Chapitre II
Situation à l’arrivée
Si grandes que fussent ses forces et son ardeur au travail, la tâche était plus grande encore.
Le Tonkin était à peu près pacifié, si l’on doit appeler pacifié un pays immobile devant les troupes victorieuses, mais que nulle sympathie, bien plus, nulle communauté d’intérêts no rattachent encore au vainqueur, et qui, ne connaissant de lui que sa force, attend dans la prostration ,
ce qu’il sera ordonné du vaincu.
Nos troupes tenaient solidement le Delta. Un 'étroit réseau de petits postes en couvrait tout le territoire. Au point do vue militaire, nous n avionsrien à craindre : nulle troupe ne pouvait y pénétrer ou s’y former, capable d’inquiéter se-
PAUL B EUT
pieusement les nôtres. Mais il s’en fallait que la sécurité intérieure, celle qu’en Europe nous demandons à la police, fût aussi assurée. Grâce a la multiplicité des cours d’eau, fleuves, canaux, arroyos qui favorise les attaques et au besoin la fuite, Français voyageant pour leur commerce, indigènes cultivant paisiblement leurs rizières étaient également exposés aux coups de main des « pirates », que le besoin et surtout l’instinctif attrait du pillage poussent à ces petites expéditions sans gloire, mais non sans profit.
Le Haut Tonkin, c’est-à-dire la partie comprise entre les frontières de Chine et les montagnes qui vont de IIung-Hoa à Phu-Lang Giang et à Langson, était presque complètement insoumis. Nous avions des détachements à Phu-Doan, à Tuycn-Quan, à Thain-Nguyen et sur quelques autres points encore. Vers le Kouang-Si, l’énergique commandant Servières était maître de la vallée qui mène de Langson à Thatké. Vers le Yun-nam, une récente expédition brillamment et prudemment conduite par le colonel de Maussion, nous avait donné Laokay. Mais nous laissions Caobang aux mains d’ Annamites dont la fidélité ne fut reconnue que plus tard ; et le vaste polygone qui a pour sommets Laokay, Caobang, Langson, Thai -Nguyen, Tuyen-Quan, était encore inexploré.
La sécurité des personnes et des biens n’était rien moins que garantie. Au-dessus de Ilung-IIoa la navigation rencontrait des obstacles qui n’étaient pas tous naturels ; des Français furent à diverses reprises, pillés et même assassinés.
Il était évident qu’on ne pacifierait le pays que difficilement, qu’il y faudrait beaucoup de vigilance, d’habileté, de fermeté, unies à beaucoup de douceur, et surtout beaucoup de temps.
En Annam, la situation était pire. L’agitation n’y était pas, comme au Tonkin, le contre-coup des violentes convulsions de la guerre, dont on pouvait, dans un temps plus ou moins éloigné, prévoir l’apaisement spontané. C’était un soulèvement général contre les Français. Nous occupions quelques forteresses, sans lien entre elles, où les garnisons étaient comme prisonnières, et dont le ravitaillement, chaque jour plus difficile, nécessitait de véritables expéditions. Tout le reste nous échappait. Le Than-Hoa était en ébullition ; dans le Ngean et le Hatinh, on sentait frémir la révolte; nous venions d’être obligés, faute do troupes, de retirer nos postes du Quang-Nam. On se demandait s’il ne faudrait pas évacuer le fort de Binh-Dinh pour se replier sur Quin-IIon. Du Binh-Dinh jusqu’au Khan-IIoa, l’insurrection s’organisait. Pas une province qui ne donnât des
inquiétudes ; pas une classe de la population qu’on fût autorisé à à traiter en alliée.
Et, non-seulement, nous n’avions pas d’amis; mais nos ennemis étaient insaisissables. Six mois plus tôt, en août, nous n’avions affaire qu’à Tliuyet ; en avril 1886, l'insurrection était disséminée partout. Tliuyet lui-même, l’eût-il voulu, n’aurait pu arrêter le mouvement. Dans [ce pays si puissamment organisé, personne ne commandait plus : c’était absolument l’anarchie.
Il existait un roi, le roi Dong-Khan : sa domination s’étendait jusqu’aux iiortcs cle Hué ; le Quang-Tri, le cœur de son empire, était menacé. Les Annamites ne le connaissaient pas, ils l’appelaient le « Valet des Français « ; et les Français eux-mêmes, forcés par des nécessités budgétaires de rapatrier une partie de leurs troupes et amenés, peut-être par des considérations stratégiques, à les retirer surtout d’Annam, se demandaient s'il ne vaudrait pas mieux Fabandonner à son impuissance, pour s’attacher Tliuyet, et le jeune Am-Nghi, pauvre enfant fugitif, qu’exploitait contre nous, comme roi national, la classe entière des lettrés.
à oilà oû en était la pacification dans les deux
royaumes, quand vint s’installer le résident général, premier représentant du régime civil.
Ces conditions de début furent l’origine des conflits qui surgirent bientôt entre l’autorité civile et l’autorité militaire. On a beaucoup parlé de ces conflits ; on les a beaucoup exagérés. J’en dirai, pour détruire la légende, un mot, et je n’y reviendrai plus.
M. Paul Bert aimait l'armée, par tempérament et par patriotisme. Quiconque portait l’uniforme, avait des droits à sa sympathie, et souvent à son affection. Les dissentiments politiques n’existaient plus dès que l’armée était en cause. 11 parlait avec le plus profond respect du maréchal Canrobert; il avait loué Gambetta et le général Campenon du choix du général de Miribel, et je pourrais citer plus d’un officier de mérite qu'il appuyait avec chaleur, quoiqu’il fut, en politique, dans un camp opposé.
Aimant le talent partout où il le rencontrait, comment ne l'eût-il pas accueilli dans cette armée du Tonkin, où il était si répandu et si éclatant? Toute cette pléiade d’officiers du corps expéditionnaire, la France peut mettre en eux son orgueil. Leurs mérites, dits par une bouche autorisée, lui rendraient la confiance en ses destinées.
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II y avait là clos hommes supérieurs à toutes les difficultés. Je ne ne parle même pas du courage et de h abnégation, c était si commun. Mais la préparation sage et prudente des opérations, le souci constant de la vie et du bien-être des soldats, le detail minutieux, la besogne obscure et patiente, sans autre récompense que la satisfaction intérieure, voilà quelles étaient les seules préoccupations de tous ceux qu’il m’a été donné d'approcher. A commencer par le général en chef. Au-dessous de lui, des capacités hors lie'nc. Le corps de l'intendance, autrefois si critiqué, faisait merveille ; le service do santé fonctionnait excellemment ; la marine toujours indispensable était l'auxiliaire toujours prête. Dans ces conditions une troupe pouvait partir : on était sûr qu’elle atteindrait son but avec le minimum de temps, de fatigues et de pertes. Et les hommes le sa\ aient : bien soignés, et bien nourris, ils n’avaient rien à refuser à leurs chefs.
Est-ce a\ ec cos chefs que M. Paul Dert pouvait entrer en conflit ? Qui le croira ? Tous ou presque tous, ceux surtout de la garnison dTIanoï, il les connaissait, il les avait, a 1 ordinaire, reçus à sa table, et tous s’en allaient charmés de son accueil ai labié, émerveillés de ses connaissances et de sa sod d’apprendre. Les autres, hors d’Hanoï , qui,
grâce à l’éloignement, à certaines difficultés locales, et et à des bruits habilement ménagés, pouvaient ressentir contre lui une sourde hostilité, il leur suffisait de le voir et d’entendre sa parole généreuse pour se convaincre do l’injustice de leurs jugements. J’en appelle aux officiers de Nam Dinli, réunis par lui en une circonstance qu'ils n’ont pu oublier; à ceux de Ninh-Binh, de Sontay et de Tuycn-Quan, qu’il visita dans ses tournées fréquentes sur le Fleuve-Rouge, la Rivière Noire et la Rivière Claire ; à ceux de Ilué, de Quan-Yen et de Dap-Cau, qui le virent prélever sur les crédits si restreints des services civils, de quoi réparer ou terminer les constructions militaires ; j’en appelle à tous ceux-là pour qu’ils disent si jamais M. Paul Bert a eu vis-à-vis de l’armée cette attitude méprisante ou impérieuse qui provoque le conflit.
Et si ce n’est pas avec eux, avec qui donc serait-il entré en lutte ? Avec le général Warnet, exquis causeur, à la lèvre fleurie ; avec le général Jamont, si loyal et si patriote ; le général Jamais l’honnêteté même ; le général Munier, si franc d’allure et d’humeur si facile ; enfin avec le général Mensîër, si fin et si courtois ?
La vérité, c’est que le conflit entre eux et M. Paul Bert n’exista pas.
Mais il y avait — et les personnes n’y sont pour rien — il y avait deux politiques en présence * ia politique militaire et la politique civile.
Leur but était identique ; les moyens différaient.
