PAUL RE RT
d’Annam étaient plus proches et plus menaçants, on voyait croître le nombre des bandes errantes, des villages vides d’adultes , et cela même dans des régions où, comme à Nam-Dinh, le riz ne faisait pas défaut. Ces bandes fusionnaient entre elles. Certaines atteignaient le chiffre de G00 hommes, armés, pour moitié au moins, de fusils, dont quelques-uns à tir rapide. Les chefs de village, enhardis ou terrorisés par elles, ne les dénonçaient pas; et dans un pays couvert d’innombrables petits postes, il put arriver que plusieurs centaines d'hommes circulaient et se rassemblaient sans que nous en fussions informés.
Au point de vue militaire, tout cela n’était pas bien grave. Cent hommes de troupes, Français ou Tonkinois, armés et commandés comme ils l’étaient, n’avaient rien à craindre. Mais cet état de trouble entretenait les espérances de nos ennemis. Nos soldats avaient de perpétuelles alertes qui finissaient par les mettre sur les dents. L’agitation pouvait un jour prendre des proportions menaçantes ; restât-elle stationnaire, elle empêchait toute entreprise commerciale, toute organisation définitive.
Aussi, indépendamment de la force armée, e nployait-on contre elle les moyens les plus
énergiques. M. Paul Bert, ami en principe des procédés pacifiques qui préviennent les révoltes, était, en face d'une révolte déclarée, partisan des mesures les plus rigoureuses. Les mandarins coupables de favoriser les rebelles étaient déportés à Poulo-Oondor. Au Than-Hoa, au Ninh-Binh, les exécutions capitales après jugement se multipliaient. Elles avaient lieu sur les places publiques, sur les remparts des citadelles, en grand
appareil. Au Binh-Thuan, un chef annamite qui
opérait pour notre compte, y joignait les cruelles solennités des indigènes. Un mandarin rebelle qu’il avait fait prisonnier, était tenu en captivité pendant un mois, promené dans toute la province puis exécuté en grande pompe dans la capitale. Son corps était dépecé, et les morceaux envoyés dans les villages qu’il avait ravagés, avec cette inscription : Ceci est le bras, le pied d’un tel qui s’est révolté contre le roi et a ensanglanté le pays. M. Paul Bert ne fut informé de ces détails que longtemps après l'exécution ; mais averti à temps, aurait-il pu rien empêcher ? La mort est peu de chose pour les Orientaux. Le Code annamite contient trois sortes de supplices, dont le plus doux est la mort immédiate (1). La répression,
(1) Une éducation spéciale, une conception métaphysique différente de la nôtre, et sans doute aussi un système ner-
pour être efficace, devait lui emprunter ses peines et, au besoin ses atrocités.
A l’égard des villages, on usait d’autres
moyens, que la forte organisation communale
tout un village de 300 habitants. On multiplia les postes et on créa les milices provinciales qui rétrécirent Taire menacée. Puis on distribua des armes aux villages les plus exposés, et on voulut rendre les notables responsables de leur conservation et même de leur usage.
Dans ce but, on recourut au système des amendes et des cautions, et à d’autres châtiments plus sévères. Tout village qui ne s’était pas dé-
veux moins développé rend les Orientaux moins sensibles
.T'ai vu à Hanoï deux tirailleurs tonkinois qui, surpris par les Chinois, et condam nés à avoir les poignets coupés, avaient eu le sang-froid d’arrêter le sabre qui déjà entamait le bras droit, et de tendre le gauche. Ils montraient, presque en riant, cette horrible mutilation.
Avec un pareil tempérament, la mort ne leur fait pas peur.
Tl. 1 * • ^
que nous à la douleur.
C'est un fait souvent constaté dans les hôpitaux de Shanghaï et de Hong-Kong et dans nos ambulances du Tonkin.
AU T O N Iv I N
fendu était frappé d’une amende provisoire, gage de sa conduite future, qu’on lui restituait s’il y avait lieu. Tout village qui avait directement ou indirectement aidé les pirates était frappé d’une amende définitive ; et, quand à ce concours effectif se joignaient certaines circonstances graves, le village était rasé, le nom en était aboli, et les terres, les animaux et les habitants en étaient répartis parmi les communautés voisines. En re-
vanche, quand un village s’était défendu ou était venu au secours d’un village attaqué, on lui donnait des récompenses en argent, des armes, et à l’occasion on remettait au chef quelque distinction honorifique. Si même dans la bagarre un habitant avait été tué, on accordait au besoin des secours à sa famille (1).
