‹ Paul Bert au TonkinChapitre 16 sur 46 · PAUL P F RT · texte numérisé non relu

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avait même repris ses occupations. La correspondance était inspirée et signée par lui. Sur un grand cahier de papier blanc que je vois encore, il avait ouvert comme un compte à chacun de ses collaborateurs ordinaires, et il inscrivait, au fur et à mesure qu’il y songeait, tout ce qu’il avait à leur recommander, tout ce sur quoi il voulait être renseigné.

Ce mieux, que chacun avait salué avec tant de joie ne dura pas. Une première hémorragie se produisit, très abondante, qui enleva presque toutes les chances de guérison. Lui-même, semble avoir eu, dès lors, de sombres pressentiments. J’étais, dix jours auparavant, parti pour la Chine avec une mission intéressante. 11 me fit rappeler par télégramme, attendant impatiemment le retour, et le premier mot dont i^ salua sa fille et moi, fut : « Maintenant, je puis mourir on paix ! » C’était dans la soirée du 9 novembre. Le lendemain survinrent de nouvelles hémorragies, et, sauf ceux qui ne voulaient pas voir, tout le monde vit clairement la fin prochaine.

Le voisinage de la mort ne l’avait pas changé. C’était toujours la même activité d’esprit, le même amour du bien public. Il faisait de constantes recommandations pour que ses instruc-

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tions fussent de tous points suivies. Toutes les questions, dont les jours précédents il s’était occupé, lui revenaient en foule à la mémoire : le voyage au Than-Hoa; la punition des chefs rebelles de Ninh-Binh, qu’il voulait immédiate et solennelle ; les travaux de la voirie de Hanoï, etc. etc... « Tout allait si bien, disait-il, quel dommage de laisser tout cela. »

Le général Munier venait seulement de prendre le commandement des troupes, et M. Bert, qui avait tenu à l’avoir près de lui à Hanoï, me pressait chaque jour d’aller lui rendre visite. — « Voyoz-le souvent, disait-il ; pas de

paperasseries, on s’entend mieux en dix minutes d’entretien qu’avec une lettre de dix pages. » On était alors très inquiet sur la commission de délimitation, retenue à Laokaï par l’insécurité des routes. Plusieurs fois, dans cette journée du 10, plus souvent encore dans la nuit qui suivit, quand le délire eut commencé, le nom de M. Dillon, pour qui il avait tant d’estime, revint sur ses lèvres.

Cette courte maladie l’avait beaucoup maigri. On retrouvait, sous la barbe, le masque un peu anguleux, tel qu’on le voit sur une photographie souvent reproduite, avec les lèvres minces et le sourire spirituel et moqueur. Jamais, cependant,

il n’avait été plus tendre. Cet homme, dont la tendresse timide et comme un peu honteuse d’elle-même, ne s’était jusqu’alors traduite que par des actes, s’épanchait en douces paroles et en caresses. Sa famille, réfugiée sous la vérandah qui court le long de la maison, défilait à tour de rôle dans la chambre du malade, sur la pointe du pied, en silence, et lui avait pour tous un sourire ou un bon regard. Peu à peu, la lucidité disparut, le délire le prit ; il voulait se lever, aller travailler de ce travail qui le remettrait, disaitil ; des paroles incohérentes, souvent les mêmes, troublaient seules le silence de la nuit. L’agonie commença. Mais cette forte constitution n’était pas encore assez ébranlée, et c’est seulement, le lendemain 11 novembre, à cinq heures du soir, après une lutte de vingt-huit heures, que la mort vint le délivrer, attendue et souhaitée par ceux qui rentouraient.

Je n’exagère rien en disant que le Tonkin tout entier se sentit durement frappé. Dès les premiers jours de sa maladie, ç’avait été dans le modeste hôtel de la résidence générale un défilé ininterrompu. Sur le registre où l’on s’inscrivait, se rapprochaient les signatures les plus variées ; les fonctionnaires, les officiers, les missionnaires, les mandarins, la population civile,

tous du plus élevé au plus humble, venaient, véritablement anxieux, s’informer le matin comment avait passé la nuit, le soir comment avait passé le jour.

