ROME
nant beaucoup dans son esprit, pratiquant les musées, les bibliothèques et les collections, mis en contact avec la société romaine, et voyant s'accroître, autour de lui, chaque jour, sur les murs de sa demeure (à un des angles de la place d'Espagne) les acquisitions judicieuses que faisait son père; car le comte de Saint-Victor, fin connaisseur et homme de goût, achetait alors beaucoup de tableaux, des ivoires, des objets de curiosité qui n'étaient pas encore poursuivis à prix d'or, comme ils le sont aujourd'hui.
De cette éducation faite par des maîtres d'un esprit élevé, dans un milieu qui servait de cadre à leur enseignement et rendait plus intime encore et plus pénétrante leur influence, le jeune homme tira une instruction d'élite, le goût délicat et la connaissance précieuse de l'antiquité grecque et latine. Il put développer une faculté innée que Niebuhr et Michelet ont possédée à un degré éminent, et qui lui permettra, à lui aussi, de pénétrer en pleine lumière dans Je passé. L'imagination n'y suffit pas; il faut savoir lire dans la poussière des siècles morts.
Grâce à ce don de résurrection développé à Rome, Paul de Saint-Victor évoquera plus tard, avec une pleine puissance, dans Hommes et Dieux, Néron, Marc-Aurèle, César Borgia et Charles II, roi d'Espagne.
L'éducation ecclésiastique qu'il avait reçue, l'exemple de son père, peut-être aussi une influence héréditaire avaient fait du jeune homme un royaliste fort ardent. Aussi, écrira-t-il bientôt à une femme qu'il aimait et à laquelle ii ouvrait son cœur :
« ... Que veux-tu ! je suis né dans le cabinet des antiques. J'ai été bercé sur les genoux d'une aïeule qui avait été dame d'honneur de Marie-Antoinette, et la poudre de l'ancienne cour, cette neige de l'Olympe monarchique, a enveloppé mon enfance d'un nuage enivrant et fantastique. Mon esprit est libéra), comme mon tempérament est jacobite. Le sceptre me courbe, le commandement me fascine, la majesté m'agenouille; je n'ouvre pas VAlmanach de Gotha sans un certain tremblement; et, si le Pre% tendant errant dans les bruyères de l'Ecosse ùlait son gant déchiré et me tendait celle belle main idéale des Stuarts, qui le faisait partout reconnaître, je la baiserais un genou en terre et les larmes dans les yeux. »
I. Paris. — Les débuts littéraires. — La Vision du frère Albéric. — MagdeLeine, de Rémi de Beauvais. — II. Le cabinet de Lamartine, ministre des Relations extérieures (1848). — Charles Hugo. — Saint-Point. — Choix d'une carrière.
Paul de Saint-Victor avait dix-sept ans quand il quitta Rome, avec son père et sa sœur Eudoxie, pour rentrer en France. Ses éludes littéraires étaient plus que terminées. Il fut reçu bachelier dans les premiers temps de son séjour à Taris.
Le comte de Saint-Victor travaillait alors aux Fleurs des Martyrs, pieux ouvrage dont le titre précieux indique assez nettement le sujet et l'esprit. Il le composait avec des documents de première main,
colligés dans les archives fermées et dans les bibliothèques de l'Italie. Des traductions longues et difficiles restaient à faire. L'auteur associa son fils à cette besogne. Il lui confia le soin de dépouiller les lourds in-folio des hiéro graphes et de translater en français le latin de la décadence et l'italien barbare d'avant Boccace et Dante. Ce fut par cette porte étroite et sévère que Paul de Saint-Victor aborda la vie littéraire.
Il apportait déjà au travail le sérieux d'un esprit formé, le goût et l'intelligente curiosité d'un lettré. Les deux articles qu'il a signés, et par lesquels il débuta, cà cette époque, en sont la preuve. Ils n'ont pas encore un accent très personnel, mais le jeune homme a traité, avec gravité, deux sujets heureusement choisis, qui l'avaient obligé à des recherches arides dont il est bien rare qu'on ait le goût à dixneuf ans.
Car il n'avait que dix-neuf ans quand Je Correspondant, dans sa quatorzième livraison (25 octobre 184-4), publia de lui un long article intitulé la Vision du frère Albéric. Ce précurseur de Dante, , g dix ans, qui, malade au fond d'un couvent du mont Cassin, au commencement du m" siècle, demeura neuf jours en état de catalepsie et raconta, à son réveil, que, conduit par saint Pierre et par