LETTRE DE M. J. DUPUIS AU VICE-ROI DU YUN-NAN
* (avril 1886)
Depuis l’année Qui Rou, époque à laquelle vous m’avez honoré de diverses missions, je n’ai pas eu le bonheur de vous voir. Cependant je ne vous ai jamais oublié et mon plus ardent désir serait de pouvoir encore, comme
autrefois, me pénétrer de votre science et de votre raison.
il y a treize ans que je vous ai quitté. Depuis ce temps, je n’ai cessé de vous voir avec le cœur, je serais heureux de vous voir avec les yeux.
A mon arrivée au Tonkin, j’ai appris que vous avez été élevé à la haute dignité de Tong clié du noble pays de Yan (Yun Nan), je m’en réjouis et j’espère que votre gloire brillera comme les constellations au ciel, et que vous-même serez l’étoile du bonheur qui projette partout sa lumière bienfaisante.
Vous améliorerez les lois afin que la rénovation atteigne les cent choses, votre bienfaisance sera la pluie douce qui rafraîchit tout le monde, et votre mérite semblera être le soleil éclatant.
Le peuple et l’armée seront dans la joie.
Pour moi, je suis un vieil arbre secoué par tous les orages, mais que la protection de Nlian Tong a retenu au sol; avec la foi dans l’avenir je reprends la vigueur de la jeunesse et je suis joyeux comme l’oiseau Tu’o’c Ru’o’c au printemps.
Je rends grâces à mon bienfaiteur et confiant dans la paix entre l’Annam et la France, je vais employer toute mon expérience et mes vieilles relations à rassurer les esprits afin que les transactions d’affaires puissent se renouer en toute sécurité dans toute l’étendue du pays.
La proclamation de M. le Résident général, ancien ministre de l’Instruction publique et membre du Hann Linn de France au peuple tonkinois, que je vous envoie avec la présente vous prouvera que mon espoir n’a rien de chimérique et que l’ère de paix profonde et d’entente cordiale dont je vous ai autrefois entretenu et à laquelle je n’ai jamais cessé de croire, est enfin arrivée.
Des rivages de la vaste mer aux confins des deux Quang, du Yun Nan et du Laos les peuples l'ont reconnue et l’acclament avec confiance.
Hanoï
J. Dupuis.
arrêté faisant remise pleine et entière a la POPU- LATION INDIGÈNE DES CONTRIBUTIONS ARRIÉRÉES ANTÉ- RIEURES AU 1er JANVIER 1886.
Le Résident général de la République française en Ànnam et au Tonkin, membre de l’Institut,
Vu la demande formulée par S. E. le Kinli-luoc p. i., représentant, au Tonkin, de Sa Majesté le roi d’Annam, et conformement à ses conclusions;
Sur la proposition du Résident supérieur au Tonkin.
Arrête :
Article premier. — Il est fait remise pleine et entière à la population indigène des contributions arriérées antérieures à l’année 1886.
Art. 2. — A partir du 1er janvier 1886, les contributions seront perçues intégralement.
Art. 3. — Le Résident supérieur au Tonkin est chargé d’assurer l'exécution du présent arrêté,
Hanoï, le 15 juin 1886.
Paul KERT.
ORDONNANCE DE S. E. LE KINII-LUOC P. I. DU TONKIN RÉGLEMENTANT LES CORVÉES A FOURNIR PAR LES VIL- LAGES.
Le Kinh-luoc p. i. du Tonkin,
Pour donner satisfaction aux observations de M. le Résident général;
Considérant que la corvée telle que permet de l’exiger la coutume actuelle est illimitée, ce qui a donné lieu à des abus fréquents;
Dans le but de restreindre an strict nécessaire les charges qui pèsent sur la population.
Décide :
A l’avenir, le chiffre des corvées exigées des villages pour les travaux exécutés dans l’intérêt des services publics sera fixé à quarante-huit (48) journées par an et par inscrit.
Ces corvées ne seront levées, dans les villages que par les maires et les chefs des cantons, sur les réquisitions des résidents ou vice-résidents français et des autorités annamites de la province, huyens, phus, tuan-plius, quan-bo, tong-doc.
La corvée ne doit pas durer plus de dix jours de suite, y compris le temps d’aller et de retour.
Autant que possible, les corvées sont réquisitionnées aux époques où les grands travaux du labourage, du repiquage, de la moisson et du battage du riz seront terminés; les phus et les huyens veilleront d’accord avec les chefs des cantons, à ce que les corvées réquisitionnées soient inscrites régulièrement pour chaque village et à ce que leur chiffre réglementaire ne soit jamais dépassé.
Lorsqu’une corvée est terminée, un reçu doit être délivré au maire du village, indiquant le nombre des travailleurs requis et le temps qu'a duré le travail.