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(1) Conseil des notables, 29 juillet, séance du soir . Servicede la police dans les villages. — Le conseil dit qu'autrefois le gouvernement récompensait ceux qui font bien leur service de police dans le village, et punissait les gens de mauvaise conduite (voleurs). Aujourd'hui on ne fait presque plus cela.
Les voleurs, croyant qu’ils ne seront pas punis pour leurs actes, n’ont pas peur de continuel* à faire leur métier; tandis que les gens de police se fatiguent du leur. Voilà pourquoi on ne parvient pas aujourd'hui à empêcher les piratés et les voleurs de pénétrer dans les villages.
Maintenant le Conseil demande qu'on récompense les gens qui font bien leur service de police et qu’on punisse sévèrement les voleurs. Le Conseil demande aussi qu’on récompense les villages qui porteront secours aux villages voisins
Ces divers moyens d’action, très efficaces contre les Annamites, nous manquaient malheureusement contre les Chinois.
Ils étaient de toute façon étrangers au Tonkin. Anciens réguliers licenciés de cet le armée que nous avions tant de fois battue, chassés à diverses reprises du Yunnam et du Ivouang-Si, ils erraient dans l’Est et le Nord en quête de butin, comptant, dans le présent, sur notre faiblesse numérique, et, plus tard, quand l’état de l’Annam nous permettrait de dégarnir le Sud et le Delta, sur l’indulgente tolérance des autorités chinoises qui ne leur refuseraient pas un asile temporaire. En quoi, ils se trompaient peut-être. Mais il faut dire que la conduite de ces autorités n’était pas faite pour les décourager.
Ils allaient donc à l’aventure, courant tout le pays, venant même à proximité de nos postes à l’abri desquels les indigènes pouvaient cultiver la terre et amasser quelques provisions; fuyant à l’ordinaire, quand nos troupes les poursuivaient, parfois aussi acceptant la lutte avec une crânerie toujours croissante. Leurs bandes,
pillés. Récompensez ceux qui parviennent à arrêter les coupables, ceux qui sont blessés en portant secours, et donnez une subvention aux descendants légitimes de ceux qui sont
grosses ail début de quelques centaines d’hommes, fondaient peu à peu ; mais elles se reformaient à la frontière chinoise où, sous les yeux de mandarins myopes, des amis leur amenaient des recrues et des armes.
Outre les amis du dehors, ils avaient ceux du dedans, qui leur signalaient les bons coups à faire. Des pirates annamites les appelaient à leur aide pour quelque opération fructueuse. Quelquefois même les indications venaient de plus haut et avaient une précision véritablement inquiétante ; notamment lors des deux guets-apens dirigés contre la Commission de délimitation.
En août et en novembre 1886, à la frontière du Yunnam, sur le Ngoi-Mit, et à celle du Kouang- Si, à Ilaï-Ninh-Monkaï, la délégation française fut à deux reprises attaquée par des pirates. La première fois elle perdit deux officiers de grande valeur, MM.Geil et Henry ; la seconde, cet infortuné Haïtce, si savant et si courageux, que nous aimions et estimions tous si profondément, et à qui, pour l’honneur et dans l’intérêt de notre pays, nous prédisions en Extrême-Orient le plus brillant avenir.
Quels étaient ces pirates ? Des Chinois toujours, parfois... costumés en Annamites. Où opé-
raient-ils? Sur notre territoire, toujours. Il se produisait alors les coïncidences les plus curieuses. Un rendez-vous était pris par la Commission. Les deux délégations partaient du meme point, et se dirigeaient, par la même voie, vers le même lieu. Les membres Chinois passaient sans encombre, les nôtres étaient attaqués . Si, pour éviter tout malentendu, on décidait de voyager ensemble, au dernier moment la délégation chinoise trouvait un prétexte pour fausser compagnie à la nôtre, qui était assaillie en route.
