VI
Après les intérêts matériels, on visait à satisfaire désintérêts plus élevés, et d’abord le plus irritable de tous, le sentiment religieux.
« Les exigences de la guerre, disait M. Paul
Bert aux Résidents, dans une circulaire qui mériterait d’être citée in extenso , ces exigences ont contraint fréquemment nos troupes à occuper des pagodes qui sont souvent les seuls bâtiments
solides et sains qu’on trouve à sa disposition. Cela n’a pas été sans froisser vivement les senti-
(1) Voir aux pièces justificatives, lettres C, D, celles qui sont relatives aux plus importantes de ces mesures.
mcnts des populations. Je tiens beaucoup à ce que ces faits ne se reproduisent pas, et à ce qu’aucune pagode, consacrée au culte, ne soit réquisitionnée par un service public sans nécessité absolue et sans entente préalable avec les autorités annamites qui pourront mettre en lieu sûr les objets consacrés... Si quelque pagode particulièrement vénérée était actuellement occupée par nous, et si des réclamations s’élevaient, je vous prie d’en tenir compte, et d’examiner comment il serait possible de donner satisfaction aux réclamants... Je signale de même à votre attention les cimetières qui sont souvent établis dans des terrains domaniaux... S’il était nécessaire — et cela arrivera à cause de leur multiplicité, — d’en occuper un, vous aurez soin d’avertir les autorités annamites, afin que les intéressés puissent accomplir les cérémonies usitées en pareil cas. Nous pourrons, s’il est nécessaire, prendre à notre charge les dépenses qu’entraîne la translation des corps » (1).
Toutes ces attentions étaient dictées par une connaissance exacte des sentiments des Annamites, Ce n’est pas que chez eux le sentiment religieux
(1) Voir aux pièces justificatives , lettre F le texte complet de cette circulaire, qui traite de toutes les questions administratives.
soit très développé. Ils ne sont pas, dans le sens que nous donnons communément à ce mot, religieux. N’ont-ils pas do religion ? Le nombre de leurs pagodes, grandes et petites, témoignent du contraire. Mais leur religion a des allures très libres ; elle est également loin du fanatisme et de l’indifférence. Comme règles, elle comporte des principes de morale ; mais elle ne se sépare pas de la philosophie, et Confucius a autant d’autels que Bouddha. Comme cérémonies, elle implique un petit nombre d’actes, qui ne correspondent pas tous à l'idée d’adoration, et les pagodes servent indifféremment à des fêtes religieuses ou à des assemblées politiques, voire à des réunions mondaines. Nos pompes catholiques sont autrement imposantes. Si néanmoins le culte des ancêtres et de Bouddha sont en grand honneur, c’est que la religion fait dans ces pays partie de la politique, et qu’on y attache la même importance qu’à d'autres institutions, bases de la société, comme la famille, les libertés communales, l’étude des belleslettres, etc.
Le respect et les égards de M. Paul Bert pour leurs institutions religieuses étaient donc parfaitement justifiés et appréciés. On aurait seulement pu craindre qu’ils ne fussent pour la mino-
rite catholique un sujet de mécontentement ou tout au moins d’appréhension. Il n’en fut rien.
On peut affirmer que la détestable réputation que le clergé avait en France faite à M. Paul Bcrt lui rendit en Orient les plus grands services. Plusieurs de scs subordonnés, à qui leurs convictions religieuses rendaient d’abord quelque peu effrayante la pensée de servir sous un tel chef, furent ralliés, et, réaction naturelle, enthousiasmés par ses allures simples et affables ; ils devinrent ses meilleurs agents et les plus dévoués. Quant aux missionnaires, justement alarmés d’avoir à compter avec un homme qu’on faisait passer pour leur ennemi capital, ils durent être singulièrement étonnés do trouver près de lui un accueil des plus engageants et une bonne volonté active.
D’ailleurs, avant même qu’il fût à Hanoï, Mgr Bonjean, évêque de Colombo, avec qui il fit la traversée, avait pu détruire la légende accréditée. Leurs conversations très gaies , leurs discussions très alertes avaient surpris et même scandalisé plus d’un passager. Mêmes rapports à Saïgon, avec Mgr Colomber. Pendant la fête donnée par le Gouverneur, les Saïgonnais avaient vu, non sans une véritable stupéfaction, Paul Bert, le
mangeur do prêtres, s’entretenir avec l’évêque le plus sérieusement et le plus courtoisement du monde. Mgr Colomber flatté de ses égards et charmé de son esprit en avait averti les évêques du Tonkin, Un secours, donné à celui de Quin-Hon pour ses chrétiens dénués de tout, avait achevé la conversion, et Mgr Puginier, le vieux Tonkinois, tout en persistant à tenir Paul Bert pour un impie, savait que ce mécréant qui n’allait jamais à la messe était de meilleure composition et d'humeur plus unie que certains « pieux et indociles généraux » qui l’avaient précédé.
Aussi rien de plus facile que ses relations personnelles avec tous les catholiques. 11 causait botanique avec le père Bons et théologie avec le père Gendreau. Il visitait volontiers Mgr Pugihiier, dont 25 ans de séjour et d’expérience faisait une véritable encyclopédie tonkinoise. 11 avait retrouvé parmi les missionnaires un ancien zouave pontifical qu’en 1871, passant par le Mans, pour se rendre à Lille, il avait vu dans la gare, un balai d’une main, un fusil de l’autre. Il leur faisait raconter leurs campagnes. Car Mgr Puginier a déployé là-bas des talents multiples : hier jardinier, aujourd'hui architecte et entre temps capitaine.
AU TON K IN
LeTonkin et l’An nam sont divisés en plusieurs diocèses. Outre Mgr Puginier et Mgr Van Camelbeke, il y a, à Hué, Mgr Caspar, au Than-Hoa, Mgr Pinaud ; entre eux, à Nam-Dinh et à Haï- Duong, les évêques espagnols : Mgr Colomer et Mgr Terez.
Les missions espagnoles sont situées dans les plus riches districts du Tonkin. On dit, je ne sais ce qu’il en faut croire, qu’elles s’occupent autant de commerce que de religion. Leurs évêques n’ont pas toujours été pour nous précisément des amis. Avant que notre protectorat fût indiscuta-' blement établi sur le Tonkin, ils se flattaient que l’Espagne y pourrait prendre pied, et ils entretenaient avec la cour d’Annam des relations dont la fréquence et l’intimité étaient pour nous une perpétuelle menace. Aujourd’hui leur attitude est plus correcte.
Vis-à-vis de M. Paul Bert personnellement, ils observèrent pendant longtemps une réserve qui ressemblait à de l’hostilité. Un incident vint rompre la glace. Mgr Terez avait sollicité l’autorisation d’ouvrir une école à Haïphongv Sur un premier refus, il insista, promettant d’enseigner à ses élèves, contre l’ordinaire, non pas le latin, mais le français. Cette promesse décida M. Paul Bert. Mgr Terez lui écrivit, pour le
remercier (1), et une rencontre à Bac-Ninh mit entre eux de la cordialité.
C’était le dernier obstacle : les rapports avec les Missionnaires et leurs chrétiens ne seraient jamais tendus.
Mais une bonne volonté réciproque, et les dispositions bienveillantes du résident général n’impliquaient pas une adhésion complète à un programme commun. Les Missionnaires avaient et auront toujours dos prétentions que M. Paul Bert, et à vrai dire, aucun homme pénétré de la nécessité de l'Etat impartial, n’eût pu accueillir ou encourager.
Il avait, à son départ, rééditant un mot de Gambetta, hautement déclaré que Tanti-cléricalisme n’était pas un article d’exportation. Mais,
(1)« J’espère, disait-il, monsieur le Résident général, que vous n’aurez pas à vous plaindre de cet acte de bienveillance à notre égard. Je vois avec plaisir que vous expri mez le désir que les relations entre les autorités françaises et les évêques Espagnols soient empreintes de courtoisie et de mutuelle condescendance. Ce sont. Monsieur le Résident général, nos désirs ; car nous croyons que c’est le seul moyeu de faire que lu la félicité et le bonheur de ce peuple mis sous la protection de la France soieut vite faits.
Si, depuis votre arrivée au Tonhin , il y a eu xme certaine froideur dans notre manière d'agir , je vous avoue franchement que c'est seulement parce que nous ne connaissions pas encore vos désirs , et nous craignions plutôt vous gêner. »
bien décidé à ne pas oublier ce que la France doit aux Missionnaires, il était décidé également à rappeler leurs chrétiens au respect strict des lois et des traités qu’elle a signés, et à ne pas souffrir que leur attitude fût pour nous l’occa-
Or les chrétiens avaient une attitude critiquable à plusieurs points de vue.
Dans les missions espagnoles, il semblait être de jurisprudence que les villages catholiques pouvaient non-seulement s’abstenir de nous renseigner sur les mouvements des rebelles, mais encore, pour s’en faire bien venir, leur servir d’espions et les prévenir de notre approche (l). Bien mieux, leur mission était un asile, qu’ils
(1) « Je répondis à Monseigneur que si on pouvait un instant accepter l’idée des villages catholiques de ne pas nous aider pour éviter les représailles, il n’était pas admissible de tolérer une conduite les amenant forcément à dénoncer
Monseigneur parut ne pas vouloir comprendre ; il me répéta
catholiques seront un peu plus rassurés »... Ces faits paraissent graves. Les villages païens qui viennent encore
avaient la prétention de fermer même à la justice française (1).
Nos missionnaires, eux, avaient une attitude autrement patriotique (2). Plutôt que pactiser avec l’ennemi, ils auraient volontiers pris les armes. Cela n’empêche pas qu’à diverses reprises, ils ne nous aient aussi créé des embarras sérieux.
Leur situation était, à vrai dire, délicate et, à certains égards, irritante.
