LA LUCIDITE DE « L’@UVRE
Les biographes de Cézanne, et tout spécialement M. Ambroise Vollard ont beaucoup insisté sur le tour égoiste et peu amical de la conduite de Zola envers le peintre. Les anecdotes rapportées a ce sujet scandalisent la postérité a juste titre. Pour notre part, nous venons de voir jusqu’a quel point arrivait l’incompréhension du romancier, pour ce qui concernait l'idéologie authentique de son ancien camarade. Toutefois, sur ce dernier point, si nous nous décidons a surmonter le scandale de notre propre conscience en face des injustices du destin et en face de l'ingratitude humaine, il nous faudra reconnaitre que la premiére version de Cézanne, celle du roman, sans avoir l’exactitude d’un portrait, ne manque pourtant pas de clairvoyance, tout au moins comme le diagnostic d'un état collectif.
Sans doute, Cézanne est, a nos yeux, un grand artiste, le plus grand du début du siécle actuel. Sans doute nous admirons dans son ceuvre cette fatalité qui le poussait a chercher une perfection toujours fuyante, l’extraordinaire éclat d'une force que soutenait une volonté d’acier. Certes, quand le Zola de l’anecdote traitait Cézanne de raté dans son propre pays, quand le Zola du roman montrait Claude succombant, dans un pitoyable et symbolique épisode, entre la Femme et la Peinture, Zola se trompait lourdement, calomniait et se révélait non seulement incompétent, mais vil: la gloire de ce raté est aujourd’hui mille fois plus grande que les miettes de celle dont son ami ingrat put se parer un jour. Et, pour ce qui est du suicide, rappelons seulement le mot courageux de Cézanne : « Comment! Zola ose prétendre qu'un peintre se tue parce qu'il a fait un mauvais tableau ? — Quand un tableau est mauvais, on le f... au feu et on en recommence un autre »...
Mais, tout ceci dit, il convient d’admirer comment, a une époque ou personne ne s'en souciait, Zola eut le courage de s’attaquer a un probleme angoissant, qui est, au fond, le probleme qui se pose a tous les artistes contemporains, méme les plus futiles et les plus extravagants, le probleme de l’'impuissance, de l'incapacité de voir exactement et d’exécuter avec précision, — l’angoisse dont nous avons évoqué l’existence au début de ces pages.
Le Lantier de Zola est un homme dont la vision est géniale et exacerbée, mais confuse et corrompue par mille réminiscences obscures, mille souvenirs littéraires et qui subit, bien qu'il s'en défende, l’influence de 1’Ecole détestée et de toutes les décadences de cette fin de siecle.
Au service de cette trouble vision, une main maladroite; une main qui ne sut pas s’éduquer humblement comme le font, dés leur enfance, les artisans-artistes. Une main engourdie pendant de longues journées par l'inaction, ignorant le
sensible et le sensuel, une main inapte au métier, une main qui empéche toute liaison entre le synchronisme moteur et la perception optique. Cette vision, cette main de Claude furent, en effet, la vision et la main de Cézanne; nul besoin, par conséquent, de recourir aux explications d’oculistes ou de neurologues. Oui, il y avait la une maladie, mais ce n’était pas la maladie d'un ceil, c’étaitcelle d’une ame ; bien plus, non pas celle d’une ame, mais de tout un siecle. Cézanne était maladroit comme Claude; mais maladroits — en donnant au mot son sens le plus élevé — comme Cézanne et comme Claude le furent tous les Meissonnier, tous les Cabanel, tous les Dubufe, tous les Tony Robert-Fleury, tous les Gustave Moreau et Puvis de Chavannes de l’époque et, probablement, plus qu’aucun autre, ce Debat- Ponsan, auteur de La Vérité sortant du puits, que Zola possédait chez lui et que — d’aprés le malin reportage de Vollard, — le romancier louait comme étant une ceuvre ou le peintre avait voulu « peignant avec son cceur », représenter « l'’ame nue de Basile »...
La différence, c’est que ces derniers ont préféré mentir, fausser, faire intervenir la mécanique impure ou les effets bruyants pour arriver a remplir, sans conviction, des toiles, des cartons et des murs avec des formes qui ressemblaient plus ou moins a celles des Musées ou qui suivaient le goat littéraire et théatral du jour. Par contre, les impressionnistes d'un cété et Cézanne de l'autre, avec quelques amis, isolés et incompris, cherchaient la vérité sans détours.
Or, tandis que les impressionnistes se contentaient d'une certaine imperfection pour prix de leur spontanéité et de leur fraicheur, tandis qu'ils se donnaient a un art, confus et vaguement sensuel, a un art tout en surface, un art d’épiderme, qui captait la minute passagére au lieu de l'intelligente éternité, Cézanne, lui, dévoré par une plus haute ambition, se consumait en une lutte héroique avec les difficultés qu'il trouvait en lui-méme, quand il tendait vers ce qui est profond et éternel et quand il voulait, comme les grands maitres, construire; construire sans
se soucier des échecs. II atteignait le but par moments, mais avec génie, n’achevant jamais, mais ne pensant jamais que ce fut achevé, s’interdisant le succés, se cachant du monde, acceptant stoiquement l’obscurité, l’oubli, et ce qui est plus terrible que l'oubli absolu, une légende de maladresse et de folie qui risquait, méme a ses amis les plus intimes, de cacher sa propre image.