A qui se plaindre de ces incidents ? Au président de la délégation chinoise ? On n’avait pas de preuves formelles de sa duplicité. M. Dillon, qui, depuis le mois de moi présidait si brillamment la nôtre, connaissait d’ailleurs les Chinois depuis trop longtemps pour rien attendre dépareillés doléances. Et désireux de mener à bien sa difficile entreprise, il ne voulait pas risquer de l’entraver par des récriminations stériles ; trop heureux qu’une région inhospitalière, où le confortable manquait également aux deux parties, ne laissât pas aux Chinois le loisir de gaspiller le temps et de lasser la patience de leurs collègues étrangers.
Le vice-roi du Kouang-Si et du Kouang-Tong avait autrefois prêché la destruction des Français
par les moyens les plus criminels, si bien que la cour de Pékin avait dû s’en émouvoir. Tout récemment encore, il raillait les massacres de Chun- Ki ng, et appelait la guerre de tous ses vœux (1).
Ce n’est pas à lui qu’il fallait s’adresser pour obtenir l’exécution de bonne foi du traité do 1885. Il ne se gênait pas pour parler de nous, dans des documents officiels, en termes méprisants, et refusait même depuis des mois, de recevoir les consuls de France à Canton.
Le vice-roi du Yunnam, moins ouvertement hostile, n’était pas plus favorable à notre cause. Nous nous étions flattés que ses anciens et excellents rapports avec nombre de Français, dont MM. Dupuis (2) et Rocher, et surtout son intérêt propre, l’auraient disposé à nous bien accueillir. Mais, soit mauvaise humeur d’être constamment dérangé et inquiété à cause de nous, soit incertitude sur l’attitude à prendre tant que le gouvernement de Pékin n’aurait pas donné le ton, il tenait, avec moins do démonstrations que son collègue dos deux Kouang, une conduite aussi préjudiciable à nos affaires.
(1) V. Mémoire au Trône, par Tchang Tche T’ong, au sujet de la réorganisation de l'armée et des fortifications du Kouang Si . Gazette de Pékin, 18 mai 1886.
(2) V. Annexes , B, lettre de M. Dupuis à ce vice-roi.
Quant au gouvernement, qu'on s’adressât au Tsong-Li-Yamen ou à Li-Hong’-Cliang, on recevait toujours la même réponse. Les autorités provinciales consultées avaient déclaré que les pirates incriminés étaient des Annamites ; que le lieu de l’attentat n'était pas en territoire chinois ; et on ajoutait que certainement la faute en était à nous, qui n’avions pas assez de troupes pour garder notre frontière.
La Chine savait parfaitement que pour le mo» ment nous ne voulions ni ne pouvions formuler nos réclamations sur un ton plus énergique. Elle savait aussi que nous ne trouverions, dans l’état actuel de la politique internationale, aucune puissance pour les appuyer par la remise d’une note collective.
Ceux qui ont vécu en Chine, il y a vingt ans, ont été témoins de l’entente étroite entre les diverses puissances. Il n'y avait à cette époque, ni Français, ni Anglais ni Américains ; il y avait la grande famille européenne, en face de la race chinoise, et tout ce qui importait à l’honneur ou aux intérêts d’un Européen étui t soutenu d’une démarche unanime du corps consulaire ou diplomatique.
Mais les rivalités d’intérêts ont détruit ce con-
sances : la Russie, la France et l’Angleterre. Les Anglais clans un but mercantile, ont tâché d'écarter leurs rivaux. La Russie est inexpugnable. Depuis cinquante ans, elle a, par des empiétements successifs, conquis pacifiquement sur la Chine des milliers de kilomètres carrés en territoires non contestés. Quant à la France, l’Angleterre se chargea de l’évincer. Sa supériorité commerciale et coloniale le rendait possible. Elle eut recours en outre à certains artifices, dont on nous a révélé un exemple (1) ; et elle arriva en peu d’années à tenir, par ses agents, une place considérable dans les conseils du Cèles te-Empire.