Les quan-bo des provinces feront des tournées générales pendant lesquelles ils s’assureront que les villages ont des cahiers de dépenses régulièrement tenus, des reçus pour toutes les corvées ou réquisitions fournies, et, n’ont payé aucune contribution illégale soit en argent, soit en nature. Ces inspections feront l’objet d’un rapport détaillé qui sera communiqué aux résidents.
Les villages qui voudront racheter une partie de leurs corvées sont autorisés à se libérer de la moitié au plus de cette contribution au prix de cinq tiens par journée.
Le 15 du 9° mois de la lrc année de Dông-khanh, 12 octobre 1880. NGUYEN -TRONG-HIEP.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
La présente ordonnance est rendue exécutoire dans tout le territoire du Tonkin.
Hanoï, le 18 octobre 1886.
Mon cher....
Hanoï, le 20 juin 1886.
Les sentiments très élevés qu’exprime votre dernière lettre ne sont pas faits pour m’étonner de votre part. Je sais de quelle hauteur vous envisagez ces questions religieuses qui divisent et irritent tout le vulgaire des hommes. Toute religion est une grande école de morale viciée par l’espèce de délégation de la puissance divine données à des hommes : c’est partout le prêtre, nulle part la religion, qu’il faut accuser.
Mais en laissant là ces considérations philosophiques, pour redescendre sur le terrain des faits politiques, et envisageant la question religieuse en Ànnam et à l’heure actuelle, je vois avec plaisir que nous envisageons les choses du même point de vue. Je tiens cependant à préciser ma pensée.
Il y a eu un temps où la France s’est considérée comme la protectrice des chrétiens, en ce sens que, persuadée de la supériorité de leur religion sur celle des peuples étrangers, elle en favorisait le développement par tous les moyens dont dispose une grande nation. « Fille aînée de l’Église », elle aidait sa mère à conquérir le monde, mettant au service de la foi catholique et de ses prêtres son autorité morale et ses canons, en telle sorte que ses actes étaient ceux mêmes du Dieu des chrétiens. Gesta dei per Francos.
Cette antique conception a été renversée par la Révolution de 1789. La France ne doit plus se considérer comme ayant le droit de propagande; elle n’a plus de religion d’Etat, et la religion catholique est simplement * aidée d’argent par elle comme les religions protestante,
juive et musulmane. Donc à l’étranger elle n’a pas plus à s’occuper de développer la religion du Christ que celle de Mahomet.
Mais un devoir plus élevé lui incombe. Elle devient la gardienne et la protectrice de la liberté de conscience. Elle ne peut admettre, pas plus sur son propre territoire que dans les pays sur lesquels elle a quelque autorité ou quelque influence, qu’un homme soit persécuté, puni, pour avoir obéi à sa foi religieuse. Alors elle intervient, et elle réclame non plus le privilège, mais l’égalité et la justice.
Tels sont nos principes modernes : ils dominent toute la législation française. Je sais que, dans la pratique, il s’en faut de beaucoup qu’on les ait appliqués, et que spécialement dans vos pays, jusqu’à ces derniers temps, les chrétiens ont pu croire qu’ils jouissaient d’une situation privilégiée et de droits spéciaux, sous la garantie et la protection de la France, comme les non chrétiens ont pu craindre des empiétements sur les droits de l’autorité légitime.
Mais tout cela est changé, bien changé, définitivement changé. L’avènement de la République en France a eu pour conséquence de faire passer dans l’application les principes de la Révolution de 1789. Le gouvernement que je représente, et moi-même, nous sommes bien résolus à lui obéir. Je ne cesserai de réclamer auprès des autorités annamites pour que les chrétiens aient les mêmes droits que les autres sujets du roi; mais je ne cesserai de dire aux chrétiens qu’ils ne peuvent réclamer ces droits qu’à la condition d’obéir comme tous aux lois du pays et aux mandarins chargés de les exécuter. Mais s’ils veulent une législation à part, s’ils refusent de payer l’impôt aux autorités, s’ils veulent former de petits États dans le grand État, je cesse de les défendre.
. Prêt à tout faire au nom de l’égalité, je ne ferai rien au nom du privilège. Mais j’emploierai toute mon énergie à les protéger contre des massacres comme ceux du Binh-Dinh, du Thanli-Hoa, qui sont une honte pour le Roi et pour la France.
PIÈCES JUSTIFICATIVES
Parlez dans ce sens aux lettrés ; montrez-leur bien qu’une guerre de religion est aujourd’hui absurde et coupable, et que je n’y prêterai jamais les mains.
Vous pouvez encore leur dire ce dont je vous ai parlé un jour.
La France ne quittera plus ces contrées; il faut laisser là tout espoir d’un recul ; les intérêts -engagés sont tels, sans parler de l’honneur national, qu’une guerre européenne elle-même ne nous ferait pas lâcher pied : nous pourrions être forcés de restreindre notre occupation, rien de plus, et, la paix faite, nous reprendrions l’offensive avec une nouvelle énergie.
