‹ Paul Bert au TonkinChapitre 8 sur 46 · de thé · texte numérisé non relu

de thé

Et ce n’était là qu’un début. L’année 1886 allait voir grossir les chiffres. Et il faut bien le noter cette année 1886 n’était pas une année exceptionnelle, comme 1885. Le corps d’occupation diminué de tout près do dix mille hommes était ramené à l’effectif normal, à celui que les militaires déclaraient presque irréductible pendant plusieurs années, et cette diminution, qui prenait les fournisseurs à l’improviste, non-seulement suspendait les commandes et les arrivées nouvelles, mais laissait les magasins encombrés, retardait récoulcment du stock, et jetait dans les affaires une profonde perturbation.

En dépit de ces conditions fâcheuses, les résultats généraux du commerce de 1886 étaient encore favorables, et indiquaient un progrès marqué sur 1 885 .

Le nombre des navires entrés au 30 septembre était de 640, jaugeant 225,000 tonnes ; celui des navires sortis était de 517 en jaugeant 215.000 ; à la même date, la valeur des importa-

tions était de 22 millions de francs ; celle des exportations, de 7 millions ; au 30 octobre les droits perçus se montaient à 2.450,000.

Telle était dans ses grands traits la situation • w

commerciale de 1886.

Quiconque a assisté à l’éclosion d’une colonie s’étonnera du prompt développement de celle-ci.

On peut, je crois, consulter les statistiques de

toutes les puissances, on ne rencontra nulle part I vlj

des résultats aussi rapides et aussi satisfaisants.

D’où venait ce succès sans précédent ? Uniquement de ceci, que les commerçants français avaient

n J rn A • • • 4.

ment séparé en deux parties : l’une, le Delta, 1 autre, ce vaste pentagone dont les sommets sontLaokaï, Sontay, Langson, Caobang, That-Ké.

Le Delta est admirablement cultivé * pas un pouce de terrain n’est perdu. Le fleuve, dans l’intervalle des crues, laisse, en se retirant, de vastes espaces libres : ils sont aussitôt ensemencés, et la récolte ne précède que de quelques ! jours l'envahissement des eaux. Dans la culture de ces champs si jalousement conquis, les indigènes montrent une ardeur et une vigilance infatigables. On les voit par tous les temps labourer, semer, repiquer, irriguer ; et en somme, il grâce à une habileté et une expérience traditionnelles, récolter le plus beau et le meilleur riz de l'Indo-Chine. Le riz n’est pas un produit très rémunérateur. Les indigènes, à le vendre, ne s’enrichiraient jamais; et à peine en vendentils. La population va toujours croissant ; chaque rizière nouvelle développe une nouvelle famille,

si bien qu une récolte médiocre risque d’amener la disette.

Dans un pays à ce point bondé, il y a peu de place pour les étrangers. Aussi, la colonisation agiicole du Delta par les Européens est-elle chose impossible. Et, dans nos rapports avec l’agriculture et ses produits, avons- nous un rôle forcé-

AU T ON Kl N

ment limité. Les méthodes sont excellentes, rien à y changer ; mais on pourrait fournir aux indigènes quelques outils perfectionnés ; en certains endroits, organiser mécaniquement ou automatiquement l’irrigation, à la condition qu’outils et i:>rocédés fussent excessivement économiques ; établir des usines de décortication et plus tard de distillation du riz ; chercher, dans les régions où le relief s’accuse, à substituer au riz

quelque autre produit; enfin, répandre et perfectionner les plants naturels de cannes à sucre, de ramie, etc. Tout cela n’exige ni grand personnel ni même de très gros capitaux.

Au point de vue commercial et industriel, le rôle des Européens peut être bien plus important. Le Delta est sillonné de fleuves nombreux, dont les embouchures s’épanouissent en vastes ports toujours accessibles aux navires d’un faible tirant d’eau. La population indigène, très dépensière et très éprise de luxe, peut déjà alimenter un commerce sérieux, et sa consommation ira toujours croissant avec ses ressources. Enfin des dépôts carbonifères dont l’importance a été constatée par des hommes autorisés, existent dans tout le Sud- Est, sur le rivage même de la mer, et doivent nécessairement donner naissance à des industries variées.

Le Delta, malgré sa richesse, n’est cependant pas la partie la plus précieuse du Tonkin. Du moins, n’est-ce pas laque l’intervention des capitaux et des procédés européens trouvera son utilité et son rendement maxima. Le Tonkin septentrional leur offre un champ autrement large et fécond.