Les militaires disaient : Vous êtes venus trop tôt. Que comptez-vous faire? organiser le pays? lui donner des institutions ; tirer j^arti des richesses qu'il renferme ? Très Lien ! sur ce terrain, vous avez touspouvoirs et toute compétence. Nous n’y prétendons rien. Mais est-ce que le pays vous parait si tranquille que le marchand n’ait plus qu’à ouvrir boutique et à attendre paisiblement la clientèle? Êtes-vous si sûrs des indigènes
^ OUS êtes venus trop tôt. Il nous va falloir vous
1 autre moitié vous gardera. Double besogne, pour nous qui cependant n’en manquions pas. Si encore, nous restions libres de nos mouvements. Mais non : avec vous, commence, une politique nouvelle. Le régime civil ne veut pas évidemment se contenter d’une autorité nominale ; vous allez diminuer notre influence sur les
moyens d’information et d'action : Et qu’adviendra-t-il? Vous nous couvrez de votre autorité, soit. Mais devant l’armée, un résident civil ne saurait couvrir un général ? Le chef militaire, va donc, en dépit des décrets, garder la responsabilité sans le pouvoir. Vous le voyez bien : vous êtes venus trop tôt. »
Telle était la thèse des militaires, et elle était
singulièrement forte. Nous leur disions : soit !
Nous sommes venus trop tôt. Mais de combien trop tôt ? Et jamais les réponses n’étaient identiques. Le délai variait : un. deux, trois, quatre ans. Et le plus long était le plus sage. Car la guerre appelle la guerre ; une expédition se greffe sur une autre ; le pays n’aurait jamais été assez tranquille à leur gré pour qu’ils pussent déclarer terminée leur mission et ouvrir l’ère du régime civil.
Ainsi, avant notre arrivée nous étions proclamés inutiles ; plus qu’inutiles, dangereux. Qu’un accident survînt : on l’inscrirait à notre compte. Cela ne manqua pas.
Au milieu de l’été, se produisit une certaine effervescence dans le Delta. Elle était due évidemment au voisinage de l’Annam, tout en feu, depuis qu'il était si dégarni de troupes. Cette explication parut insuffisante : la véritable cause
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devait être l’ingérence du civil clans les affaires militaires.
Voila le fonds même du dissentiment. Joignez a cela qu’il est dur d’avoir été le premier à la peine, et do n’être plus que le second à l’honneur ; d’avoir conquis un champ et do le voir moissonner par autrui ; de posséder enfin des prétentions, mieux que cela de véritables talents d’administrateur, et d’être remplacé quand vient l’heure d’en faire preuve. Pour toutes cés raisons, il était improbable qu’il ne surgît pas quelque difficulté.
Les occasions ne manquèrent pas.
I n jour, c était une dispute de préséance entre un résident et un commandant d’armes. Rien de plus délicat. Textes en main, le commandant d armes, s il n’est pas officier général, doit la
première visite au résident. Mais parfois et
cela se présentait clans la pratiqué — le résident est lui-même un officier détaché, d’un grade intérieur. Allez donc exiger d’un commandant ou d’un colonel des marques de respect envers un fonctionnaire qui, sur l’annuaire de la
guerre, est indiqué comme son inférieur hiérarchique.
Une autre fois, c’était un résident qui, après de certaines mesures prises par l’autorité mili-
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taire, ne se sentait pas libre clans la citadelle et demandait à être « élargi. » Et ainsi do suite. Et cela dans maint endroit.
La première fois que le fait lui fut signalé, M. Paul Bert n'y attacha qu’une médiocre importance. En prévision de ce qui arrivait, il avait donné à ses agents les instructions les plus conciliantes (1). Il trouva aux deux parties des torts réciproques, et proposa, comme exemple, de les déplacer simultanément. Ce qui fut fait. Seulement le déplacement de l'agent civil fut une disgrâce ; celui do l'officier lui valut un commandement dans lequel il s’attira bientôt la louange de ses chefs.
Après ce premier incident, un autre, puis un deuxième, un troisième. Le résident général finit, par ne plus y prendre garde (2). Mais entre agents civils et militaires les relations devinrent plus tendues. Plus de concessions, plus de t ran-
ci) « Vos rapports avec les autorités militaires devront être rendus excellents par votre empressement à les aider en toutes circonstances » ( Circulaire du 16 avril 1SS6J.
(2) « Je ne veux pas m’arrêter ici aux questions de préséance et de pure forme qui trouvent plus facilement leur solution dans le code des convenances que dans les règlements les mieux étudiés... Aussi bien les froissements d’amour-propre et les susceptibilités personnelles doivent disparaître devant l’intérêt supérieur du pays. » ( Circulaire du 30 août 1886).
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sachons. Chaque grief était porté devant les^ chefs respectifs, avec pièces à F appui. Lettre du résident au directeur du cabinet ; lettre de rofficier à l’état-major. Et là, on attendait le conflit. On l’eût attendu longtemps. *
Le général Jamont et M. Paul P>ert avaient trop de patriotisme et de sagesse pour donner ce fâcheux spectacle. A coup sûr, tout les séparait : leurs tempéraments, leurs convictions, leur monde, leurs fonctions. Mais, je le sais de M. Bert, et je crois le savoir du général Jamont, ils étaient pénétrés d’estime l’un pour l’autre ; tous deux voulaient le bien du pays ; ils le voulaient passionnément, mais toujours par les justes moyens et par les voies légales. Le général Jamont avait sur certaines choses, des idées très arretées ; mais fout en se défendant d’en changer, il déclarait que pour conformer sa conduite aux idées du résident général, il n’attendait que d’en être régulièrement requis. Il demandait un ordre !
Et cet ordre ne venait pas. C’est que l’homme impérieux et tranchant qu’on prétendait voir en M. Paul Bert, n’existait pas. C’est que, devant 1 affirmation d un homme loyal et compétent, plus ancien que lui au Tonkin, il hésitait à se croire seul en possession de la vérité. Évidem-
ment une fois son opinion faite, il savait faire en sorte qu’elle prévalût. Dans toute la politique cTAnnam, seul de son avis, combattu successivement à Saïgon et à Hanoï par d’imposantes autorités, il maintint énergiquement ses volontés, et l’événement lui a donné raison. Mais cette fermeté constante, en face des contradicteurs, il n’y arrivait qu’après bien des études personnelles et bien des tâtonnements. Dans les affaires du Tonkin, c’est seulement après un séjour prolongé à la suite d’expériences nombreuses et sans cesse contrôlées, qu’il devait asseoir enfin une politique définitive (1). Le jour où il crut y être parvenu, mais seulement alors, et quoique cette politique ne fut pas celle du général Jamont, il en chercha résolument la mise en pratique et prit ses dispositions en conséquence.
Mais ces hésitations si sincères et si légitimes on les exploitait contre lui. L’hésitation entraîne avec elle des demi-mesures, dont l’application conduit parfois à des incohérences. C’est ce qui arriva. On décrétait la levée de l’état de siège,
mais on reconnaissait un territoire militaire, dont la délimitation donnait lieu à plus d’une difficulté. On donnait des ordres pour que les auto-
(1) En voir l’exposé chapitres 4 et 5.
PAUL IiERT
rites annamites eussent des rapports directs avec les seules autorités civiles, mais on établissait
simple qu’on pût tout uniment la régler par une mesure invariable, et qu’à peine un ordre donné, les faits eux-mêmes se chargeaient de prouver qu’il était trop absolu ; et peut-être aussi parce que la paix n’était pas encore mûre, et que décidément comme le disaient les militaires, nous étions venus trop tôt.
— Mais en vérité, il est bien facile aux représentants d’un intérêt unique de défendre cet intérêt sans varier. Le gouvernement, lui, a charge de multiples intérêts qu’il s’efforce de concilier, et ses décisions, limitant forcé nient des prétentions adverses, sont forcément l’objet de critiques.
Les militaires redoutaient l’institution du régime civil, qui devait entraver leurs mouvements ; en France, une fraction considérable du pays condamnait l'expédition même et réclamait le rappel des troupes. C’eût été alors pour l'armée un bien autre crève-cœur : il s’agissait de perdre le fruit de longs efforts et de laisser à l’ennemi les tombes des compagnons d'armes. A cette solution radicale, M. Paul Bcrt. d’accord avec le gouver**
des exceptions délicates à cette règle dont l’observation intégrale n’était d’ailleurs pas exigée. Tout cela, parce que la situation n’était pas si
ncment, préférait; un moyen terme : garder notre conquête, y limiter les efforts et les dépenses ; et, pour cela, dès à présent, tenter la pacification par les moyens pacifiques, et préparer la mise en valeur des richesses naturelles de la contrée. Cette manière devoir prévalut devant le Parlement et devant le pays ; l’évacuation fut repoussée ; et les hommes clairvoyants et sincères purent dire, comme plus tard, devant son cercueil, disait le général Hunier : « C’est lui qui a conservé à la France une colonie pleine d’avenir, et qui nous a épargné, à nous soldats, la honte de fuir devant un ennemi vaincu. »
Mais, en France et au Tonkin, ceux qui surtout applaudirent sans réserve à son intervention et au choix du gouvernement, ce furent les commerçants.
Le commerce français attendait, depuis des années, l’ouverture décos pays qu’on disait riches, et à travers lesquels M. Dupuis avait trouvé une route vers la Chine. A diverses reprises, leur impatience avait cru le terme arrivé. Et toujours quelque catastrophe nouvelle avait éloigné la paix, sans laquelle le commerce ne saurait vivre et prospérer.
De dépit, ils s’étaient faits, et je dis les mieux
posés d’entre eux et les plus solides, fournisseurs des armées. Mais ce rôle, qui laisse parfois d’énormes bénéfices expose à bien des risques, et n’est pas en général, tenu par des négociants comme il
en existai/ au Fonkin, ayant beaucoup à perdre.