Venus avant nous, ayant dans le pays une assiette solide, et pouvant très légitimement prétendre que notre intervention n’avait eu lieu ni à cause d’eux ni à leur profit, ils devaient s’indigner d’y trouver maintenant moins de liberté et
(1) Un chef de bande, coupable de nombreux actes de piraterie et d’assassinats, s’était réfugié dans une mission espagnole, « croyant pouvoir ainsi échapper aux poursuites des autorités françaises. Le père V., interrogé à ce sujet par le Résident, déclara que Monseigneur et tous les missionnaires sous son autorité considéraient ce chef de bande comme un assassin ordinaire et non comme un chef de pirates parce qu'il avait fait sa soumission. Il ajouta que le ministère de miséricorde qu’ils exerçaient ne leur permettait pas de livrer à la justice des criminels de cette espèce. »
(2) Mgr Puginier relevait, avec un certain orgueil, cette phrase d une proclamation des rebelles : « Sans les missionnaires et les chrétiens, les Français seraient comme des crabes auxquels on aurait coupé toutes les pattes. » 11 n’est pas bien sûr qu'en exagérant aiusi le rôle des missionnaires et de leurs chrétiens les rebelles aient voulu leur être utiles ou agréables.
de sécurité qu'avant notre arrivée. Toute cette partie de lTndo-Cliine était comme un domaine à eux. Depuis des siècles, mais surtout depuis vingt-cinq ans, ils y avaient établi des missions florissantes. Sans doute alors ils étaient exposés aux persécutions et aux massacres que, par accès, ordonnaient les rois d’Annam. Mais c’étaient là des maux passagers, tandis que notre conquête leur avait attiré une haine permanente. L’ennemi ne désarmait plus ; les premiers coups étaient dirigés contre eux, et nul plus qu’eux n’y donnait prise, puisqu’ils avaient, égarés parmi les païens, des villages entiers, qui, n’étant pas nécessairement des positions stratégiques, ne se trouvaient qu’accidentellcmcnt défendus par nos troupes. Sans doute, malgré tout, leurs intérêts matériels n’étaient pas lésés. Les immenses terrains, qu’ils avaient acquis pour une misère, prenaient maintenant une énorme plus-value. Mais les intérêts spirituels souffraient : les massacres décimaient leurs partisans, et la peur empêchait les adhésions nouvelles.
Ils en arrivaient ainsi à se considérer comme victimes de l’état de choses que nous avions créé, et tendaient insensiblement vers un retour au passé. Du temps où ils étaient seuls dans ce vaste empire d’Annam, et livrés à leurs propres forces,
ils avaient adopté l'attitude de toutes les minorités, forcément aggressive et envahissante. Réclamant plus pour obtenir moins, discutant les demandes, résistant aux ordres, ils avaient fini par isoler les chrétiens du reste du royaume et à leur constituer, grâce à ces transactions si fréquentes en ces pays, une situation privilégiée.
Aujourd’hui que l'insurrection victorieuse sur certains points, puissante sur tous, inscrivait sur ses bannières, entre autres griefs, la situation privilégiée et la conduite oppressive des chrétiens, il était difficile do concilier les nécessités de notre politique pacificatrice et les revendications des missionnaires. 11 est vrai qu'ils proposaient comme moyen de pacification l'armement en masse des chrétiens. Mais les autorités civiles trouvaient à cet expédient do graves inconvénients, et les autorités militaires ne croyaient pas à son efficacité pratique.
Quel que soit en effet le nombre des chrétiens indigènes d'Annam et du Tonkin , il ne faudrait pas croire qu’ils y sont une puissance. Leur nombre s’élève, d’après les meilleures sources, à 400,000 environ. Mais ce sont, pour l’immense majorité, de pauvres hères, sans aucune influence. Les missionnaires seraient bien empêchés de citer quelque exemple de conversion illustre. Sans
cloute ils comptent, en proportion tout à fait infime, parmi leurs fidèles indigènes des personnages comme le père Hoang, des hommes hors ligne comme le père Sixte, ou même de rusés coquins comme le père Tliô. Ceux-là d’ailleurs, sont venus à la religion catholique avant d’être ce qu’ils sont aujourd’hui (1). Le reste, la masse est une gent moutonnière qui n’a ni puissance, ni richesse, ni talents, et sur qui, résolus comme nous l’étions à pacifier vite et économiquement, nous eussions été impardonnables de nous appuyer.
C’était l’opinion bien arrêtée de M. Paul Bert. A diverses reprises, il refusa soit d’incorporer dans nos bataillons les chrétiens par bandes entières , soit de les armer en masse et de les laisser opérer
(1) On peut même se demander si la conversion, n’a pas été pour eux un moyeu. Je me refuse à croire que, sauf exception, leurs sentiments religieux soient bien sincères. «. Si le hasard , écrivait l’un d'eux, m'a fait catholique comme vous et tant d'autres esprits éminents devenus philosophes par la réflexion et l’étude, les religions (rênes de la vie sociale), qui comptent des centaines de millions d’adhérents nominaux, se valent toutes, et elles ne vivent que grâce à certains principes de moralité qui leur sont communs. 11 n’y a que des esprits superficiels qui s’arrêtent à leurs formes et à leur rituel, comme les caractérisant les unes par rapport aux autres. Et en voyant les choses ainsi, le devoir et le rôle de l’Etat sont bien simples ; ils se résument dans une attitude neutre, tant que les actes ne troublent pas l’ordre public, l’un des premiers services de l’Etat. »
ou seuls ou sous îa direction de nos chefs. Mais il les admettait au même titre que les autres indigènes à concourir individuellement au recrutement des corps de tirailleurs, et il donnait aux fonctionnaires des indications très précises pour qu'on mit en sûreté eux et leurs biens (1). « Je ne cesserai, disait-il, de réclamer auprès des autorités annamites pour que les chrétiens aient les mêmes droits que les autres sujets du roi ; j’emploierai toute mon énergie à les protéger contre des massacres comme ceux de Binh-Dinh et du Than-Hoa qui sont une honte pour le roi et pour
(1) « Les missionnaires ont été nos précurseurs eu Indo- Chiné et, dans les périodes de troubles, les premières victimes des mouvements insurrectionnels. Ils nous ont aidés jadis de leurs renseignements et de leurs conseils. Aussi les populations chrétiennes ont été souvent maltraitées et persécutées, non seulement pour des raisons religieuses, mais comme amis des Français. Nous ne devons pas oublier nos
dettes de reconnaissance Vous leur accorderez votre entier
concours s’ils sont inquiétés dans l’exercice de leur culte, ou menacés dans leurs personnes ou dans leurs biens. Mais en revanche, vous exigerez, en temps normal, qu’ils obéissent au droit commun, qu’ils paient les impôts, fournissent des hommes aux milices provinciales et exécutent les ordres des mandarins.
En temps troublé, il est logique qu’ils se mettent sur la défensive, et vous devez veiller avec soin à leur sûreté ; quelques armes pourront être données à leurs villages, comme du reste aux villages fidèles non chrétiens... » Circulaire aux Résidents. Voir aux Pièces Justificatives lettres F et E le développement de ces idées.
AU ÏONKIN
la France ; mais je ne cesserai de dire aux chrétiens qu’ils ne peuvent réclamer ces droits qu’à la condition d’obéir comme tous aux lois du pays et aux mandarins chargés de les faire exécuter. S’ils veulent une législation à part, s’ils refusent de payer l’impôt aux autorités,
s’ils veulent former de petits Etats dans le grand
Etat, je cesse de les défendre. Prêt à tout faire au nom de l’égalité, je ne ferai rien au nom du privilège (1). »
Dans ce pays affamé de justice, c’était en effet par la. suppression des privilèges qu’on se concilierait le plus sûrement les indigènes.
Mais les privilèges des chrétiens n’étaient ni les plus exorbitants ni les plus dangereux. Ceux des mandarins annamites, qui depuis 80 ans gouvernent et épuisent le Tonkin, étaient autrement vexatoires pour les populations et menaçants pour nous, et puisque notre politique nous conduisait maintenant à rechercher la popularité parmi les Tonkinois, nous ne pouvions faire une besogne plus populaire et plus salutaire à la fois, qu’en tirant le Tonkin de l’espèce d’esclavage où
(1) Extrait d’une lettre privée relative à la politique à suivre en Anuam. V. Pièces Justificatives , lettre E, le texte intégral de cette remarquable lettre.
PAU L BERT
le tenaient la cour de Hué et les mandarins, ses délégués.
Ce n’est pas que nous dussions, en échange do nos bons offices, espérer de nos protégés cette sorte de reconnaissance attendrie qui a pu, en d’autres temps, dans certaines de nos colonies, créer des liens durables entre maîtres et esclaves. Les Tonkinois semblent très éloignés de toute sentimentalité. Ils ne sont, je crois, susceptibles de s’attacher à nous ni en masse ni individuellc.ment, et ne témoignent, sauf exception, aucune gratitude des bontés qu’on a pour eux. Très gouailleurs, très prompts à saisir les ridicules, ils nous raillent volontiers. Ils devinent nos faiblesses, pénètrent nos vices et les exploitent, en nous volant et nous rançonnant autant qu’ils le peuvent.
Mais en même temps, ils sont gens d’affaires consommés. Le voisinage de la Chine sans doutea développé en eux le génie financier, mercantile et industriel ; ils ignorent, et pour cause, la puissance de l’épargne, mais ils savent le prix de l’argent, et c’est sur ce terrain des affaires que nous pourrons nous entendre.
Là, nos intérêts sont identiques. Dénués de tout, écrasés par les taxes, les réquisitions et les pillages éhontés des mandarins, les Tonkinois
soupirent après F ère de la justice. Ils ne sont point gâtés : un régime do demi-concussion leur semblerait délicieux. Nous venons à eux, nous, avec nos habitudes de probité financière. Nous ne prétendons pas les surcharger d’impôts : nous cherchons en eux moins des contribuables que des consommateurs. Que le Protectorat se suffise, qu’il paie ses frais généraux, la France ne veut rien de plus. En même temps, nous importons une science, un outillage, un personnel qui doivent, en peu d’années, découvrir et exploiter les richesses du pays et doubler ses ressources. Le pays, prospérant par nous et avec nous, en saura gré au gouvernement qui lui vaut cette prospérité, et le voudra garder. C’est vers ce but encore lointain que tendait M. Paul Bert.
Pour arriver à cette entente, il importait de supprimer ou de réduire à l’impuissance ceux qui avaient intérêt à l’empêcher : les lettrés et leur séquelle.
Ces lettrés, je l’ai déjà dit, étaient des Annamites. Ils arrivaient tous imbus des vieilles traditions : s’enrichir, en laissant au peuple juste do quoi conserver sa puissance productrice. Leur intérêt capital était l’échec et le retrait de la France. Nous étions au Tonkin ; et nous prétendions y dominer par l’équité. Vain espoir, tant que nous
garderions les mandarins de Hué. En dépit du contrôle le plus vigilant, ils dépouilleraient les habitants ; ils vanteraient et pousseraient dans notre faveur nos adversaires acharnés ; ils dénonceraient comme coupables des innocents ; ils égareraient nos soupçons sur nos propres amis.
