‹ Paul Bert au TonkinChapitre 3 sur 46 · PAUL PE RT · texte numérisé non relu

PAUL PE RT

une conception selon moi malheureuse, qu’ont eue d’excellents esprits. Il se flattait que l’annexion pure et simple du Tonkin «. ne nous ferait pas départir des règles de prudence et d’économie, et n’entraînerait pas, tant s’en faut, l’adoption du système compliqué qui a prévalu en Cochinchinc. On pourrait et l'on devrait conserver aux indigènes une part d’action administrative presque aussi étendue qu’avec le système du Protectorat, seulement les fonctionnaires agiraient non plus au nom du roi d’Annam, mais au nom de la République Française. »

Ce qui le faisait hésiter à se lancer dans cette voie, c’est qu’il ne savait pas jusqu’à quel point le porteur do ces propositions, au moins originales, était autorisé à parler au nom de la Cour. Ce mandarin en effet n’avait ni mandat formel ni instructions écrites, et ne produisait à l’appui de ses déclarations que le sceau royal. Mais il se disait envoyé par la vieille Reine-mère, et il expliquait l’absence de tout document authentique par la crainte des perquisitions que l’autorité française eût pu faire dans ses bagages.

A ce moment-là ’25 mars) ni M. Bert, ni ceux qui raccompagnaient, ne connaissaient assez l’Annam pour démêler les motifs de cette démarche mystérieuse, et aucun des hommes com-

pétents qu’il consulta, suivant son habitude, ne put mieux le renseigner.

Quant à l’envoyé, il appartenait à une famille considérable. Il était lui-même un liant mandarin, fils d’un homme illustre et révéré. Et il atténuait l’étrangeté de ses propositions par des explications pleines d’une vraisemblance qu’augmentaient encore son attitude et sa tristesse fière.

L’Annam, disait-il, en est arrivé, après le 5 juillet et le régime de fer qui a suivi, à quitter toute ambition, à perdre tout espoir. Vous tenez le Tonkin, et vous ne le lâcherez jamais. En Annam, vous occupez nos principales villes, vous régnez à Hué, vous violentez notre politique, vous bouleversez notre administration. V otre civilisation non seulement répugne à la nôtre : elle ne la comprend pas, elle ne la voit pas. Vous nous écrasez, parfois sans le savoir. Toutes ces souffrances, dont les pays en travail paient leur transformation, nous ont lassés et désespérés : Nous aspirons au repos. Peut-être, après nous surgira- t-il une génération convertie à vos idées, avide de destruction et de nouveauté. Nous, nous sommes les enfants vieillis d’une vieille race. Nous ne demandons qu’à mourir en paix (1).

(1) Dans un mémoire que le Comat adressait au nom du Roi, en mai 1886, au Résident général, figure la curieuse

PAUL P.ERT

Un coin où perpétuer en secret, et sans désir de propagande, nos traditions et nos rites, où relire nos archives et revivre notre ancienne gloire, voilà tout ce que nous voulons. Cet acquiescement à nos désirs, l’indépendance apparente du royaume, le pouvoir rendu au roi, en voilà plus qu’il n’en faut pour apaiser une révolte incompressible par tout autre moyen ; et après nous, l’Annam, lentement séduit à vos idées, viendra s’offrir spontanément à vos transformateurs.

Ces plaintes mélancoliques avaient do quoi nous toucher. Mais la situation présente de leur auteur, l’intérêt capital qu’il avait à la réussite de son projet 1 enfin les précautions inusitées, même en Orient, dont il voulait l’entourer, et la discrétion voisine de la ruse, qu’il recommandait à

théorie que voici : « Nous sommes bornés à l'ouest par des montagnes infranchissables, à l’Est par la mer, au Nord et au Sud par vous. Français, nos amis, qui avez pris rengagement. de nous défendre contre toute agression étrangère; pourquoi donc une armée ? Elle ne pourrait que nous ruiner, comme il est arrivé au Japon. Nous n’avons besoin que d'une force de police intérieure, et nous sommes disposés à supprimer notre ministre de la guerre, pour le remplacer par un ministre de la police. »

(1) « 11 est vraisemblable, écrivait M. Paul Berf, que ce mandarin considère comme une revanche de la fortune le rôle que les événements l’amènent à jouer actuellement, le pouvoir devant, s’il réussit, tomber entre ses mains. »

l’égard de la Cour (1), tout cela inspirait à M. Paul Bert une vague méfiance, que ne suffisait pas à dissiper sa préférence pour l’autonomie du Tonkin.

