‹ Paul CézanneChapitre 6 sur 65 · CLAUDE LANTIER, SYNTHESE ARTISTIOUE DE CEZANNE, MANET ET COURBET · texte numérisé non relu

CLAUDE LANTIER, SYNTHESE ARTISTIOUE DE CEZANNE, MANET ET COURBET

Le public exagérait probablemént, quand il prétait aux naturalistes l'habitude d'user, dans leur livre, du portrait individuel exact. Dans L’Zuvre, elle-méme, pour ne pas chercher plus loin, il aurait pu trouver un formel démenti de cette hypothese. Rigoureusement, malgré leur prétention a la nouveauté, les auteurs naturalistes n’avaient pas une méthode de travail trop différente de celle qu’ont toujours eu les artistes de toutes les Epoques et de toutes les écoles : ces méthodes consistent, en substance, a assembler, avec des fragments dispersés, un tout unique qui s'adapte a une certaine idée ou tend vers un but idéal.

Oui, comme tous les artistes de tous temps, lieu et école. Car, apres tout, que faisait Raphaél, l'idéaliste Raphaél, le pére de l'idéalisme ? — II copiait le front de Beppina, la bouche de Marietta, la main de Simonetta et il en formaitune Madone, un unique portrait de Madone. « Una certa idea che mi viene in mente... » Mais, a son tour, que fit Emile Zola pour camper la figure de Claude Lantier, le protagoniste de L’G2uvre ? — II prit des détails dans la vie de quelques artistes contemporains, inconnus ou célébres, et avec ces éléments disparates, il créa un exemplaire de sous-humanité, sinon de sur-humanité ; une espéce de pantin tragique, puisqu’il ne pouvait construire une déesse sereine. Un pantin a qui il donna toutes les angoisses, toutes les souffrances et tous les désespoirs de l’effort vers un art lucide, quand il lutte dramatiquement avec I'insuffisance de ses propres moyens d’expression.

Pour accumuler tous ces matériaux — et quiconque est au courant des querelles artistiques de l’époque s’en aper¢oit tout de suite —le romancier ne se contenta pas de ce que pouvait lui offrir son ami. Deux autres peintres ont visiblement servi ici de modele :l’un que Zola connaissait personnellement et l’autre qui exercait alors dans les grandes discussions esthétiques une indiscutable influence.

L’un de ces peintres était Gustave Courbet qui, quelques années avant Zola, avec le méme lancement tapageur, avait tenté un effort semblable en essayant de rompre avec les traditions académiques et d’imposer un art influencé directement par la vérité, méme la plus banale, méme la plus étrangére a toute distinction scolastique entre la laideur et la beauté.

L’autre artiste dont Zola s'inspira partiellement était Edouard Manet, le pre-

mier maitre impressionniste, qui représentait a cette époque les limites extrémes de l’audace et battait en bréche les principes et la technique de la peinture officielle. C'est de la vie de Manet, par exemple, quest tiré, dans L’@Zuvre, l’épisode du tableau de « plein air » que le public juge extravagant et obscéne et que le Jury du Salon refuse, a cause d'un certain nu de femme au milieu de messieurs habillés, dans un groupe, a une partie de campagne. Ce sujet qui, aujourd'hui, ne saurait surprendre ceux qui sont allés une seule fois dans les Musées, put, au siécle dernier, a Paris, sembler a ceux qui n’étaient jamais allés au Louvre, une folie agressive et révolutionnaire. Tel ou tel détail technique des tableaux de l'un des personnages de L’uvre, le peintre Lantier ( « la réverbération de la lumiére dans laquelle disparait le contour des objets », les « ombres bleues », etc...), parait directement inspiré de la technique des impressionnistes.

Mais c'est surtout Courbet qui a fourni une doctrine au Claude Lantier du roman. Presque tout ce que Claude fait ou veut faire avait été exécuté précédemment par Courbet. Ces manifestes théoriques, ces préférences, ces haines, sont toutes du pur Courbet. I] n’y manque méme pas le fameux anatheme lancé sur la représentation des anges dans la peinture, personne n’ayant jamais vu d’anges. ( « Une bacchante! — dit Lantier. — Est-ce que tu te fiches de nous! Est-ce que ¢a existe, une bacchante ? Une vendangeuse, hein ? et une vendangeuse moderne, tonnerre de Dieu! Je sais bien qu’il y a le nu. Alors, une paysanne qui se serait déshabillée. » ) Ainsi il arrive qu’aujourd’hui, lorsque, avec plus d'apaisement, nous étudions de nouveau cette figure de fiction, Claude Lantier, nous lui trouvons sans nul doute plus de parenté avec l’authentique Courbet qu’avec l’authentique Cézanne.

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