SA SAUVAGERIE
La misanthropie de Cézanne, qui formait la nature véritable de son ame et qui venait de son extréme sensibilité et de la timidité, qui en était la conséquence, se mue, chez le Cézanne légendaire, en une féroce sauvagerie, en une misanthropie forcenée. La question de l’accent dans le langage habituel, question qui prend une grande importance dans les capitales, ou elle est exploitée pour tant d’effets comiques, est un des themes que l’on brode autour de la réputation de Cézanne. On dit alors qu’enfermé dans son Midi, il n’a pas voulu perdre son accent méridional; plus encore, quand il vient a Paris, qu'il se plait a le montrer ostensiblement comme une grossiére fanfaronnade, en blessant avec ses voyelles ouvertes, le terrible redoublement de ses r et le fracas de ses finales ent, les délicates oreilles parisiennes. Une semblable célébrité s’attache a la fagon dont il s‘habille et dont il se comporte. Cézanne est l’homme qui se montre en casquette, sans cravate, plein de taches, avec une barbe hirsute, dans les maisons ou on l’emméne. L’emmener, c'est d’ailleurs presque impossible, car Cézanne, comme Jean-Jacques, est celui qui
fuit la société et qui n’entend pas se laisser faire. Une expression de Cézanne qui, sans doute, est authentique, mais qui montée en épingle, avec une excessive complaisance, prend par cela méme un air particulier, est celle de mettre le grappin dessus, dans le sens de jeter son dévolu sur quelqu’un, de le dominer ; cette expression joue un grand réle dans la renommée de lartiste; le peintre fuit le monde avec la peur folle d'étre trompé, avec la peur que quelque esprit malicieux lui mette le grappin dessus.
LA TECHNIQUE DU CEZANNE LEGENDAIRE :
La technique du peintre légendaire ne le cede pas moins en bizarrerie a sa vie. Ce truculent créateur de luminosité bleue peint de la maniére la plus imprévue, la moins conforme a la logique. Il est naturaliste, par esprit antisocial, il méprisera, cependant, le naturel dans ses observations et dans ses études. On croyait alors que Cézanne ne faisait, pour peindre, que suivre le caprice de son humeur fantasque et que ses tableaux reflétaient son satanisme. L’univers qu'il créera sera a son image et peu lui importeront les conditions et les aspects des choses qui existent réellement ou que tous contemplent. D’ot une théorie sur la personnalité exaspérée qui se substitue a la critique et que nous sommes habitués a entendre et a lire. Dans certains ouvrages encore, Cézanne est considéré comme un étre subjectiviste et capricieux, qui peint ainsi parce qu'il voit ainsi, qui peint l’a4me des choses et non leur matiére grossiére et toutes sortes d'autres fantaisies et élucubrations du méme genre. Nous verrons, au contraire, plus tard que ce qui caractérise le Cézanne authentique c’est son horreur de n'‘importe quel lyrisme, son effort pour mettre l’ame de cété dans le combat qu'il méne pour apprivoiser les formes qui existent en dehors de nous avec l'aide de ces yeux qui veulent voir, de cette main qui veut reproduire. Pour l’instant contentons-nous de signaler que dans la légende caricaturale de Cézanne c’est son caractére subjectiviste et capricieux qui occupe la premiére place.
Les cauchemars et les visions de ce monstre, de ce barbare enivré de peinture (et ce ne furent pas les adversaires, mais les admirateurs de seconde main qui contribuérent a créer une semblable caricature de Cézanne, caricature qu’'avec son dédain et sa vie véritable cachée, il ne prit pas la peine de rectifier), ses oegri somnia qui l’apparentaient a des artistes maudits comme Feélicien Rops et Henri de Groux supposaient des procédés fantastiques, une technique occulte et secréte dont on ne pouvait révéler qu’uue partie. Les commentaires sur ce point n’apparaissent que de temps en temps dans la chronique et dans la littérature parisiennes. Duranty, un vieil ami de Cézanne, parle d'une visite a l’atelier du peintre, qu'il désigne sous le nom de Mailloret. Il raconte que son regard fut attiré par d’ « immenses tableaux »,accrochés partout et « terriblement coloriés », Par terre, en quantité, des
fioles pharmaceutiques avec des inscriptions latines; le peintre dit que c’est la sa boite de couleurs. Avec une cuillere, il tire d’une de ces fioles une pate verte qu’il applique sur une toile ot. quelques lignes indiquent un paysage. La couleur est posée en faisant tourner la cuillére sur elle-méme. De cette facon, l’épaisseur de la couleur sur le tableau atteint parfois un centimetre et forme comme les vallées et
les collines d'une carte en relief. « Evidemment, déclare Duranty, Mailloret croyait qu'un kilo de vert était plus vert qu'un gramme de cette méme couleur. » Aujourd’hui, en lisant ces lignes, nous ne savons pas si nous devons nous aii ou nous indigner devant une si compléte incompréhension du sens veritable d'un effort artistique. Cette caricature de Cézanne, du Cézanne légendaire, contient des éléments tout a fait en contradiction avec le véritable Cézanne, comme par exemple le fait d’attribuer une stupide ignorance des propriétés physiques des couleurs a l'homme qui probablement avait, a son époque, médité le plus profondément sur ces problemes. :
CEZANNE, FOU
Ainsi, Cézanne apparait, par définition, comme un maladroit. Un pas de plus, et il sera considéré comme un malade dans les conversations entre artistes. Dans les reflets d’une mourante réputation, qui parviennent jusqu’au public, une chose seule parait certaine : Cézanne est fou. Sa folie se manifeste doublement par l’étrangeté de sa vie et par l’étrangeté de son art. Sion ne le rencontre que difficilement, c’est parce qu'il se cache, malade des nerfs, succombant au délire de la persécution. Ainsi s'expliquent la maladresse et la violence de sa peinture. Cézanne est fou, et c'est pourquoi il ne vend pas ses tableaux et n’arrive pas a étre regu au Salon. C’est sa maladie qui l’isole, qui lui a fait perdre ses amis et qui le maintient dans lillusion morbide que ce sont d’autres artistes qui ont profité de ses efforts, de sa souffrance, qui se sont servi de son art, en l’accommodant au goat du jour et ont singé une esthétique nouvelle, 1a ot il n'y a que le renouvellement des plus dangereuses formules des temps anciens.