Les séduire à notre cause ? impossible : leurs familles, gardées en Annam comme otages, répondaient de leur fidélité. Les remplacer? par leurs congénères de Hué ? inutile. Par des Tonkinois amis? Nous en avions trop peu qui fussent capables de ce rôle, et l’on n’improvise pas une classe entière de la société. J’ai dit le motif de cette pénurie. Les Tonkinois n’ont jamais été admis qu’aux emplois les plus minimes. Ce qu'ils appellent leurs mandarins, maires et chefs de cantons, sont de simples lettrés du huitième ou dixième degré, de tout petits garçons, traités comme tels, non seulement par la coterie de Hué, mais par leurs propres concitoyens. Qu’on eût décrété une promotion parmi les huyens (chefs de cantons), qu’on les eût élevés à la distinction de quan-an, quan-bo , tong-doc , etc., ils n’eussent obtenu ni autorité ni respect. Ceux-là même dont ils sont les alliés et les défenseurs naturels, n’auraient eu pour eux qu’une déférence ironique. Il convenait donc de faire leur éducation
politique, do les grandir dans l’esprit do leurs compatriotes, et de leur donner peu à peu des habitudes et des attitudes de commandement.
Avec eux, nous aurions pleine sécurité. Ils étaient les représentants de la bourgeoisie tonkinoise, sorte de tiers état composé des agriculteurs, des marchands, des lettrés sans attache officielle, gens à l’esprit ouvert et docile, où nous pourrions recruter de nombreux et excellents administratrateurs. Il ne leur manquait qu’une chose, mais, avec les préjugés ordinaires aux pays de civilisation chinoise , cette chose se trouvait être essentielle : c’était cette sorte de consécration que peuvent seuls donner les examens. M. Paul Bert s’occupa immédiatement de la leur procurer. C’est dans ce but qu’il institua l’Académie tonkinoise.
Je me souviens qu’à Paris cette J création lit sourire. Les journaux français nous api^ortèrent, trois mois plus tard, les bonnes plaisanteries qui s'étaient débitées à ce sujet. C’était cependant une conception très heureuse et dont on devait attendre beaucoup.
En apparence, l’Académie tonkinoise ressemblait à toutes les académie du monde. C’était un corps savant qui se recrutait par cooptation. Sa
mission était do rechercher et de réunir tout ce qui intéresse à un point de vue quelconque lo pays tonkinois ; de prendre des mesures pour la conservation des monuments ; d’initier le peuple à la connaissance des sciences modernes et des progrès de la civilisation, en faisant traduire et publier en langue annamite des résumés pratiques des livres européens ; de concourir à la formation de bibliothèques publiques, etc., etc. De plus, elle devait, comme le fait l’Académie (. Ham-Lam ) de Hué, prendre, sous l’impulsion du Résident général, l’initiative de toutes les mesures qui intéressent l’instruction publique. Cette mission était par elle-même très intéressante, et suffisait à légitimer la décision de M. Paul Bert. Mais ce que disait l’arrêté était moins important que ce qu’il ne disait pas.
Au fond, le véritable rôle de l’Académie, dont tous les membres devaient être Tonkinois, était de nous fournir une pléiade de juges autorisés pour le jour, très prochain, où nous allions rouvrir les examens des lettrés. Ces examens n’étaient pas une nouveauté au Tonkin. 11 y en avait eu de tout temps, et Hanoï et Nam-Dinh renferment encore des « Camps des Lettrés. » Mais jusqu’ici les jurys de ces examens avaient été exclusivement choisis parmi des Annamites,
et devant eux les seuls amis de la Cour avaient chance de succès. L’Académie tonkinoise nous aiderait à composer un jury plus favorable aux lettrés du Tonkin. Grâce à elle, nous pourrions espérer former un corps de lettrés sérieux et instruits parmi lesquels nous irions choisir nos administrateurs indigènes. C’était couper court aux intrigues et aux complots do Hué.
Mais quelque diligence qu’on y mît, les résultats de cette institution ne seraient pas immédiats. Il fallait, une fois L Académie recrutée, qu’elle acquît de la consistance et de l'influence ; que ses diplômes fissent honneur et ses jugements autorité. Cela demandait quelques années.
En attendant, puisque nous étions forcés de garder les mandarins de Hué, il importait que Hué eût sur eux le moins possible d’action directe. Ce n’était pas chose commode. Ils sont souvent déplacés et rappelés à la capitale. Leurs amis, leur famille sont en Annam, et leurs fonctions les -amènent à entretenir avec la Cour d’étroites et constantes relations. Ces relations, M. Paul Bert prétendit les relâcher. Dans ce but, à force d’insister, il obtint du roi une ordonnance de délégation de pouvoirs qui dut coûter beaucoup à son orgueil. Heureusement pour notre politique, nous la payâmes d’une concession que
le Comat estimait infiniment plus cher : la re-
nôneiation à la convention du 30 juillet.
Grâce à cette délégation, les pouvoirs législatifs et administratifs du roi d’Annam étaient transférés au Kinli-Luoc du Tonkin. C’est à lui seul que désormais nous aurions à .demander l’action législative sur les populations tonkinoises ; de lui seul que les mandarins relèveraient pour leur administration. Changement prodigieux qui, sous l’apparence d'une simple facilité, préparait la séparation de fait des deux pays (1).
Puis, ccs mêmes mandarins qu’on s’efforcait de détacher de l’Annam, on les compromit malgré eux, en leur attribuant des frais de représentation. La Cour fit des observations : nous protestâmes de notre intention d’exécuter loyalement le traité : notre présence, avec tout ce qu’elle imposait aux mandarins, était une source de dépenses extraordinaires ; on ne pouvait pas d’ailleurs considérer comme autre chose qu’une indemnité des allocations aussi modestes. La Cour se tut, et les mandarins les acceptèrent de bonne grâce.
Mais, quoi que nous fissions, jamais ils ne seraient nos alliés sincères. Les garder comme
(1 ) V. Annexes , G, le texte de cette ordonnance.
A. U TON Kl N 129
intermédiaires obligés entre les Tonkinois et nous, était de la dernière inconséquence. Nous devions donc nous efforcer de nous faire connaître au plus vite de la population indigène, de nous mêler à elle, de lui expliquer nos intentions bienveillantes, et de provoquer et d’accueillir ses demandes. C’est à quoi tendit l'institution du Conseil des notables Tonkinois (1).
Etant encore en France, M. Paul Bert avait eu l’idée de ce Conseil. Elle était si neuve que, malgré sa ferme conviction, il hésitait à l’appliquer.
Il consulta : les avis favorables furent en mi-
norité ; la majorité opposante était très décidée. Je vois encore, à Saïgon, un homme qui, à Hanoï, a laissé le souvenir d’un très bon administrateur. Il levait les bras au ciel et criait à l’anarchie. Hors du roi et des mandarins, pas de salut. Etrange aveuglement! Notre politique au Tonkin depuis des années, reposait sur la toute-puissance des rois d’Annam, et aujourd’hui le roi était réduit à mendier notre appui. Nous avions jusqu’ici administré par l'intermédiaire des lettrés ; et maintenant, du Binh-Thuan au Than- Iloa, nous étions en face de l’irrésistible assaut des lettrés lancés contre leur roi et contre nous.
(1) V. Annexes , T, l’arrêté instituant cc Conseil.
I vieil n était resté debout de cette politique et neanmoins , c était au nom de ce même roi et par 1 entremise de ces mêmes lettrés qu’on voulait encore nous faire gouverner.
Dans sa proclamation aux Tonkinois (8 avril 18(80; M. Paul Bert annonçait son intention do réunir un Conseil de Notables (1). Le 30 avril il convoquait les électeurs.
Contrairement à ce qu’avaient prédit les opposants, les élections furent à la fois très calmes et très passionnées. Dans certains pays, il fallut,
Pour ^;l*rc une majorité, jusqu’à trois tours do scrutin. Les élus appartenaient exactement à la classe de la population dont nous sollicitions le concours. Sauf deux, c’étaient tous de simples paysans, notables de leurs villages, généralement pauvres. Le plus savant d’entre eux était un maître d’école, dont ils firent leur président.
Mais ces ignorants avaient l’esprit pratique et le cœur ferme. On leur avait attribué une indem-
(1) « I our m éclairer dans les graves questions d’intérêt général, je réunirai à Hanoï un conseil composé de délégués que \ous élirez dans chaque province parmi les notables... Ils me transmettront les vœux de la population et m’éclaireront sur ses besoins ; je m'inspirerai de leurs conseils dans touies les questions qui l’intéresseront directement... Je ne
puis vous donner une plus grande preuve de ma confiance et de ma sincérité. »
nité de séjour : plusieurs la refusèrent, pour ne pas paraître être à notre solde. Nommés malgré les mandarins, ils savaient à quoi ils s’exposaient : ils demandèrent tous qu’on leur délivrât des diplômes, durable témoignage d’une élection si honorable. L’un d’eux, le plus courageux, le plus habile, fut assassiné à l’issue de la session : trois candidats annoncèrent qu’ils se porteraient à sa place aux élections suivantes.
La réunion du Conseil eut lieu le 28 juillet. Pour bien marquer l’importance qu’on attachait à leurs travaux, on les conduisit en pompe au lieu de leurs séances. Le Kinh Luoc et le Résident supérieur les installèrent. On leur soumit le questionnaire de l’administration ; on les invita à déposer des vœux sur les objets intéressant leurs provinces. Puis on les laissa délibérer seuls, hors de la pression et des fonctionnaires français et des mandarins.
Ils commencèrent par élire leur bureau.
Cela ne prit pas moins de trois jours. « Ce matin, dit le procès-verbal, le Conseil essaye de faire l’élection du bureau, mais il trouve beaude difficultés, parce qu’il est composé de délégués de cinq grandes provinces et de deux petites, dont chacune veut qu’un de ses délégués soit vice-président ou secrétaire , pour avoir
de la réputation dans le peuple annamite..» On tourna la difficulté en leur donnant un président, deux vice-présidents et trois secrétaires.
Après quoi, ils s'occupèrent à répondre aux questions sur lesquelles on les consultait, et qui se rapportaient aux points suivants :
1° Remplacement de l'impôt en nature par l'impôt en numéraire.
2° Reconstruction des villages dévastés par la guerre, rapatriement des anciens habitants ; indemnités.
3° Police des routes et des villages à l'aide des milices locales.
4° Entretien et réparation des lignes télégraphiques par les villages ;
5° Entretien des routes et construction de postes-abris pour les trams et les voyageurs.
6° Renseignements sur les mines et richesses du sous-sol.
7° Travaux publics, rectifications et coupures de canaux, réfection des digues ; classification des travaux par ordre d'urgence.
