CINOQ CENTS TABLEAUX, QUELQUES TABLEAUX
Cependant dés qu’on commence a étudier une si imposante production, on comprend quelle signification elle prenait dans l’esprit de l'artiste et dans le drame de son existence. Cinq cents tableaux ne représentent pour lui, somme toute, que cing cents tentatives, en des séries multiples, pour une ou deux douzaines de réussites, d’ceuvres, dans le vrai sens du mot. Le reste ne sera pour lui qu’étude, essai, approximation. Nous avons déja vu que les Baigneuses furent le theme d'une de ses premieres productions, vers 1860, et qu’elles figuraient a nouveau sur la toile inachevée qu'il laissa a sa mort, toile commencée en 1895 et a laquelle il travaillait encore en 1905. Et cela n'est pas une exception dans l'effort gigantesque de l’artiste ; ce que nous disons des Baigneuses, nous pouvons le dire, presque dans les mémes termes, d'un autre tableau, de Baigneurs cette fois. Il semble avoir aussi laissé au moins une douzaine de portraits de lui-méme ; nous connaissons une demi-douzaine de versions de celui de sa femme, assise sur une chaise, et on peut en dire autant de presque toutes les ceuvres importantes qui ont marqué sa carriere, et aussi de ces simples études sur les themes de paysages ou de natures mortes.
GQZUVRES OU ETUDES
Le probleme de critique qui se présente alors peut se formuler ainsi : Cézanne, si consciencieux, si loyal, si ambitieux et si désireux d’atteindre un idéal de perfection, considérait-il toutes ces études, comme étant seulement et en réalité des études, ou bien, en partie tout au moins comme étant des cuvres? II faut, du reste, reconnaitre qu’a l’époque on était naturellement tenté de tenir pour assez inutile une semblable distinction. Pendant tous ces derniers temps, dans les marchés d'art et aux yeux de la critique, chaque étude a été une ceuvre, pour peu que l'artiste en ait montré le désir. On trouvait dans ce qui n’était qu’esquissé et incomplet le charme de la spontanéité et de la fraicheur et cela satisfaisait completement le public, les critiques et les acheteurs. Les peintres, eux, puisque telle était la mode, ne se privérent pas de montrer sous les lumiéres de la publicité leurs préparatifs, leurs tentatives et méme leurs avortements... Cézanne céda-t-il a cette faiblesse ? Oui, mais avec de terribles remords de sa conscience toujours insatisfaite. U exposait ce qui n’était pas fini, mais il l'exposait en tant qu’apprenti et parce qu'il
n'y avait pas moyen de faire autrement. I] vendait le provisoire, mais A des inconnus, et parce qu'il voyait tres loin et trés difficile a atteindre le moment ou ce provisoire pourrait devenir définitif. Et ainsi, son remords l’obligeait a remettre plusieurs fois encore son travail sur le chantier et revenir de nouveau au theme, qui s'éloignait de lui. De méme qu'un homme de lettres obligé, par la force des circonstances, a laisser imprimer son ceuvre avant la révision finale, prépare, pour des éditions ultérieures, une version plus parfaite de l’original, avec des corrections et des additions, Cézanne quand il reprend un théme ancien l’augmente et corrige tout ce que trouve encore d’imparfait sa conscience. Les Baigneuses de 1895-1905 ne sont, pour continuer la comparaison, que la nouvelle édition revue et augmentée des Baigneuses de 1860.