tenté la Cour était demeuré inutile. Mais l’expérience permettait d’affirmer que do hauts mandarins, de ces lettrés « dont l’arme est. la plume et l’insigne le sabre », ne se condamneraient pas, malgré l'autorité de Thuyet, à mener toujours cette existence inquiète et périlleuse, s’ils trouvaient pour en sortir un moyen sûr et lucratif. C’est ce moyen que leur offrit M. Paul Bert.

Il avait, au mois de septembre, fait à Hué un second voyage, dont les suites, on le sait, lui furent fatales. Il voulait voir, par lui-même, où en était la pacification et quelles mesures nouvelles il convenait d’adopter. C’est lors de ce voyage qu’il était rentré en relations avec divers hauts mandarins, et s’était de nouveau convaincu que la seule politique à suivre en Annam était bien celle qu’il suivait : garder sur l’Annam juste assez d’autorité pour que d’une part toute intervention occulte dans les affaires du Tonkin lui fût impossible, et d’autre part, que l’exploitation des richesses de ce pays et de sa position unique en Indo-Chine ne pût pas échapper aux Français. Pour le reste, lui laisser, avec ses

institutions séculaires, cette part d’indépendance qui tenait si fort au cœur et au roi et aux mandarins.

Mais encore ne pouvions-nous, et dans notre intérêt propre, et par respect pour nos engagements antérieurs, nous retirer des provinces insurgées avant d’y avoir convenablement assis rinfiuenco du roi. Dès à présent, il semblait bien que l’Empire, sauf le Nord, serait assez facilement pacifié. Mais au Nge-An, au Hatinh et au Than-Hoa, où, je l’ai dit, il y avait un véritable gouvernement insurrectionnel, avec un roi, des ministres et des chefs nombreux, il fallait encore ou tenter des efforts considérable ou recourir à des procédés diplomatiques nouveaux et plus efficaces. On voulut suivre d’abord la dernière voie.

« L'obstacle, disait M. Paul Bert à Sa Majesté le roi d’Annam, l’obstacle est double qui s’est opposé à la- réussite des négociations antérieures. Il vient d’un côté du prince Am-Nghi et de son entourage immédiat ; de l’autre, de la masse des mandarins qui ont pris parti pour lui... Il faudrait offrir d’une part au jeune frère de Votre Majesté une position qui ne fît pas un contraste trop dur avec la majesté royale dont il a été investi ; et d’autre part, promettre à ceux

de ses partisans qui peuvent rendre des services à l’État, des situations en rapport avec leur capacité. Or voici la solution à laquelle j’ai pensé et que je soumets respectueusement à l'appréciation de Votre Majesté.

» Elle pourrait avec les trois provinces du Nord (Than-Hoa, Nge-An, Hatinh) constituer une vice -royauté, et charger de son administration le jeune prince Am-Nghi. Les pouvoirs seraient à peu près ceux que Votre Majesté a conférés au Kinh-Luocdu Tonkin. On pourrait entourer déplus d’apparat, de plus de pompe, le vice-roi de sang royal qu’un simple mandarin ; Votre Majesté déterminerait les rites et cérémonies qu’il conviendrait de mettre en usage. Mais ce vice-roi n’aurait d’autre autorité que celle que lui conférerait Votre Majesté, et les impôts des trois provinces rentreraient au Trésor royal, qui paierait ensuite les frais de l’administration vice-royale comme ceux dos autres administrations provinciales. Ce serait une grande situation honoritique, rien de plus ; mais elle aurait évidemment beaucoup plus d’attrait qu’un confinement inactif dans le palaiskle Hué.

» Le vice-roi serait entouré de fonctionnaires désignés par Votre Majesté, et choisis, saut exception, parmi ceux qui lui sont restés fidèles ; il

no faudrait pas risquer do constituer autour du vice-roi une cour hostile au gouvernement central.

» Quant aux mandarins et lettrés rebelles, Votre Majesté promettrait de les employer dans l’administration des provinces du centre et du sud. Et, pour que cette promesse agît sur eux, il faudrait, comme leurs noms sont connus, faire à * l’avance la désignation des postes auxquels ils seraient appelés.

» J’espère que, dans ces conditions précises, l’intérêt et la dignité des chefs des rebelles se trouvant sauvegardés, on les verrait revenir sur leurs erreurs, et reconnaître la légitimité du pouvoir de Votre Majesté.

» J’avoue qu’une seule exception me paraît nécessaire dans ces mesures de clémence et de sagesse. Il est impossible, pour longtemps au moins, que h ex régent Ton-That-Thuyet puisse occuper une fonction dans le gouvernement de l’Annam. Je ne vois pas d'inconvénient à ce que la générosité du roi lui laisse la vie sauve et même l'autorise à retourner dans son pays auprès de sa famille ; mais il doit rentrer absolument dans la vie privée.