J’ai déjà cité leurs réponses à deux de ces questions (1). J'en citerai une dernière. Villages dévastés par la guerre. « Le Conseil les divise on
(1) Voir plus haut, pages 91 et 10(1.
deux catégories. La première est composée de ceux dont les habitants sont déjà revenus, mais pauvres et misérables. Le Conseil demande qu'ils soient exemptés de toutes corvées pendant trois ans ; quant aux impôts, il s’en remet à la générosité du gouvernement. La deuxième catégorie comprend les villages dont les habitants ne sont pas encore rentrés. Pour ceux-là, le Conseil, à l’unanimité, accepte la proposition du gouvernement de faire appel aux gens riches, lesquels réuniront des habitants et leur feront cultiver les terres. Mais comme personne ne travaille sans espoir d'obtenir des rétributions ou des noms , le Conseil demande que ces gens riches soient décorés de titres quelconques, grands ou petits, selon leurs services. Quant aux terres cultivées, ils les rendront aux propriétaires ou à leurs descendants légitimes dès qu’ils reviendront. » Dans sa dernière séance, le Conseil, en terminant, rendit hommage à la discrétion du gouvernement français, qui n’avait envoyé aucun membre surveiller ses délibérations. Mais ils se plaignirent que les mandarins les eussent fait espionner par leurs secrétaires. « Nos travaux, avaient-ils dit en finissant, ne seront pas approuvés par les mandarins, mais ils seront approuvés entièrement par le peuple. »
C'c.s dernières paroles, c’était la confirmation éclatante des espérances de M. Paul Bert (1). Il vint lui-même clore leur session. « Je n’ai pas, leur dit-il en substance, assisté à vos délibérations ; non par indifférence, mais par respect de votre liberté. Vos vœux sont très sages, très raisonnables ; et vous avez le droit d’être fiers de vos premiers Résultats. Dans quelques mois, je vous appellerai de nouveau. Vous allez retourner chez vous, dites ce que vous avez vu, la paix régnant, et l’amitié entre Français et Tonkinois. »
C’était un premier point gagné. Ce n’était rien à côté de ce qui restait à faire. Quarante-trois délégués allant dans leurs provinces combattre les mensonges et dissiper les préventions, qu’était-ce contre la masse des adversaires et des calomniateurs ? Il nous fallait une armée d’apôtres. C’est à l’école qu’on allait les demander.
( ’e fut une des premières choses auxquelles
songea M. Paul Bert. Pendant la traversée môme, il se préoccupait des moyens d’organiser l’enseignement du français. Et dès le IG avril, il prenait les mesures pour installer des écoles partout
(1) Ce premier succès détermina la création de Commissions consulta tic es provinciales . Les élections devaient avoir lieu le 1er novembre. V. Annexes , lettres I et J.
et à peu de frais (1). Ces mesures n’étaient d’ailleurs que provisoires.
A cette époque, il n’était encore exactement fixé ni sur l’élément à qui ouvrir ses écoles, ni sur les méthodes à y employer. Il savait seulement que ses ressources en hommes et en argent étaient minimes, et qu’il ne fallait pas songer encore à organiser pour les lettrés, avec des maîtres éminents et un matériel coûteux, le haut enseignement capable de séduire ces peuples amoureux de science. Ce qu’il voulait c’était, pour échapper au monopole dangereux dos interprètes, enseigner le français le plus vite et
(1) « Il y aura lieu de rechercher dans quelle mesure il sera utile de réorganiser les anciennes universités annamites où. Ton enseignait les lettres chinoises.
Mais en attendant, et pour faire face aux besoins de l’heure présente, vous expliquerez aux indigènes qu’il importe que, très rapidement, le plus grand nombre possible d’entre eux soit mis à même d’une part de comprendre notre langue et d'autre part d’être compris des Français qui étudient leur langue nationale.
Pour atteindre ce double but, vous établirez dans les grands centres, et avec tous les moyens dont vous pourrez disposer, avec des interprètes, des employés d’administration ou des sous-officiers prêtés par le corps expéditionnaire, des écoles où on enseignera concurremment l’annamite, en caractères latins, et les éléments du français...
Vous demanderez dans le même but aux missionnaires la fondation d'écoles gratuites, ayant le même programme, ouvertes aux enfants de toutes les classes de la société indigène. » (Circulaire aux résidents).
le plus largement possible ; si bien qu’un Français en voyage ou en discussion d’affaires eût chance de trouver devant lui ou près de lui quelqu’un pouvant le comprendre ; et que les interprètes de l’administration, pris entre leurs chefs européens qui étudiaient l’annamite et leurs compatriotes à qui on enseignait le français, fussent retenus sur la pente irrésistible qui les entraîne à altérer la vérité.
Bien entendu, il n’était pas question de préparer les jeunes Annamites aux examens de l’Hôtel de Ville, ou de leur enseigner le français correct et grammatical qui exige des années d’études.
La Cochincliine a organisé l’enseignement du français presque sur les mêmes bases qu’en France. Dans des écoles luxueuses et gratuites, avec des professeurs très suffisants, quelques-uns mêmes excellents, on a recruté quelques centaines de jeunes indigènes ; on leur fournit, sans rétribution aucune, les livres et le matériel scolaire ; quelquefois même on donne des secours à leurs parents. Moyennant quoi, vous trouvez aujourd hui à Saïgon de jeunes Annamites parlant purement et gravement la langue de Louis XIV. Votre interprète vous dira comme me disait le mien que son collègue c< aspire à la main de sa
AU TONK1.N
sœur », ou que « les femmes du roi consument leur vie dans la mollesse ». Mais dans la ville, sauf les employés de l’administration, et quelques boys, nul indigène ne sait le français ; et quand le corps expéditionnaire au Tonkin eut besoin d’interprètes, à peine put-on en fournir à ses p ri ncip a u x d é t achem ents .
Au Tonkin, quand M. Paul Bert y arriva, les deux ou trois pauvres écoles alors ouvertes suivaient les mêmes errements. A l’école des interprètes, les livres en usage étaient ceux mêmes de nos écoles primaires. A l’école d’Haïphong, le maître vantait à ses élèves « le cheval , l’animal le plus utile à l’homme, qui porte les fardeaux, et traîne la voiture ; la vache qui lui donne le lait, et les moutons qui lui fournissent la laine ». Cela, dans une ville où il n’y a pas de chevaux, pas de voitures, pas de moutons, et où les vaches n’ont pas de lait.
En revanche, si l’enseignement était resté sté-
rile, le commerce quotidien avait fait surgir une foule de gamins qui, à fréquenter nos soldats, à servir nos officiers, à écouter les interprètes, s’étaient composé une langue spéciale, extraordinaire mélange d’annamite, de français, depatois, voire d’Arabe. « Y en a, y en a pas, y en a ça
moyen, même chose ça, non pas pouvoir », et
cent autres locutions de même formation remplaçaient les longues phrases bien menées. Les interprètes eux-mêmes, si corrects à leur venue de Saigon, se départaient de leur gravité. « Vous pouvez y aller, Monsieur, me disait l’un, ce sont des gens très chics. — Non pas ! ce sont des fumistes, objectait l'autre. »
Mais qu’importe ? on se comprenait. Il n’était pas nécessaire qu’un jeune garçon indigène pût dire à nos officiers : « Voulez-vous me permettre de vous accompagner, j’ai appris un peu le français, je pourrai vous servir d’interprète et je tiendrai votre cheval. » Il suffisait qu’il dît : « Moi aller avec vous, parler français, tenir cheval ». C’est tout autant qu’il en fallait, tout autant qu’en exigeait M. Paul Bert. C’est pour cela qu’il disait n’avoir pas besoin d’instituteurs, et qu’il désignait comme maîtres possibles des commis de résidence, des interprètes, des sousofficiers, etc.
Mais ce système ne donna aucun des résultats qu’on en attendait. Non que les maîtres manquassent de compétence. On se heurta à l’opposition des parents.
La crainte de se voir critiquer par leurs compatriotes, nos ennemis, pour nous avoir confié leurs enfants, y put être pour quelque chose.
Mais, chez une race si avide d’enseignement, ce scrupule aurait été insuffisant. Le motif véritable, c'est que l’utilité du français ne leur était pas encore démontrée.
Pourquoi faire le français ? pour mener à bien leurs transactions avec nous ? Jusqu’ici tous nos marchands se servaient de compradores , courtiers Chinois qui parlent les deux langues. Pour s’entendre plus facilement avec les autorités françaises? Ils se flattaient que le régime actuel do suspicions, de dénonciations et de réquisitions n’aurait qu’un temps. Alors à qqoi bon ? Fallait-il, pour un avenir encore incertain, mettre tant de temps à une étude d’une utilité douteuse ?
Il était autrement intéressant d’apprendre le chinois et les caractères idéographiques. Voilà qui a son prix. Le chinois ? Mais c’est la langue de l’Extrême-Orient. L'Annam et le Tonkin ont avec la Chine les rapports les plus intimes. L’annamite est du chinois corrompu ; les caractères idéographiques employés au Tonkin sont, à peu de chose près, les caractères chinois. Les livres, les journaux, les affiches sont écrits en caractères idéographiques ; en caractères aussi les comptes, les quittances , les signatures. Supprimez les caractères à ces gens de civilisation chinoise,
vous les arrachez à leur milieu, vous en faites des étrangers dans leur propre pays. Or ces caractères, il faut des années pour en savoir seulement les plus usuels. Ces gens, que la vie pratique vient de bonne heure arracher à récole, n’ont pas le loisir d’apprendre à la fois et les caractères et le français. Et entre les deux, ils n’hésitent pas.
La Cochinchine française, séparée de la Chine par tout l’Empire d’Ànnam, a pu, à la rigueur, réduire l’enseignement des caractères, et en faire un accessoire qui passe après le français. Elle a pu, dans ses écoles, pour la lecture et l'écriture de la langue annamite, enseigner l’usage de signes phonétiques, caractères latins modifiés par les missionnaires portugais pour représenter les sons nouveaux : ce qu’on appelle le quoc-ngu. L’étude très développée de ce quocngu a bien, même en Cochinchine, quelques inconvénients. Les rapports avec les Chinois en sont rendus plus difficiles; et l’administration elle-même, quand elle se trouve en présence de documents chinois ou annamites, est forcée de recourir à deux interprètes : un lettré qui lit a haute voix, donnant le son des caractères, et un Annamite, qui, recueillant le son, en donne le sens. Mais la Cochinchine est colonie française ;
elle n’a avec la Chine ou l’Annam que des rapports occasionnels ; la suppression, même totale, de renseignement des caractères chinois, n’y aurait pas de très graves conséquences.
