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LA PHILOSOPHIE DE CLAUDE ET CELLE DE CEZANNE

De semblables préoccupations esthétiques ont, comme tout ce qui vient de l'esprit, une philosophie sous-entendue. La quintessence de l'idéal qui a animé les impressionnistes est, sans aucun doute, le panthéisme.

« Essayer d’introduire dans une ceuvre les choses, les bétes, les hommes, Varche immense » : c'est ainsi que se trouve résumée, dans des entretiens intimes, la formule de Claude. « La pleine coulée de la vie universelle, un monde ou nous ne serions qu’un accident, ou le chien qui passe, et jusqu’a la pierre des chemins, nous compleéteraient, nous expliqueraient; enfin, le grand tout, sans haut ni bas, ni sale ni propre, tel qu’il fonctionne »... Rien, dans cette Weltanschauung, dans cette interprétation de l'Univers, qui soit hiérarchique ou préféré, suivant les valeurs; « ... pas dans l’ordre des manuels de philosophie, selon la hiérarchie imbécile dont notre orgueil se berce ». Mélez a ce panthéisme —nous savons bien qu'il s’agit de panthéisme la dedans — un peu d’esprit scientifique, a la maniere positiviste, celle de Zola et de son temps: « ... bien sur, c’est a la science que doivent s’adresser les romanciers et les poétes; elle est aujourd’hui Vunique source possible. » Le fondateur, théoriquement, du roman expérimental, réve ici, nous le voyons, par l'intermédiaire de son héros, du tableau de chevalet expérimental.

Nous analyserons l’antagonisme qui existe entre cette premiere version de Cézanne offerte au grand public et sa personnalité vraie, plus loin, quand nous sera connue, avec les indications et les documents nécessaires, sa biographie matérielle et morale. Mais nous pouvons d’ores et déja, — ainsi que nous l’avons fait plus haut pour les deux autres peintres auxquels a pensé Zola — avancer que la biographie authentique de l’authentique Cézanne comporte, dans les chapitres ou nous sommes, de notables différences avec celle que nous venons de trouver exposée dans le roman. Non seulement le Cézanne historique n’est pas un panthéiste, mais son art et l’effort constructeur qui en constitue l’essence méme ne s’expliquent que par une orientation essentielle vers l'amour de la hiérarchie, vers une construction, vers une valorisation morale et esthétique.

Notre peintre nous apparaitra nettement caractérisé par une distinction, qu'il défendra avec un accent qui peut sembler nouveau au monde, mais qui, au fond, est une des plus nobles traditions de l’Ecole, une distinction entre le sale et le

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propre, entre le beau et le laid. Ces traditions s’étaient bien affaiblies pendant que régnait, au XIXx¢ siécle, l’influence romantique; le point de rupture entre Ingres et Delacroix coincide précisément avec l'apparition de cette indulgence, au moment ou la beauté de la laideur et de l’horrible font leur entrée triomphale dans les arts, au moment ot ce qu'on appelait le sublime de mauvaise volonté faisait également son entrée triomphale dans la littérature. A l’ceuvre d'un Schiller ou d’un Byron qui réhabilite poétiquement le bandit ou le corsaire, correspond l’ceuvre d'un Baron Gros, oi au centre d’une composition, sur le méme pied qu'un héros militaire, apparait un pestiféré de Jaffa. Baudelaire vit tout cela trés exactement : sa conception de l’« art romantique » est nettement définie, chiffrée méme. ¢

C'est en pleine apothéose de cet art romantique, dont les formules résolument panthéistes allaient a l’encontre de toute hiérarchie et de toute construction que commenga a travailler le véritable Cézanne. Et, certes, rarement le mot « travailler » aura été employé avec tant d’exactitude. Tout en se servant des éléments que le temps lui fournissait, tout en opérant en plein avec la déformation, avec la « nature morte », les tendances de Cézanne furent, malgré tout, foncierement classiques. Il sut construire une hiérarchie de valeurs. Et ce qui donne justement a la vie et a l'ceuvre de ce réformateur hardi un caractére si pathétique, c’est justement l'antagonisme entre cet idéal hiérarchique et la résistance de la matiére, les insuffisances de vision et d’exécution que lui avaient léguées ses prédécesseurs immeédiats. La ou tout le siécle s’était voué au monisme et au panthéisme, Cézanne, au contraire, se montre fervent dualiste, presque un manichéen.

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