Mais les grandes victoires de l’Allemagne et sa prodigieuse activité commerciale mirent en ligne une nouvelle jouissance, qui bientôt éclipsa toutes les autres. Après l’Allemagne, vint l’Amérique. C’étaient, sans compter la France, quatre puissances qui se disputaient les faveurs de la Chine. Justement à cette époque éclatait en Eu-
(1) Eü 1860, à la signature de la paix, les Anglais avaient su obtenir secrètement de la Chine des conditions différentes des nôtres et plus avantageuses, cela va sans dire. Pour calmer les appréhensions de la Chine, qui craignait notre irritation après la découverte du complot, lord Elgin aurait écrit eu substance : « Ne vous inquiétez pas des Français; nous faisons notre affaire de leur adhésion..., car ce sont dos mercenaires à notre solde. »
rope une crise économique sans précédent. Une excessive production avait encombré les marchés, et forçait le commerce à chercher de nouveaux consommateurs. Ou en trouver plus que dans les vastes et riches agglomérations chinoises ? Et chacun de se précipiter. Cette concurrence économique et politique, la Chine sut en tirer un merveilleux parti. Elle en profita d’abord pour payer moins cher que l’Europe les marchandises dont elle avait besoin. Ensuite, et surtout dans ses relations extérieures, elle exploita les rivalités des diverses nations. Elle employa tour à tour l’Angleterre et l’Allemagne contre la France ; puis l’Allemagne contre l’Angleterre. Sir Robert Hart a entravé nos diplomates dans les traités de 1885 et 1885 ; lui-même redoute l’influence de M. Detring, son subordonné ; et le ministre d’Allemagne ose à peine soutenir les réclamations de ses nationaux, de peur de nuire au syndicat Krupp.
Entre eux, la Chine, comme une grande coquette, se refuse à tous sans désespérer personne.
Elle profite de leurs avances, s’arme et s’outille économiquement, s’instruit à leur école. Jusqu’au jour où, s’appropriant une vieille devise, elle inscrira sur son programme : La Chine aux Chinois.
En attendant, la rivalité des nations européennes la rend maîtresse d’accorder ce que bon lui semble. Toute protestation qui n’est pas appuyée par les armes n’a guère chance d’être accueillie. C’est ce qui arrivait aux nôtres. Il leur manquait le seul argument convaincant : l’envoi de la flotte française à l’embouchure du Yang- Tse ou du Pei-Ho. Il était dès lors inutile et même puéril de renouveler notes et dépêches : l’opinion publique en France ne nous permettait pas cettte attitude, et nous avions, sans en chercher ailleurs, bien assez d’ennemis au Tonkin.
Ce n’est pas que les populations tonkinoises nous fussent hostiles. Elles nous voyaient sans déplaisir ; quelques années auparavant, elles nous avaient vus avec joie. Mais depuis lors, trop de choses nous séparaient d’elles.
Les Tonkinois ne sont pas une autre race que les Annamites : ce sont des Annamites, mais des Annamites constamment en lutte avec leurs congénères et qui, vaincus à leur tour par les soldats de Ilué, supportent, depuis le commencement du siècle, un dur esclavage. Notre venue avait excité chez eux de vives espérances : les variations de notre politique, nos brusques retraites et l’abandon répété de nos amis leur ont
appris à se méfier des promesses de la Franco et de leur enthousiasme. Depuis notre retour, le souvenir des vengeances terribles exercées contre nos partisans par la Cour et ses mandarins, et l’étroite surveillance de ceux qui auraient pu entraîner vers nous les populations, ont arrêté, si elle eût dû se produire, toute propagande en notre faveur ; et nous avions nous-mêmes, entre temps, commis des fautes qui donnaient crédit aux bruits calomnieux répandus par nos ennemis.
Les Tonkinois, — après de si longues souffrances — n'attendaient de nous qu’une chose : la justice. Mais rien de plus difficile que rendre à chacun ce qui lui est dû dans un pays dont on ne connaît qu'imparfaitement la langue et les mœurs. Souvent, nous nous étions trompés ; nous avions heurté des préjugés respectables, repoussé le bon vouloir d’amis dévoués et aussi frappé des innocents. Plus souvent, nous avions été induits en erreur par des dénonciations volontairement fausses.
Dans un centre administratif bien organisé, les moyens d information et de contrôle abondent. Mais notre action avait été disséminée sur tout le pays. Pendant longtemps, chaque détachement était en soi une cour de justice. Les
parties étaient mandées, leurs explications entendues tant bien que mal et la sentence prononcée sans appel. Or, après le chef qui faisait office de jug’e, le personnage le plus important était un interprète trop souvent insuffisant, trop souvent infidèle. Masqué et protég'é par son titre, il poursuivait ses ennemis personnels et les désignait à nos coups. Amende, confiscation, emprisonnement et peine de mort, il pouvait tout infliger et tout épargner. En fait, c’était surtout l’argent qu’il cherchait, et avec une passion si âpre que le général Jamont, aj:>rès en avoir beaucoup pratiqué, disait : « Je no sais pas s’il en existe qui seraient capables de refuser une somme d’argent pour transformer un innocent en coupable ou inversement. »
Ces interprètes, auteurs de tant d’injustices dont on nous rendait pour partie responsables, attiraient sur nous d’irréconciliables haines. Les victimes de leurs perfidies colportaient leurs griefs dans leur entourage et, lui faisant partager leurs convictions, le rendait plus accessible aux calomnies que la cour de Hué répandait contre nous.