» Je crois devoir, en terminant, répondre à l’objection des rebelles quand on leur propose

clc la part de Votre Majesté des mesures de clémence. « La France, disent-ils, n’en permettra pas l’exécution. » Ils sont à la fois mal renseignés sur l’absolue liberté d’action que le traité assure à Votre Majesté, dans l’administration de ses Etats, et sur les intentions et les habitudes de la France. Nous sommes une nation généreuse, qui n’a jamais persécuté les vaincus, à qui la clémence est chère, et l’oubli des injures habituel. Si Votre Majesté juge utile de pardonner à ceux qui sont coupables envers Elle, le gouvernement démon pays applaudira à sa détermination, et je serai chargé certainement par lui d’en faciliter l’exécution et d’y collaborer. »

Je ne sais quel fut le succès de ces négociations, ni même si elles furent engagées. Elles faisaient, dans l’esprit de M. Paul Bert, partie d’un programme complet, qu’il comptait réaliser, aussitôt achevée la pacification du Than-IIoa. Ce programme avait toujours pour base son idée favorite : l’indépendance administrative de l’Annam et du Tonkin. En Annam, les Français n’occuperaient plus que Hué, Thuan-An, et les ports ouverts ; le résident général serait le ministre des affaires étrangères du roi ; les douanes, les mines, les régies, les postes et télégraphes, les travaux publics et ôn général tous

les services exigeant l’intervention d’hommes techniques seraient confiés aux Français. Le produit net en serait d’ailleurs assuré à l’Annam, qui, pour tout le reste, serait pleinement indépendant. En revanche, le roi d’Annam renonçait à toute immixtion dans les affaires du Tonkin. Non pas qu’il fût question de céder le Tonkin à la France. Il eût fallu pour cela un nouveau traité, des discussions solennelles et des ratifications. Mais, par un simple échange de lettres, le roi d’Annam et le résident général conviendraient que désormais l’administration tout entière du Tonkin relèverait du seul résident général.

. C’était là une grosse concession à obtenir du roi et do son conseil. Mais, écrivait M. Paul Bert, le prestige et l’autorité du gouvernement sont tellement diminués « que rien ne coûtera aux chefs de ce gouvernement pour les rétablir. Ce qu’ils nous demandent c’est de renoncer à notre intervention dans leurs affaires intérieures, intervention qui nous a, du reste, aussi mal réussi qu’à eux-mêmes.

» Retirer nos troupes des postes qu'elles occupent, sauf Hué avec Thuan-an, et sous réserve des escortes placées dans les ports ouverts au commerce ; reconnaître plus solennellement,

car la forme leur importe beaucoup, et pratiquer plus rigoureusement les prescriptions de l’article 16 du traité (1), c’est là ce qu’ils demandent surtout.

» Qu’on y ajoute quelques mesures de bienveillance au point de vue financier, comme l’abandon du produit des douanes, comme la remise d’une dette que vraisemblablement nous ne toucherons jamais, et surtout l’assurance d’une rente annuelle leur revenant des possessions administrées par nous, et ils se déclareront satisfaits. :»

Voilà où en étaient les affaires d’Annam à la fin d’octobre 1886. Pour quiconque avait assisté à l’élaboration de cet intéressant problème, il était hors de doute que le plan de M. Paul Bert approchait de sa réalisation. Il avait compris que la solution des difficultés en Annam commandait et devait précéder celle des difficultés au Tonkin; et c’est en Annam surtout qu’il avait porté et multiplié ses efforts. Il avait attaqué l’insurrection sur tous les points et par tous les moyens ; il l’avait réduite ici, là désorganisée, ail-

(1) Traité de 1884, art. 16. « S. M. le Roi d’ Annam continuera comme parle passé à diriger l’administration intérieure de ses Etats, sauf les restrictions qui résultent de la présente convention. »

leurs forcée à une concentration véritablement précieuse pour nous; bientôt il eût pu la voir partout vaincue.

Au Tonkin, il avait usé d’une méthode toute différente. Il y attendait beaucoup d’abord des progrès de la pacification en Annam , ensuite des mesures prises pour se concilier les populations et combattre l’influence des Mandarins. - Mais il n’était pas pour cela demeuré inactif.