Ils attendaient donc, avec une constance déjà lassée, qu il leur fût enfin permis d’inaugurer le véritable négoce, l’échange des denrées du pays contre des produits français. La nomination de M. Paul Pert survint au bon moment : leur
troupe découragée en fut comme galvanisée.
« Enfin, lui écrivait l’un d’eux, le temps nous a donné raison. Avec vous, monsieur, nous voici
tranquilles pour notre avenir ; Père commerciale ouvrir. Inspirez-vous du commerce, et donnez-lui dans vos soins la place d’honneur qu’il mérité. Il a été jusqu’ici méconnu et traité do haut : a vous de le relever ! »
Ceci faisait allusion à certaines paroles dédai-
gneuses, prononcées notamment devant la Commission des 33, d’ailleurs généralement blâmées. Au lonkin, meme, le commerce n’avait pas encore reçu tous les encouragements auxquels il avait droit. L’arrivée do M. Paul Bert, du moins 1 espérait-il, celait le concours affectueux de l’administration, c’était le travail possible et dans ce cas, la richesse certaine.
Aussi rien de plus chaleureux que l’accueil des négociants. A Hanoï, ils se rendent tous, en corps, à la Résidence. « Monsieur le Résident général, lui dit leur orateur, les commerçants et industriels européens de la Aille de Hanoï sont heureux do saluer en vous l’ardent défenseur du Tonkin... Vos compatriotes -ont voulu, en rangs pressés, vous apporter leur hommage pour que la Métropole sache bien l’entière satisfaction qu’ils éprouvent du choix auquel nous vous devons. »
Quinze jours plus tard, à Hué, ceux d’Annam, dans une éloquente adresse lui exprimaient des sentiments identiques. « Permettez-nous, lui disaient- ils, de vous adresser F hommage de notre profond respect et l’expression do notre confiance dans l’avenir. Ce respect, que do titres nous l’ont acquis et nous l’imposent ! Cette confiance, que de gages donnés par vous à notre cause nous l'inspirent !.. Nous avons voulu vous exprimer nos sentiments intimes, vous dire pourquoi \rotre arri\réc était attendue comme l’inauguration d’une ère de paix, de tra\7ail et de prospérité. Vous connaissez déjà nos besoins, nos aspirations, nos ressources, et celle de la population indigène. Dientôt vous pourrez prendre les mesures que la situation sollicite ».
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Voilà quels étaient à du commerce.
son arrivée les sentiments
Ils ne furent pas déçus. Jusqu’alors, par force majeure, on n avait presque rien fait pour lui. Dans un ordre du jour adressé à l’armée en guise d’adieu, sorte de document où ce n’est pas l’usage de taire ses mérites, le général Warnet ne revendique pour sa très courte administration que « la construction de lignes télégraphiques » et l’ouverture « déplus de 3,000 kilomètres de routes et de chemins qui sillonnent le pays dans tous les sens. » M. Paul Bert, qui attendait du seul commerce la prospérité de nos colonies, était pi et à taire en sa faveur des efforts décisifs.
Malheureusement, ses ressources n’égalaient pas sa bonne volonté. La loi des crédits décembre 1885), qui affectait 75,000,000 aux dépenses du lonkin, attribuait à l’armée de terre, 40 millions, à l’armée de mer 30 millions, à 1 administration civile 5 millions seulement. Sur ces 5 millions, tout près de deux étaient déjà dépensés avant son arrivée au Tonkin ; et le ministère l’avisait qu'il lui serait compté par le Trésor 1 million a chaque trimestre.
Demander aux Chambres un crédit supplémentaire, c’était aller au devant d’un refus cer-
tain ; c’était soulever de nouveau les violentes protestations des ennemis de la politique coloniale. Prétendre vivre des miettes du riche budget de la guerre et de la marine, pure illusion. L’armée de terre se trouvait insuffisamment dotée ; et à Pnom- Penh, M. Paul Bcrt avait trouvé une dépêche éplorée du général Warnet qu’un crédit supprimé allait mettre en déficit. Le crédit, à sa demande, fut rétabli. Cela ne donnait toujours pas d’excédant.
Restait le budget de la marine. Là, vraisemblablement, on trouverait â glaner quelques menues sommes. Mais pour les toucher, il faudrait obtenir de la marine qu’elle s’en dessaisit ; des Chambres qu’elles autorisassent un virement. Cela menait à la fin de l’année. Et jusque-là, il fallait vivre.
On demanderait quelque chose au Tonkin luimême. Il en était à l’indigence. Cinq ans de guerre n’avaient pas laissé grand chose dans l’e.scarcelle du paysan, et les mandarins, après la guerre, y avaient fait le vide. C’est tout au plus, si dans ce pays de 10 millions d’habitants, on trouverait trois ou quatre millions de francs.
. Voilà donc de quelles ressources, on disposait : en mettant tout au mieux, six à sept millions.
PAUL B K RT
Avec cela, il fallait gouverner une contrée grande comme la moitié de la France. Six millions alimenteraient le budget des travaux publics, du commerce, de l’agriculture, de l’enseignement; le surplus était assigné au personnel français, et indigène, et l’excédent à la liste civile du roi d’Annam !
Et dans cette pénurie, il était interdit de recourir à certaines économies. Comme l’écrivait M. Paul Bert à un ami : « Nous ne sommes pas » venus au Tonkin pour lésiner et ajourner in- » définiment les créations indispensables, néces- » saires et utiles. Si l’on accepte la thèse de
» M. Ferry, si l'on croit à la mission des peuples
» civilisés auprès des races inférieures, on est » tenu de se mettre immédiatement à l’œuvre, » et de réparer, à force d’entreprises civil isa- » triées, le mal qu’on leur a fait au temps de la » conquête ; et si l'on se place uniquement au » point do vue de l’intérêt, si l’on considère » l’Extrême-Orient comme la proie du plus ra- » pide, du plus habile et du plus fort, il faut cn- » core sc hâter de se faire sa part, et à force de » procédés engageants, de commodités ou d’a- » vantagos, d’attirer à la France la préférence de » cette clientèle, dont les besoins seront un jour, » comme les ressources, sans limites. »
Vaste programme qu’il s’efforça d’attaquer par le plus do côtés possible. Car c’était sa devise qu’en ces pays neufs il fallait faire vite. Plus tard on ferait mieux.
Mais avant tout, il importait de courir à Hué. Les convenances et b intérêt l’exigeaient. C’est là seulement qu’on pouvait dénouer certaines difficultés.
M. Paul Bert prit à la hâte quelques mesures urgentes, parmi lesquelles la composition et la convocation du conseil du protectorat, et le 3 mai, s’embarqua pour l’Annam.
ClIÀPITIIE III
La politique de pacification en Annam.
L’Annam, en effet était le point noir (1).
Les documents officiels, ne pouvant ni taire ni vanter la situation, restaient dans le vatrue et visaient l’avenir. « En Annam, disait un ordre général du 8 avril, le rebelle Ton That Thuyet s’épuise en vains efforts pour rallier les populations à sa cause, mais l’heure est proche où il devra chercher son salut dans les solitudes de l’Ouest » .
« L’ Annam, écrivait à son tour M. Paul Bert, dans une dépêche postérieure qui résumait la situation telle que la révélaient les rapports admi-
(1) Voyez chapitre II, Situation à l'arrivée , l’ensemble de la situation en Annam.
nistratifs et les lettres privées, l’Ànnam est à feu et à sang. » Et il n’était que temps d’aller sur place organiser les secours. L’incendie menaçait de gagner de proche en proche.
L’insurrection, devenue générale, avait une forme anarchique. Le roi Am-Nglii n’était qu’un symbole et Thuyet qu’un chef nominal. Les mandarins, venus au début prendre de lui le mot d’ordre, no reconnaissaient plus guère son autorité. Cette vie de surprises et de brigandages allait à leur tempérament et servait leurs intérêts. Le peuple même, à qui la g’uerre n’a jamais rien rapporté, mettait à celle-ci une passion et une animosité extraordinaires. Impuissant contre les Français, il se vengeait contre leurs alliés indigènes. Les Annamites, fidèles et rebelles, se faisaient une guerre d’extermination. Les villages qu’eux-mêmes avaient brûlés en signe de victoire, ne se comptaient plus ; et la misère profonde du pays laissait prévoir la continuation et l’exaspération de la lutte.
Cet état violent et plein de dangers, M. Paul Bert l’avait dès longtemps prévu, et il en rendait responsables ceux dont la conduite avait déterminé l’explosion du 5 juillet, ce qu’on appelait le « guet à pens de Ilué » Le mai une fois fait, il avait blâmé les mesures qu’on prenait pour le
réparer, et, dans son discours du 21 décembre 1886, il pressait le gouvernement de rappeler nos troupes et d’abandonner l’Annam, pour concentrer tous nos efforts et toutes nos ressources au seul Tonkin (1).
C’était là une politique qui comptait beaucoup de partisans. A première vue, elle avait pour soi d’éliminer l’inconnu et de préciser, de limiter notre tâche.
Sans doute, il eût été bien préférable de ne pas sortir du Tonkin, de chercher avec l’Annam un modus vivendi , et d’attendre que les résultats combinés de notre politique dans les bassins du Fleuve-Rouge et du Mékong poussassent insensiblement la Cour de Hué à une union plus ou moins absorbante avec une puissance déjà maîtresse du Tonkin et de la Cochinchine.