Menacés en effet dans leur influence par l’arrivée des Français, les mandarins annamites, qui, les armes à la main, menaient en Annam
une campagne si énergique, s’efforçaient au Tonkin de nous susciter, par l’intrigue, mille difficultés. L’insurrection ouverte leur était interdite. au moins tant que leur parti ne triompherait pas en Annam ; mais ils pouvaient à loisir exploiter nos erreurs, dénaturer nos intentions, persécuter nos amis et ranimer nos adversaires. C’est ce qu’ils firent. Leur conduite commandait la nôtre. Ces fautes, il fallait les réparer, ces calomnies, les dissiper, ces intrigues, les combattre.
M. Paul Bert attaqua résolûment cette grosse partie de son programme. Il y était d’ailleurs singulièrement bien préparé. En Annam, il lui avait fallu tout deviner et improviser, et il n’y avait réussi qu’avec le concours d’esprits pénétrants et hardis. Mais au Tonkin ses solutions étaient toutes prêtes. Quelques jours d’études et de réflexion lui suffirent pour mûrir ses idées et leur donner une forme pratique.
Dans une admirable proclamation (1) traduite en styles et en idiomes différents, il exposait au peuple tonkinois les causes de nos divisions et le but de sa mission. Il lui montrait les Français venant à eux comme des éducateurs, devant s’en-
(1) Voir Io texte de cette proclamation aux Annexes, pièce A.
ricliir avec eux par la réalisation des progrès en tous genres, mais n’aspirant ni à les chasser de leurs terres, ni à usurper les fonctions publiques. Quant à lui, il professait le respect absolu des coutumes des Annamites, et il chercherait les moyens de connaître leurs besoins et leurs vœux, pour s’en inspirer en toutes circonstances.
Cette proclamation imprimée en caractères chinois et latins, et affichée partout, fut lue, dans ce pays où tout le monde sait lire, avec une vive curiosité. Pendant les jours qui suivirent, on voyait devant chaque affiche, autour d’un lecteur, des groupes tout oreilles, ou encore des gens qui en copiaient des fragments, pour aller les colporter dans leur village.
Mais au Tonkin aussi, et quoique les haines fussent bien moins vives qu’en Annam, les paroles, mêmes les plus éloquentes, étaient de peu de poids, et l’on attendait, pour nous juger, des actes.
Les gouverneurs de colonies, surtout de colonies françaises ont une situation difficile ; celle du résident général était presque pénible. La pacification, ce premier but, base même de notre politique, ne pouvait être obtenue que par une série de mesures bienveillantes et libérales. Notre intérêt était de forcer les indigènes à une compa-
raison flatteuse pour notre administration. Il fallait que l’impôt leur fut moins lourd et plus juste, la vie plus facile, la misère moins noire. Sans pour cela proclamer les principes de 89, nous devions être indulgents et secourables ; en un mot légitimer notre conquête. Or, en face de ces devoirs envers le vaincu se dressaient les devoirs envers la France. Un budget très strictement calculé nous forçait de demander au Tonkin des ressources immédiates, et le commerce français attendait impatiemment des avantages, juste compensation des sacrifices passés.
Il n’y avait pas à craindre avec M. Paul Bert qu’il suivît jamais le déplorable exemple d'hommes qui, de bonne foi, ont pris contre leur pays le parti de l’étranger ; mais il s’efforçait de concilier des intérêts opposés.
Les libéralités sont souvent d’excellents placements. Il en jugeait ainsi. A peine arrivé, la modicité de ses ressources ne l’empêclia pas de prendre des décisions qui, tout en diminuant nos recettes ou même en augmentant nos dépenses, devaient, par leurs conséquences prochaines et lointaines, aboutira de véritables économies.