Tl en est tout autrement au Tonkin. Do fréquentes relations commerciales avec la Chine, officielles avec fAnnam, y rendent et pour l’administration et pour les habitants indispensable la connaissance des caractères idéographiques. Sans doute la substitution des caractères latins, du quoc-ngu, aux caractères chinois ou annamites est désirable au point de vue de notre influence; sans doute, la diffusion du français offrirait de grandes commodités. Mais la répugnance instinctive des indigènes rendait difficile ce double progrès. Pour l'obtenir, nous serions forcés de procéder avec prudence, en dissimulant nos tendances , et d’agir par infiltration lente, mais continue.
Une expérience do quelques mois établit clairement cette situation aux yeux de M. Paul Bert.
Il modifia ses plans en conséquence. Il eût pu créer des écoles de quoc-ngu et de français, et y amener, à prix d’argent, de rares auditeurs.
Il procéda différemment, avec plus de discrétion, s’inspirant des habitudes du pays.
Il existait dans le Tonkin, après l’exécution de
scs premières mesures, trois sortes d’écoles : quelques rares écoles françaises, réunissant deux ou trois cents élèves ; des écoles annamites officielles, plus fréquentées ; et, en nombre bien plus considérable, avec des élèves nombreux, des écoles annamites libres. Sur les écoles officielles, on n’avait que j^eu d’action ; on ne chercha pas en prendre davantage. Des deux autres catégories, on fit des écoles franco-annamites et des écoles annamito-françaises.
Dans les écoles françaises, la réforme fut vite accomplie. L annamite y était enseigné, mais jusqu’alors seulement en quoc-ngu, par des professeurs venus de Cochinchine ; on prit dans le pays et on y attacha des professeurs de caractères idéographiques, et on donna à leur cours une grande importance. Dans les écoles annamites libres, où le français n’avait pas encore pénétré, on s’efforça d'instituer des cours do quoc-ngu et de fiançais. Mais au lieu de s’adresser aux élèves et de les attirer péniblement vers cet enseignement nouveau, on s’imagina de les y faire convertir par leurs maîtres.
Ceux-ci sont de pauvres diables, insuffisamment payés par la rétribution de chaque écolier. C’est vers eux qu’on se tourna. On leur enseigna le fiançais, a eux d abord : à leur tour, ils l’en-
soigneraient à leurs élèves. Des cours furent institués par les soins de M. Dumoutier, l’éminent inspecteur de l’enseignement franco -annamite. Ils eurent un succès extraordinaire : en moins d’un mois, dans la seule ville d'Hanoï, plus de cent vingt élèves- maîtres vinrent s’y faire inscrire. A la clôture du cours, un grand nombre d’entre eux reçurent, avec un brevet d’aptitude, une prime en argent, et furent répartis dans les écoles annamites des différentes villes, tout fiers d’aller y montrer leur science nouvelle, et stimulés par la promesse d’une prime pour chaque élève qui passerait avec succès un examen de
français.
Mais on aurait craint d’aller encore trop vite, et d’ailleurs de rencontrer trop de difficultés, si l’on avait débuté, même dans ces cours destinés aux maîtres, par l’enseignement direct du français. On prit un biais nouveau. On leur enseigna d’abord la lecture et l'écriture du quoc-ngu : le professeur écrivait un caractère chinois connu ; au-dessous, les caractères (latins) de quoc-ngu qui en reproduisent le son. L’élève qui, à la seule inspection du caractère chinois, en avait compris le sens, avait ainsi — ce qui ne fût pas arrivé avec un mot français — la signification des sons produits par l’assemblage des caractères latins. Pour
clos gens qui avaient déjà exercé leur mémoire sur des milliers de caractères chinois, dont ils avaient dû retenir à la fois le son et le sens, c’était un jeu d’enfant que d’enregistrer le son d’une trentaine de caractères latins. Au bout de deux mois, tous ces élèves-maîtres savaient parfaitement écrire en quoc-ngu un caractère chinois, et trouver le son et le sens d’un mot chinois écrit en quoc-ngu.
Ce premier résultat acquis, on passa à l’enseignement du français. La lecture en était singulièrement facilitée par l’étude préalable du quocngu. Le son de chaque lettre, isolée ou réunie à d’autres, était déjà connu : il ne s’agissait plus que d'insinuer dans la mémoire de l’élève, avec leur signification, un certain nombre de mots, toujours les mêmes, choisis de telle façon qu’ils pussent suffire à une conversation dans laquelle on n’exigeait ni correction ni élégance.
C’est par cette méthode prudente, abritée derrière les encouragements accordés à l’enseignement des caractères chinois, et mise sous l’autorité des cloc-lioc, des giao-tho, des huan-dao (directeurs et fonctionnaires de l’enseignement annamite), c’est par cette méthode facile et rapide, qu’allaient maintenant employer les maîtres, qu’on espérait attirer une grande quan-
AU T O N K I N
tité d’enfants, et leur enseigner, sans nuire à leurs autres études, ce qu’il faut de français pour les premiers besoins de leurs relations avec nous.
Le succès fut inespéré. L’ouverture des cours aux élèves- maîtres eut lieu à Hanoï le 1er juillet, et, le mois suivant, à Hung-Yen, Nam-Dinh, Ilaïphong, etc. A Hanoï, on avait eu plus de cent auditeurs ; on en eut deux cents dans les provinces. Puis, quand les maîtres furent assez nombreux pour qu’on pût commencer dans les écoles l’étude du quoc ngu et du français, on rencontra, grâce aux recommandations de nos nouveaux adeptes et à leur exemple si probant, un empressement inusité, et un véritable enthousiasme et dans les populations et chez les autorités elle-mêmes.
Dans deux localités, ^>1 put introduire le maître de quoc ngu dans l’école provinciale que dirigeait le doc-lioc en personne. Ailleurs., le quan an acheta de ses deniers une maison pour y installer le professeur, et ne voulut pas en être remboursé. Dans un autre endroit, en attendant l’achèvement de l’école, le Tuan-Phu offrit spontanément une de ses maisons, et fit distribuer de l’argent à ceux d’entre les maîtres de caractères qui étaient venus se faire inscrire comme auditeurs. Plusieurs provinces, notamment les pro-
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vinces frontières, demandaient spontanément des maîtres.
En même temps, et comme contre-épreuve, l’adjonction à nos écoles franco-annamites de maîtres de caractères produisit tout l’effet que l’on avait prévu. A Nam-Dinh, à Haïphong, sur un simple avis qu’un cours de chinois serait ouvert à l’école primaire, un grand nombre de familles indigènes vinrent faire inscrire leurs enfants.
En somme, dès la fin d’octobre, tant à Hanoï que dans les provinces, 1? enseignement francoannamite comptait plus de soixante écoles et près de deux mille élèves. Que rien ne vînt entraver le développement de cette fondation, et avant peu nous aurions dans la population, ce que nous y cherchions, de nombreux auxiliaires, dévoués à nous et non suspects à leurs compatriotes (1).
Ainsi, par cet ensemble de mesures si bien coordonnées, les principales difficultés (excep-
(1) Ce n’était là d’ailleurs qu’un commencement. Bientôt après on devait donner à renseignement un double développement : démocratique, par la fondation d’écoles professionnelles ; aristocratique, par le rétablissement des anciennes universités, auxquelles on eût conservé leur apparence d’autrefois avec une direction nouvelle et un remaniement des programmes.
AU TONIvIN
tion faite des difficultés militaires) allaient être écartées. Les mandarins étaient insensiblement détachés de Hué ; nulle mauvaise volonté, se déguisant sous le respect de formalités prétendues, ne pouvait plus retarder notre action. Les interprètes, terreur des populations, se sentaient pou à peu contrôlés et diminués. Les populations étaient en communication directe avec nous. Elles pouvaient venir dénoncer les abus et exposer leurs craintes : le Conseil des notables, leur organe autorisé, savait qu’il serait écouté et soutenu. Réclamations collectives ou individuelles, toutes désormais arriveraient facilement jusqu’à nous. La pacification allait marcher à grands pas. M. Paul Bert pouvait, non se reposer, — il n’y songeait guère — mais préparer par les organismes plus compliqués de l’administration européenne, la mise en valeur du pays.
Pendant longtemps, M. Paul Bert s’était contenté, pour la besogne courante, d’un personnel très restreint. 11 n’avait pas voulu appeler de nouveaux fonctionnaires avant desavoir au juste quelles seraient leurs fonctions.
En France, à peine sa nomination connue, il avait reçu d’innombrables demandes pour les emplois les plus divers. Dans la foule, il avait choisi un très petit nombre d’hommes jeunes et enthousiastes, qu’il connaissait personnellement ou qui lui étaient recommandés par des amis sûrs. Ceux-là devaient être l’état-major, les collaborateurs de tous les instants, les confidents de toutes les pensées. Ils composaient ce qu’entre
nous nous appelions « la mission », et formèrent à Hanoï un petit groupe à part dans l’Administration et dans les sympathies du Résident général.
En dehors et au-dessus d’eux, étaient les Résidents supérieurs, de Hué et de Hanoï, prévus ]Dar le décret de janvier 188G. Chose étrange, le meme pays qui offrait plusieurs milliers de candidats pour des situations dont les traitements variait de 4 à 2D,000 francs, n’en avait pas un seul pour des situations de 50,000.
Comme résident supérieur à Hué, il fallait un homme au courant de la vie politique de l’Extrême-Orient, qui ne se sentit en Annam ni dépaysé, ni isolé ; assez avisé pour ne pas méconnaître la profonde habileté des Annamites, assez diplomate pour apporter dans ses rapports avec la Cour un peu de cette courtoisie, que trop souvent nous jugeons superflue envers ies peuples de civilisation différente. Les personnes qui avaient autrefois occupé le poste de Hué ne purent, pour des motifs divers, accepter les propositions qui leur furent faites. Le ministère des affaires étrangères mit en avant le nom de M. Dillon, consul général, qui depuis vingt ans résidait en Chine. M. Paul Bert, bien que ne le connaissant pas (il était alors à Tien-Tsin), l’ac-
PAUL B ER T
cepta avec plaisir, tout consolé d’avoir un homme nouveau dans une situation nouvelle, pensant d’ailleurs qu’une haute expérience des affaires de Chine donnerait aux conseils de M. Dillon une valeur toute spéciale. Et les évènements lui donnèrent raison.