(1) « J'ai lu dans la déclaration du gouvernement qu’il voulait mettre des garnisons dans les dix ou douze capitales de l'Annam ; j’ai lu aussi qu’il voulait organiser une armée Annamite. Ce sont là des choses qui m’effraient.
Mettre des garnisons dans les capitales ! Qu'y feront-elles ? S’y laisseront-elles insulter jusque sous les remparts? Ou bien feront-elles la chasse, courront— elles après ces bandits toujours insaisissables jusque dans la montagne qui est si proche ?...
Je voudrais donc que le gouvernement nous dise qu'il laissera là l'Annam. 11 n’y a rien ici d'engagé : nous sommes libres et nous pouvons nous concentrer dans le Tonkin proprement dit. »
Mais la question n'était plus entière. Maintenant qu’étaient éveillées les craintes cle la Cour de Hué et du peuple annamite, l’abandon, forcément partiel, de l'Annam, ne devait pas suffire à ramener le calme, et n’eût, j’en suis convaincu, donné aucun des résultats qu’on en espérait. M. Bert une fois sur place, le soupçonna bien vite. Quoique lié par les traités, et par son titre de résident général en Annam, il n’eût pas hésité, s’il les eût jugées utiles, à renouveler au gouvernement ses propositions antérieures. 11 ne le fît p:is, et je crois qu’il eut raison.
L’Annam d’ailleurs n’était pas tant s’en faut le pays stérile et désert qu’on croyait d’abord, sans valeur et sans avenir. Certaines de ses provinces sont la richesse même. Les nombreuses colonnes qui ont traversé le Than-Hoa, le Quang'- Nam, et le Quang-Binh en sont revenues émerveillées. Ils abondent en produits précieux tels que la cannelle, 1 arachide, le thé, la noix d’arec, etc. La côte est découpée en ports magnifiques comme Tourane, Xuan-Day, Cam-Ranh, où se développe un commerce important, et que les Chinois, ces fins limiers, commencent à envahir. Et si l’Annam n’a pas la population dense et active du Tonkin, c’est qu’il est le centre d’une aristocratie qui dédaigne le commerce ; c’est
aussi que le développement de ses côtes sur près de trois cents lieues, empêchant la cohésion de 1 empire, l’a privé de la sécurité sans laquelle il n est point de richesse durable ni même possible.
Mais cette forme géographique est justement un grand avantage pour nous, possesseurs du Tonkin et de la Cochinchino : elle nous donne toute la côte orientale de 1 Indo-Chine. Elle nous rassure de ce côté contre la concurrence de toute autre
puissance • européenne. Les tentatives comme celles de l'Espagne en 1880 deviennent vaines (1). Par la Cochinchine et le Cambodge, nous tenons le Bas-Mékong. Par l’Annam, nous ne sommes jamais a cent lieues de sa rive gauche, en certains
endroits même, nous passons sur la rive droite. Le Laos, Louang-Prabang et les autres principautés
soi-disant indépendantes, jusqu’alors ballottées du
Sia m à la Birmanie, trouvent dans les pays soumis a l’iniluence française ainsi élargie un centre d’attraction autrement puissant. Le Yunnam, où nous pénétrons par le Tonkin, est par TAnnam, abordé sur un second point. Le Song-Coi a un
(1) Ou sait qu’en janvier (27) 18S0 L’Espagne, se prévalant du traité de 1874, signa avec l’Annam un traité l’autorisant à engager des coolies pour Cuba. Ce n’était là qu’un prétexte. Tout le monde le comprit, et la France s’efforça d’arrêter les tentatives espagnoles; elle y réussit, en remboursant A l’Espagne la dette de l’Annam.
rival possible dans le Song-Ma. Semao pourra être un jour, au même titre que Mong-Tse, ouvert au commerce français. C’est la domination sur rindo-Chine orientale, et le monopole des routes vers le Yunnam.
Tout cela tombait si, en évacuant l’Annam, nous déchirions le traité de 1884.
Les Anglais, qui nous surveillent si jalouse ment en Orient comme ailleurs, voyaient bien tous les avantages qui découleraient pour nous de la possession de l’Annam, et leur presse dénonçait bruyamment l’installation à Louang-Prabang d’un vice-consul français. Quant à M. Paul Bert, il eut bientôt fait aussi de s’en rendre compte. Dès le mois de juin, pour témoigner sa gratitude à l’Académie de Hué qui l’avait élu membre, il Lui demandait « d’ouvrir un concours entre les lettrés d’Annam et du Tonkin sur la délimitation exacte des frontières qui séparent l’empire d’Annam des principautés Laotiennes, et sur les droits de l’Annam dans la vallée du Mékong. »
fonctionnement de l’administration indigène pour
PAUL BÊ RT
voir combien intimement l’Annam est mêlé à la vie politique du Tonkin.
Vassal des rois de Hanoï, l’Annam, à la fin du siècle dernier, s’était rendu libre, et, peu après, avait à son tour assis sa domination sur ses anciens maîtres. Il faisait peser sur eux une dure servitude. Le Tonkin, gouverné désormais par des mandarins annamites, n’avait nulle part à la gestion de ses propres affaires. Les seules places réservées dans l'administration à des Tonkinois étaient de celles qu’un fonctionnaire étranger n’eût pu remplir, de celles qui exigeaient la connaissance intime et presque individuelle des personnes et des fortunes, et dont l’objet, au moins éloigné, était l’assiette et la perception de certains impôts. Toutes les autres étaient confiées à des étrangers.
C’est ainsi que le Tonkin était devenu pour les Annamites une mine inépuisable de richesses, et qu’en Annam se développait une aristocratie de fonctionnaires. Là étaient concentrées toutes les familles en passe de prétendre aux honneurs officiels ; là s’ouvraient les examens auxquels une civilisation toute chinoise veut qu'on en demande b accès. Les lauréats de ces examens conquéraient. d’abord, par les places inférieures, le droit d’aller au Tonkin tenir les emplois lu-
cratifs ; et quand, leur tache finie, ils revenaient à Hué, remplir les premières charges du pays, d’autres, sortis des mêmes rangs, vainqueurs dans des concours semblables, héritiers de leur sang et de leurs traditions, allaient continuer près du contribuable tonkinois la même œuvre d’administration et de concussion.
En même temps, avec une prévoyance extrêmement habile, ils avaient, parmi leurs esclaves, appelé une minorité infime à partager leurs privilèges. Quelques lettrés tonkinois, soigneusement triés, étaient autorisés à se présenter aux examens ; on leur permettait de prendre certains grades, les moins élevés, et d’occuper certaines fonctions, les moins importantes. C’étaient autant d’alliés, très compromis, forcément fidèles et qui ne seraient vraisemblablement jamais redoutables. Ils arrivaient ainsi à établir, même parmi les Tonkinois, une hiérarchie ; et comme, dans tout cet Extrême-Orient, le mérite se mesure aux titres littéraires, comme ils s’étaient, dans les examens, réservé la compétition aux grades supérieurs, ils avaient obtenu ce double résultat d’occuper seuls les premières fonctions, et de persuader à leurs administrés sinon à leurs rivaux Tonkinois qu’eux seuls pouvaient y prétendre.
Cette pratique, échafaudée sur une spécieuse théorie, était suivie depuis un siècle. Et les préjugés étaient si forts, qu’eût- il été matériellement possible de remplacer d'un coup de baguette tous les mandarins annamites par des amis à nous, le pays lui-même et nos nouveaux fonctionnaires n’auraient pu se soustraire à l’influence de Hué. Dans ces conditions, qu’on abandonnât l’Annam, et do quelques précautions qu’on s’entourât, diplomatiques ou autres, la cour, libre de tout contrôle, excitait sous mains les mandarins, travaillait le peuple, nous recrutait des ennemis, et empêchait la pacification.
Enfin, en supposant l’Annam et le Tonkin régu fièrement pacifiés, la constitution géographique de l’Annam et la faiblesse de son gouvernement central en faisaient pour nous un dangereux voisin. Nos frontières, même avecNinh-Binh, étaient, au point de vue défensif, insuffisantes. Pour nous garder contre toute agression, il nous faudrait entretenir des forces imposantes. Or, si nous n’avions peut-être pas à redouter, au moins dans un avenir prochain, les entreprises du gouvernement de Hué, nous étions en droit de prévoir les incursions incessantes de scs sujets insoumis des provinces limitrophes, notamment du Than-IIoa, comme font, au sud de la Cochinchine,
ceux du Birih-Thuan. Avec les deux pays séparés, comme le voulait le projet de traité de 188o, par les montagnes de Deo - Ngang, au cap Vioung-Vihnia, si faciles à défendre, nul danger. Mais le traité de 1884 avait rendu à l’Annam, avec le Nge-an, le Tlian-Hoa et le Binli-Thuan. Entre le Kouang-Si, refuge des vagabonds qui ménagent notre droite, et le Tlian-Hoa, centre de pillards et d’agitateurs qui inquiètent notre gauche, la position n’était pas tenable.
Pour toutes ces raisons, il était donc non-seulement utile, mais indispensable de ne pas lâcher, avant la pacification définitive, ce collier de force que, par hasard, nous avions passé au col de l’Annam. A quelque point de vue qu’on se plaçât, c’était une économie de temps et d’argent.