Et d’ailleurs quand même, par un ensemble de circonstances impossibles à prévoir, la France renoncerait à sa situation actuelle, croyez-vous que l’Annam reprendrait son indépendance du temps de Gia-Long et de Minh-Mang? Erreur profonde ! Les Anglais ou les Espagnols ou plutôt les Allemands arriveraient à leur tour, et l’Annam apprécierait par comparaison s’il a gagné au change.
Oui, quoi qu’il advienne, une nation européenne entrera en Annam pour y prendre une influence directrice. Et pourquoi cela ? Parce qu’il y a dans l’histoire dès^ peuples des nécessités et des fatalités contre lesquelles la lutte est impossible, et que le vrai patriotisme consiste à savoir utiliser.
Si, 400 ans avant J. C., alors que nos ancêtres mangeaient des fruits, et que Confucius écrivait le Clion King, une flotte chinoise eût envahi nos rivages, apportant à ces peuplades grossières une civilisation déjà raffinée, des arts et des sciences développés, une hiérarchie sociale fortement organisée, un code moral admirable, l’influence chinoise se fût implantée légitimement et eût dominé pendant un temps que nul ne peut imaginer. Voici qu’ aujourd’hui un phénomène inverse se produit. Ces grandes nations d’Orient si précoces dans leur développement se sont arrêtées; les civilisations Hindoue, Siamoise, Annamite, Chinoise, sont restées ce qu’elles étaient il y a 2000 ans. Nous, nous avons mar-
cli é ; en retard sur elles, nous les avons dépassées, au moins pour tout ce qui touche aux sciences et aux industries. Il y a plus, elles se sont affaissées et, depuis des siècles, elles ne font plus que contempler avec étonnement les anciens monuments de leur gloire. i
Alors, l’éternelle loi de l’histoire intervient. A notre J tour, nous arrivons avec nos flottes, notre outillage et pacifique et guerrier, et nous prenons légitimement notre influence directrice. Pour combien de temps, je ne le sais. Mais j’ai confiance dans ces races d’Orient qui nous ont montré le chemin; à notre contact, elles reprendront leur activité engourdie pendant des siècles, et nul ne peut prévoir quel magnifique essor donnera à la civilisation l’union, le contact, la concurrence de qualités si différentes et également admirables des races
d’Europe et de celles d’Asie.
Qu’on le veuille ou non, le mouvement s’accentuera chaque jour. L’Inde est sous la domination anglaise; la Birmanie aussi; le Siam n’a que le choix d’un maître ; le Japon essaie de se transformer seul ; la Chine se laisse pénétrer malgré elle par l’esprit d’Occident; les antiques rajahs des grandes îles subissent l’influence hollandaise. Cela ne durera pas, j’en suis sûr , mais il faut passer par là : l'Ann am ne peut échapper à cette fatalité.
Heureusement l’Annam a affaire au peuple le plus souple, le plus bienveillant, le plus affectueux pour les vaincus, qui soit au mon te. La France n’a jamais tyrannisé ni détruit. Sans doute, vous avez à vous plaindre des premières violences de notre installation ; mais c’est affaire de temps et je suis venu surtout pour faire cesser des actes fâcheux, et changer de méthode, en prenant celle qui convient au génie de mon pays.
Les bons patriotes d’Annam devraient tous m’aider dans cette tâche. En persévérant dans une résistance inutile, ils ruinent leur pays et autorisent toutes les violences. Villages brûlés, populations décimées par la faim, arrêc total des affaires, voilà le résultat de cet entêtement dont j’apprécie le mobile, mais qui est une
PIÈCES JUSTIFICATIVES
faute, une inutilité et va devenir un crime contre la patrie annamite.
La paix rétablie au contraire, vous savez bien que la France n’a qu’un désir : rendre à l’Annam sa prospérité sous sa direction morale générale. Vous savez bien que nous ne voulons ni ne pouvons prendre l’administration directe, que les événements nous ont imposée en basse Cochinchine. La classe des lettrés, si forte précisément parce qu’elle n’est pas une classe fermée, parce^qu’elle se recrute dans le peuple entier, restera, comme cela est légitime et nécessaire, dépositaire de l’autorité et fournisseuse de fonctionnaires.
En résumant cette immense lettre, je vous dirai : «. Faites savoir à, vos amis Confucistes, aux lettrés éminents d’Annam qu’ils n’ont rien à craindre, dans l’application des traités, pour leurs dignités, leur liberté de conscience, leur intérêt. Au lieu de courir la brousse, d’exciter de pauvres paysans à se faire tuer et ruiner, qu’ils travaillent avec moi à la prospérité de leur pays. A tous les points de vue, ils auront lieu d’être plus satisfaits de leur œuvre et d’eux-mêmes.
Bien cordialement dévoué,