Si inquiets qu’ils fussent, bien peu d’entre eux croyaient la mort possible. Habitant pour la plupart depuis des années ces pays de ITndo-Chine, ils avaient tous vu — et chacun citait son exemple — de ces cas désespérés où le malade, amené par la dyssentcrie à une prostration complète, se reprenait peu à peu à la vie et triomphait enfin dans cette lutte pour l’existence. Que Paul Bert, si fortement organisé, a peine affaibli par le climat, pût succomber à une maladie si courte et que dès l’abord on avait dite bénigne, personne ne pouvait le croire.

La nouvelle de la mort, plusieurs fois lancée et plusieurs foie démentie, fut accueillie d’abord avec incrédulité, puis avec stupeur. Chacun se sentait si profondément atteint qu’il voulait s’assurer par lui-même de la vérité du coup ; puis, quand le doute ne fut plus possible, il n’y eut dans toute la ville qu’un sentiment unanime : celui d’une perte immense et d’une profonde inquiétude pour l’avenir.

Tous les magasins furent fermés en signe de deuil. Les différents corps constitués s’assem-

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blèrent spontanément ; des adresses furent rédigées ; des télégrammes furent envoyés en France aux pouvoirs publics ; sur deux points simultanément se formaient des comités pour F érection d’une statue, et des sommes considérables étaient recueillies (1). En même temps, chacun de son côté prenait ses mesures pour honorer dignement celui qui venait de mourir. Les fleurs, bouquets et couronnes, commençaient ii affluer. Une chapelle ardente était organisée : un architecte d’Hanoï, M. Paul Leyret,

ancien élève de l’Ecole des Beaux-Arts, décorait d'une façon véritablement grandiose la façade et l’intérieur de l’hôtel de la Division, où le corps avait été transporté. D’artillerie s’occupait de confectionner le triple cercueil où il devait être enseveli. Le résident supérieur et les quatre résidents veillaient le corps la première nuit ; d’autres, amis personnels ou fonctionnaires, s’off raient pour la nuit suivante. Chacun se partageait ainsi la pénible tâche ; et ceux mêmes que leur caractère devait empêcher d’assister aux obsèques — comme Mgr Puginier, qui avait dignementet discrètement offert de visiter le mourant, comme aussi la religieuse supérieure qui,

(1) Ces sommes, à l’heure où j’écris, atteignent au seul Tonkin 40,000 francs.

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reconnaissante de ce qu’avait fait Paul Bertpour l’hôpital, était venue le soigner jusqu’à la mort, — ceux-là, sans se froisser d’avoir vu leurs efforts méconnus, pleuraient avec les autres l’homme qu’ils avaient su apprécier et aimer. Je ne crois pas qu’il y ait eu à Hanoï dix personnes qui no s’associèrent pas à cet élan du public. Tout le Tonkin le suivit/

En même temps arrivaient les télégrammes de France, de Chine, de lTndo-Chine, disant combien nos regrets étaient partagés (1). Successivement, nous apprenions que la Chambre des Députés avait levé sa séance en signe do deuil ; le lendemain, qu’elle avait voté à Paul Bert des funérailles nationales, et à sa veuve une pension. Ces nouvelles et la forme chaleureuse dans laquelle les transmettait le président du Conseil relevaient un peu les courages abattus ; et, le lendemain, dans le défilé auquel prit part toute la population, tous ces colons qui avaient lié leur sort au Tonkin, pouvaient pleurer sur l’absent sans préoccupations personnelles.

Il y eut à Hanoï, présidée par le résident supérieur et par le général Hunier, une cérémonie

(1) Li Hung-Chang avait fait appeler le Consul de France à Tieu-Tsin et l'avait prié de ^aire savoir à son gouvernement combien pour lui— même il déplorait cette perte.

très belle et très digne. Deux fourgons de l’artillerie suffisaient à peine à transporter les fleurs. Derrière marchait la musique militaire, jouant la marche de Chopin ; enfin venait le corps porté par trente soldats des armées de terre et de mer. Plusieurs discours furent prononcés par MM. Vial, Klobukowski, les présidents do la Chambre de commerce et de la Commission municipale, et enfin par le général Municr, qui, d’une voix chaude et émue, expliqua en termes éloquens pourquoi Paul Bert avait bien mérité de l’armée du Tonkin.