Mais avant que l’Annam pût nous rendre les services que dans cet ordre d’idées nous en attendions, il fallait que lui-même fût pacifié. L’apaisement, je l’ai déjà dit, ne se ferait pas tout seul. Il serait l’œuvre moins encore du temps que de mesures sages opportunément prises. Et ces mesures, nul ne pouvait sans hésitation dire quelles elles devaient être ; car nul ne savait de toute certitude, à quelle cause exactement attribuer le soulèvement de l’Annam.
A coup sûr, le prétexte avait été en juillet 1885, la venue clu général de Courcy, avec une escorte d’honneur d’un millier d'hommes, dans une ville qui jusqu’alors avait eu une garnison d’à peine quatre compagnies. Les régents Tuong et Thuyet, devenus suspects de connivence avec les Français, menacés dans leur influence et même dans leurs vies, avaient saisi avec joie cette occasion de donner des gages aux mécontents. Malgré la supériorité que leur assuraient une attaque préparée à loisir, le nombre des soldats et une artillerie formidable au moins comme quantité, ils furent battus, et Thuyet n’eut d’autre ressource ([lie de s’enfuir dans la montagne, traînant après soi le jeune roi Am-Nglii. Avec cette attestation vivante de la légitimité de sa cause, il organisa et propagea la résistance dans les provinces, qui toutes peu à peu se détachèrent du roi que nous avions improvisé.
Que la fuite du roi de son choix ait suffi à soulever tout un pays où, depuis la mort de Tu- Duc, tant de fantômes de rois n’avaient fait que passer sur le trône ; où la forte organisation communale a arrêté le développement de la vie nationale et du patriotisme qui en résulte ; où le mandarinat seul gouverne et dispense toutes les faveurs, c’est chose absolument inadmissible.
Aussi ne vint-il à l’idée de personne d’attribuer uniquement au patriotisme outragé ce mouvement, qui était cependant bien un mouvc ment contre les Français et un mouvement national.
Quelle en était donc la cause profonde ?
Je me souviens encore des discussions qui s’élevaient parmi nous à ce sujet. Chacun, suivant la source de ses renseignements, en assignait une différente.
A coup sûr, celle que l’on citait le plus communément, était la haine religieuse. Dans de très nombreux documents émanant de fonctionnaires civils, de chefs militaires, et d’autorités annamites, j’ai presque invariablement relevé contre les chrétiens l’accusation d’avoir, par leur conduite passée et présente, exaspéré les Annamites de religion contraire.
Les administrateurs, qui ont charge de la paix publique, dénoncent les missionnaires qui, « pour encourager leurs néophytes, font entrevoir que leur temps est venu, qu’ils vont gouverner et percevoir les impôts, et que les places seront dévolues aux chrétiens ».
Les chefs militaires, chargés de la pacification des provinces, s’étonnent de « trouver des jeunes gens qui ont absolument oublié qu’ils sont
prêtres, qui ne parlent que do colonnes, de tensions de trajectoire, d’assauts et de têtes coupées » .
Un grand mandarin dit que pour pacifier, « il faut d’abord renvoyer pendant trois ou cinq ans, en France ou en Cochinchine, l’évêque et ses missionnaires ».
Ailleurs ce sont les mandarins rebelles qui se plaignent des chrétiens. « Ils sont, écrivent-ils dans leur langue incorrecte, très mauvais, très méchants et très injustes ; ils disent souvent que les Français sont venus ici, c’est que l’évêque et les prêtres les faire venir; c’est pourquoi des chrétiens ont fait beaucoup injustice... En conséquence, nous avons l’honneur de prier MM. les mandarins de la province de bien vouloir transmettre notre proclamation à l’autorité française, afin qu’il corrige des chrétiens sauvages et que nous tous ferons désarmer nos hommes et viendrons faire nos soumissions ».
Ainsi, il y avait presque unanimité pour rendre les missionnaires et leurs chrétiens responsables du soulèvement de l’Annam.
Ces accusations eurent assez de consistance pour que Mgr Puginicr crût devoir les réfuter. Il publia dans cc but (août 1886) des Noirs explicatives sur les accusations portées contre les missionnaires et les chrétiens.
Ce mémoire très détaillé, relève tous les chefs d’accusations que j’ai résumés en quelques lignes. Il s’efforce de donner pour la plupart dos cas des explications satisfaisantes. En meme temps, il n’hésite pas à avouer « qu’on a vu certains chrétiens commettre des actes de piraterie ; c’est regrettable, mais quel est le pays au monde où les mauvais ne soient pas mélangés aux bons »? D’autres, se croyant menacés, ont pris l'initiative de l’attaque ; d’autres enfin, ruinés et manquant de tout, sont allés prendre le bien d’autrui. Mais là s’arrêtent les faits qui leur sont imputables. Tout le reste est ou faux ou excessif. « La calomnie, ajoute Mgr Puginier, a joué un très grand rôle dans toutes ces inventions de faits odieux... Je dois dénoncer le but et faire connaître la portée de ces calomnies... C’est un vrai complot tramé autant et plus contre l’influence française que contre les chrétiens. Ce sont des mandarins et des lettrés, chefs de l’insurrection, qui en sont les auteurs (1) ».
(I) Il est curieux de rapprocher de cette explication de l’insurrection, celles, très claires dans leur forme diffuse, que donnait au résident général, en avril 1886, uu haut mandarin de la cour de Hué.
« Les populations comprises à, partir de la province de » Ninh-Binli à celle du Binh-Thuau sont des populations » d’humeur très paisible, n’ayant aucun, penchant à la
PAUL BER T
Mgr Puginier avait raison (1). La haine religieuse, pas plus que la haine de l’étranger, ces mobiles si puissants parmi nous, ne suffisent aujourd’hui à expliquer en Orient un mouvement aussi violent que celui qui soulevait l’Annam (2).
» guerre ; mais quand, sans motif, on fait disparaître les cat> nons de la citadelle de Hué ; qu'on fait garder militaire- » ment les provinces de Quang Binh, QuangTri, Quaug Nam » et Binh— Dinh, et que ces populations ont appris que » malgré l'otdre de M. le Président de la République ix » M. le général commandant en chef, d'avoir ii nous rendre » et le territoire occupé et la citadelle, et qu'au lieu de se » conformer à cet ordre, il n'avait rendu que la citadelle » intérieure et les palais royaux, gardant militairement la » citadelle extérieure et les provinces citées ci-dessus, » commettant une foule d'injustices et de froissements qui » ont eu pour résultat d’exaspérer le peuple qui a voulu *> protester-, attendu qu'il a cru sérieusement qu’on voulait » s'emparer de tout le royaume.
» Voilà, monsieur le résident général, les véritables mo- » tifs qui ont eu pour effet de causer les soulèvements qui » existent encore. N'ayant point osé résister ouvertement » contre la France , ils s'en sont pris aux chrétiens gui, » foi'ts de se sentir soutenus , avaient commis des abus , et » c'est alors que les massacres ont commencé dans les » quatre coins du royaume ».
(1) Mgr Puginier est l’homme qui connaît le mieux le Tonkin, ses habitants et ses mœurs. L'appui de mon opinion, conforme à la sienne, serait donc inutile, et même prétentieux, si, dans cette affaire, à la fois juge et partie, il n’avait été exposé à manquer de clairvoyance.
(2) Ce n’est pas à dire que cette opposition de religions fût une question négligeable. M. Paul Bert s’en préoccupa beaucoup. V. Chapitre IV, les grandes lignes de sa politique religieuse.
Mais l’intérêt personnel est partout également énergique, et c’est l’intérêt personnel qui excitait les lettrés et les mandarins.
Les lettrés gouvernent le pays. Ils forment une aristocratie à recrutement démocratique, d’autant plus puissante que l’étude et le mérite suffisent à en ouvrir l’entrée. A la suite d’examens d’ordre purement littéraire, ils sont admis aux fonctions administratives ; et leur avancement y coïncide, en général, avec l’obtention des grades supérieurs. Ce n’est pas à dire que le succès dans leurs divers emplois n’influe pas sur leur carrière, et qu’ayant conquis leurs titres académiques ils soient assurés d’obtenir un emploi qui y corresponde. L’obscurité et la disgrâce do beaucoup d'entre eux prouvent le contraire. Mais à coup sûr, et sauf exceptions, les honneurs officiels sont réservés aux seuls lettrés, et les plus élevés aux plus savants.
C’est là une tradition, et l’on conçoit quel prix y attachent ceux qu’elle favorise. Or les lettrés avaient vu, depuis quelque vingt ans, singulièrement réduire leurs privilèges. D’abord leur champ d’activité avait été restreint. Trois provinces en 1862, trois autres en 1867, leur avaient été définitivement arrachées. Plus tard, le Tonkin à son tour avait été conquis. Jusqu’ici on ne les
en avait pas chassés, et les fonctions do gouverneur, de préfet, etc., étaient encore entre leurs mains. Mais à plusieurs reprises déjà, on avait, sous l’influence des Français, élevé aux plus hautes dignités des gens que leurs talents littéraires n’y eussent pas portés. On leur préférait des gens d’action, et on les avertissait que désormais rien, que l’exact accomplissement de leur devoir, ne déterminerait leur avancement.
