LES MARCHANDS APPARAISSENT ET LE COMMERCE INTERVIENT
Si le mercantilisme littéraire de l'auteur de L’@2uvre ne fut pas tout a fait étranger a la formation de la premiére version, la seconde, elle aussi, a une origine non exempte d'impureté. L'imagination d’un romancier a grand tirage crée un Cézanne faible et malade des nerfs, qui meurt entre une femme avide et une ceuvre a jamais perdue. L’'intérét des marchands va créer un Cézanne produisant peu, fantasque et fou, dont la vie, l’ceuvre et le succes auront pour le snobisme lJattrait piquant du mystere.
Maintenant, a Paris l’atmosphére artistique a changé et c'est l’impressionnisme qui triomphe. Les prédécesseurs de Cézanne a l’Ecole, au Salon Officiel, dans la gloire publique, ont disparu de la scéne; ce sont ses camarades qui l’occupent. On dit d’Edouard Manet qu'il est un maitre. Tout ce qu’il y avait de mensonger et de conventionnel dans les anciennes formes esthétiques a été dénoncé et l’opinion le condamne. A son tour, une des formes nouvelles, la moins ambitieuse, celle qui se contente du charme visuel et sensuel, celle qui renonce a la construction et aux valeurs éternelles, s’est imposée et s'est érigée en regle absolue. Dans L’Zuvre, du reste — décidément, assez lucide — tout ceci avait été prévu : le facile et superficiel Fogarolles se pare, dans le roman, des formules d’art pour lesquelles Lantier avait si cruellement lutté; en les arrangeant, en les cuisinant au goat du jour, il parvient a produire des ceuvres sans consistance, mais qui obtiennent un triomphe bruyant.
Celui des impressionnistes fut si grand et si rapide qu'il ne manqua point, et c’est une importante lecon de choses, de tenter la spéculation. Des esquisses et des croquis que les marchands avaient achetés auparavant pour quelques sous, monterent soudainement, une fois a la mode, l’école de la spontanéité inachevée atteignirent, dans les ventes, des prix exorbitants que n’avaient jamais obtenus les noms les plus réputés. Il y avait déja une cote pour les Monet, les Pissarro, les Sisley comme pour les valeurs de Bourse. Les Monticelli, que l’auteur avait offerts pour des sommes dérisoires dans les cafés de Marseille, étaient estimés alors pour des dizaines de milliers de francs. Une ere d’agio commengait, avec ses secrets, ses méthodes, ses trucs, parmi lesquels s'imposa bientét, en souverain, celui qui consistait a accaparer la production d’un artiste. On en choisissait un dont le
talent fut nettement original, on cachait sa production pendant de longues années, on faisait l’obscurité et le mystére autour de sa personne et de son travail, et, a un moment donné, celui de sa mort ou un autre quelconque que la mode suggérait, on le langait soudainement, on faisait monter sa cote par des ventes et des reventes, la plupart fictives, on grossissait, avec tous les artifices de la publicité, la renommée de l'homme et on réalisait enfin le capital employé la veille avec une augmentation parfois si considérable que les limites du scandale paraissaient atteintes.