‹ Paul CézanneChapitre 12 sur 65 · L’ATMOSPHERE ARTISTIQUE DE · texte numérisé non relu

L’ATMOSPHERE ARTISTIQUE DE

fl y a dans L’@uvre un personnage qui, mieux que Claude peut-étre, détient le secret artistique de l’époque et qui nous donne la clef du drame qui s’est joué alors dans la conscience des artistes. C’est Bongrand, maitre vénéré et glorieux, membre de I'Institut, officier de la Légion d'honneur, peintre honnéte et bon, au surplus plein de talent et d’autorité. Son tableau La Noce au village est au Musée et fait l’admiration de tous. Cet homme, a quarante-cing ans, aprés tant de triomphes, proclame son impuissance a peindre. « A chaque tableau, confesse-t-il, jéprouve encore la grande émotion d’un débutant, le cceur qui bat, l’angoisse qui séche la bouche, enfin un trac abominable...» « Mon malheur doit étre que jai ala fois trop et pas assez de sens critique. Dés que je me mets a une étude, je m’exalte; puis, si elle n’a pas de succés, je me torture... » « Oui, notre génération a trempé jusqu’au ventre dans le romantisme et nous en sommes restés imprégnés quand méme, et nous avons eu beau nous débarbouiller, prendre des bains de réalités violentes, la tache s’entéte, toutes les lessives du monde n’en 6teront pas l’odeur.,. » Nous en restons tous aux ébauches (répond un autre personnage, Sandoz), aux impressions hatives,pas un ne semble avoir la force d’étre le maitre attendu. Nest-ce pas irritant, cette notation nouvelle de la lumiére, cette passion du vrai poussée jusqu’a l’analyse scientifique, cette évolution commencée si originalement, et qui s’attarde, parce que l’homme nécessaire n’est pas né?... » — « Oui, répond Bongrand, son mal n’était pas en lui seulement, il a été la victime d’une époque. »

Lantier meurt victime du mal du siecle. Paul Cézanne survit. [1 survit pour lutter implacablement contre ce mal, pour le dominer et se sauver. Le maitre nouveau qu’a son agonie, le XIx* siecle attendait, c’est lui. Il se peut que la publication de L’@uvre qui, sentimentalement, dut lui faire tant de mal, l’ait en définitive délivré; car il a pu voir, dans le roman, le diagnostic exact de sa propre maladie,

la maladie de son temps, et en commencer immédiatement le traitement.

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