A Hanoï, il envisageait autrement le rôle de résident supérieur. Initié de longue date à la question tonkinoise, il se réservait de trouver les solutions. Ce qu’il cherchait, c'est un administrateur émérite qui se chargerait de l’exécution ; qui rédigerait en la forme voulue les projets d’arrêtés et de décisions ; qui lui en montrerait au besoin les inconvénients et les oppositions avec les lois existantes ; et qui en surveillerait l’application aux divers échelons de la hiérarchie. Ce n’était pas une mince besogne. Là-bas, tout était à créer ; ce rôle de contrôleur et d’agent d’exécution et de transmission exigeait à lui seul de grandes connaissances pratiques, avec beaucoup de tact, de fermeté et d’esprit de suite. Il existe heureusement en France, et M. Paul Bert connaissait plus d’un personnage réunissant ces diverses qualités, mais auprès d’eux encore, et pour des motifs variés, il se heurta à des refus. 11 ht choix alors d’un ancien directeur de l’intérieur en Cochincliine,
M. Paulin Vial, capitaine de frégate en retraite, autrefois collaborateur de l’illustre amiral La Grandière (1).
C’est avec ces quelques fonctionnaires, une dizaine en tout, qu’il aborda la lourde tâche de l’organisation du Tonkin.
Pour y suffire, il fallait chez tous le zèle infatigable et la foi ardente du chef. Cela ne fit défaut à personne. Toutefois, au début, il se produisit certaines hésitations, dont nul n’était responsable, et qui tenaient à la méthode suivie et à l’organisation du travail.
Les hommes veulent être menés ; ils prétendent que leur chef soit réellement un guide et un maître. L’hésitation, les contradictions, tout ce qui nuit à la netteté des ordres, diminuent leur confiance et refroidissent leur ardeur. Or, M. Paul Bert qui, étant encore en France, se déclarait incompétent dans certaines questions controversées, ne croyait pas que, pour être
(1) L’expérience démontra bientôt à M. Paul Bert, comme il l’écrivait à M. de Freycinet le 1er juillet, « qu’avec un Résident général qui s’occupe beaucoup de son affaire, la R,ésideuce supérieure d’Hanoï est un rouage inutile et même dangereux, par la complication que cherche à créer l’inutilité ». Et il ajoutait : «... Je crois qu’tm secrétaire général ferait mieux l'affaire ». Cette réforme n’eût pas tardé à se réaliser, s’il eût vécu.
PAUL B EUT
arrivé à Hanoï et s’être installé clans le fauteil résidentiel, il a\ait d’emblee acc^uis 1 expérience c]ui lui manquait. Prendre des mesures liâtives qu’il eût fallu rapporter le lendemain n'était pas son fait. Comment pouvait-on décider du remède avant de connaître le mal ? Comment se tracer au Tonkin une ligne politique, sans savoir un mot des affaires d’Annam? Et il hésitait. Exprimait-il une idée : l’un de ses collaborateurs la
recueillait, la creusait et en tirait les applications pratiques. Quand il apportait son travail, l’iclée était déjà abandonnée et le travail perdu. Delà, du découragement et un peu d’irritation.
T uis les attributions n étaient pas encore définies. M. Paul Bert, je l’ai dit, se chargeait d’avoir les idées. Non qu’il prétendît s’en réserver le monopole, ou les faire quand même prévaloir. Il était assez riche pour en changer ; et il n’est pas un de ses collaborateurs qui, par des critiques justifiées, n’ait facilement amené l’abandon ou la modification d’un plan mal conçu. Toujours est-il que les idées neuves, imprévues, originales et fécondes, jaillissaient sans cesse de son cerveau. Il ne les accueillait pas toutes. Loin de là. Une défiance honorable de son imagination et la pauvreté des moyens d’action lui en faisaient rejeter le plus grand nombre. Quand, après étude,
il en avait adopté une, il appelait, pour la lui exposer, l’un quelconque de ses attachés, sans souci de ses fonctions spéciales, et lui en demandait la rédaction. Puis il omettait d’en prévenir celui-là même que, vu ses attributions, il eut dû j ustement consulter ; et son silence faisait naître des rivalités. Entre tous ces jeunes hommes si bien doués et si ardents, il y avait, sans que la politesse ou l’amitié en souffrissent, de perpétuelles revendications pour le droit au travail.
Mais peu à peu ces études, ces longues réflexions, les informations de toutes parts rassemblées portèrent leurs fruits. Les hésitations disparurent, les tâtonnements et les improvisations cessèrent. Au lieu de ees projets d’avenir qu’on proclamait définitifs et qui changaient toutes les vingt- quatre heures, M. Paul Bert avait enfin conçu un vaste plan d’ensemble, dont toutes les conséquences étaient nettement prévues et nettement exposées. L’entourage reconnut son maître ; chacun, dans sa propre spécialité, trouva près de lui la solution des doutes et des difficultés ; tous se sentirent avec bonheur guidés et entraînés par un esprit puissant, à qui c’était une joie d’obéir, avec qui le travail était une fête.
En même temps, les attributions furent distinctement séparées ; chacun eut sa part d'initiative
PAUL B ER, T
et de responsabilité, et en outre une connaissance %
suffisante du plan général pour y subordonner
ses conceptions particulières.
Quelques semaines avaient suffi pour amener ces heureux changements. A la suite du premier voyage à Ilué, la lumière était venue ; politique en Annam, politique au Tonkin, administration, tout était maintenant dégagé de ses obscurités. On voyait désormais où l’on allait, et l’on marchait d’un pas rapide et régulier, comme vont des troupes victorieuses.
Le chef donnait l’exemple de l’activité et de la belle humeur.
Paul Bert était matinal. A six heures, il était debout. Vêtu de blanc, un large casque sur sa tête rasée, bâton en main, toujours gai, il j^artait, avant les fortes chaleurs, et parcourait chaque jour quelque quartier de cette ville, qui sera plus tard, avec son fleuve et ses lacs, la perle de l’Orient. C'étaient toujours des visites intéressées ; il allait surveiller ou préparer des travaux ; et, le plus souvent, il emmenait avec lui un homme du métier. Un jour, c’était le fleuve, qui, avec la crue, menaçait la concession ; un autre jour, les terrains marécageux situés derrière la rue clés Incrusteurs, à travers lesquels il projetait de faire
passer des voies nouvelles ; ou bien les maisons au bord du Petit- Lac, destinées à la Résidence d'Hanoï, au Tribunal, à la Commission municipale, etc. ; ou enfin la Douane, qu'un banc de sable allait rendre inaccessible aux bateaux, etc., etc.
Souvent aussi, c’étaient d’autres et de plus tristes occupations. Il allait à la citadelle, visiter riiôpital ou assister à un enterrement. Hanoï était le lieu d’évacuation de tous les malades et blessés du haut Tonkin. Plus d’un mourant, militaire ou civil, y était amené d’un poste lointain. Et malheureusement, il ne se j^assait guère de semaine sans que l’on fût convié à de tristes cérémonies. M. Paul Bert assistait à toutes. En sortant du cimetière, il passait à l’hôpital et assistait à la visite avec les médecins. Il manquait un peu de cette cordialité banale qui plaît tant aux malades. Il n’avait pas les petites habiletés derrière lesquelles se masque parfois l’indifférence. En entrant dans une salle, il ne savait d’avance ni le nom des blessés, ni la nature de leurs blessures, ni l’affaire où ils les avaient « gag’nées. » Mais il questionnait longuement le docteur, lui conseillait telle et telle méthode, et, rentré chez lui, envoyait des remèdes ou des journaux.
Après ces sorties matinales, il arrivait à son
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Ai
cabinet vers sej^t heures et demie. C’était l’heure où, chaque jour, il recevait le Résident supérieur. Une heure plus tard, à huit heures et demie, avait lieu la réunion que nous décorions du nom pompeux de « Conseil. » Y assistaient : le directeur du cabinet, le directeur adjoint, le secrétaire particulier, l’inspecteur des finances chargé du contrôle, l’attaché militaire et rattaché naval.
On entrait chez le résident général. D’abord on causait, on parlait des événements de la veille, des nouvelles de Paris, etc. Puis, le travail commençait. M. Paul Bert prenait un grand carton, que je vois encore, et lisait les dépêches et les lettres du matin. En deux mots, il indiquait la réponse à y faire, et tendait le document à celui qu’il concernait plus spécialement. Si la solution n’était pas prête, il en réservait l’examen jusqu’à épuisement du courrier. Et chaque jour voyait quelqu’une de ces discussions, où, sur les questions intéressant au plus haut point l’avenir du Protectorat, chacun donnait son avis en toute liberté.
Les affaires administratives ont plus d’un aspect; elles engagent la politique et les finances, elles touchent au personnel et au matériel, etc. : ces divers éléments avaient chacun son repré-
sentant qui défendait, non sans chaleur, son département. Puis, quand tous les arguments avaient été mis en avant, et que parfois la discussion s’égarait dans des redites ou des contradictions, M. Paul Bert la reprenait, s’assurant par des questions de son exacte interprétation du sentiment d’autrui; il la résumait, l’éclairait tout entière avec ces formules synthétiques dont il était coutumier, et, quand l’accord était fait, il remettait, pour étude et rédaction, le dossier à qui de droit.
Après une affaire, une autre, puis une troisième. Quelquefois nous tombions de fatigue. Lui, toujours allègre et l’esprit dispos, attaquait de nouveaux dossiers. Après onze heures, nous voyions, derrière les volets, si la séance se prolongeait, passer et repasser discrètement une forme blanche. On attendait dix minutes, un quart d’heure, puis de guerre lasse, on s’en allait. Vers onze heures et demie, la porte s’ouvrait : c’était Nam ou Tho, le chef des boys, qui venait annoncer le déjeûner. M. Paul Bert ne le voyait jamais. C’était toujours l’un de nous qui signalait la présence de ce messager de paix et de repos. — « Bon! bon! j’y vais ! » Et il continuait, jusqu’à ce que de gré ou de force, il fût enlevé par quelqu’un de sa famille. « Allons ! puis-
qu’il le faut ; nous reprendrons cela demain. » Et il s’en allait. A deux heures, il était de retour, le cerveau lucide et la parole nette, recevant, jusqu’à 6 heures, les personnes qui avaient demande audience, tandis que de notre côté nous mettions au point les affaires étudiées le matin. A 6 heures, la voiture l’attendait ; il retournait à l’hôpital, ou allait faire ce « tour du lac «qu’il aimait tant, au milieu d'un paysag’c merveilleux, à rheure où le soleil disparaît dans une inexprimable splendeur.