La difficulté de remonter au nord, et l’enthousiasme qu’excitent à première vue les rives du Fleuve-Rouge, avaient pendant longtemps arreté les voyageurs dans les plaines du Delta, et fait négliger et même mépriser le Tonkin septentrional. On le considérait comme une sorte de lande stérile, sans importance, qu’on pouvait, selon les intérêts du moment, ou céder à la Chine ou constituer en marche neutre, et si mes souvenirs sont exacts, on dénonça les contradictions de M. Jules Ferry qui, le premier, après avoir songé à restreindre notre action au Delta, soutint ensuite la nécessité d’aller plus au nord et d’y rester. Or il n’y avait pas contradiction. Il y avait seulement des explorateurs qui avaient enfin visité sérieusement cette région et en avaient montré la haute valeur.

Peu d’habitants ; de vastes espaces sans maître, une altitude suffisante, et un climat à la fois sain et favorable à des cultures riches. Au lieu du

riz, la possibilité d’implanter ou do développer les plus précieux produits des tropiques et même de l’Europe : le thé, le quinquina, le tabac, le poivre, le. pavot, l’opium, le blé ; au lieu des bambous du Delta, de véritables forêts donnant les essences rares et les bois de construction ; enfin des gîtes miniers, de fer et de cuivre, dont les produits, facilement transportés à la mer, peuvent être traités au Tonkin ou envoyés en Europe.

Voilà pour la valeur intrinsèque du Tonkin. Mais c’est surtout sa situation géographique qui, à tort ou à raison, lui valait cet empressement des colons. Quand il en fut question pour la première fois, on en parlait seulement comme d’une route de pénétration vers la Chine. C’est en cherchant cette route, jusqu’alors demandéeen vain au Mékong et à l’Iraouaddy, que M. Dupuis vint à traverser toute la plantureuse vallée du Fleuve- Rouge, et la signala au gouvernement français. Et c’est peut-être en effet, comme pays de transit que le Tonkin donnera tout ce que nous en attendons.

Il faut encore toutefois ne pas s’illusionner sur l’importance de cette voie commerciale, et d’abord savoir exactement où elle conduit. On a beaucoup exagéré.

Du Tonkin, on peut, à l’Est, pénétrer dans le Kouang-Si ; et le traité de 1884 y prévoit l’ouverture d’une ville au commerce européen (l). Cette ville ne tardera pas à être désignée ; elle devrait même déjà l’être ; les travaux delà commission de délimitation fournissent seuls à la Chine un prétexte détestable, pour reculer l’exécution de cet article du traité. Ce retard au reste n’est pas très préjudiciable au commerce français. Le Kouang-Si est une province pauvre et désolée par les pirates, le commerce y est en conséquence peu développé.

A l’ouest et au sud-ouest, s’étendent des régions, encore mai connues, habitées par des peuplades indépendantes, Muong, Hos, Laotiens, etc. parmi lesquelles se fait un commerce qui a échappé à toutes les statistiques, mais qui, de toute évidence, n’est pas à dédaigner. Dans ces pays, l’influence française ne saurait, si nous le désirons, manquer d'être prépondérante. Tout l’espace compris entre la mer et le Mékong, nous appartient de droit. Les tentatives récentes de MM. le capitaine de vaisseau Réveillère et le lieutenant de Fécigny ont prouvé que la navigation est libre sur tout le Mékong , et

(1) Ce sera vraisemblablement Lang-Tcheou.

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l’on peut prévoir que des bateaux, portant notre pavillon, remonteront jusqu’à Louang-Prabang, où nous avons un consul. Nous sommes maîtres, pour ne pas dire propriétaires, des cours d’eau qui, à travers la Cochincliine et le Cambodge, r Annan* et le Tonkin vont jusqu’à la mer, et peu à peu nous attirerons les peuplades indépendantes dans notre sphère d’influence et même, comme l’a faitM. Paul Bert pour les Muongs(l), dans notre système de gouvernement. Ce sera dans l’avenir un nouvel et vaste marché.

Au nord, le Tonkin touche au Yunnam. On s’était flatté que le Fleuve-Rouge, qui pénètre dans cette province, recevrait avec ses produits tous ceux du Szu-Tchouen et du Kuei-Cheou. C’est une exagération dont il faut beaucoup rabattre. Le Kuei-Cheou n’est pas beaucoup mieux favorisé que le Kouang-Si. Il s’y fait cependant des affaires sur la soie. Le Szu-Tchouen, plus riche et plus commerçant, est baigné à l’est par le Yang-Tse-Kuang, et bien que ce magnifique fleuve soit même avant Chung-King d’une difficile navigation, il n’est pas permis de croire un seul instant que le commerce de

(1) Voir aux Annexes, lettre M, l’arrêté portant création d’une province Muong, création qui valut à son inspirateur un prix de la Société de géographie commerciale de Paris.

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