Après ces discours, au milieu delà tristesse universelle, la musique militaire vint se placer en face du corps. Tout d’un coup, on entendit une fanfare et un mouvement démarché. C’était l’armée qui, rangée à distance par pelotons, défilait devant le mort glorieux ; et cette sonnerie, cette marche signifiaient qu’en effet cette mort avait été glorieuse et qu’il fallait avoir foi en un pays où de semblables morts ne sont pas rares.

Après cela, le corps hissé sur le Henri-Rivière , la canonnière qui l’avait conduit dans toutes ses tournées, fut transporté à Haïphong à bord de V Annamite, où des honneurs pareils lui furent rendus, en attendant ceux que la Cochichine et la France lui réservaient.

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Ces honneurs, décernés spontanément par les citoyens ou par les pouvoirs publiés, regrets chez les uns, hommages chez les autres, ces honneurs s’adressaient dans l'esprit de tous à l’homme d’État, au patriote, qui avait, en toutes circonstances, travaillé à la grandeur de la patrie, et qui, en une dernière occasion, conformant ses actes à ses paroles, avait sollicité un poste que ses amis trouvaient tous bien dangereux, la plupart bien effacé.

Tels étaient aussi les sentiments de la plupart des Français au Tonkin. Mais chez ceux-là, il s’y | joignait en outre, le sentiment très vif, à la fois

gratitude et regret, de ce qu’avait fait M. Paul Bert pour le Tonkin et de ce qu’ils en pouvaient encore attendre.

Je ne puis revenir sur tout ce que j’ai déjà si longuement exposé. La liste seule de ses actes et de ses projets est imposante (1), et forme le plus éloquent des plaidoyers.

Cette œuvre considérable, il n’aurait pu, je i tiens à le dire, l’accomplir sans le .secours des

plus zélés collaborateurs. J’ai déjà parlé d’eux. Mais la coopération la plus précieuse lui vint à coup sûr, de M. de Freycinet.

(1) Voir aax Pièces justificatives cette liste, lettre A-C.

J’imagine qu’au début, en choisissant M. Paul Bert, M. de Freycinet avait surtout songé à abriter le Tonkin derrière l’autorité d’un homme considérable. Sa satisfaction n’en dût être que plus vive le jour où il s’aperçut que l’homme politique était doublé d’un administrateur éminent.

Les aptitudes de M. Paul Bert ne se révélèrent pas immédiatement. Au début, la complexité du problème l’avait légèrement troublé et ses projets s’en ressentaient. Mais dès la fin de mai, la lumière était faite dans son esprit, et ses rapports au ministre étaient la clarté et la précision mêmes. La lecture des dépêches personnelles que, dès lors et jusqu’à la fin, lui adressait M. de Freycinet donne la sensation d’un confiance sans cesse grandissante. Au début, quelque réticence, des conseils, parfois une invitation à étudier de nouveau. Puis, un silence, l’expectative, et immédiatement après l’approbation, sauf un point ou deux, complète, constante et définitive. J’ai lu votre courrier de juillet, d’aqût, etc., lui écrit-il en substance ; je vois avec plaisir que vous vous débrouillez. . . Nous sommes d’accord. . . Vous n’avez qu’à demander, je vous soutiendrai toujours... Vous savez que vous n’avez pas besoin d’attendre mes réponses pour prendre les mesures convenables. Vous pouvez toujours

rendre vos arrêtés provisoirement exécutoires; il ne faut pas que les lenteurs administratives vous entravent.

Le travail dans ces conditions était facile, et M. Paul Bert, qui n’avait pas besoin d’y être sollicité, s’y jetait tête baissée. C’est à travailler qu’il est mort ; c’est à poursuivre trop énergiquement et peut-être trop vite son but glorieux et prochain.

Il disait quelquefois : « À mon âge, mourir n’est rien. Ce qui est beaucoup, c’est de bien mourir, » Eh bien ! je le dis pour tous ses amis et pour tous ceux aussi qui, parfois éloignés de lui, l’ont soutenu avec sympathie dans cette œuvre dernière, l’opinion du Tonkin et de ceux qui l’y ont vu à l’œuvre est que Paul Bert est bien mort.

PIECES JUSTIFICATIVES

Proclamation adressée aux populations tonkinoises.

(8 avril 1886.)

Le membre du Hann-linn de France, envoyé extraordinaire et Résident généra] en Annam, aux populations tonkinoises.