Au début, vers le mois de mai, le Delta était assez tranquille. Des bandes chinoises inquiétaient, au Nord et au Nord-Est, les régions do Lang-son à That-Ké et de Thai-Nguyen à Tuyen- Quan ; et au Sud-Est, celle de Quang-Yen à Dong-Trieu. Du côté de Laokai, il y avait un calme relatif. Cependant, la route du Fleuve Rouge n’était pas sûre, des commerçants isolés y avaient, à divers reprises, été assassinés. Une bande importante, commandée par un chef fameux, le Bo-Giap, opérait aux environs de Cam-Khé. Les Chinois étaient vivement poursuivis ; les petits postes du Delta surveillaient de près les pirates ; quand au Bo-Giap, on le poussait vigoureusement sur la rivière Claire, tandis que sur le fleuve Rouge, on organisait périodiquement des convois escortés.

Plus tard, vers juillet, au commencement de la saison des pluies, la piraterie avait fait quelques progrès dans le Delta, surtout dans cette région du Bay-Say, où la configuration du sol et le mauvais entretien des digues ont livré aux roseaux aux mauvaises herbes et aux forbans de toutes sortes plusieurs centaines de mille hectares. M. Paul Bcrt se préoccupait de reconquérir cette vaste étendue sur les eaux et les pirates et, pour répondre à son désir, le résident de cette région, M. Tliureau, lui remettait un travail très pertinent sur les moyens de procurer au Bay-Say l’assainissement et la sécurité.

D’ailleurs, la mauvaise saison ne débutait pas mal ; les populations semblaient se résigner ; les Mandarins eux-mêmes inclinaient à se soumettre, et certaines mutations dans leurs rangs les avertissait de l’exacte surveillance que Ton exerçait sur eux. Cependant vers la fin d’août, après une récolte de riz qui n’était que passable, il se produisit quelque agitation. A Nam- Dinh. centre d’une population nombreuse et puissante , on observait une grande effervescence ; les rebelles se réunissaient la nuit, tenaient des assemblées sur la montagne de Goi, et nos troupes rencontraient inopinément des bandes d’une force inconnue. Cette situation

troublée, on la retrouvait sur la route do Nam- JDinh à Ninli-Binh. Et à vrai dire, c’est à Ninli- Binh qu’elle avait pris naissance. Rien d’ étonnant à cela. Ninh-Binh est province frontière, limithrophe de l’Annam, et, à ce moment, l’insurrection annamite, concentrée au Than-Hoa, battait son plein. Cette situation devait durer jusqu’à l’entière suppression de la révolte au Than-Hoa. Il fallait même prévoir que les révoltés d’Annam, une fois désorganisés, se glisseraient, par petits groupes, dans les provinces tonkinoises , et y entretiendraient longtemps encore l’agitation.

Dans le haut Tonkin , les affaires n’empiraient pas. Seule la région autour de Laokai était sérieusement troublée. La Commission do délimitation, objectif des mandarins chinois, avait été plusieurs fois- attaquée ; des réguliers et des pirates chinois avaient insulté la ville ; le télégraphe était coupé chaque jour ; la situation paraissait assez précaire pour qu’on crût devoir rappeler le résident civil, et confier tous les pouvoirs au commandant d’armes, le commandant Pelletier , successeur de l’éminent colonel de Maussion. Par contre à Langson, le commandant Servières, inquiété à diverses reprises, commençait à respirer. Les villages se reformaient à

l’abri de nos postes ; et l’expédition sur Caobang, vivement et heureusement menée, établissait solidement, vis-à-vis de la Chiné et des indigènes notre influence dans toute la région du Nord- Est.

La pacification toutefois n’avait fait que des progrès assez lents. On tenait avec trop peu de troupes un territoire trop vaste. L’ambition légitime d’exploiter le Tonkin à la fois comme domaine colonial et comme route commerciale nous avait poussés à sortir du Delta, occuper la contrée jusqu’aux frontières, et ainsi à éparpiller nos forces. La répression de l’insurrection en Annam, condition première de la tranquillité au Tonkin, diminuait encore notre puissance d’action dans ce dernier pays. Tout cela expliquait de reste la marche lente de la pacification. Aussi la colonie française ne s’en alarmait- elle pas trop.

Elle était d’ailleurs, en majorité, composée de gens qui savaient déjà combien l’œuvre d’apaisement avait été difficile en Cochinchine. Et elle avait confiance dans toutes les mesures pacificatrices à long'ue échéance prises par le Résident général. Toute cette bienveillance, témoignée aux indigènes, remise d’impôts, atténuation des corvées, etc. ; toutes ces innovations, création du

PAUL P.ERT

Conseil des Notables, organisation de l’enseignement franco-annamite, etc. ; toute cette politique destinée à nous concilier les populations avait été parfaitement appréciée. Et d’autre part, les efforts tentés pour favoriser le commerce, pour lui rendre sur place les affaires plus faciles et la vie plus agréabe, pour lui donner sa part légitime d’influence, pour développer les relations avec la métropole ou les transactions avec la Chine, tout cela lui faisait prendre courage et patience. Aussi nul ne doutait plus du succès, chacun s’armait pour la prochaine campagne. Et cela se savait en France. On commençait à revenir quelque peu sur les préjugés anciens. D’importantes Sociétés entraient en pourparlers avec l'administration du Protectorat, quelques-unes envoyaient à leurs frais des agents chargés de leur assurer une part dans les adjudications ou les concessions prochaines. Le Tonkin était en bonne voie. Après tant de labeurs et de difficultés, voici qu’enfin venait la récolte.