Ce commun labeur et la passion que tous y apportaient avaient créé entre lui et ses collaborateurs des liens très étroits. C’étaient, de leur part, du respect et de l’affection ; de la sienne, de la sympathie et une certaine reconnaissance pour ces jeunes gens si dévoués à me œuvre dont lui seul, en cas de succès, recueillerait la gloire. Après les heures de travail, venaient les heures de repos. Souvent on sc retrouvait le soir. Une fois au moins la semaine, sans compter ce qu’amenait le courant des réceptions officielles, la Mission était invitée à dîner à la Résidence générale. C’étaient des réunions amicales, d’où la hiérarchie était bannie. Chacun se plaçait un peu où il voulait: tout au moins la distribution des places ne s’inspirait que des sympathies connues.
Ces « dîners de mission » , triste et cher souvenir, étaient toujours les bienvenus. C’était si cordial et si peu officiel. M. Paul Bert en était la vie. Là encore, il était le chef ; mais ce n’est pas son titre de résident général qui lui valait d’y briller au premier rang', c’était son esprit inépuisable, sa mémoire prodigieusement riche en anecdotes exquises ou désopilantes, et sa conversation toujours instructive et brillante, et qui parfois s’élevait jusqu’à l’éloquence. La politique courante, l’administration locale, un nouveau livre, plus souvent un auteur ancien, tout était matière à causerie. 11 parlait sur Gladstone, « l’homme prodigieux, le champion du droit », à qui il devait toujours écrire le lendemain ; ou bien il racontait quelque pièce de Labiche, son favori après Molière, ou disait des vers de Barbier ou de Musset, « deux dédaignés, disait-il, que je suis bien heureux de me rappeler. »
Puis, le dîner fini, il prenait par le bras l’un de ses invités, et causait jusqu’au soir de quelque projet à l’étude. On se retirait vers onze heures. Et le lendemain tout le monde était de nouveau sur la brèche.
Mais les affaires se développaient chaque jour, et ses collaborateurs, tout dévoués qu’ils fussent,
devenaient insuffisants. Il fallait songer à s’en assurer de nouveaux.
M. Paul Bert avait déjà créé, dès son arrivée, le Conseil du Protectorat, que l’on consultait sur les affaires les plus considérables. C’était un auxiliaire infiniment précieux. Il était composé d’hommes d’une haute valeur, habitués, par leurs fonctions ou leur position, à traiter de grosses questions, et qui, bien que non responsables, mettaient leur orgueil à ne donner que des avis sincères. C’étaient MM. le général en chef, Jamont, le Résident supérieur, Vial, l’Intendant Baratier, le chef du service de santé, Dujardin-Beaumetz , le commandant de la division navale, de Beaumont, Rocher, le directeur des douanes, l’ingénieur Getten, l’inspecteur des finances Laurent, deux commerçants, M. Kœnig et du Crouzet, et enfin deux membres annamites, le Kinh Luoc du Tonkin et le Tong Doc d’Hanoï. Ces membres étaient nommés par le Résident général. Mais, de toute évidence, ils échappaient absolument au soupçon d’être des amis complaisants. A cet égard, l’intégrité de leurs caractères, l’indépendance de leur situation, quelquefois même l’opposition des intérêts qu’ils représentaient ne laissaient aucun doute. Et ce conseil, émané de la volonté de M. Paul Bert, pouvait
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exercer sur ses actes un contrôle plus efficace que ne l’eût fait, à la même époque, un corps
élu.
Le conseil du Protectorat ne pouvait toutefois entrer dans le détail des affaires. Il émettait des votes de principes : l’application lui échappait. Et maintenant cette application, s’étendant à plus de sujets, demandait une action plus directe, un contrôle plus sévère. Il ne suffisait pas de prendre des arrêtés ; il fallait les faire appliquer : c’est alors qu’on songea à préparer un recrutement sérieux du personnel.
Celui que M. Paul Bert à son arrivée trouva en place était très mélangé. Il comprenait des hommes d’une haute valeur ; d’autres, en majorité, assez médiocres. Il n’était pas facile, à première vue, de faire un choix. Avant son départ de France, M. Paul Bert avait pris soin de consulter sur le personnel en fonctions tous ceux qui revenaient du Tonkin ; et dans ses papiers, je retrouve des fiches, au nom de chacun, avec des notes et l’indication des sources, dans le genre de celle-ci : « Froid, excellent, le garder où il est {Br. de PI.); premier choix, irait très bien à Hué (B. D.)». Lorsque les renseignements étaient aussi concordants, nul embarras. On se défaisait des mauvais ; et quant aux bons, M. Paul Bert ne
craignait qu’une chose, c'est qu’ils ne voulussent pas rester avec lui. Ceux sur lesquels on n’avait que des renseignements insuffisants, étaient provisoirement maintenus. Pour les postes nouveaux, on les pourvut au mieux, sur des indications assez vagues.
Pn somme, vers le mois de juillet, les divers emplois de résidents, vice-résidents et chanceliers étaient, sauf deux exceptions, tenus exclusivement par des olficiers des armées de terre et de mer, qui tous avaient passé par la Cochinchine. C’était un bon recrutement. L'armée, surtout 1 infanterie de marine, ont fourni à cette colonie ses meilleurs administrateurs. Pourquoi n en serait-il pas de meme au Tonkin ? On pouvait l’espérer. Deux choses s’y opposaient.
Contrairement à ce qu’on pourrait croire, les militaires sortis, même momentanément, de l’armée pour occuper une fonction civile, ne vivent pas à l’ordinaire en parfaite intelligence avec leurs collègues do la veille, qui ont gardé un commandement. Ils se civilisent tout de suite. Cela peut paraître étonnant, cela est. La
raison en est simple : on parle souvent de confits entre militaires et civils ; ce n’est pas entre les personnes qu'ils s’élèvent, c’est entre les fonctions. Nommez un général au poste de gou-
verneur pi vil, sans lui donner en même temps le commandement des troupes, au bout de six mois, il pourra, s’il est très sage, avoir conservé de bonnes relations personnelles avec son collègue de meme grade, le général en chef ; mais leurs fonctions et les intérêts qu’elles représentent seront en opposition ; ils prendront, en des circonstances identiques, des décisions opposées ; il y aura conflit. Il en va de même pour les plus humbles fonctions.
A la vérité, le temps et raccoutumance adoucissent les angles et suppriment les frottements, et l’accord devient possible. C’est ce qui semble être arrivé en Cochinchine. Mais au Tonkin, l’armée a une situation bien autrement forte. L’étendue du pays, son insécurité actuelle, le souvenir récent de rudes et brillantes campagnes lui donnent une incontestable autorité. Des troupes plus nombreuses y ont amené des chefs plus élevés en grade. C’est un colonel ou même un général qui commando telle province, ou telle grande ville, dont l’administrateur est un simple capitaine, tout au plus un commandant. De là, conflit. Ah 1 si les résidents étaient des colonels !
Mais jusqu’alors, et sauf un cas tout à fait exceptionnel, les colonels ne recherchaient pas
les places d’administrateurs. Dans la hiérarchie comme dans l’estime publique les deux positions ne vont encore pas de pair. Il eût fallu pour amener des officiers supérieurs à des fonctions civiles comme celles de résidents, que les encouragements partissent d’en haut. Et justement, un récent décret du ministre de la marine risquait au contraire do décourager les officiers qui eussent été disposés à entrer dans cette voie.
La thèse des officiers aspirant à des fonctions civiles reposait sur les arguments suivants. Les sujets distingués vous font jusqu’ici défaut. Tels que nous sommes, avec notre éducation administrative incomplète et notre tempérament spécial, nous vous offrons de vous aider de notre mieux. Mais la carrière des emplois civils n’est pas sûre. On ne nous y garantit pas, comme dans l’armée, la propriété du grade. Et, par ce temps d’évacuation toujours menaçante, nous serions fous de rompre toute attache avec l’armée. Nous nous ferons donc mettre simplement à la dispo * sition du gouverneur ou du Résident général, mais nous continuerons à compter dans notre corps, et [nous y conserverons tous nos droits à l’avancement.
Jusqu’alors cette thèse avait été admise. Le nouveau ministre de la marine la repoussait ah-
solument. Et les arguments ne lui faisaient pas défaut. Vous auriez tort, pouvait-il dire aux gouverneurs de colonies, de faire fonds sur ce recrutement parmi les militaires. Les officiers ainsi détachés près de vous sont entre vos mains une arme à deux tranchants. Ils n’ont pas reçu cette solide instruction administrative que vous pouvez et devez exiger do vos fonctionnaires. Ils ont le tempérament plutôt militaire; ils sont pour vous, vous le savez mieux que moi, une cause d’incessantes difficultés dans leurs rapports avec leurs anciens collègues; et, en somme, ils échappent à votre autorité. Ils relèvent directement du ministère de la guerre ou de la marine, et, à la moindre contrariété qui survient, ils j^euvent rentrer au corps. Le pays n’est-il pas encore pacifié? Alors ne faites pas de gouvernement civil, et confiez aux commandants d’armes le soin de régler les rares questions administratives qui peuvent surgir. La paix est-elle définitive ? Pourquoi prendre comme agents civils des militaires en activité ? A moins qu’il ne s’agisse d’hommes qui, par erreur, se sont fourvoyés dans une carrière à laquelle ils sont impropres, et qui en effet pourront vous apporter un concours précieux. Mais ici encore, il faut qu’ils soient bien dans votre main, et voilà pourquoi je voudrais les voir franchement quitter
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l’armée et entrer sans arrière-pensée dans la carrière civile. »
C’était le but encore éloigné auquel il tendait. Pour le moment un décret récent spécifiait que les officiers ainsi détachés à des emplois civils ne pourraient plus, dans leur corps, avancer qu’à l’ancienneté. Mesure excellente, mais prématurée, et qui risquait de priver les colonies, et notamment le Tonkin, encore mal posé dans l’opinion publique, de collaborateurs dévoués et méritants.
Mais ce décret, contre l’opportunité duquel les excellentes relations de M. Paul Bert avec l’amiral Aube lui permit de formuler des observations
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très courtoises et très fermes, précipita l’adoption d’un ensemble de mesures auxquelles il songeait depuis quelque temps, et qui étaient combinées — du moins il l’espérait — pour assurer au Protectorat un recrutement d'excellents fonctionnaires. La métropole accaparait jalousement tout ce que la nation renfermait de plus distingué : eh bien, on ferait aux agents du Protectorat des conditions si brillantes qu’on détournerait un peu du trop plein des administrations métropolitaines, et que même on pourrait se montrer exigeant envers les candidats.