Il prit donc sur son impatience do retarder jusqu’à son arrivée à Hanoï sa réponse définitive. En attendant, il demandait qu’on lui fournît, par un commencement d’exécution, par une répression au moins partielle de la révolte, des gages de l’influence qu’on prétendait avoir, et un prétexte à engager des négociations sérieuses.

(1) Mémoire dicté par le négociateur.

« Une fois à Hué, ne recevoir aucun mandarin avant deux on trois jours ; prétexte de fatigue.

» Rendre visite à la reine-mère avant le roi. Cette visite produira les meilleurs effets :

» 1° Elle sera très considérée par les mandarins et la population ; carie rituel annamite qui est d'honorer et de respecter les vieillards, aura été suivi.

» 2° Elle aura aussi pour effet de témoigner aux mandarins et à la population que la France continue à avoir des égards pour la reine-mère dont l’influence est très connue.

» Ne pailer à aucun mandarin du projet de convention qui sera présenté par la Reine-mère, après la visite de M. le Résident général au roi.

» Le négociateur est convaincu que tout s’arrangera mieux avec la reine mère qu’avec le roi; ce qui sera convenu entre elle et M. le Résident général, sera sûrement accepté sans la moindre difficulté.

» Le négociateur évitera de se présenter à M. le Résident général qui le fera appeler par l’intermédiaire du Comat, afin d’éviter de faire supposer qu’il y a entente préalable. »

r.\UL BERT

A Hanoï, il tomba dans un milieu qui partageait ses idées sur l’administration directe. Il recueillait journellement des preuves delà trahison des mandarins de Hué, et des embarras que nous créait l’ingérence de la cour dans les affaires du Tonkin. Il n’attendait que cette concordance de vues joour suivre un projet qui lui souriait : il le recommanda au ministère avec une certaine insistance.

Mais une fois à Hué, la réalité des choses lui apparut. Une expérience de quelques semaines lui avait bien vite révélé les graves inconvénients qu’il y aurait à nous désintéresser purement et simplement des affaires d’Ann am. D’autre part, les choses n’en étaient pas où nous pensions. Le négociateur avait bien parlé au nom de la reine-mère, mais la reine-mère avait sa cour, sa politique distinctes de celles du roi. Toute vénérée qu’elle fût, elle eût rencontré chez son petit-fils une vigoureuse opposition bien moins encore à ses idées qu’à son initiative. Enfin, le roi lui-même, eût-il été partisan d’un nouveau traité, l’insurrection, telle qu’elle apparaissait alors, générale et disséminée, avec un but commun mais sans chef unique, rendait bien douteuse la possibilité de l’apaisement par l’ini-

tiative et l’action isolée d’un roi contesté ou inconnu. Toute négociation fut différée.

Néanmoins, cette démarche faite près de nous, corroborée par les discours d’autres mandarins amis du roi (1) avait dévoilé les sentiments véritables et le profond découragement de la Cour et des lettrés ralliés à sa cause. Il eût toutefois pu se faire que ces sentiments et ce découragement n’eussent pas survécu à la terreur que leur inspirait le régime militaire, et que le départ du général de Courcy, auteur de la convention du 30 juillet, eût ramené la confiance. Il n’en était rien Et il semblait même que le gouvernement de Hué fût plus humble encore et plus faible. L’insurrection n’avait fait que grandir, les troupes françaises très diminuées avaient dû évacuer certaines provinces ; et la seule différence était que la Cour, menacée par les rebelles, loin de désirer notre départ de l’Annam, souhaitait maintenant nous y retenir.