En meme temps, on contrôlait leur administration (1), on surveillait leurs comptes. Auparavant, il avait toujours été admis que, dans des fonctions payées 20 ou 30 ligatures (2) par mois, le titulaire se payât lui-même. C’est ainsi que le Kinh Luoc du Tonkin avouait que sur deux piastres à destination du Trésor, l une au moins restait en route. Maintenant on parlait de leur assigner des traitements fixes. Décidément, l’avenir était sombre.
(1) Dans une note des régents Thuyet et Tuong, datée du 3 novembre 1884, et qui renferme certaines observations sur le traité du 6 juin de la même année, il est dit notamment : « 0e La surveillance des résidents en la perception de l’impôt (art. XI) de chaque province doit être supprimée. — Attendu que ce service se fait consciencieusement d’après les lois annamites et n’a pas besoin d'être contrôlé — , a! in de ne pas froisser l’amour-propre des Quan-Bo (préfets) et de la cour de Ilué ».
(?) La ligature a valu, en 1886, en moyenne 0 fr. 70.
Pais, après tant de calamités, voici que, par surcroît, le drapeau français flottait à Ilué même. L’Annam, où ils avaient été successivement refoulés, jusqu’ici pur foyer de la civilisation annamite, était à son tour envahi par la civilisation européenne. C’était la fin prochaine du vieil empire. Après les abus, dont ils vivaient, on supprimerait les libertés les plus chères et les plus nobles privilèges. La situation devenait intolérable. Il fallait en sortir ou périr.
Dans une société aussi étroite, qui compte à peine quelques millions de membres, le mot d’ordre circule vite. Los lettrés surent bientôt, dans tout l’Annam, que leurs chefs avaient résolu de tenter un formidable effort, pour chasser l’étranger et rendre au pays le droit de disposer de lui- même. On devait saisir le premier prétexte. Ce fut le général de Courcy qui le fournit.
Le coup manqua. Les témoins de notre victoire on furent épouvantés. Pour la première fois, ils désespérèrent de jamais triompher de nous. Les moins, compromis se rallièrent. Los autres s’enfuirent dans les provinces et allèrent prêcher la guerre sainte. A leur tête, Thuyet et le jeune roi qu’il avait arraché do la cour. Par eux, l’éclat de notre succès fut soigneusement
voile ; nos intentions furent dénaturées. On répandit le bruit que nous voulions, en Annam comme en Cochineliine, établir l'administration directe, et que nous avions juré de déraciner la vieille civilisation, l’orgueil de l’Annam. Où désormais célébrer le culte des ancêtres ? Où honorer les autels de Bouddha ou de Confucius ? Les lettrés n’avaient rien à attendre de nous : nous ne leur laisserions ni un abri pour leur tête, ni un asile pour leurs consciences.
Ces menaces, habilement répandues, trouvèrent créance. Et, par terreur et par désespoir, les lettrés engagèrent contre nous une lutte furieuse, qui aujourd'hui n’est pas encore terminée. Naturellement, ils s’attaquèrent d’abord, et dans tout le royaume, à ceux qu'ils considéraient comme leurs pires ennemis, aux chrétiens indigènes, à ces traîtres qui avaient attiré les Français. Cela put faire croire que cette guerre était une guerre religieuse. Au fond, c’était la guerre des lettrés qui, maniant à leur guise toute la population, combattaient pro clomo et pro gula.
Une fois la lumière faite sur la cause de la guerre, il était facile de dégager la politique à suivre, à l’égard des rebelles. Il n’y avait qu’à
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dire la vérité, à calmer les appréhensions des mandarins et des lettrés, au besoin à leur donner des gages, à leur confier, comme par le passé, les fonctions publiques, et à tolérer même, au moins quelque temps, leurs fraudes habituelles, tout en ne leur permettant, selon l'expression de M. Paul Bert, de ne voler que chacun suivant son grade.
Mais ce n’était là encore que la moitié de la tâche. Après avoir adopté le principe d’une politique d’apaisement, il fallait faire croire à nos intentions libérales. Et rien de plus malaisé que d’en convaincre les lettrés. Les proclamations les mieux faites, les promesses les plus solennelles n’auraient aucune efficacité. Le seul argument convaincant, ce seraient les actes isolés, dont, en dépït de Tliuyet et de ses partisans, le bruit irait jusqu’à eux. Mais c’était là un procédé bien lent; avant qu’il nous eût rallié la majorité des dissidents, l’Annam serait ruiné et la France lassée.
Il importait donc de trouver auprès de la nation un porte-parole qui, une fois persuadé par nous, aurait assez d’autorité pour persuader les autres. Depuis la mort de Tu-Duc, divers personnages avaient eu cette influence. Ils parlaient à la nation au nom du roi, et à l’étranger au nom
de la nation. Parmi eux, au premier rang, Thuyefc et Tuong les ex-régents. Mais Thuyet venait de s’enfuir, à jamais irréconciliable (1) ; et Tuong avait malheureusement, après le complot du 5 juillet, été déporté à Taïti. En dehors d’eux, personne, que le roi Dong-Khan. On résolut d’employer le roi.
Justement le hasard nous avait bien servis. Le jeune prince par qui nous avions remplacé Am- Nghi, réunissait toutes les conditions pour bien tenir ce rôle difficile. Adopté par le roi Tu-Duc, écarté du trône par les intrigues illégales de Thuyet et de Tuong qui lui préférèrent, comme plus maniable, son frère cadet, il était, selon la coutume annamite, roi légitime. Ses qualités naturelles en feraient sûrement un roi populaire.
Personnellement, il excitait le plus vif intérêt. Avant de le connaître, il nous était, à nous, qui ne voyions en lui qu’un instrument, bien indiffé-
(1) A défaut de Thuyet, on avait saisi son père et on l'avaif, avec Tuong- et quelques autres, déporté à Taïti. Pendant le voyage, un d’entre eux, sans notoriété, mourut. Avec une légèreté inexcusable, on télégraphia en Annam que le mandarin mort était le père de Thuyet ; et celui-ci, déjà séparé de nous par tant de causes, jura une haine éternelle aux Français qui avaient tué son père et privé son corps de sépulture en terre annamite.
AU T O N K I N
rent. Dès la première entrevue, il nous avait tous séduits. Philosophe etérudit, il est, comme savant, l’égal de l’immense majorité des lettrés et le disciple chéri des plus illustres d’entre eux. Physiquement-, il est charmant. Joli homme, selon le goût annamite, assez grand, des mains exquises, plus fines encore avec leurs ongles démesurés ; esprit clair, causeur agréable, et doué, en dépit d’une bouche affreusement gâtée parle bétel, du rire le plus engageant. Au reste, le rire ne lui est pas habituel ; tout au plus le sourire, très fm et souvent mélancolique. Quand je l’aperçus pour la première fois, sous cette tunique et ce turban jaunes, couleur du roi et de lui seul, qui sied merveilleusement à son teint, dans un maintien plein de dignité et une réserve qu’on pouvait prendre pour de la tristesse, j’eus comme une vision lointainedu passé, et je compris la puissance de l’attachement passionné que nos pères portaient à leur roi, même inconnu , même indigne.
Rien de plus aimable que son accueil à M. Paul Bert, de plus fin que son discours lors de la remise des lettres de créance.
M. P. Bert était impatiemment attendu à Hué. La cour espérait beaucoup de lui, et avait préparé, pour sa venue, des cérémonies aussi dignes et des fêtes aussi éclatantes que le permettaient
sa pauvreté et son abaissement momentanés. A Thuan-An, d'où une canonnière française devait le conduire à Hué, une délégation de mandarins et de princes l’attendait, chargée de le saluer au nom du roi. A Hué, au débarcadère, nouvelle ambassade, si bien qu’à peine avait-on le loisir de regarder autour de soi ces paysages si beaux et si nouveaux pour nous.
Hué, la ville et les environs, est un des plus délicieux endroits du monde. C’est la réalisation de tout ce qu’on peut rêver. Un fleuve, presque sans courant, tout uni, les eaux bleues, les rives bordées de ces bambous, arbre unique, souple et léger, élégant s’il est isolé, et majestueux en masse à l’égal de nos forêts de France; entre les rives, les sampans aux formes fines, rappelant la gondole avec leurs bouts relevés et leurs rameurs qui godillent d’une main, se laissant aller au fil de l’eau, en chantant quelque chant mélancolique. Au bord du fleuve, le profil de la citadelle ; plus loin, l’arête fine et éclatante des palais royaux; plus loin encore, s’étageant à des plans successifs, des montagnes roses et bleues avec des fonds d’arbres vert sombre, s’enlevant sur un ciel gris perle le jour, et le soir vieil or.
Rien (tue l’aquarelle la plus légère ne pour-
rait rendre ces variétés infinies dans le délicat et dans le tendre. Pour en avoir une idée, il faudrait s’arrêter devant les peintures exquises de nos vieux maîtres, du Poussin ou de Claude Gelée, où, sur un espace étroit, ils ont accumulé les bois sacrés pleins de fraîcheur, les eaux pures et claires, les temples et les portiques, et dans un coin, quelques jeunes hommes, émus et heureux, jouissant par tous les sens, de la nature libérale et splendide.
A Hué aussi, splendide ; mais pas libérale. Gardez-vous de vous plonger dans le fleuve ; gardez-vous de gravir les flancs ombreux des montagnes ; la nature jalouse a mis devant ses merveilles deux farouches sentinelles, la fièvre et l’insolation.