La base de ce nouveau système était la res-
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ponsabilité individuelle introduite dans tous les
services et substituée à l’impeccabilité collective. Et, comme contre-partie, de gros traitements, les égards et l’indépendance. On prétendait avoir un petit nombre de fonctionnaires, très bien payés, et, en conséquence, très bien
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et la direction des travaux publics. Le résident de Nam-Dinh, par exemple, commandait à deux millions d’habitants qui payaient plusieurs millions d’impôts directs. La rébellion était à peine calmée. Une maladresse, une imprudence pouvait la réveiller. On peut sans exagérer, affirmer que le meilleur de nos préfets n’eût pas été superflu pour une pareille tâche.
Or, à coup sûr, le meilleur de nos préfets n’était pas près de se diriger sur le Tonkin. Sauf ceux que pousse leur humeur aventureuse, il était peu probable que des hommes de talent, pouvant prétendre en France aux honneurs et aux gros traitements, s’en viendraient si loin, dans un pays décrié, pour y trouver, avec plus de peine et de souci, des avantages à peine égaux. Pour les y attirer, il faudrait des traitements de cinquante à soixante mille francs, l’appât des congés réguliers et longs, et, au besoin, après tant d’années de service aux colonies, des places équivalentes réservées dans l’administration métropolitaine. Moyennant ces conditions, on pourrait recruter des agents, comme il en faut dans les avant-gardes, habiles et intègres, courageux et pondérés.
Tout cela, M. Paul Bert ne pouvait l’obtenir d’un coup. Mais il se flattait d’y arriver graduel-
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lemcnt. Les réformes actuelles étaient une première étape.
Elles visaient plusieurs situations différentes.
Un fonctionnaire au service du Protectorat aurait, au bout de trois ans de services consécutifs, droit à un congé de six mois, non compris Palier et le retour, avec solde d’Europe, c’est-à-dire calculée sur la moitié du traitement d’activité.
Ce même fonctionnaire pouvait, au lieu d’un congé, demander, n’eût-il servi le Protectorat que quelques années, purement et simplement son licenciement. Il ne fallait pas qu’un agent du Protectorat, fût exposé, après la vie large qu’on mène en Extrême-Orient, à rentrer en France presque sans ressources. L’arrêté lui attribuait une indemnité calculée sur son traitement net d’activité, d’après les bases suivantes : après deux ans de service consécutifs, six mois de traitement; après trois ans, neuf mois ; après quatre ans, un an, et ainsi de suite, la solde indemnitaire augmentant, pour chaque année du quart du traitement d'activité, avec un maximum égal à deux ans ; le paiement de cette solde se faisant suivant divers modes déterminés par l’arrêté (1).
(1) Eu voir le texte aux Pièces justificatives, lettre K.
Ce qu’on voulait par là, c’était s’assurer le concours d’hommes de talent qui, décidés à quitter la France pendant plusieurs années, refusaient toutefois de la quitter une grande partie de leur vie.
Quant à ceux qui associaient en quelque sorte leurs destinées à celles du Tônki'n, leur retraite était liquidée d’une façon tout à fait libérale. En principe, et sauf le cas de blessures ou d’infirmités contractées au service du Protectorat, on n’accordait de retraite qu’à des agents ayant au moins 15 ans de service. Les services militaires et civils s’additionnaient. La pension de retraite était calculée pour chaque année de service sur la base de la solde annuelle nette, dont le titulaire jouissait depuis six mois au moins", lors de la cessation de ses fonctions. Elle no pouvait être, en aucun cas, inférieure au quart delà soldé annuelle ; et elle était majorée, suivant certains cas, de 10 et même de 25 0/q, et déclarée réversible pour partie sur la veuve et les enfants mineurs. D’ailleurs aucune retenue n’était exercée pour le service des retraites. Chaque année il devait être ouvert au budget du Protectorat un crédit destiné à pourvoir au paiement des dépenses résultant de ce service.
C’est sur ces bases que furent réorganisés les
travaux publics et les douanes. Jusqu’alors ces services, comme d’ailleurs les postes et télégraphes, avaient emprunté aux ministères respectifs les agents dont ils avaient besoin. Ces agents, quel que fût leur mérite, échappaient presque absolument à l’action directrice du Résident général. Ils ne pouvaient guère, en cas d’opposition de vues, qu’être remis à la disposition de leur département. Cela nuisait à la régularité du service et à la prompte exécution des affaires. Il importait de les soumettre aux mêmes règlements que les autres agents du Protectorat.
M. Paul Bert songeait d’ailleurs à compléter ces réformes par diverses mesures dont, à longue échéance, il attendait les meilleurs résultats.
Ces soldes, congés et retraites allaient, au bout de quelques années, grever lourdement le budget du Protectorat. Il importait de prévoir l’avenir, de diminuer autant que possible les dépenses, et, après avoir tout fait pour s'assurer de bons fonctionnaires, do réduire les chances de faire de mauvais choix.
Dans ce but, il voulait fonder à Paris une école d’ Administration annamite. Dans son intention, cette fondation s’adressait aux licenciés en droit, aux élèves des langues orientales, aux at-
tachés des affaires étrangères etc. . . A tous, malgré une base d’instruction solide, il manque quelques connaissances spéciales pour rendre immédiatement de bons services : aux uns, la connaissance de la langue, aux autres, celles do l’organisation et de la législation indigènes. Cette école, munie de professeurs, gens d’expérience, leur eût donné ce qui leur faisait défaut. On eût eu sous la main une pépinière do jeunes gens, très bien préparés, qui sûrs d’un avancement régulier, auraient volontiers accepté de débuter dans des postes,* par exemple comme celui de chancelier. L’avenir, il est vrai, ne leur offrait pas, sauf aux privilégiés qui parviendraient aux résidences supérieures et générale, de situations plus élevées que celle de Résidents, mais outre que les gros traitements sont peu communs dans l’Administration française, les postes de résidents avec 1 indépendance et l’initiative qu’ils comportent, sont très considérables, et tout à fait dignes d’esprits distingués.
Cette école eût été fondée à Paris, à frais communs avec la Coehinohine, à qui des propositions furent laites en ce sens. Mais soit qu’elles eussent été mal présentées, soit que la Cochinchine, avec sa pléthore de fonctionnaires et ses finances alors un peu gênées, la jugeât inopportune, il ne fut pas
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répondu à ccs ouvertures. Et M. Paul Bert, persuadé de la justesse de ses vues, attendit d’avoir les ressources nécessaires pour passer seul à l’exécution.
Une fois recrutés ces bons fonctionnaires, il fallait — nos finances y étaient intéressées — en tirer le meilleur parti. Or, le Tonkin en faisait, depuis quelques années, une grande consommation. Fonctionnaires révoqués, fonctionnaires qui avaient cessé de plaire, fonctionnaires malades, tous ne faisaient que passer, et rentraient aussitôt en Cochinchine ou en France. Ces allées et venues grevaient lourdement les finances, qu’il fallait défendre contre les caprices des chefs, et, s’il était possible, contre les suites des rigueurs du climat. Le décret de 1887, qui laissait au ministre des affaires étrangères la nomination des Résidents et des chefs de service, leur assurait ainsi une stabilité relative ; et d’autre part, M. Paul Bert essaya de diminuer et d’espacer les congés accordés pour cause de santé en assurant à ses fonctionnaires un certain confortable et des soins préventifs.
Les fonctionnaires, disait-il, sont jusqu’ici mal logés dans des localités souvent insalubres. Ils pourront bientôt dans leurs résidences, faire
ainsi écartées. Mais ce n’est pas tout : souvent
un simple déplacement suffît à enrayer le mal.
influer sur l’organisme humain. Nous choisirons,
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en certaines régions déterminées, des stations salubres et vivifiantes, des sanatoria et nous y enverrons nos fonctionnaires anémiés (1).
qui résuma leurs réponses, ne parut-il pas avoir saisi la conception du Résident général. Il établit
(1) Tous les agents civils et militaires pourraient, sans avoir à donner de motifs, réclamer chaque année un congé de six semaines avec solde; ces congés leur seraient accordés, sauf avis contraire motivé de leur chef, de façon à assurer le service, et cela, sous la seule condition qu’ils seraient passés dans un sanatorium. Nous assurerions ainsi à nos fonctionnaires la possibilité de se reposer des fatigues qu’entraînent les chaleurs. Plus tard, dans un avenir qui ne serait peut-être pas éloigné, autour du sanatorium viendraient se grouper, surtout dans ceux qui seraient sur le bord <le la mer, casinos, théâtres, maisons particulières d’habitants ou fonctionnaires, etc. ; de telle sorte que ce congé serait à la fois une occasion de délassement et de plaisir, et la fusion de sociétés diverses. ( Lettre au Résident supérieur au sujet des sanatoria. Voir aux annexes lettre L.)
Les médecins militaires, consultés, ne semblèrent pas favorables à ce projet. Tout au moins celui
qu’une grave maladie, telle que, par exemple, la dysscnteric, une fois déclarée, ne pouvait cire définitivement guérie au Tonkin, et affirma que le voyage en France était indispensable. Mais personne ne disait le contraire. L’idée de M. Paul Bert était que, par un séjour en bon air, il est possible de combattre efficacement l’anémie, la fièvre, qui, si l’on n’y prend garde, conduisent bientôt à un état inquiétant, et ainsi d’éviter les maladies plus graves qui exigent le rapatriement. C’est chose aujourd’hui démontrée. Et il désignait dans ce but, certaines hauteurs connues, soit au Tonkin, soit en Annam, certains points du rivage, au besoin les îles, et enfin, sur l’indication d’un excellent médecin de l’armée de mer, une montagne au Japon, propriété de la France, nommée Y ohohairici Hill.
Cette dernière mesure, non moins que celles qui l’avaient précédée, fut populaire dans le monde des fonctionnaires. Ils surent gré à M. Paul Bert du soin qu’il prenait de rehausser ainsi leur position et d’augmenter leur bien-être. De toutes parts, il reçut des remerciements et de vifs témoignages de gratitude.
La population commerçante, si intéressée à avoir de bons fonctionnaires, ne resta pas, non plus, tant s’en faut, indifférente à ces preuves nouvelles
de sa sollicitude. Elle en marqua, à diverses reprises, une véritable satisfaction. Mais ce n’était là que la moindre des marques d’intérêt que M. Paul Bert devait lui donner. C’était pour elle que le Tonkin avait été conquis, pour elle qu’il était venu. Il ne devait lui marchander ni son travail ni son dévouement.