Les impôts, pendant les années 1884 et 1885,
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avaient été perçus très irrégulièrement. La plupart des contribuables, sauf ceux des villes et de leurs environs immédiats, étaient dans l’impossibilité de payer l’arriéré. Toutefois, ils pouvaient être inquiétés par les mandarins qui, dans le silence du Trésor, l’auraient volontiers réclamé. M. Paul Bert décida qu’il serait fait remise de tout l’arriéré, et qu’on ne lèverait que les impôts de 1886.
Jusqu’alors le paiement s’en faisait en nature. Ce système, très commode pour le gouvernement annamite, était fort gênant pour nous. Déplus, il était pour les collecteurs l’occasion de perceptions illégales. M. Paul Bert eut l’idée d’y substituer le paiement en numéraire. Grave mesure. Il laissa d’abord aux populations le choix entre les deux modes ; et avant do rien ordonner de définitif, il consulta le Conseil des Notables, une création à lui, et certes une de ses plus heureuses.
La commission chargée de l’examen de cette question fit une réponse favorable. « Les membres de cette commission, disait le rapporteur, ont tous déclaré que les habitants des provinces du Tonkin acceptent avec reconnaissance la décision prise par M. le Résident général, qui accorde aux habitants le droit de payer
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» l’impôt en argent au lieu de paddy (l). Cette » décision fait, beaucoup de bien aux habitants.. . » Ils disent ensuite que la seule chose qui fait » beaucoup de mal aux contribuables, c’est » qu'il y a dans chaque magasin provincial sept » employés chargés de la perception, et un cai- » laï dans chaque phu et huyen (canton et pré- » lecture). Les percepteurs se font payer 20 0/q » par les contribuables, c’est-à-dire que, pour » verser 100 francs au trésor provincial, il faut » ([ne les contribuables versent 120 francs au » moins : 100 francs pour le gouvernement, et » 20 francs pour le percepteur. »
Le nouveau modo de paiement no faisait pas disparaître d’un coup tous ces abus ; mais il les rendait plus difficiles. Et, dans la pratique, loption laissée aux habitants montra clairement leurs préférences. La presque totalité de l’impôt fut versée en argent ; le Trésor y trouva do grandes facilités et notre administration se fit une réputation méritée de bienveillance.
C'était là le seul salaire auquel nous prétendions pour le moment. « Il ne faut pas, écrivait M. Paul P>ert, quand il fut question d’établir un impôt sur l'alcool, mécontenter des populations
depuis longtemps malheureuses et faciles à exciter contre nous; pendant les premières années, il convient d’agir avec une extrême modération et d’attendre que le calme et la prospérité, définitivement revenus, offrent une base plus large à l’établissement de l’impôt. On comprend très bien, que la ferme de l’opium et celle des jeux ne soient pas des mesures impopulaires... Mais quant au monopole du débit de l’alcool, il faudrait qu’il fût acceptable pour les populations. La consommation de l’alcool est chose courante; elle a même, pendant les nombreuses fêtes annamites, un caractère rituel, et ce qui la restreint apparaît comme une vexation. Sans compter que le riz, avec lequel le paysan fabrique son alcool est bien à lui, et que, venant après l’impôt foncier, c’est-à-dire après un impôt sur le riz, l’impôt sur l’alcool, produit du riz, ressemble à une vexation double... Les diverses considérations qui précèdent me font donc hésiter. »
Et en fait, après enquête, il renonça à établir cet impôt. Cela ne l’empêcha pas de consentir de nouveaux sacrifices au profit des Annamites. Et ce n’était pas de la prodigalité. Je dirai plus loin quelle féroce économie présidait aux dépenses, et dans quel ordre, longuement discuté, elles
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étaient décidées et réalisées. Celles qui intéres-
* saient les Annamites passaient d’abord, comme plus urgentes.
Réglementation et atténuation des corvées ;
subventions aux provinces appauvries par la guerre, comme celle de Langson ; contrôle sévère du droit de réquisition; distribution de secours
individuels après les inondations ou les incen-
‘laL ' r *
dies; pensions aux soldats tonkinois blessés à notre service ; fondation d’un hôpital pour les indigènes ; construction et réparation des digues ; etc., etc; ces mesures, qui échappaient à toute interprétation malveillante, nous conciliaient de jour en jour la population (1).