Hué est le fléau du travail ; la chaleur, quand nous y étions (mai), était intolérable. La rivière est chaude, nuit et jour, à 30°. C’est elle qui fournit l’eau qu’on boit. Vous la rafraîchissez artificiellement : jouissez bien de votre jouissance au moins, car elle vous coûtera vraisemblablement quelque indisposition. Vous êtes en mauresque, dans ce costume de soie qu’on adopte ici l’aprèsdîner, veste et pantalons flottants, vous ouvrez^ dans votre maison convenablement orientée, les deux portes qui vous donneront un délicieux cou-
PAUL BELIT
rant d’air : roulez-vous bien vite dans de la flanelle, ou vous paierez cher cette volupté d’une minute. Et tout est à l’avenant. La nature ou l’industrie de l’homme vous prodigue des biens de toutes sortes ; la raison vous interdit d’en profiter.
Et cependant, Hué est si belle qu’on tenterait volontiers d’y vivre contre fièvre et marais, si l’on avait en même temps les moyens de lutter. Il n’est pas de régions éternellement insalubres. Pas un des pays civilisés qui n’ait anciennement été la proie des fièvres et autres fléaux. Défrichez quelques montagnes, captez les sources, desséchez et comblez les marais, assainissez les demeures, et là, comme ailleurs, vous aurez un jour un pays habitable; et la nature, quittant cette allure de marâtre qui prend plaisir à nos peines et nous envie nos joies, sera ce qu’elle est partout,. Y aima mater , auteur de tous biens, source de toutes jouissances.
C’est à Ilué que le décret du 27 janvier avait placé le siège delà Résidence générale. Cette désignation était surtout inspirée par le désir de rester dans l’esprit du protectorat. En fait, le résident général devait se fixer et se fixa à Ilanoï, où les intérêts do la Franco étaient autrement considérables. Il était représenté à Hué par un résident supérieur, et n’y devait venir lui-même
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qu’exceptionnellement dans des circonstances graves. Jamais elles ne l'avaient été davantage qu’au moment où y arrivait M. Paul Bert.
Le roi d’ailleurs en avait l’exacte notion. Il réserva à l’envoyé de la France un traitement plein de déférence., sentant que la situation était critique et que l’An nam jouait une suprême partie. Envers la France « sa protectrice » il professait publiquement des sentiments de vive gratitude. Quant à son représentant, il n’est attentions et flatteries délicates qu’il ne lui ait réservées. « La remise des lettres de créance qui vous accréditent auprès de moi, lui dit-il, serait peut-être nécessaire pour tout autre agent diplomatique; mais de vous à moi, ce n’est qu’une formalité. Par vos travaux scientifiques et législatifs, vous êtes accrédité partout, et vous représentez toujours brillamment votre noble pays . »
Et durant tout le séjour de M. Paul Bert à Ilué, ce fût la même politesse respectueuse, qui n’excluait ni la dignité d’un roi ni la réserve d’un vaincu. Il le recevait à sa table avec deux ou trois personnes, dans une intimité inconnue chez les princes d’Extrême-Orient. Il l’admettait dans ses appartements privés, où d’horribles duègnes apportaient du tlié sans sucre. Il lui écrivait, le matin, de charmants billets à la façon du xvine
siècle. Il s'inquiétait de sa santé, de l’emploi do sa journée, et lui demandait parfois de petits services familiers, comme de venir vacciner ses enfants. Enfin il l’emmenait avec lui en pèlerinage aux tombeaux de ses ancêtres.
Malheureusement ce roi, si séduisant et en même temps si docile, manquait au fond de ce qui nous eût mieux servi, d’autorité. Autorité sur ses sujets, autorité devant les étrangers, rien ne lui était demeuré. Le temps était loin où l’envoyé de la France était obligé de quitter sa jonque et de faire à pied un grand détour parce que le roi d’Annam pêchait à la ligne. Aujourd’hui le roi d’Annam était, malheureusement pour nous, un mince personnage, sans consistance personnelle, et sans appui dans la classe dirigeante des lettrés.
Sa cour semblait un désert. La ville, citadelle et faubourgs, avait compté plus de 100,000 âmes ; c’est à peine aujourd’hui s’il en restait 30,000. Tout autour du palais du roi, s’élèvent des constructions destinées à d’innombrables serviteurs ou parents : elles étaient vides. Dans la rue des Ministères, où jadis se pressait une foule de mandarins, à peine voyait-on circuler quelques palanquins isolés, et les rares conseillers ou servi-
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teurs du roi n’avaient ni grande notoriété ni influence sérieuse.
C’était en premier lieu Nguyen-Huudo, l’ancien Tong-Doc d’Hanoi', aujourd’hui Kinh-Luoc du Tonkin. Simple bachelier, et, comme tel, volontiers raillé des docteurs, il s’est élevé, j)ar son dévouement aux Français, à la haute position de président du conseil. Sous un air bonasse , qui n’a trompé que les naïfs, il cache un grand sens politique et les qualités supérieures de l’homme d’action. Compromis par nous et avec nous, il est devenu le beau-père du roi, sa cause est liée à la nôtre. Son flair politique et son intérêt nous garantissent sa fidélité.
Après lui, le personnage le plus en vue était le père Hoang, catholique indigène poussé par la Mission, en qualité d’interprète, dans les faveurs du roi. Très fin, très souple, il a pris, non sur l’esprit, mais sur les habitudes de Dong-Ivhan un ascendant tout-puissant. Sa situation, très enviée et toujours menacée, résiste à tous les assauts. D’un esprit assez ordinaire, il ourdit de petites intrigues peu dangereuses et n’intéressant guère que lui. Mais il aimerait volontiers à jouer le Pouvoir occulte, et il a recours, pour faire croire à ses talents, à mille petites ruses transparentes, et au besoin à la franchise.
A côte cVeux, quelques hommes d’un rare mérite, comme le ministre des finances et son
thi Iting (sous-secrétaire d’Etat), et le ministre dos travaux publics, qui, tout en fréquentant la Cour, hésitent encore à se livrer, attendant pour cela que les chances soient bien décidées. Leurs talents exceptionnels les dispensent de l’honnêteté commune, et l’on aurait tort, au jour du triomphe, do leur tenir rigueur. Leur fidélité tardive ne les laissera jamais déserter une cause heureuse.
Pour renforcer ces divers éléments, M. Bert fit entrer au Comat un lettré d’une réputation considérable de la Oochinchine française, appelé Truong-Vinh-Ky. C’est un homme extraordinairement discuté, à propos duquel les opinions vont à l’extrême. Ni son titre de catholique, ni sa parfaite connaissance de notre civilisation et de notre idiome, ni ses titres littéraires incontestés n’ont pu lui concilier les sympathies des diverses administrations qui se sont succédé en Oochinchine. Mais son savoir universel, sa perception délicate des moindres nuances de la langue française, sa qualité même de Cochinchinois pouvaient faire de lui un auxiliaire extrêmement précieux à Hué, et M. Bert, qui appliquait même au recrutement du personnel les procédés de la science expérimentale, eût cru manquer à son
devoir en se privant, sur des préventions en somme assez vagues, d’un collaborateur de cette importance.
Voilà de quoi se composait la Cour. J’entends la Cour du roi. Car, tout auprès était la Cour de la reine-mère, dont la politique parfois contrariait, et dont l’autorité personnelle contre-balançait celle du roi. Le roi semblait la redouter. C’est sa grand-mère, mère de l’Empereur Tu-Duc, qui a gardé sur ses descendants et sur ses peuples le prestige des temps de splendeur et de puissance où elle a vécu. A diverses reprises, M. Paul Bert exprima discrètement son désir d’être admis à lui présenter ses hommages. Le roi fit quelque temps la sourde oreille, puis céda, mais en s’arrangeant pour être, contre l’usage, à ce que je crois, présent à l’entrevue.
C’était du reste un honneur très envié. Avant M. Paul Bert, bien peu d’Européens avaient pu entrevoir la vieille princesse ; et cette entrevue eut toute la solennité d’une grande cérémonie. Après une véritable promenade à travers d’immenses couloirs à ciel ouvert, le résident général, guidé par le roi, s’avança jusqu’au milieu d’une vaste salle, en face d’une grande natte, qui masquait l’entrée d’une autre pièce. Sa suite était
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tenue à dix pas de là. Après les compliments d’usage, la natte fut levée. Derrière, sur un lit de repos, appuyée à des coussins, toute droite, blanche de vieillesse et blafarde sous sa coiffure jaune, se tenait la vieille mère de Tu-Duc, qui, près de la tombé, voit chanceler le royaume et périr ses enfants. La tête dressée, l’air hautain, vraiment une Majesté. Elle ne prononça pas un mot — c'est l’usage — puis la natte retomba.
A ce moment, le roi conduisit M. Paul Bert quelques pas en arrière. Le père Iloang, interprète, se tint entre eux. Le roi revint près de la natte, ôta ses sandales, s’accroupit, et la tête près de terre : « Tao, » dit-il. Tao, c’est le mot des enfants, des serviteurs, des inférieurs, pour dire :
« S’il m’est permis de parler et de vivre ».