Le gouvernement de la République française m’a choisi pour le représenter et être ici l’interprète de ses volontés.

Depuis longtemps dans mon pays, je me suis appliqué à connaître et à défendre les intérêts de ce peuple d’Annam si laborieux et si intelligent, et j’ai demandé que le peuple français lui tendît une main amicale.

L’ardent désir, qu’en toute occasion j’ai manifesté, de le voir prospérer et jouir en paix du fruit de ses riches cultures a été la cause déterminante de la mission que l’on m’a confiée et que j’ai acceptée avec bonheur, bien que j’aie dû, pour la remplir, abandonner provisoirement mon pays et d’importants travaux scientifiques et législatifs.

Je viens chez vous avec la ferme intention d’examiner sur place la situation du pays et de m’enquérir de vos besoins.

Des malentendus nous ont divisés; nos relations ont été gravement troublées ; au lieu d’échanger paisiblement

de la soie, nous avons brutalement échangé du plomb; le sang a coulé et nous nous sommes aperçus que les sentiments d’estime dont nous étions réciproquement animés, s’altéraient dans nos coeurs.

J’ai scrupuleusement étudié les causes de ces divisions regrettables ; je veux les faire cesser. Car nos peuples ne sont pas faits pour se combattre, mais pour travailler ensemble, et se compléter l’un par l’autre.

La France est un pays prospère et riche en ressources de toute nature. Si des Français viennent se Axer sur votre territoire, il faut que vous sachiez que ce n’est nullement dans la pensée de s’emparer de vos terres ni de vos récoltes, mais au contraire, avec l’intention d’augmenter la richesse générale en donnant de la plusvalue à vos domaines, en facilitant vos exploitations agricoles, déjà si habilement conduites, par la création de voies de communications faciles, par la mise en valeur des richesses que recèlent vos mines et la protection que nous accorderons à vos transactions commerciales avec les peuples étrangers.

Les Français ont pour cela des moyens que les Annamites ne possèdent point encore; ils ont les capitaux, l’outillage, les ingénieurs, et une grande expérience des affaires; iis sont vos frères aînés. De même que les Chinois autrefois ont amélioré votre état social en vous apportant leur civilisation, en vous initiant aux travaux de leurs législateurs, de leurs philosophes et de leurs littérateurs, de même les Français qui viennent aujourd’hui chez vous amélioreront votre situation agricole, industrielle et économique et élèveront encore votre niveau intellectuel par l’instruction.

Les Français n’ont pas davantage l’intention d’usurper les fonctions publiques, elles seront conférées par mes soins aux plus dignes d’entre vous, en récompense de leur science et de leurs services.

Rien ne sera changé dans vos rites, dans vos usages; vos traditions seront respectées ; vous continuerez à être soumis à vos mêmes lois et règlements, et je veillerai scrupuleusement à ce que pas un Tonkinois ne fournisse

PIÈCES JUSTIFICATIVES

indûment une journée de corvée, ne paie indûment une sapèque d’impôt.

Les cantons et les villages seront administrés comme autrefois ; votre système communal ne sera pas modifié ; vous choisirez vous-mêmes vos notables, ils seront spécialement chargés de la répartition de l’impôt et prendront, sous leur responsabilité, dans l’étendue de leur territoire administratif, telles mesures de police qui leur paraîtront utiles pour la sauvegarde de vos biens et de vos personnes.

Pour m’éclairer dans les graves questions d’intérêt général, je réunirai à Hanoï un conseil composé de délégués que vous élirez dans chaque province parmi les notables.

Ils me transmettront les vœux de la population et m’éclaireront sur ses besoins ; je m’inspirerai de leurs conseils dans toutes les questions qui l’intéresseront directement, comme celles de création ou d’entretien des voies de communication, exploitation des mines, etc.

Je les tiendrai au courant de mes actes et leur indiquerai les volontés de la France, qu’ils feront ensuite connaître aux habitants.

Je ne puis vous donner une plus grande preuve de ma confiance et de ma sincérité. Les populations m’en sauront gré, et je compte sur leur concours dévoué pour qu’à jamais ce pays du Tonkin, berceau de l’Annam, où tant de dynasties illustres se sont succédé, prospère et grandisse sous le Protectorat définitivement établi de la France .

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