M. Paul Bert, tout en renonçant pour le mo-

(1) « A mon avis, il faudrait faire la part du feu, et céder à la France le Tonkin, puisqu’elle veut y exercer son action. Pourvu que nous conservions un territoire qui reste l’Empire d’Annam, où nous puissions garder notre existence nationale, nos traditions, nos annales au berceau de la puissance des Nguyen, nous aurons encore sauvé la j^atrie annamite ». ( Communication d'un haut mandarin au Directeur des affaires civiles et politiques).

ment à un nouveau traité dont les clauses, signées par un roi sans autorité, seraient demeurées sans sanction (1), laissait toutefois entendre qu’à lui aussi les traités de 1884 et de 1886 semblaient l^crfectibles, et, par des suggestions habiles ou des sous - entendus discrets, il acheminait les esprits vers un retour possible à l’état de choses que consacrait le projet de traité de 1883 ou à quelque arrangement de ce genre.

En attendant, pour témoigner au roi et au peuple d’Annam de quelles bienveillantes intentions il était animé, il abandonnait la plupart des prérogatives qu’il tenait de la convention du 30 juillet, et ne demandait en échange que certaines mesures, facilement réalisées par des or-

(1) « Mais quand bien même l’idée de la révision de no3 traités avec l’Ann am serait partagée par vous et accueillie par l'opinion publique en France, je croirais inutile de la mettre dès aujourd’hui en pratique. Un traité n’a de valeur que celles que lui donnent, en l'exécutant, les parties qui l'ont signé. Et je ne suis pas sûr que le roi d'Annam, nous cédant le Tonkiu en toute propriété, fût obéi de ses sujets. Si sincères qu’eussent été les discussions, et quand mémo nous prouverions que les offres premières sont venues du gouvernement d'Annam, la convention paraîtrait imposée par la France à sa créature, et le roi, aujourd'hui sans autorité, paraîtrait domain sans dignité. Pour que nous puissions, comme dans tout traité, recevoir, il faut que le roi puisse donner!... Lui demander le Tonkin, on pourrait aussi bien lui faire signer l’abandon de l’Anuam même » 1

sa

dormances royales, qui devaient régulariser notre position à Hué ou faciliter, par une indépendance

relative, notre oeuvre au Tonkin (1). C’étaient notamment l’agrandissement, dans la citadelle extérieure, de la Concession française (2), désor-

mais nettement séparée de la partie laissée aux annamites ; Tinter diction de l’importation dans le royaume des armes de guerre ; une réglementation spéciale au Tonkin de T expropriation pour cause d'utilité publique, et enfin la délégation au

(1) En voir au chapitre IV le but spécial.

(2) La légation française à Hué est située loin de la ville, de l’autre côté du fleuve, absolument isolée, et des indigènes, et de la petite troupe française logée dans un angle de la citadelle, au fort Mang-Ka. Notre représentant est ainsi à la fois sous les yeux de tous les espions de la Cour, et loin de tout le haut personnel indigène qu’il devrait sans cesse fréquenter. M. Bert voulait qu’on abandonnât cette légation, et qu’on la reportât de l’autre côté du fleuve, à côté des troupes françaises, près du fort Mang-Ka. Sur ce point la concession française aurait été notablement étendue ; elle eût compris tout un angle du polygone de la citadelle avec une profondeur suffisante. Et cette Concession devait être séparée de la citadelle annamite par un large canal, à la base du triangle. Mais, ici comme toujours, M. Paul Bert voulant ménager l’orgueil annamite, donnait les instructions suivantes : « Hâter le creusement du canal, qui devra se terminer en cul de sac , sans couper la fortification. Faire un aqueduc , si c'est nécessaire ».

Les frais de ces dépenses, comme aussi celles d'un hôpital, devaient être couverts par la vente des canons pris le 5 juillet sur les annamites, si nombreux que le bronze seul, au poids, en valait plusieurs centaines de mille francs.

Kmli Luoc du Tonkin des pouvoirs administratifs et législatifs du roi.

Puis, ayant ainsi de son mieux préparé la pacification en Annam, il revint a Hanoï, pressé de la compléter et de la consolider au Tonkin.

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