L'entretien commença. Il dit sans doute qu’un homme envoyé par la France pour le bien de l'Annam était là, et désirait s’entretenir avec elle. Puis il se tut, resta à genoux, assis sur ses talons et attendit. La voix s’éleva, tout de suite ferme, nette, sans tremblement. La reine-mère parlait par longues périodes ; puis elle interrogeait et posait question sur question. Le roi répondait d'une voix pleine : la, ia. la, c’est encore le oui des enfants et des inférieurs. Quand la reine
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avait fini, le roi répétait ce qu’elle avait dit à l’interprète, et celui-ci le traduisait à M. Bert.
Touchant discours que le sien, et d’une émotion presque douloureuse même pour nous, quand nous songions qu’elle avait été la reinemère, et quelle elle était. « Depuis longtemps, disait-elle, je désirais vous voir ; mais je suis vieille et infirme, l’âge et la maladie ne me permettent plus de suivre tous les mouvements de mon coeur... Je m’affaiblis de jour en jour, et le roi est encore bien jeune et bien faible pour diriger seul le royaume ; ceci est encore pour moi une cause de douloureuse appréhension. Aidez-le, et protégez son trône... »
Douces supplications, et qui, heureusement, s’accordaient de tous points avec les intentions de M. Bert. Notre conduite, en effet, était tout indiquée. Si nous voulions agir comme protecteurs et user du roi comme intermédiaire entre ses sujets et nous, il importait qu’il eût au plus haut degré possible l’autorité et la puissance de convaincre. Et comme cette autorité, comme cette puissance lui manquaient par vice originel, c’était à nous do les lui donner après coup.
Lui-même le sentait. Dans un mémoire très habile, le Comat exposa, en son nom, ses reven-
dications. Aux termes des traités, disait-il en substance, le droit d’audience privée avec le roi était réservé au seul Résident général ; tout le monde y a prétendu On a bouleversé ses habitudes pour le plier aux vôtres, qui le compromettent aux yeux de son peuple. A sa porte, on a installé des troupes ; dans la porte même, on a logé des Français qui ont vue jusque dans la salle du trône. Enfin c’est à peine s’il est libre dans sa capitale ; et les reines-mères, si respectées chez nous, si respectables par leur âge, ont eu parfois â subir de pénibles curiosités.
M. Paul I>ert s’efforça de lui donner toute satisfaction. Personnellement, il lui accordait des égards que n'auraient pas obtenus ceux de ses prédécesseurs qui disposaient réellement de l’autorité royale sur les populations ; et, de concert avec le général Munier, il fit en sorte de lui assurer la liberté et les honneurs compatibles avec notre sécurité.
Mais ce n’était pas assez. Après les honneurs qui devaient agir sur l’esprit du peuple, le roi voulait qu’on lui rendît le pouvoir effectif. Il prétendait affirmer aux yeux des lettrés, plus subtils et plus sceptiques, sa complète indépendance, en obtenant de nous des restitutions matérielles et une plus grande liberté d’action.
Il demandait notamment qu'on levât la confiscation du Trésor d’Annam ; qu’on renonçât au droit pour le résident général d’assister aux séances du Comat, et à d’autres clauses excessives que le général de Courcy avait, au lendemain du 5 juillet, imposées à la Cour ; enfin, qu’on le mît à la tête d'une troupe mixte, annamite et française, pour qu’il allât se montrer à son peuple et pacifier en personne les provinces
insurgées.
Tous ces désiderata furent accordés. La moitié du Trésor fut rendue ; l’autre moitié, envoyée à Paris pour être convertie en piastres à l'effigie du roi. Les séances du Comat n’eurent plus désormais de témoins étrangers, et l’expédition royale fut activement préparée.
C’était une politique entièrement nouvelle. « Je suis décidé, écrivait plus tard M. Paul Bert, à abandonner la convention du 30 juillet 1885... J'aurais parfaitement compris qu 'après le 5 juillet, le gouvernement français renonçât à faire ratifier par les Chambres un traité qu’annulait la trahison. J’aurais compris également que si la fortune nous eût livré le jeune roi et ses conseillers en fuite, nous l'eussions écrasé sous le poids d’une convention qui n’est en somme qu’un acte unilatéral, réplique du vainqueur à l’attaque de
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traîtres. Mais du moment que la France a continué à considérer comme valable le projet de traité du G juin 1884, et qu’un vote du Parlement l’a rendu définitif ; du moment qu’un nouveau roi a été élevé au trône par nous, sur lequel nous avons une aGtion de tous les jours et auquel manquent seulement le prestige et l’autorité, je ne comprendrais pas comment nous continuerions à lui mettre sous la gorge un instrument de guerre, dont l’existence même le diminue aux yeux de ses peuples. »
Voilà qui légitimait ces mesures bienveillantes. Quant à l’expédition royale, elle était basée sur d’autres considérations. « La connaissance des mobiles des insurgés, continuait M. Paul Bert, suffit à montrer que ce n’est pas l'intervention des étrangers qui peut les calmer ou en triompher. Nos colonnes traversent^ le pays sans trouver de résistance sérieuse, parfois même sans voir Y ennemi mai 1886 , et l'insurrection, reformée derrière elles, les escorte à distance, attendant l’effet de la fatigue... Sans doute, un corps nombreux de troupes françaises, décidé à une occupation prolongée, lasserait la résistance... Nous n’avons pas les moyens d’une expédition semblable... Je pense donc que seul, le rétablissement du prestige personnel du roi
donnera l’autorité nécessaire pour calmer les appréhensions des lettrés, et satisfaire l’orgueil de la nation... Nul prince, depuis le grand Gialong*, n’a paru à la tête des armées... Nous ferons sortir le roi de ce palais, à la fois harem et prison, où s’alanguit la force morale et se perd la dignité. Il se fera connaître de son peuple (1), il verra les lettrés, les intimidera, leur expliquera la situation et l’avenir tel qu’il se prépare, il calmera leurs défiances... L’arme détrempée aura retrouvé sa trempe. »
Ces concessions bénévoles, dictées par une politique large et libérale et en même temps basées sur la confiance que le jeune roi lui inspirait, il prétendait bien d’ailleurs en retirer des résultats, excellents à plus d’un titre.
Il leur faisait donner le plus possible de publicité (2). « Je tiens, disait-il, à ce que la renon*
(1) Non seulement certains mandarins niaient l’existence du roi, mais ils tenaient en réserve des princes du sang royal, prêts à les proclamer à la première occasion.
(2) Extrait du journal officiel de V Annam n° du vingtneuvième jour du quatrième mois.
La chaloupe de M. le Résident général de France en Annam est arrivée à Hué.
Le roi et le peuple fondent les plus grandes espérances sur les résultats de ce voyage.
Le Résident général assure le roi que la France a ferme -
ciation à la convention (laquelle n’a du reste aucune force légale puisqu’elle n’a pas été reconnue par le gouvernement français), soit faite par un acte ayant une certaine solennité, et dont la publication pourra servir au roi à affirmer son indépendance, et à récupérer une partie de son autorité morale. »
Mais pour que tant de condescendance ne nous fût pas imputée à faiblesse, pour que, si nos plans communs réussissaient, l’Annam reconstitué ne pût jamais nous redevenir redoutable, il était nécessaire — et M. Paul Bert insistait sur ce point — que la cour nous fit de son côté certaines concessions, et qu’au Tonkin, comme en
ment résolu de s'employer de toutes ses forces à la protection du peuple annamite. IL a reçu pleins pouvoirs et n’a été envoyé ici que pour exécuter les décisions de son gouvernement dans ce sens.
Le Résident général a décidé qu’à l’avenir les portes du palais ne seraient plus gardées par des soldats français.
J1 a recommandé aux troupes de la garnison de prendre une attitude respectueuse lorsqu’elles se trouveraient sur le passage du cortège du souverain.
11 a enjoint de respecter le Trésor royal et d’en remettre l’administration entre les mains des mandarins.
Le douzième jour du quatrième mois, le Résident général s’est rendu au palais Gia Tlio pour visiter la reine-mère.
Le quatorzième jour, le roi et ses femmes sont allés visiter les tomoeaux dans la montagne. Le Résident général demanda de se joindre à lui, témoignant ainsi de l’intérêt respectueux qu’il portait aux anciens rois de l’Annam.
Annam, on s’entendît, en s’inspirant des récentes expériences, pour ajouter ou supprimer certains organes do la machine gouvernementale, qui pouvaient ou faciliter ou gêner les bonnes relations des deux pays.
Au reste, ici encore nous avions été devancés.
Sur la nouvelle do l’arrivée de M. Paul Bert à Saigon, était venu de Hué un mandarin porteur d’un projet de nouveau traité qu’il voulait soumettre au Résident général.
La base de ce projet avait do quoi nous surprendre. L’ Annam reconnaissait l’entière indépendance du Tonkin, où la France substituait au Protectorat son administration directe sans aucune intervention de F Annam. En échange, la France rappelait ses troupes, sauf de certaines garnisons à désigner ; et les douze provinces, du Than-Hoa au Binli-Thuan, seraient gouvernées militairement et civilement par l’ Annam sans aucune intervention do la France. Toutefois les douanes et les mines étaient laissées au contrôle d’agents français, et les produits en seraient partagés par moitié entre les deux gouvernements.
M. Paul Bert ne rejeta pas de prime abord ces propositions. Il était alors, je le crois, et demeura toujours partisan de l’administration directe. C’est