Les choses en étaient là, quand M. Paul Bert mourut.

Il était le 23 octobre parti pour une do ces longues et intéressantes tournées dont il était coutumier.

Il devait, le 24, assister au sacre de Mgr Finaud, nouvel évêque du Than-Hoa, dont la finesse et la rectitude d’esprit l’avaient séduit. Le surlendemain, il comptait présider à Nam- Dinli l’ouverture solennelle des examens auxquels 8,000 candidats demandaient l’accès des honneurs officiels. Enfin, après cette première étape, la plus facile et la plus agréable, il se dirigeait sur le Than-Hoa, centre des insurgés annamites, pour y prendre, de concert avec le résident et le commandant de la région, les dernières mesures qui assureraient l’écrasement définitif de la rébellion.

Il ne dépassa pas Ninh-Binh. Surmené à Keso par les cérémonies du sacre et une longue promenade dans le domaine de la Mission; à Ninh- Binh, par la réception des officiers, des fonctionnaires, et des notables annamites, il no put, à Nam-Dinh, que s’entretenir quelques instants avec le résident et le tong-doc. Un malaise violent s’empara de lui, et, sans être encore fixé sur la gravité de sa maladie, il consentit, sur les instances pressantes de ceux qui l’entouraient, à rentrer à Hanoï.

En route, la dyssenterie se déclara. Constitué comme il l’était, il semblait devoir s’en tirer, à moins qu’elle n’eût une gravité inusitée. C’était

l’opinion des médecins. Et de fait, au bout de deux ou trois jours, le bulletin de santé portait: « Danger écarté. Mieux progressif. »

Malheureusement, M. Paul Bert n’était déjà plus alors l’homme vigoureux que nous connaissions tous. Bon dernier voyage à Hué avait été pour lui l’occasion de fatigues excessives. Pressé de rentrer à Hanoï, et trouvant à Thuan-An la barre infranchissable, il s’était décidé à suivre la route longue et pénible du col des Nuages. Pendant deux jours exposé au soleil et h la pluie, trompant la longueur du trajet à force de gaieté et d’entrain, s’embarquant enfin sur un mauvais canot où il faillit sombrer, il arriva à Tourane exténué et ayant déjà le germe de la maladie qui devait l’enlever.

A Haïphong, à Hanoï, ceux qui le revirent alors furent frappés du changement de sa physionomie. Cela ne l’empêcha pas de se remettre immédiatement au travail. Mais, physiquement et intellectuellement, il était à bout de forces. Quand arrivait la lin de la journée, il lui échappait parfois, à lui qui ne connaissait ni les difficultés ni la lassitude, de dire à ses collaborateurs : « Laissez-moi, je vous en prie, je no comprends plus. »

Peu à peu cependant, il reprit .son train de vie

habituel. Il fit encore un voyage à Hung-Yen et un autre à Nam-Dinli; mais il ne retrouva plus que par exception sa vigueur et sa vivacité. Ne voulant ni s’aliter, pour ne pas interrompre ses travaux, ni se soigner ouvertement, pour ne pas inquiéter les siens, il garda plus d’un mois une diarrhée obstinée , que ne pouvaient arrêter même de fortes doses de laudanum. C’est dans cet état qu’il avait entrepris le pénible voyage du Than-Hoa.

Un peu inquiet tout d’abord, car il savait que la p dyssenterie est plus dangereuse pour les hommes comme lui, gras et robustes, il ne croyait cependant pas, dans les premiers jours, à une issue fatale. Il prévoyait toutefois qu’il lui faudrait, au moins pendant quelque temps, quitter le Tonkin , et pour ce pays qu’il aimait , pour cette œuvre si bien lancée, il se désespérait du désarroi où son départ laisserait toutes choses. Cependant, dès avant la fin d’octobre, il avertis- ! sait M. de Freycinet de la gravité de sa situa -

} tion, et lui désignait même dans quels rangs il

faudrait chercher son successeur.

Au bout de quelques jours, un mieux sensible se produisit. Il avait confiance, il quittait son lit, s’asseyait dans son fauteuil, et là, à la clarté d’un bon feu, devisait plaisamment avec ses amis. Il

Page 1